DE LA RAC UI ALGIE
Le mot rachialgie, de p<x.%iq, épine du dos, et utyoç, douleur, a été employé par Astruc pour désigner spécialement les douleurs qui, dans la colique saturnine et dans la colique du Poitou, s’étendent le long de la cotonne vertébrale. Mais plusieurs auteurs modernes, guidés par l’étymologie, l’appliquent, avec raison, aux autres espèces de dou-
(1) Dublin Medical Press and Circular. 1866, mai. Presse médicale belge. 1867, n" 15, p. 121.
leur spinale, et même aux douleurs dorsales, puisque les premières s’irradient sur tout le dos, et que les secondes sont rarement indépendantes. Les mots spin algie, notalgie , dorsodynie pourront donc être supprimés sans inconvénient.
L'irritation spinale des Anglais qui, il y a une dizaine d’années encore, avait ébloui beaucoup de praticiens du continent, à titre d’espèce morbide, n’est également, à proprement parler, qu’un cas particulier de rachialgie; elle correspond à ce que d’autres ont appelé la névralgie spinale, au dolor in scapidis des anciens. Enfin, en ne consultant que l’opportunité clinique, nous comprendrons sous la même dénomination la dermalgie et la myodynie dorsales.
Description , — La douleur spinale est rarement diffuse ou étendue sur toute la colonne vertébrale. Elle se montre de préférence au niveau des vertèbres cervicales inférieures, des dorsales supérieures, ou des septième et huitième dorsales.
Elle est superficielle ou profonde, passagère ou habituelle, paroxystique ou continue, fixe ou mobile, spontanée ou provoquée.
La douleur spontanée est tantôt très-vive, térébrante, lancinante, déchirante, brûlante, tantôt sourde, compressive ou gravative. Elle tend naturellement à se répandre sur une grande partie du dos et sur les parois latérales du thorax et de l’abdomen. Quelquefois elle s’accompagne d’un sentiment de grésillement, de froid ou de frisson.
Les circonstances qui la provoquent ou l’augmentent sont : la pression et les mouvements. Très-souvent elle ne se révèle au malade même que lors de la pression exploratrice pratiquée par le médecin sur les apophyses épineuses. Cette pression a pour effet, en outre, de circonscrire la douleur quand elle est spontanée, et de la localiser. Chez les névralgiques et les hystériques, son action peut être tellement violente que les malades tombent en syncope. D’autre part, il est des douleurs profondes qu’une pression, exercée à plat, parvient au contraire à adoucir.
Les mouvements qui provoquent ou exaspèrent la rachialgie sont naturellement tous ceux qui affectent la colonne vertébrale et les côtes.
A part la pression et les mouvements, on a longtemps recommandé le procédé de Copland pour faire apparaître la douleur rachialgique. 11 consiste à promener lentement, le long du rachis, une éponge imbibée d’eau chaude. La sensation que le malade éprouve alors dans les parties saines est conforme à la température réelle, tandis que
l'éponge lui parait brûlante lorsqu’elle touche les parties hyperesthésiées. Mais ce procédé est loin de pouvoir guider sûrement le praticien.
Pathoçjénie. — La rachialgie peut siéger dans la peau, les muscles, les nerfs dorsaux, l’appareil ligamenteux du rachis, les vertèbres meme, les méninges spinales et la moelle épinière. En étudiant les espèces, nous aurons à signaler les caractères qui sont propres à chacun de ces sièges. Ils ne présentent d’ailleurs aucune difficulté au point de vue physiologique, sauf en ce qui concerne la douleur myélopathique, la douleur provoquée et celle qui est irradiée ou le symptôme de maladies générales, en un mot celle qui a donné lieu à la doctrine de Y irritation spinale.
L’on sait bien que les cordons postérieurs de la moelle sont constitués par des fibres sensibles, mais on ne s’explique pas bien, en présence des lois générales de l’innervation, que les phénomènes douloureux, succédant à leur excitation morbide, soient ressenties ailleurs qu’aux extrémités périphériques de ces fibres. En d’autres termes, on comprend bien que l’irritation de la moelle provoque des douleurs, par exemple aux membres, mais on ne se rend pas suffisamment compte de la douleur circonscrite, localisée, qui constitue la rachialgie. Il est certain, au surplus, que les causes de l’irritation spinale affectent la substance grise plus que la substance blanche ; or, la substance grise est esthèsodique ou conductrice de la sensibilité, et non pas sensible.
Pour sortir de la difficulté, on doit admettre, avec plusieurs physiologistes, que les parties centrales de la moelle épinière reçoivent des fibres périphériques ou exlra-médullaires provenant des racines postérieures des nerfs rachidiens. Et cette hypothèse est d’autant plus probable que, depuis les expériences de Claude Bernard, la présence de fibres de cette espèce et de cette origine paraît être démontrée dans les cordons postérieurs, dans une portion circonscrite des faisceaux latéraux, et même dans une partie, encore plus restreinte, des cordons antérieurs. Quant aux méninges, Luschka (I) a fait voir par des dissections, quelles sont pourvues de nerfs propres.
La douleur provoquée est le signe de l'hyperesthésie ; elle est à la douleur spontanée ce que la prédisposition est à la maladie. Mais, comment faut-il comprendre cette hyperesthésie?
(i) Die JVerven des mcnschlichcn Wirbelkanals . ïübingcn, 1850..
Stilling (J) avait pensé qu’elle n’appartenait qu’à la peau, aux muscles et en général aux parties qui entourent la moelle épinière, tandis que ce dernier organe meme lui resterait étranger. Cela est certainement le cas dans plusieurs espèces de rachialgie, mais non dans celles qui accompagnent les maladies du centre rachidien, ni dans la rachialgie irradiée ou sympathique , ni enfin dans celle qui dépend de maladies générales. Dans tous ces cas, l’hyperesthésie procède positivement de l’organe médullaire, et il n’y a pas moyen de tourner la difficulté.
Nous croyons que sous l’influence, soit de rinnervation viscérale, soit de certaines altérations du sang et de la nutrition, la moelle peut devenir tellement excitable,, en certains points, que les impressions périphériques ordinaires y retentissent douloureusement, et que cette hyperesthésie suffit à expliquer comment la pression, les mouvements et l’application de la chaleur peuvent provoquera rachialgie profonde. Nous ajouterons, qu’à la longue et dans les degrés supérieurs de l’affection , l’hyperesthésie se communique nécessairement des points irrités de la moelle aux nerfs rachidiens correspondants, en les mettant dans un état comparable à celui où iis sont dans la névralgie ordinaire.
Dans les maladies générales, dyshémies et névroses, Y endolorissement des nerfs dorsaux ne dépend pas de celui de la moelle épinière qu’il sert à caractériser; il est directement produit par la cause morbifique agissant en même temps et de la même manière sur les uns et sur l’autre.
4° Rachialgie cutanée .
Quand l’hyperesthésie et la douleur du dos siègent dans les nerfs cutanés, soit simultanément avec des douleurs plus profondes, soit exclusivement, comme cela arrive parfois dans les névroses, elles sont provoquées et exaspérées par l’attouchement le plus léger, même par celui des vêtements. La douleur est vive, mais rarement spontanée.
2° Rachialgie myopathique.
Les douleurs qui dépendent de processus morbides dans les muscles du dos ou dans le tissu cellulaire inter-musculaire et sous-cutané sont d’autant plus difficiles à interpréter quelles siègent plus profondément.
(4) Untersuchungen über Spinal-Irritation. Leipzig, 4840.
Il faut parfois une observation prolongée pour les distinguer sûrement des douleurs articulaires ou des douleurs ostéopathiques.
Elles sont généralement sourdes, mais deviennent vives aux moindres mouvements du rachis, plus particulièrement quand le malade cherche à fléchir la colonne en arrière ou à rapprocher les omoplates. On les provoque en enfonçant les doigts dans les gouttières vertébrales. Celles des sacro-lombaires, du trapèze et du grand dorsal sont superficielles, répandues largement sur les côtés de la colonne vertébrale et le long des gouttières vertébrales ; elles ont, en outre, une tendance à se porter sur les épaules et les grands pectoraux; elles empêchent certains mouvements et disparaissent plus ou moins complètement au repos.
Indépendamment de la myosite occasionnée par l’extension des phlegmons, des anthrax et des inflammations du tissu cellulaire environnant en général, nous mentionnerons comme causes : le refroidissement, les efforts, la fatigue, les contusions et les lésions traumatiques de tout genre. Le rhumatisme proprement dit se fixe rarement dans les muscles superficiels du dos.
3° Rachialgie neuropathique .
L’irritation locale des nerfs rachidiens occupe presque toujours leur point d’émergence de la colonne vertébrale, sans doute, parce qu’elle se rapporte à des lésions des vertèbres ou de l’appareil ligamenteux qui les entoure.
La douleur est spontanée, paroxystique, violente, souvent unilatérale. Dans l’intervalle des accès, on la provoque par une pression,, même légère, exercée sur certains points circonscrits de l’une ou l’autre gouttière vertébrale, correspondant à l’origine des nerfs rachidiens. Elle aune tendance à s’irradier au loin sur le trajet du nerf affecté, à s’accompagner de névralgie intercostale ou d’épigastralgie, ainsi que de tiraillements convulsifs dans les muscles correspondants.
4° Rachialgie ostéopathique.
La rachialgie est occasionnée par des maladies de la colonne vertébrale : inflammation, carie, malacie, tuberculose, cancer des os, des articulations, du périoste ou des ligaments. Le diagnostic de ces cas a une importance particulière.
La douleur spontanée est sourde et profonde; elle est augmentée ou provoquée par la pression exercée sur les apophyses épineuses et
surtout sur les côtés de ces apophyses. Elle empêche toute rotation et flexion de la colonne vertébrale, et ne permet au malade de se servir de ses membres qu’à la condition de tenir le dos raide et immobile. Très-souvent elle est aussi provoquée par le mouvement des côtes.
La douleur excitée par la pression indique assez exactement l’endroit et les limites de la lésion, tandis que la douleur spontanée et celle qui est provoquée par les mouvements, se trouve souvent à un niveau plus ou moins éloigné.
Les troubles excentriques sont circonscrits dans le domaine des nerfs rachidiens qui correspondent aux vertèbres lésées. Au lieu de douleurs proprement dites, ils ne produisent parfois qu'un sentiment de tension ou de constriction autour de la tête, de la nuque, du thorax ou de l’abdomen ( sentiment de barre). Toutefois, quand, par les progrès de la lésion, la moelle est atteinte à son tour, l’hyperesthésie excentrique peut devenir considérable, se compliquer d’autres symptômes myélopalhiques, et aboutir plus ou moins promptement à l’anesthésie et à la paraplégie. Dans les lésions des vertèbres dorsales, surtout quand les extrémités articulaires des côtes y participent, les mouvements respiratoires sont empêchés.
Dans le mal de Pott, spécialement, la rachialgie est fixe, occupe exactement le niveau des vertèbres malades, et s’irradie sur le trajet des nerfs correspondants, le plus souvent le long des côtes inférieures et dans l’épigastre. Elle est soulagée dans le décubitus dorsal. Le diagnostic s’aide de la déformation graduelle des vertèbres, ainsi que de l’âge et de la constitution du malade. L’on sait que la tuberculose des vertèbres se développe de préférence chez les enfants, à l’âge où la rachialgie sympathique et myélopalhique ne se rencontrent peutêtre jamais.
La douleur est très-vive, fulgurante, et s’irradie dans les membres ordinairement paralysés, quand les vertèbres sont le siège d’une dégénérescence cancéreuse ou de tout autre néoplasme comprimant ou envahissant les nerfs rachidiens à leur origine et les cordons postérieurs de la moelle. Cette douleur cesse cependant par les progrès du mal.
La douleur rachidienne est aussi très-prononcée dans X ostéomalacie de l’adulte, dont Romberg a publié une observation intéressante (1).
(1) Lehrbuch der Nervenkrankheilm ; 5e édition, p. 182,
La rachialgie rhumatismale sévit de préférence dans les articulations, les ligaments et les muscles profonds ; la rachialgie goutteuse , dans les articulations. C’est cette dernière que les anciens avaient l'habitude de désigner sous le nom de rachisagra, de et aypa, attaque.
5° Rachialgie congestive.
On sait quel rôle considérable les anciens médecins avaient attribué à la douleur obtuse de l’épine du dos qui accompagne si souvent les hémorrhoïdes . On pourra critiquer aujourd’hui la manière dont leur opinion avait été formulée, mais on ne la négligerait entièrement qu’aux dépens de la thérapeutique.
Le rachis, cela est certain, peut devenir le siège d’une congestion veineuse; les plexus rachidiens peuvent s’engorger, et les méninges, ainsi que la moelle elle-même, s’hypérémier sans qu’il y ait inflammation proprement dite. Les deux états , à savoir l’engorgement des plexus rachidiens et l’hypérémie de la moelle, coexistent la plupart du temps, mais il est des cas où le premier l’emporte sur le second, et d’autres où celui-ci paraît déterminer celui-là. La différence entre ces deux états est assez bien indiquée par les notions cliniques de congestion hémorrhoïdale et (Y irritation spinale.
A. Congestion hémorrhoïdale. — La démonstration anatomo-physiologique du fait que les variations de réplétion des veines du canal rachidien et des vertèbres peuvent très-manifestement produire l’endolorissement, a été fournie par Luschka (1). Grâce à ses patientes dissections, on sait maintenant qu’un grand nombre de fibres nerveuses sensibles se terminent dans les parois de ces veines.
La douleur est obtuse, compressive ou gravative, étendue sur toute la colonne ou limitée à sa portion cervicale. Elle s’accompagne souvent d’une dermalgie excessive pouvant prendre la forme d’accès trèspénibles.
Ch. Bell (2) raconte qu’un homme de lage moyen s’était plaint d’une douleur insupportable de tout le dos qu’il ne parvenait à soulager momentanément qu’en pressant la région endolorie contre l'appui d’un siège, contre un mur, ou bien en se livrant à l’exercice de la marche. La plus légère pression digitale exaspérait la douleur, et le frôlement de la peau par les vêtements occasionnait des souffrances
(!) Die Nerven des menschlichert Wirbclkanals, Tübingen, 1850.
(2) The nervous System of the human body. London, 1814, 5e édition, p. 5C9.
cruelles, tandis que les frictions énergiques et l’application forte de la main à plat les faisaient cesser chaque fois. Plusieurs traitements essayés n’avaient donné aucun résultat. L’alfeclion avait succédé à un flux hémorrhoïdal habituel et profus, supprimé par l’excision des tumeurs à l’anus.
Il se pourrait que les hémorrhoïdes, au lieu d’être la cause de la phlébostase rachidienne, dépendissent souvent elles -mêmes d’une cause tierce qui leur serait commune avec cette dernière, et que, par conséquent, elles ne dussent être envisagées que comme signe. Mais cela ne diminuerait en rien leur importance pratique. Nous constatons tous les jours que des douleurs spinales sourdes sont soulagées ou supprimées entièrement, soit par l’apparition d’un flux hémorrhoïdal ou menstruel, soit par l’application de quelques sangsues à l’anus.
Du reste, outre les hémorrhoïdes et les congestions menstruelles, l’obstacle au retour du sang par les veines de la moelle et des plexus rachidiens peut provenir de maladies du foie ou de tumeurs au voisi nage du corps des vertèbres, plus rarement de maladies du cœur ou des poumons.
B. Irritation spinale. — Plusieurs fois, dans le cours de cetouvrage, nous avons été dans le cas de reprocher aux auteurs d’avoir donné à ce terme un sens vague et singulièrement élastique. Nous avons fait voir, notamment, que, pour plusieurs d’entre eux, il est synonyme de névralgie intercostale ou de névralgie rachidienne , tandis que d’autres s’en servent tout bonnement pour désigner toute espèce de myélopathies sympathiques mal définies ou hypothétiques. Aux yeux des pathologistes plus précis, il correspond à ce que les Anglais appellent tenderness , c’est-à-dire à l’hypérémie de la moelle épinière. C’est ainsi qu’OIlivier d’Angers (1) considère l’irritation spinale comme une hypérémie du stroma (névriième) de la moelle, et Todd (2) comme une congestion des vaisseaux extérieurs du même organe.
La douleur propre à cette affection dépend de la pression que le sang exerce sur la moelle, sur les troncs nerveux sortants et sur les fibres sensibles des méninges spinales. Il se pourrait aussi qu’elle fut due, en tout ou en partie, à une augmentation du liquide cérébro-spinal déterminée par l’hypérémie myélo-méningée.
(1) Traité des maladies de la moelle épinière. 5e édition, Paris, 1857, t II,
(2) The Cyclopcdia of pratical Médecine , t, IV, p. 644,
Elle peut occuper des points particuliers de la colonne, se circonscrire dans une seule vertèbre, s’étendre sur plusieurs qui se suivent, ou se montrer à la fois dans deux ou trois vertèbres distantes les unes des autres, sans qu’il faille pour cela admettre des lésions locales, ni même la concentration de l’hypérémie en ces points.
La plupart des rachialgies sympathiques sont probablement de nature congestive.
6° Rachialgie myélopathique .
Une douleur spontanée, plus ou moins vive, profonde ou superficielle, accompagne la myélite aiguë, la méningite spinale et l’hémorrhagie méningée rachidiennne.
Dans la myélite , elle n’est pas toujours augmentée par la pression méthodique exercée sur les apophyses épineuses et leurs environs, ou celte augmentation est insignifiante. Elle permet les mouvements de la colonne dans certaines limites.
Quant au procédé de Copland dans lequel beaucoup de praticiens ont encore confiance, il ne saurait mettre en évidence que la rachialgie cutanée qui se joint en effet parfois à la douleur profonde de la myélite, mais manque absolument dans un grand nombre de cas. On se tromperait surtout, si, conformément à la pratique commune, on croyait pouvoir déterminer exactement, par ce moyen, le niveau auquel la moelle est atteinte. La dermalgie est loin de correspondre toujours à ce niveau, et ne saurait, par conséquent, indiquer l’endroit où il conviendrait d’appliquer les moyens révulsifs. Même la douleur spontanée profonde ne correspond pas d’une manière sûre au point lésé de la moelle ou de ses enveloppes.
Dans la méningite spinale aiguë , la pression n’augmente généralement pas la douleur, selon la remarque d’Ollivier, tandis que les mouvements l’exaspèrent beaucoup, ce qui fait que les malades se tiennent dans l’immobilité absolue. Dans la méningite chronique , la douleur est sourde, avec de légères exacerbations de temps à autre.
La combinaison des symptômes, mieux que sa forme propre, caractérise surtout la rachialgie myélopathique. Elle est toujours accompagnée de troubles variés sur le trajet des nerfs qui émergent en -dessous du point endolori.
Les douleurs excentriques précèdent même fréquemment la rachialgie, ou l’emportent de beaucoup sur elle, en intensité. Il y a hyperesthésie, spasmophilie et hypochondric ; des fourmillements, des
picotements et des élancements sont ressentis sur divers points du tronc et des membres, ainsi que de véritables névralgies et des spasmes, tant dans le système cérébro-spinal, que dans les viscères thoraciques et abdominaux. Mais dans le plus grand nombre des cas, l’hyperesthésie est promptement suivie d’anesthésie.
Les troubles moteurs concomitants s’étendent sur toute la partie du corps qui est située en-dessous du point lésé, tandis que dans la rachialgie ostéopathique ils n’affectent que des nerfs isolés. La contracture et les convulsions sont promptement suivies de l’abolition des mouvements volontaires et réflexes.
Quand la lésion occupe la portion cervicale de la moelle ou de ses enveloppes, la rachialgie peut s’accompagner de dysphagie, d’aphonie, de toux, d’asthme, de laryngisme et de pharyngisme. Quand elle siège dans la portion dorsale, il y a gastralgie ou entéralgie. La constipation, la rétention des urines et la paralysie des sphincters de l’anus et de la vessie, ainsi que l’excitation génitale, le priapisme et l’impuissance, semblent plus spécialement dépendre de la portion lombaire et de la portion dorsale inférieure. En tout cas, leur coïncidence avec la rachialgie doit faire considérer celle-ci comme myélopathique.
7° Rachialgie irradiée .
Nous qualifions ainsi la douleur spinale qui résulte de maladies irritatives des organes situés en avant de la colonne vertébrale.
L’inflammation du médiaslin postérieur a pour symptôme une douleur obtuse, rongeante ou brûlante, entre les omoplates. Cette douleur est accompagnée d’une anxiété extrême et d’une toux très-pénible. Elle se termine par la mort au bout de cinq à huit jours. La douleur de Vœsophagite est semblable, mais moins certainement léthale.
h' anévrysme de l'aorte thoracique donne lieu à une douleur dorsale pulsatile.
Certaines pleurésies et tuberculoses pulmonaires , l 'ulcère simple et le cancer de l’estomac , les maladies aiguës des reins , ainsi que l’inflammation et la dégénérescence des glandes lymphatiques situées à la face antérieure des corps des vertèbres^ retentissent douloureusement en arrière de la colonne, par irradiation sur les fibres sensibles dorsales des nerfs rachidiens, par phlébostase rachidiennne, sinon par diffusion du processus irritatif.
La pression pratiquée sur les apophyses épineuses, et les mouve-
menls, n’augmentent point ce genre de douleur ou ne provoquent qu’une douleur indéterminée répandue plus ou moins sur tout le dos.
8° Rachialgie sympathique.
Il est peu d’organes dont l’irritation ne puisse se transmettre à la moelle épinière par des voies dont l’obscurité nous force à maintenir le terme vague de sympathie.
On trouve certains points du dos endoloris, spontanément, ou plus souvent, sous la pression digitale, dans plusieurs maladies du cœur, des poumons, du foie, de la rate, du pancréas, des intestins, de l’utérus. Ce sont ces points qui ont servi, avec d’autres troubles, mentionnés plus haut, à alimenter la doctrine commode de Y irritation spinale (1). M. Cruveilhier, dans le temps (2), a placé leur siège dans une région très-circonscrite de la peau du dos le long de la colonne vertébrale : à la 4e ou 5e vertèbre dorsale, pour les maladies du cœur, un peu plus bas pour celles de l’estomac, et vers la 2e ou 3e vertèbre lombaire, pour les maladies utérines. Il a conseillé de choisir ces points pour l’application des révulsifs.
Il est vrai que cette variété de douleurs dorsales est le pius souvent superficielle et que, à la différence de la rachialgie irradiée, elle se manifeste surtout sous la pression digitale. Cependant, pour ce qui concerne celle qui dépend de maladies utérines, on ne doit pas confondre avec elle le lumbago et la douleur susfessière dont il sera question à l’article suivant.
Par contre, l’affection des organes génitaux dans le sexe masculin, retentit de préférence dans les parties supérieures du rachis; une douleur spinale sourde, souvent pénible, figure parmi les accidents de la spermatorrhée, de l’onanisme et des excès vénériens en général.
8° Rachialgie dysliémique.
La plupart des altérations du sang donnent lieu à de la rachialgie. Nous citerons, en premier lieu, l’anémie, l’hydroémie, la chlorose et cet appauvrissement du sang qui est propre aux maladies d’épuisement et à la convalescence de fièvres graves; en second lieu, la dyshémie fébrile, miasmatique et virulente.
(1) Voyez, en premier lieu, Tealc, A treatise on névralgie discascs dépendent upon irritation of the spinal marrow. London, 1829.
(2) Bulletin de thérapeutique, 1. XU, p. 588.
L’intoxication paludéenne agit plus spécialement sur la moelle ; c’est au point que plusieurs pathologistes considèrent la fièvre intermittente comme une espèce d’irritation spinale. La douleur dorsale est surtout prononcée dans le stade du frisson , mais bornée à un point trèscirconscrit, correspondant à la septième vertèbre cervicale ou à la première dorsale. Quelquefois elle est spontanée, tandis que dans le plus grand nombre des cas elle n’apparaît que sous la pression.
La rachialgie est aussi un des symptômes prodromiques de la variole , et sert, comme tel, à faire prédire l’éruption des pustules. Elle est spontanée dans cette maladie, et rarement circonscrite à une ou deux vertèbres.
On l’observe moins fréquemment dans le stade prodromique ou dans celui de l’éruption de la scarlatine et de la rougeole, ainsi que dans les périodes correspondantes du typhus et des maladies typhoïdes. Elle existe, en outre, au début de la grippe épidémique et parfois même de la fièvre catarrhale ordinaire.
Une douleur dorsale plus ou moins intense précède parfois le scorbut et la tuberculose. Celle de la strychnose est très-vive, accompagnée de secousses et de contractions tétaniques. Enfin, la rachialgie dite saturnine semble avoir sa cause dans les articulations intervertébrales plutôt que dans la moelle ou ses enveloppes.
9° Rachialgie névrosique.
Toutes les névroses, et déjà cet état diathésique auquel M. Bouchut a imposé le nom de nervosisme , prédisposent à la rachialgie spontanée ou provoquée. On a pu constater ce fait surtout à l’époque où la mode de l’irritation spinale régnait encore. Il y avait peu de malades atteints de névralgie ou de spasme sur lesquels la pression digitale ne faisait découvrir un ou plusieurs points endoloris le long de la colonne vertébrale, et très-souvent il suffisait qu’on leur parlât du symptôme, ou qu’ils s’aperçussent que l’attention s’y portait, par exemple, dans une salle d’hôpital, surtout de femmes, pour qu’il leur survint spontanément.
Ainsi, la rachialgie est particulièrement fréquente dans tous les états physiologiques et pathologiques qui s’accompagnent d hyperesthésie spinale à un degré quelconque : à l’époque de la puberté, à 1 âge du retour, chez les femmes hystériques, les hommes hypocondriaques, les convalescents, aux époques de la menstruation, des couches
et de la lactation, chez les choréiques, chez les sujets épuisés par des efforts, des fatigues du corps ou de l’esprit, des pertes de sang ou d’humeurs, des maladies longues, ou surexcités par des douleurs, des passions, des excès. Elle occupe de préférence la nuque et les 7e et 8e vertèbres dorsales (1).
La rachialgie hystérique mérite une attention particulière. Signalée déjà par Sydenham comme un des symptômes les plus constants, elle était néanmoins tombée dans l’oubli, jusqu’à ce que M. Briquet (2) ait de nouveau fait connaître son importance pour le diagnostic.
Elle siège le long des apophyses épineuses des vertèbres et dans les gouttières vertébrales, le plus souvent au niveau des six ou huit premières vertèbres dorsales, rarement dans toute la longueur du rachis. Dans la majorité des cas elle n’occupe qu’une étendue correspondante à trois ou cinq vertèbres consécutives. Quant aux côtés, on la constate beaucoup plus souvent dans la gouttière vertébrale gauche que dans la droite.
M. Briquet affirme que la rachialgie existe rarement avant ou pendant l’attaque d’hystérospasme ; il la considère comme une douleur musculaire résultant des contractions violentes que les muscles ont dû exécuter dans les efforts d’extension du tronc. Il est bon de rappeler, à ce sujet, que Sydenham avait déjà fait la remarque qu’après l’attaque les femmes se sentent comme rouées de coups et souffrent quand on les touche au dos.
Nous devons déclarer, néanmoins, qu’il nous est impossible de partager l’opinion de M. Briquet sur le siège de la rachialgie hystérique. La considération qu’elle est provoquée par la pression sur les apophyses épineuses plus que par celle sur les gouttières vertébrales, et qu’on l’observe aussi chez les hystériques exemptes de convulsions, nous décide à en chercher le siège non pas dans les muscles, mais dans la moelle épinière et les nerfs qui en émanent.
A son degré inférieur la rachialgie n’apparaît positivement que lorsqu’on presse fortement sur la série des apophyses épineuses ou sur les muscles des gouttières vertébrales. Mais à un degré plus élevé,
(1) On a remarqué que chez les personnes excitables le jeu du piano provoquait parfois une sensibilité douloureuse au niveau des vertèbres dorsales supérieures. — La tristesse et la souffrance prolongée s’accompagnent fréquemment d’une douleur au dos.
(2) Traité de V hystérie, p. 22G.
elle est spontanée, et s’exaspère par la marche, la fatigue, les émotions morales, et après chaque nouvelle attaque d’hystérospasme.
La pression provoquant la rachialgie fait naître assez souvent des phénomènes sympathiques très-remarquables.
Si elle est exercée au niveau des vertèbres cervicales, elle peut être suivie de strangulation à la gorge et de constriction du larynx; si au haut de la portion dorsale, elle peut donner lieu à de la dyspnée, à un serrement de la poitrine et à des battements du cœur. La pression exercée sur les vertèbres dorsales moyennes et inférieures provoque de la gêne et un resserrement épigastrique avec une douleur semblable à celle qui est le prélude des attaques hystériques.
Ces phénomènes sympathiques mêmes pourraient parfois donner le change pour une lésion matérielle du centre rachidien. Nous rappellerons, avec M. Briquet, que la rachialgie hystérique a son siège de prédilection au haut de la région dorsale et dans la gouttière vertébrale gauche, et quelle s’accompagne toujours d’épigastralgie et des autres douleurs particulières aux hystériques. Rappelons, en outre, l’existence du globe , de la dysphagie et de la constipation.
ARTICLE IX