‹ Symptomatologie, ou, Traité des accidents morbidesChapitre 32 sur 149 · DE LA GASTRO-PNEUMATOSE · texte numérisé non relu

DE LA GASTRO-PNEUMATOSE

A l’état de santé parfaite, l’estomac ne contient qu’un faible voiume de gaz qui provient exclusivement de l’air avalé soit avec la salive, soit avec la boisson, soit enfin à l’état pur. La contractilité des parois s’oppose d’ailleurs à son accumulation.

Mais, quand la digestion se fait d’une manière abnorme, alors il s’en dégage des quantités considérables des aliments ; l’estomac est ainsi distendu comme un tambour et cette distension, accompagne^ d’un sentiment de gêne et d’anxiété, constitue le symptôme appelé pneumatose ou ballonnement.

La région épigastrique est tendue et soulevée, le diaphragme refoulé en haut et gêné dans ses mouvements; il y a dyspnée. Lorsque la distension est considérable, elle devient douloureuse, soit par le ti-

ralliement qu’éprouvent les nerfs de l’estomac, soit par les contractions réflexes et désordonnées des fibres de la tunique musculaire qu’elle provoque. Dans ce dernier cas la douleur peut devenir très-vive, et affecter la forme ordinaire de la cardialgie. L’éructation, lorsqu’elle est possible, fait disparaître pour un moment la gêne et l’anxiété et soulage la douleur.

La pneumatose n’étant à la rigueur, ainsi que nous le dirons plus loin, qu’une conséquence de l’atonie des parois, il est des pathologistes qui se refusent à la considérer comme une des causes de la gastralgie. Brinton, par exemple, pense qu’au contraire la douleur précède la pneumatose dans les cas où l’on observe les deux, et que la première est pour ainsi dire la cause de la seconde par l’atonie qu'elle crée dans la paroi musculaire. 11 est facile, cependant, d’observer que, le plus souvent, la douleur ne survient que quand la dilatation de l’estomac est parvenue à un degré considérable, et que, loin d’être la cause de l’atonie, c’est elle, au contraire, qui provoque la contraction des parois et l’expulsion des gaz. Puis, combien de fois la gastralgie n’existet-elle pas sans entraîner à sa suite ni l’atonie ni la pneumatose !

Origine des gaz. — Les gaz de l’estomac proviennent de trois sources différentes : 1° de la bouche; 2° de l’estomac même; 3° de l’intestin.

I. Pendant les actions de parler et de mâcher, une quantité plus ou moins notable d’air est emprisonnée dans la salive et introduite dans l’estomac avec les aliments ou par déglutition à vide. Liebig a même attribué à l’oxygène de cet air un rôle dans la digestion normale de certains alimenls. On se rappelle, en outre, que l’eau et les boissons en général contiennent de l’air à l’état de diffusion, sans parler des boissons gazeuses proprement dites.

Plusieurs hypochondres, des dyspeptiques et soi-disant gastralgiques, de même que des femmes hystériques ont la faculté d’avaler de l’air à volonté et de distendre ainsi l’estomac comme un tambour. Une pression légère suffit alors pour produire des éructations (1). Selon Budge, dans la nausée et les vomituritions qui précèdent le vomissement, l’estomac se boursoufle d’air attiré de la cavité buccale. Enfin, il semble que l’estomac peut exercer, par ses mouvements propres et par le déplacement qu’il subit sous l’action des mouvements respira-

(1) Voyez Magendie dans Mcm. de la Soc. mcd. d’ Emulation. Paris 1817, p. 103 112.

toires, une espèce de succion. On voit, chez les animaux, qu’il se gonfle un peu à chaque inspiration.

L’air introduit par déglutition entre en diffusion avec les gaz contenus dans le sang des capillaires de l’estomac. Il change donc de composition : l’oxygène, comme partout ailleurs, est ici absorbé et remplacé par du gaz acide carbonique dans la proportion constante de deux volumes de ce dernier pour un volume du premier, tandis que l’azote ne subit pas de diminution. Voilà pourquoi, même dans les conditions de santé parfaite, la composition des gaz de l’estomac n’est jamais entièrement conforme à celle de l’air atmosphérique.

Il contient toujours une certaine proportion d’acide carbonique qu’il ne faut pas attribuer à la décomposition des aliments, mais à une espèce de respiration stomacale.

II. Les physiologistes sont d’accord que dans la digestion des viandes et des matières albuminoïdes en général il ne se développe pas des gaz aussi longtemps que le suc gastrique est normal. Cependant, selon Planer (1), il s’y dégage de l’hydrogène lorsqu’on neutralise le suc gastrique avec de la magnésie. La digestion se fait donc autrement dans ces conditions. Dans la digestion anomale des aliments azotés il peut se dégager aussi de l’hydrogène sulfuré et de l’azote.

Mais la source la plus commune des gaz est dans les aliments dits venteux, tels que choux, ail, radis, ramonasses, fèves, haricots, salsifis, poires et pommes crues, pain non rassis, bière jeune, etc. Ces aliments subissent dans l'estomac une fermentation vineuse et acétique ; le gaz des éructations contient alors toujours beaucoup d’acide carbonique et de l’hydrogène. Nous ne parlons pas de celles des dîneurs, c’est-à-dire de la simple évaporation et éructation du fumet du vin ou du gaz de Champagne.

III. Magendie a observé que les gaz remontent aisément de l’intestin dans l’estomac, tandis que ceux qui distendent ce dernier organe sont empêchés de descendre grâce aux contractions du pylore qu’ils excitent.

Les aliments amylacés : farines, pommes de terre, haricots, qui, dans l’estomac même, commencent à peine à être digérés, subissent dans l’intestin une fermentation butyrique dont un des produits sont les gaz hydrogénés : l'hydrogène, l’hydrogène carboné et l’hydrogène sulfuré. Ceux-ci se mêlent donc aux gaz propres de l’estomac.

(1) Sitzungsbcrichle dcr Wiener Akademie. Y ol. XLII.

Quon sache cependant qu a l’état parfaitement normal, il ne se développe pas de gaz dans les portions supérieures de l’intestin, même aux dépens des aliments amylacés. La présence de l’hydrogène dans les éructations , mais surtout de l’hydrogène sulfuré qui se révèle à l’odorat, indique donc toujours un certain degré de dyspepsie; elle est le signe qu’une partie des aliments, résistant à l’action des sucs digestifs, a subi la fermentation commune.

Pathogénie. — Quelle que soit l’origine des gaz, la pneumatose, en tant qu’état habituel, présuppose toujours un certain degré d'atonie des fibres musculaires de l’estomac. Les faisceaux de ces fibres sont disposés de façon à pouvoir rétrécir l’organe dans le sens de tous ses diamètres. Lorsque la cavité est vide, ils sont abandonnés à leur force élastique et l’estomac occupe peu de place. Les aliments et les gaz le distendent comme ils distendraient une poche en caoutchouc ; ils sont donc plus ou moins comprimés et les gaz sont expulsés au fur et à mesure qu’ils se produisent ou, en tout cas, réduits à un volume peu considérable. L’estomac ne se laisse dilater au point de gêner la respiration et de créer un sentiment d’oppression, que quand ses parois ont perdu de leur élasticité. Ainsi, la pneumatose est moins l’effet des gaz que celui de l’atonie ou, si l’on veut, d’un état paralytique des fibres musculaires ; en d’autres termes, elle consiste, à proprement parler, plutôt dans une augmentation du volume des gaz que dans une augmentation de leur quantité.

Voilà pourquoi, sous l’influence d’une émotion, d’un spasme, d’une altération subite quelconque de l’innervation générale, la pneumatose se déclare à l'instant , et disparaît aussi vite ; voilà pourquoi aussi elle se développe dans des circonstances où l’on ne peut raisonnablement admettre ni une altération des sucs digestifs, ni une alimentation vicieuse, ni enfin aucun état morbide de la muqueuse.

C’est précisément cette promptitude avec laquelle la pneumatose se déclare souvent en l’absence de tout état morbide apparent, qui a donné lieu à l’hypothèse que les gaz seraient exhalés du sang des capillaires. Nous réfuterons cette opinion à l’article qui traite de la pneumalose intestinale.

1° Gaslro-pneumalose irritative.

Toute inflammation, même catarrhale, qu’elle soit diffuse ou circonscrite par exemple autour d’un ulcère, crée un état subparalytique

de la tunique musculaire. II se passe dans l'estomac ce que nous observons dans la vessie qui se distend également lorsqu’elle est le siège d’une inflammation catarrhale, et dans les muscles intercostaux qui se paralysent sous l’influence de la pleurésie.

2° Gastro-pneumatose dyspeptique .

Tout estomac dyspeptique est paresseux et se laisse distendre aisément par les gaz qui s’y dégagent des aliments en grande quantité. L’atonie de la musculaire, lorsqu’elle n’est pas due à l’irritation de la muqueuse, dépend directement de la cause qui vicie les sécrétions ou altère le pouvoir absorbant; d’autres fois elle s’établit peu à peu comme conséquence de distensions accidentelles souvent réitérées.

3° Gastro-pneumatose organopathique.

L’habitude de faire des repas trop copieux ou de se nourrir d’aliments grossiers amène peu à peu une dilatation permanente de l’estomac qui n’est, pas nécessairement accompagnée d’atonie de la musculaire. Loin de là, cette tunique est alors le plus souvent hypertrophiée ; mais, même dans cet état, elle circonscrit un espace que les aliments et les liquides ne remplissent pas toujours. Voilà pourquoi les grands mangeurs sont habituellement tourmentés par les gaz stomacaux.

Une autre cause de dilatation permanente et de pneumatose est le séjour trop prolongé des aliments tel qu’il a lieu forcément, par exemple dans le rétrécissement organique du pylore.

4° Gastro-pneumatose nerveuse .

Cette espèce n’a plus besoin d’être expliquée. L’action paralysante est directe ou réflexe. Elle se trouve tantôt sous l’influence du simple étal nerveux , de l’hypochondrie et de l’hystérie, tantôt elle doit être signalée comme conséquence des grandes névroses dont les attaques sont précédées communément ou terminées par le ballonnement stomacal et par de fréquentes éructations.

ARTICLE II

DE l’eNTÉRO PNEUMATOSE.

L’intestin contient toujours des gaz, même à l’état de santé. Dans l’état morbide, il peut en être rempli au point de souffrir et d’être ballonné. C’est ce qui constitue la flatulence et le météorisme.

I. La flatulence est le degré d’entéro-pneumatose où les gaz, les flatuosités, noccupent que quelques anses intestinales et se déplacent avec plus ou moins de facilité. Là où ils séjournent, où ils s’accumulent, ils donnent lieu à la distension plus ou moins apparente des anses intestinales correspondantes et à des douleurs sourdes, passagères, rarement aiguës. Les flexures hépatique et splénique du côlon les retiennent le plus souvent; de là des douleurs lancinantes sous les côtes. Il se joint à ces douleurs locales de l’anxiété, des palpitations, des vertiges et des bourdonnements d’oreille. Chaque déplacement des gaz apporte un soulagement momentané.

Quand un déplacement se fait avec bruit, il produit le borborygme, qui est, à proprement parler, un crepitus , un /36/xpoç intérieur. Il ressemble, selon les cas, à un sifflement, à une détonation, au murmure de l’air passant par une ouverture étroite, au glouglou d’une bouteille, au cri de certains animaux, etc. Il est non-seulement plus sonore, mais aussi se produit plus facilement quand le gaz, pour se déplacer, ne rencontre comme obstacle que des liquides ; et c’est précisément la sonorité et la fréquence des borborygmes qui jouent un rôle utile en séméiologie.

II. Dans le météorisme ou ballonnement intestinal, le gaz est immobile; le ventre est gonflé comme un ballon, élastique à la palpation et très-sonore à la percussion. Le mot météorisme vient de /u.sTéc*>poç, ce qui est haut, élevé.

Quand les gaz occupent l’intestin grêle, le gonflement de l’abdomen est uniforme; quand ils dilatent le gros intestin, alors il existe des saillies plus volumineuses, de forme cylindroïde. Quand les intestins contiennent en même temps des liquides, alors il y a néanmoins de fréquents borborygmes, et le son, à la percussion, est étouffé, hydroaérien.

Origine et nature des gaz. — Les gaz intestinaux proviennent de trois sources : les uns descendent de l’estomac, d'autres sont le produit de la digestion des aliments, et d’autres encore sont dus à la décomposition des matières sécrétées dans l’intestin.

Les gaz de l’estomac descendent soit à l’état libre, soit fixés au chyme.

Ceux qui se développent dans l’intestin proviennent, dans les circonstances ordinaires, de la digestion des aliments amyloïdes et sucrés, tels que haricots, pois, lentilles, fèves, désignés généralement

sous le nom d’aliments venteux. Leur production devient surtout considérable lorsque la digestion est anomale. Nous renvoyons sous ce rapport à ce qui a été dit aux articles Gastro-pneumatose et Dyspepsie.

Les gaz qui proviennent de la décomposition des produits des sécrétions intestinales n’apparaissent que dans des circonstances extraordinaires, spécialement dans les cas ou ces produits sont primitivement altérés sous l’influence d’une maladie constitutionnelle.

Le gaz qui descend de l’estomac contient beaucoup d’azote, d’acide carbonique et d’oxygène, mais peu d’hydrogène. Cependant, l’oxygène y devient plus rare au fur et à mesure qu’on s’éloigne du duodénum. L’azote diminue en même temps, tandis que l’acide carbonique et l’hydrogène augmentent. Peu à peu aussi il s’y ajoute de l’hydrogène sulfuré.

Le gaz qui se produit dans la digestion des aliments amyloïdes et sucrés se compose de volumes égaux d’acide carbonique et d’hydrogène. La bile aussi, en se mêlant au chyme, en dégage, selon Frerichs, une faible quantité d’acide carbonique.

Lorsqu’on fait fermenter, hors du corps vivant, les matières contenues dans l’intestin grêle, alors il ne se développe également que de l’acide carbonique et de l’hydrogène ; mais la proportion de l’acide carbonique est doublée (1). La fermentation dans l’intestin grêle est ralentie ou même empêchée par la présence d’un acide libre. Dans les expériences de Planer (2), du chyme intestinal acidifié ne donnait absolument aucun gaz, mais ce dernier reparaissait dès qu’il l’avait neutralisé de nouveau.

Le gaz du gros intestin se compose principalement d’acide carbonique (65 pour cent), et d’azote (25 pour cent) ; il y a seulement des traces d’hydrogène. Quand la nourriture est animale il s’y ajoute de l’hydrogène sulfuré et un gaz odorant particulier dont la nature n’a pas encore été déterminée par les chimistes.

Lorsque la nourriture est végétale le gaz du gros intestin est absolument inodore. Marchand, Magendie et Chevillot citent l’hydrogène carboné comme constant dans les flatus, mais Planer ne l’a rencontré qu’une seule fois dans le gros intestin d’un cadavre; c’était de l’hydrogène

(1) Planer dans Sitzvngsbcrichte dcr Wiener Akaclcmie. T. XLII.

(2) Loc. cit.

protocarboné. Le dégagement de l’hydrogène sulfuré a surtout lieu quand le contenu de l’intestin devient alcalin de bonne heure.

Hypothèse de la sécrétion du gaz. — La promptitude avec laquelle les gaz apparaissent et disparaissent parfois dans l’intestin, sous l’influence nerveuse, a conduit les pathologistes à admettre que, dans ces cas, ils sont exhalés du sang qui circule dans les membranes stomacale et intestinale. Cette hypothèse, qui s’étaie de l’autorité de John Hunter, de Magendie, de Girardin (1), de Budge (2), de Frerichs(3), de Donders et de Carpenter, mérite un examen attentif.

Ceux qui se sont occupé en dernier lieu de la question nient l’exhalation intestinale; ce sont Brinton (4) et Planer (5). En effet, l’hypothèse perd toute probabilité quand on considère que la nature des gaz intestinaux et la proportion relative des espèces qui les constituent correspondent exactement à ce que la chimie nous apprend au sujet du mode de décomposition des aliments ; puis, que plusieurs de ces gaz, notamment l’hydrogène, l’hydrogène carboné et l’hydrogène sulfuré, ne préexistent pas comme tels dans le sang, et que, pour donner une pareille origine aux gaz hydrogénés, on serait forcé de recourir à l’hypothèse d’un désoxygénation que l’eau éprouverait dans le sang, hypothèse absolument inadmissible, puisque le contraire, l’oxydation de l’hydrogène dans le sang, est physiologiquement prouvé ; à quoi il faut ajouter que, selon la remarque de Brinton, le gaz intestinal contient dix fois plus d’acide carbonique et deux cents fois plus d’azote que l’air exhalé par les poumons; enfin, qu’après la mort par inanition, souvent on ne trouve pas de gaz dans l’intestin.

La promptitude avec laquelle les gaz apparaissent et disparaissent dans l’intestin, surtout sous l’influence du système nerveux, s’explique suffisamment, croyons-nous, par les variations de contraction des fibres musculaires; nous avons ici, comme dans l’estomac, de simples phénomènes de dilatation et de compression des gaz. Quant à l’accumulation de gaz dans une portion d’intestin liée, dont Magendie avait fait son principal argument, et dont la réalité a été confirmée depuis par Frerichs, nous dirons, avec Brinton, que ce fait perd toute

(1) Bech. phys. sur les gaz intestinaux. Thèse de doctorat. Paris, 1824.

(2) Allgem. Pathol ., p. 27. Note.

(3) B. Wagner’ s II andwœrtcrbuch der Physiologie. T. Iïf. Art. Verdauung. — Frerichs, toutefois, ne s’est pas prononce d’une manière définitive.

(4) Die Krankheiten des Magens ; trad. par Bauer. Wuerzbourg, 18G2.

(ti) Wiener Sitzungsberichle. T. XLII, p. 307.

valeur devant cette considération que, dans de pareilles expériences, il est difficile de s’assurer que rien n’est resté dans la portion intestinale liée; car un fragment imperceptible de matière amylacée, par exemple, suffit en principe pour produire un volume considérable de gaz.

Mais quelle que soit leur origine, les gaz intestinaux sont susceptibles d’être absorbés par le sang. Il y a nécessairement un double courant de diffusion, un échange avec les gaz de ce liquide plastique, à travers les parois des capillaires. C’est de cette manière, et non par une sécrétion proprement dite, qu’il faut se rendre compte de ce fait connu qu’après avoir respiré, pendant quelque temps, par exemple, l’air d’une salle de dissection, les flatus prennent et conservent même pendant plusieurs heures l’odeur des cadavres.

11 existe plusieurs états généraux que les pathologistes sont disposés à considérer comme des intoxications dues à la résorption des gaz intestinaux.

Pathogénie. — Nous avons dit plus haut que l’intestin est distendu par des gaz même à l'état de santé. Leur accumulation plus ou moins gênante, la flatulence, quand elle est passagère, ne constitue pas encore, à proprement parler, un accident morbide. Ceci n’a lieu, ici comme dans l’estomac, que lorsqu’il y a atonie ou paralysie des parois. Les gaz, en effet, quelle que soit leur origine, ne peuvent s’accumuler et occasionner des troubles permanents que lorsque le pouvoir de les déplacer, de les comprimer et de les expulser a disparu.

L’élasticité des fibres musculaires fait que le calibre de l’intestin varie selon les circonstances. Il est rarement le même dans une grande partie du trajet; une ou plusieurs anses intestinales peuvent être dilatées alors que les autres sont resserrées; les gaz s’aceumulent dans les premières (I). Météorisme est donc jusqu’à un certain point synonyme de paralysie intestinale.

Les causes prochaines de la paralysie intestinale et du météorisme sont les trois suivantes :

4° La périentérite ou péritonite viscérale et l’entérite ;

2° L’adynamie générale propre au typhus, à la dysenterie et à la fièvre puerpérale ;

(i) Pour les paralysies partielles de l’intestin, voyez Àbercrombic, Palhological and practical rcscarçhes on discases of lhe stomach , the intestinal canal, etc.,

5° Les lésions paralytiques de la moelle épinière.

Tenant compte en même temps des causes éloignées, nous signalerons, au point de vue clinique, les espèces suivantes :

4° Entéro-pneumatose dyspeptique .

Elle est due à l’ingestion de certains aliments tels que du pain non rassis, de bière mal fermentée, de cidre ou de végétaux crus et venteux : choux, haricots, pois, lentilles, radis, concombres; ou exclusivement à des anomalies de digestion, à ce qu’on appelle parfois la dyspepsie flatulente.

Ainsi naissent des flatuosités et des coliques. Cependant, les gaz sont bientôt expulsés par le haut et par le bas, et, ainsi que nous l’avons démontré plus haut, les formes supérieures de la pneumatose ne se développent dans ce cas que lorsqu’il existe en même temps un certain degré de paralysie de l’intestin.

La soi-disant tympanite des bêtes à cornes est de cette espèce. On a aussi observé quelquefois dans l’espèce humaine une pneumatose mortelle due à l’ingestion de grandes quantités d’aliments venteux. C’est que la distension des muscles, quand elle excède certaine limite, amène, comme on sait, leur paralysie.

Fréquemment chez les personnes prédisposées, les aliments les plus inoffensifs donnent lieu à la pneumatose intestinale, sans qu’on puisse démontrer l’existence d’un catarrhe ni d’aucune autre lésion. Faut-il admettre dans ces cas des anomalies de composition des sucs sécrétés par l’intestin ?

2° Entéro-pneumatose irritative.

La pneumatose, sous forme de flatulence ou de météorisme, est symptôme de la périentérite, de l’entérite catarrhale et ulcéreuse, de la dysentérie et des empoisonnements aigus. Chaque diarrhée est précédée et accompagnée de borborygmes et de gargouillement intestinal. Dans la fièvre typhoïde, on doit bien distinguer le ballonnement du ventre qui est simplement du à l’état local, de celui qui dépend de l’état général, c’est-à-dire de l’adynamie. Ce dernier est une véritable tympanite, en ce sens que les muscles abdominaux y participent à la paralysie. La même distinction entre le météorisme et la tympanite doit être faite dans la péritonite puerpérale.

Dans la fièvre typhoïde le météorisme est sous-ombilical au début,

c’est-à-dire qu’il occupe l’iléon seulement; plus tard les gaz s’accumulent aussi dans le jéjunum et le gros intestin, et le ventre est uniformément ballonné; c’est ainsi que le passage à la tympanite est insensible. Dans la dysenterie le météorisme débute au gros intestin, c’est-à-dire aux flancs.

Une autre forme de météorisme irritatif est le symptôme constant du début et de la période d’état de la péritonite aiguë, alors que les muscles abdominaux sont encore plutôt contracturés que paralysés. Il est positivement un effet de la paralysie de la tunique musculaire des intestins amenée par l’hyperémie de leur tunique séreuse.

5° Entéro-pneumatose sténotique.

Toute occlusion de l’intestin donne lieu au météorisme en s'opposant à la progression et à l’expulsion des gaz. Il en est même le signe classique avec la constipation et le vomissement.

Il est certain qu’outre l’occlusion par l’étranglement des hernies, par des brides péritonéales, par des tumeurs internes et externes, par des rétrécissements organiques, des invaginations et des torsions, il existe aussi des sténoses spasmodiques de l’intestin; ces sténoses, pouvant persister pendant longtemps, en ont souvent imposé aux médecins les plus expérimentés. Beaucoup de douleurs hystériques ont sans doute leur cause dans un obstacle pareil opposé au progrès et à l’expulsion des gaz.

Il peut se former, dans la sténose spasmodique, des tuméfactions circonscrites, rénitentes, de forme arrondie, en un mot, un météorisme partiel ou ce que quelques-uns ont appelé des tumeurs tympanitiques , qu’on distingue cependant aisément des véritables tumeurs au son qu’elles donnent à la percussion.

L’ascite produit à la longue l’entéro-pneumatose tant en comprimant l’intestin qu’en le paralysant.

L’habitude de retenir les excréments et les gaz finit également par créer une espèce de pneumatose sténotique.

4° Entéro-pneumatose choléslatique.

On sait combien la bile concourt à stimuler l’intestin et à entretenir ses mouvements péristaltiques. Quand elle cesse d’être versée dans l’intestin, il y a paresse de ce tube et partant flatulence. C’est pourquoi l’ictère, mais surtout l’ictère qui est dû à l'obstruction du conduit

cholédoque, est presque toujours accompagné d’un certain degré de pneumatose intestinale.

5° Entéro-pneumalose nerveuse.

En dehors de la sténose spasmodique de 1’intestin, qui est un accident rare, on connaît les borborygmes et les mille souffrances qui affligent les femmes hystériques, ou qui occupent si tristement l’imagination des hommes hypochondres. La quantité de gaz qui se développe dans ces deux névroses est parfois prodigieuse. Néanmoins, dans l’hystérie, cela va rarement jusqu’à la tympanite proprement dite (1).

On confond souvent avec le globe hystérique une sensation particulière de boule qui, au lieu de remonter de l’estomac à la gorge, descend dans l’intestin en le parcourant lentement et péniblement. Trollier (2) la décrit sous le nom de globe antipéristaltique. Selon lui, cette sensation de boule remonterait d’abord de la partie inférieure gauche de l’abdomen vers l’estomac, en décrivant des lignes courbes; les éructations et le vomissement la soulageraient; les accès auraient lieu de préférence la nuit.

Chez les épileptiques on observe souvent dans l’intervalle des attaques une tuméfaction tympanitique de l’abdomen.

D’ailleurs, meme à l’état de santé, quoique seulement dans le tempérament nerveux, les émotions soudaines et la tristesse donnent lieu aux borborygmes et à la flatulence.

Il est remarquable qu’aucune affection matérielle de l’encéphale n’est signalée comme cause ou occasion de la pneumatose.

ARTICLE III

DE LA TYMPANITE.

Dans la définition que nous allons donner du mot tympanite, nous croyons devoir nous écarter de l’usage. Généralement on regarde aujourd’hui ce mot comme synonyme de météorisme; on s’en sert de préférence pour désigner la pneumatose intestinale chronique, tandis qu’on applique le mot météorisme au ballonnement qui se présente dans le cours des maladies aiguës. En second lieu, on base

(1) Un exemple remarquable en a cependant été observé par Bambergcr, Krankheilen des chylopoct. Systems , p. 207.

(2) Froricp’s ncuc Nolizcn, t. XII, p. 313.

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la distinct ion sur le plus ou moins de constance du symptôme et sur son degré d’intensité; car, par cela même qu’il est chronique, le ballonnement du ventre doit être plus constant et plus considérable que dans les cas aigus. On conviendra que ce sont là des nuances qui ne justifient guère la différence des termes.

Pour nous, la tympanite est le ballonnement du ventre proprement dit, par opposition au ballonnement intestinal. Elle est la distension de l’abdomen par des gaz qui, en fait, sont contenus le plus souvent dans les intestins, mais qui peuvent se trouver aussi dans la cavité péritonéale. La tympanite présuppose nécessairement l’état paralytique des muscles abdominaux.

Le ventre est ballonné uniformément, et, d’ordinaire, à un plus haut degré que dans le météorisme. Il est tendu comme un tambour; le son, à la percussion, est plein et tympanique ; mais il perd ce dernier caractère et devient non tympanique, sourd, lorsque le ballonnement est excessif.

Le diaphragme est refoulé en haut et rétrécit ainsi la cavité thoracique; le son abdominal peut remonter jusqu’à la troisième côte. La tympanite est ainsi accompagnée de dyspnée, d’anxiété et même d’une coloration cyanotique de la face; et ces accidents se déclarent d’autant plus promptement que les muscles abdominaux cessent d’aider aux mouvements respiratoires. On remarque aussi que la tympanite amène très-promptement une grande émaciation du corps.

Le gaz qui distend le ventre peut être contenu dans l’intestin, et c’est le cas ordinaire ; mais il peut l’être aussi dans la cavité péritonéale. Il y a donc deux espèces de tympanite.

1° Tympanite intestinale'.

La paralysie des muscles abdominaux est souvent consécutive de celle des muscles intestinaux. Cela arrive notamment chaque fois que l’entéro-pneumatose dure un certain temps; la tympanite intestinale n’est donc alors, en réalité, qu’un degré supérieur de météorisme.

Mais il est de nombreux cas où la paralysie des muscles abdominaux est régie par la même cause qui produit celle de la tunique musculaire des intestins, et d’autres où elle précède même cette dernière.

Nous citerons les états de faiblesse générale du système musculaire et les états adynamiques : le typhus, la pneumonie, les fièvres exanthématiques, les états puerpéraux et septiques. La tympanite, dans

ces maladies, sert même de mesure des progrès de j'adynamisme.

En dehors de ces maladies graves, les muscles abdominaux peuvent perdre leur élasticité, ils peuvent devenir paresseux à la suite d’une extension prolongée ou habituelle que leur font éprouver la grossesse, une ascite, un engorgement des viscères. Or, comme leur concours est nécessaire à la défécation, et utile à la progression des matières contenues dans l’intestin, on conçoit qu’il se produise alors une constipation habituelle et une pneumatose intestinale. Les évacuations alvines devenant incomplètes, le gros intestin se dilate peu à peu, et l’effet agit dans le sens de la cause première. Il est des personnes qui, pour aller à selle, ont besoin d’agacer les muscles abdominaux en les frictionnant et en les malaxant.

Les deux conséquences morbides que nous venons de signaler : la constipation et la pneumatose intestinale, sont naturellement beaucoup plus prononcées dans la paralysie complète des muscles abdominaux, telle qu’on l’observe à la suite de lésions de la moelle épinière. Une tuméfaction tympanilique remarquable de l’abdomen, avec refoulement du cœur et des poumons, se déclare immédiatement après la fracture d’une vertèbre occasionnant la compression ou l’écrasement de la moelle.

Pour s’assurer dans tous les cas que la tympanite est réellement intestinale, on n’a qu’à se rappeler que le foie, quoique refoulé en haut par les intestins, n’abandonne pourtant pas ses rapports avec les côtes, et que la matité hépatique, par conséquent, ne disparaît pas.

. 2° Tympanite péritonéale.

Nous avons parlé du météorisme qui existe constamment au début et dans la période d’état de la péritonite aiguë. Il n’est qu’intestinal, mais peut s’appeler tympanite lorsque, par suite de l’inflammation du feuillet pariétal, les muscles abdominaux sont paralysés en même temps. Dans la péritonite puerpérale, la tympanite est plus prononcée que dans l’autre, parce qu’alors les parois de l'abdomen sont d’avance élargies et relâchées.

La véritable pneumo -péritonite est très-rare. Elle est produite par une perforation ulcérative ou autre de l’estomac ou de l’intestin; plus rarement par le développement spontané de gaz dans la cavité péritonéale, tel qu’on peut le comprendre par suite de la décomposition d’exsudats péritonitiques purulents ou ichoreux. La plupart

des pathologistes se refusent même à admettre cette seconde cause. Dans des cas tout à fait exceptionnels, le gaz est venu à travers le diaphragme par un abcès des poumons ou une perforation des bronches, ou même, directement, par un ulcère perforant de la matrice ou du vagin.

Le diagnostic différentiel avec la tympanite intestinale s’établit de la manière suivante :

1° Le ventre est toujours uniformément distendu; le gaz s’accumule dans les points culminants;

2° La tympanite péritonéale s’accompagne toujours de péritonite, c’est-à-dire que le ventre est très-douloureux au toucher et immobile lors de la respiration ;

5° Il y a absence de matité hépatique lorsque le malade est couché horizontalement, le gaz refoulant le foie en arrière et en bas.

ARTICLE IV

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