DE LA SALIVATION
A l’état de santé la sécrétion salivaire est constante, mais faible à l’état de repos des muscles masticateurs et de la langue; elle entretient l’humidité de la bouche. Pendant la mastication., par l’exercice de la parole, par l’excitation des nerfs de la gustation et des nerfs tactiles de la bouche, ainsi que par le travail de la digestion stomacale, elle est activée considérablement. Il suffit même de l’excitation subjective des nerfs pour produire cet effet; l’eau vient à la bouche, comme on dit communément, sous l’influence des idées et des désirs se rapportant au plaisir de manger, ainsi qu a la suite de l’odeur qu’exhalent certains mets appétissants.
Les trois glandes salivaires reçoivent des fibres nerveuses du facial, du trijumeau et du grand sympathique. Mais Ludwig et Rahn ont démontré que leur sécrétion est particulièrement sous l’influence du nerf facial, et il semble, en outre, résulter des expériences de Czermak et de CL Bernard que le grand sympathique y intervient comme antagoniste du facial; en d’autres termes, qu’il y exerce une action empêchante.
La quantité de salive sécrétée dans les vingt-quatre heures a été estimée par Bidder et C. Schmidt à 1,500 grammes. Elle est plus abondante chez l’enfant que chez l’adulte; plus abondante en hiver et dans les pays froids qu’en été et dans les pays chauds; plus abondante, enfin, le jour que la nuit.
Salive morbide. — L’excès de la sécrétion salivaire tel qu’il a lieu sous l’influence de causes morbides, s’appelle salivation, flux salivaire, sialorrhée ou ptyalisme, de miiaXov, crachat. Ici la quantité sécrétée dans les vingt- quatre heures s’élève à trois kilogrammes et plus. La salive se présente alors comme une eau trouble, opaline, neutre ou légèrement alcaline. Sa consistance et sa viscosité varient selon quelle
contient plus ou moins de liquide parotidien, de salive sous-maxillaire ou de mucus buccal.
Dans la salivation excitée par des causes générales, le liquide est inodore, tandis qu’il répand une odeur fétide quand la cause est locale; car les produits de la stomatite ou des ulcérations se mêlent alors à lui en se décomposant. Dans le même cas de causes locales la salive est beaucoup plus riche en mucus, en albumine et en matières grasses qu a l’état de santé et sous l’influence de causes générales.
Dans la salivation toxique elle contient le principe vénéneux ou médicamenteux, notamment le mercure. On a constaté aussi que dans la salivation mercurielle la quantité du cyanure de soufre est diminuée.
Dans la salivation excitée par des causes générales la salive a l’aspect normal ; elle est seulement rendue trouble par des cellules d’épithélium dont elle contient une quantité plus ou moins grande. Sa réaction est neutre ou alcaline; elle est surtout alcaline dans la salivation nerveuse. La réaction acide que la salive présente dans certains cas exceptionnels à un haut degré, ne dépend jamais, selon Donné et Frerichs, du liquide fourni par les glandes salivaires, mais de la muqueuse buccale qui, à Tétât d’irritation, fournit un produit acide.
Effets consécutifs. — Quant aux symptômes concomitants et aux conséquences, on doit bien distinguer la salivation irritative de celle qui provient de causes générales ou éloignées.
Dans le premier cas il s’ajoute au symptôme de la salivation les signes et accidents de la stomatite ou d’autres lésions locales, tandis que, dans le second cas, la muqueuse buccale est de couleur normale ou pâle, et les glandes salivaires ne sont pas tuméfiées ; tout au plus les trouve-t-on parfois légèrement endolories. Le mauvais goût dans la bouche est l’accident dont les malades se plaignent le plus.
Lorsque la salivation dure quelque temps, elle donne lieu à la dyspepsie et à la gastralgie. L’estomac se gonfle, l’appétit se perd, les digestions se font mal, le malade éprouve des douleurs épigastriques en même temps qu’un sentiment de sécheresse et de constriction au pharynx.
Une salivation prolongée épuise les forces du malade ; elle diminue les autres sécrétions et la nutrition souffre surtout à la suite de l’anorexie et de la dyspepsie consécutives. Wright a perdu onze livres du poids de son corps dans l’espace (Tune semaine, pendant laquelle il s’était livré à ses études sur la salive.
Salivation apparente . — Lorsque la salive est trop abondante, elle s’écoule par la bouche; le malade bave. Il faut cependant se garder de prendre cet accident comme le signe de la salivation dans tous les cas. Très-souvent des malades, enfants ou adultes, bavent sans qu’il y ait augmentation de salive.
La salivation n’est qu’apparente quand il existe un obstacle à la déglutition, par exemple dans les angines et dans les divers cas de dysphagie, notamment chez les paralytiques et les hydrophobes. Les crétins également, les idiots, les personnes distraites et les enfants mal élevés bavent parce qu’ils négligent d’avaler la salive.
Les muscles des lèvres jouent aussi leur rôle dans cette affection. L’écoulement de la salive par l’un des coins de la bouche est un des signes les plus frappants de l’hémiplégie faciale, bien que la physiologie nous démontre que la paralysie du nerf facial a en réalité pour effet de tarir la sécrétion salivaire. Chez les malades en général, le simple écoulement de la salive pourrait en imposer pour de la salivation, alors qu’ils ont dormi la tête inclinée en avant.
1° Salivation irritative.
Toute irritation de la muqueuse buccale fait fluer la salive avec plus d’abondance. Ainsi agissent le tabac, le bétel, le vinaigre, le baume de copahu, le piment, le mezereum et par-dessus tout les racines de pyrèthre, de Pimpinella saxi fraya, d ’lmperatoria qui, en matière médicale, sont placées en tête des substances sialagogues. Ainsi agissent aussi la dentition, la stomatite, les angines, la parotite, les aphthes et les ulcères de la bouche, la carie des dents, la périostite et l’ostéite maxillaires.
L’irritation directe des glandes salivaires est rare; dans l’inflammation de ces glandes la salivation propre à la première période Lut bientôt place à une altération et à une suppression de leur action sécrétoire.
Les corps étrangers engagés dans le conduit auditif agissent également par irritation directe.
2° Salivation sympathique.
La légère excitation de l’estomac qui succède à l’ingestion des aliments provoque l’écoulement de la salive dans la bouche. Frerichs a vu que cet effet a lieu alors même que les aliments y sont portés directe-
ment à travers une fistule stomacale. La salive continue de fluer avec plus d’abondance pendant toute la durée de la digestion stomacale à laquelle elle contribue par ses propriétés catalytiques.
Rien d’étonnant dès lors à ce que le catarrhe gastrique, l’ulcère perforant de l’estomac et, selon quelques observateurs, même le cancer du pylore soient accompagnés de salivation. Ce symptôme figure aussi parmi les précurseurs du vomissement ; mais ici, il semble être dû plutôt à une cause mécanique directe, c’est-à-dire à la compression que les glandes salivaires éprouvent pendant les vomiluritions.
La salivation des hypochondriaques et celle de l’helminthiase (tænia) doivent s’expliquer également par la sympathie qui intervient entre les glandes salivaires et l’estomac. Chez les anciens pathologistes, la salivation passe aussi comme un des principaux signes des affections du pancréas; cette assertion a cependant encore besoin d’être confirmée.
Une autre sympathie relie les glandes salivaires à l’appareil utérin. Sans parler de certaines femmes hystériques, on observe la salivation comme accident de la grossesse et de certains troubles de la menstrua-
Enfin, nous sommes portés à considérer comme sympathiques la plupart des exemples de salivation que les auteurs appellent idiopathiques, essentielles ou spontanées. Tanquerel des Planches (1), qui en a réuni une série, pense que cette forme est toujours chronique et dure pendant des mois et même des années.
5° Salivation supplémentaire.
Les recherches de Ridder et C. Schmidt ont fait ressortir le rôle que la sécrétion parotidienne joue, non-seulement pour entretenir une espèce de circulation aqueuse intérieure de la bouche à l’estomac, mais aussi pour maintenir le sang à un degré moyen de concentration. Sous ce dernier rapport les parotides se placent à côté des reins et de l’appareil sudorifère. Aussi observe-t-on en général un balancement fonctionnel entre ces organes. De même que la bouche devient sèche dans le diabète et dans la sudation excessive, la salive coule avec plus d’abondance quand la perspiration cutanée et la sécrétion urinaire sont supprimées ou simplement diminuées.
Royer-Collard a en outre observé la salivation à la suite de la sup-
(1) Journal de médecine publié par Beau. 1844. Juin et juillet.
pression des menstrues, et Tanquerel des Planches après la cessation d’une leucorrhée habituelle.
4° Salivation critique.
De tout temps les praticiens ont considéré comme heureuse la salivation qui apparaît sur le déclin de la méningite, de l’encéphalite, des fièvres graves et exanthématiques, particulièrement de la variole. Souvent iis ont daté la convalescence de l’établissement de ce flux, et l’administration du calomel comme remède dans ces maladies repose principalement sur cette observation.
On sait aussi que le flux salivaire soulage les douleurs dentaires, sous-orbitaires et en général toutes les névralgies de la cinquième paire.
Enfin, les médecins aliénistes signalent la salivation comme un accident favorable de la manie et de la mélancolie. Leubuscher dit l’avoir observée souvent dans la convalescence de la manie furieuse (1).
5° Salivation toxique.
La salivation mercurielle est la plus fréquente et la plus remarquable au point de vue pratique. D’autres corps cependant agissent encore comme le mercure; ce sont l’or, le cuivre et le plomb. On signale aussi l’eau régale employée en lotions et en bains, ainsi que l’iode et le brome pris à l’intérieur. Pour ce qui regarde cependant ces derniers médicaments, le docteur Joseph Hermann a constaté que l’iode ne produit la salivation que sur des malades saturés de mercure, etque le symptôme est ici favorable, étant le signe de l’élimination du mercure (2).
Beaucoup de médecins sont disposés à attribuer la salivation mercurielle exclusivement à la stomatite que le mercure provoque en même temps. Il est certain cependant que le flux salivaire arrive n’importe la voie par laquelle le mercure a été introduit dans l’économie, et que les glandes salivaires sont véritablement des voies d’élection pour l’élimination de ce métal quand il est contenu dans le sang. Quant à l’iode, si à lui seul il n’augmente pas la sécrétion, on a néanmoins bien constaté qu’il se retrouve dans la salive avant de se rencontrer dans l’urine.
(1) Handbuch dcr medicin. Klinik. T. I, p. 582.
(2) Voyez Melsens Mém. sur l’emploi de l’iodure de potassium. Bruxelles et Paris. 4865, p. 15.
Dans tous les cas la salivation toxique diffère de la salivation irritative avec laquelle elle se combine fréquemment, et il est des circonstances où la stomatite, loin detre la cause, est plutôt la conséquence de l’irritation des glandes salivaires.
6° Salivation nerveuse .
Sous l’influence de passions violentes, surtout de la colère, la salive coule avec abondance : l’écume vient à la bouche. Chez plusieurs animaux et peut-être aussi chez l’homme, elle prend même des qualités vénéneuses sous cette influence.
Le même effet se produit dans les accès de manie furieuse, et dans toutes les grandes névroses qui affectent fortement le cerveau. Les épileptiques, les éclamptiques, les enragés ont l’écume à la bouche, et les poisons tels que la conicine, la nicotine, etc., qui tuent promptement sous les formes convulsive et tétanique ont la salivation en tête de leur cortège symptomatique.
Chez les hystériques où on la signale communément, elle est cependant rare, selon Briquet. Dans un cas cité par cet observateur, elle survint après une attaque spasmodique et persista ensuite pendant six semaines.
ARTICLE XIV
DE l’aSIALIE.
La suppression de la sécrétion salivaire se reconnaît naturellement à une sécheresse remarquable de la bouche. L’absence de la salive et l’habitude de cracher occasionnent aisément des aigreurs de l’estomac : le pyrosis et la cardialgie, de même que son absence d’alcalinité, ce qui a décidé Wright à attribuer le rôle utile qu’elle joue en général dans la digestion stomacale^ non-seulement au ferment organique qui lui est propre, mais*encore aux sels alcalins qu’elle contient.
Rappelons d’abord que l’asialie existe normalement chez l’enfant nouveau-né. Les glandes salivaires ne commencent à fonctionner qu’à partir du troisième ou quatrième mois après la naissance.
Plus tard, la sécrétion salivaire peut être supprimée par l’inflammation des glandes qui en sont le siège, par l’hyperémie du cerveau et des méninges qui accompagne la périencéphalite et diverses formes de manie, puis dans l’adynamie avec coma et délire, ainsi qu’après de grandes
pertes de sang ou d’autres humeurs : sueurs profuses, diarrhées intenses, diabète.
Toute émotion vive, notamment la frayeur et la colère, peuvent tarir momentanément la sécrétion salivaire. Un certain degré d’asialie est propre aussi à la paralysie du nerf facial, selon Cl. Bernard, à cause de la part que la corde du tympan prend à la sécrétion.
La diminution de la salive chez les vieillards est due sans doute à l’atrophie des glandes.
Pendant l’agonie la sécrétion salivaire est abolie presque totalement; la salive devient très-visqueuse ; c’est elle qui retient les lèvres collées l’une à l’autre.