DE L’ENROUEMENT
L1 enrouement , la raucitê ( raucedo ), n’est à proprement parler qu’un degré inférieur de l’aphonie, de l’extinction de la voix. Il appartient à la plupart des maladies dont celle-ci est le symptôme ordinaire; puis, la transition de l’un à l’autre est insensible. Néanmoins, il y a utilité, au point de vue clinique, à lui consacrer un article spécial.
L’enrouement dépend tantôt d’un engorgement de la muqueuse du larynx, rendant sa surface âpre et inégale, tantôt d’un relâchement des cordes vocales, d’autres fois encore d’une paralysie complète, mais unilatérale, de ces cordes. Dans l’enrouement on prononce a, éj dans l’aphonie on dit ha, hé. Aux degrés inférieurs de l’enrouement la voix
ne devient rauque, ou ne se renverse que quand on la force ou la fatigue ; aux degrés supérieurs, le mal est permanent.
Au lit du malade, on comprend aussi dans l’enrouement plusieurs altérations du timbre de la voix qu’en bonne physiologie, et surtout en musique, on classerait à part. Tels sont les états de voix voilée, grave, rude ou âpre, les timbres gutturaux, pharyngiens et palatins, qui ont leur cause ni dans les cordes vocales, ni dans les ventricules du larynx, mais plus haut, dans les organes formant le tuyau porte-voix.
\° Enrouement irritatif.
Pour que la voix soit égale et pure, il faut, outre les bonnes conditions des cordes vocales, que la muqueuse du larynx présente une surface égale, lisse et humide.
Le simple dessèchement de cette muqueuse, mais plus encore la perte de son épithélium, l’hyperémie et toute espèce d’irritation donnent lieu à l’enrouement.
Ainsi, l’inspiration d’un air trop sec, la soif, l’abus des boissons alcooliques, l’ingestion de certains aliments huileux, tels que les noix et les amandes, l’exercice de la parole, le chant en plein air ou dans un lieu où la température est très-élevée, — toutes ces causes rendent la voix rauque. Puis, on sait qu’un simple refroidissement, un courant d’air reçu à la gorge nue, plus ou moins échauffée ou en transpiration, par exemple lorsque, la nuit, on quitte le lit pour se mettre à la fenêtre, ou lorsqu’on plonge trop vite dans un bain froid, produit fréquemment l’enrouement et l’extinction de la voix, alors que ni la toux ni la douleur n’indiquent le développement d’une laryngite, et que la voix revient promptement, dans ces circonstances, après une transpiration provoquée.
Dans le catarrhe aigu du larynx, l’enrouement n'existe que dans les premiers jours , c’est-à-dire pendant la période de sécheresse ou d’hyperémie; il cesse avec la sécrétion de mucosités purulentes, avec l’apparition des sputa cocta.
Par contre, dans le catarrhe chronique la voix reste grave, âpre et rauque, d’une manière persistante, à cause de l’engorgement de la muqueuse et des glandes laryngées et trachéales, ainsi que de l’épaississement des cordes vocales qui caractérisent cette affection.
La raucité est aussi le premier symptôme, et le symptôme le plus constant du croup.
EnGn, l’enrouement est propre à la période initiale de certaines
fièvres qui semblent avoir une prédilection particulière pour le larynx et la muqueuse respiratoire. Nous citerons la rougeole et la variole. L’enrouement qui, dans cette dernière maladie, survient plus tard, est de mauvais augure, puisqu’il dénote que les pustules envahissent les voies respiratoires.
2° Enrouement guttural.
Un enrouement particulier s’observe dans certaines pharyngites et amygdalites, dans l’angine aphtheuse, dans l’hypertrophie des amygdales et de la luette, soit parce que ces affections provoquent et entretiennent de l’irritation dans le larynx, soit parce qu’elles modifient la voix au passage. 11 suffit parfois de cautériser des ulcères mercuriels ou syphilitiques du pharynx pour restituer la sonorité à la voix. Enfin, la raucité tient quelquefois à un état subparalytique des muscles du voile du palais et de la langue.
3° Enrouement organopathique .
Ici se rangent la plupart des processus chroniques et subaigus, notamment les ulcérations, la tuberculose, la périchondrite et l’ossification des cartilages.
Des ulcères tuberculeux et syphilitiques peuvent ronger les cordes vocales, les ventricules de Morgagni, la paroi postérieure du larynx ou les ligaments ary-épiglottiques, et produire l’épaississement des cordes vocales. Les ulcères catarrhaux gênent souvent les vibrations de ces cordes, par l’infiltration de la muqueuse qui en est la suite et par les produits de sécrétion dont ils les couvrent. Il est remarquable que les ulcérations de la trachée-artère produisent l’enrouement aussi bien que celles du larynx même. Les causes immédiates de l’enrouement ulcéreux étant variables, on comprend que le symptôme se modifie en conséquence.
La raucité et l’extinction de la voix chez les phthisiques qui a été considérée, autrefois, comme le symptôme pathognomonique de la phthisie laryngée , est loin d’avoir toujours pour cause la tuberculisation de l’organe en question. En ne consultant que notre propre observation, nous dirions même que cette lésion est rare. Dans l’immense majorité des cas, l’enrouement et l’aphonie des phthisiques ont pour cause, soit une laryngite catarrhale chronique, soit une paralysie des muscles de la glotte, empêchant la tension des cordes vocales.
4° Enrouement sténotique.
Nous comprenons dans celle espèce l’enrouement qui dépend d’obstacles mécaniques au passage de l’air, de sténoses laryngiennes accidentelles ou permanentes.
Outre les déformations congéniales du larynx et de la glotte qu'il serait superflu de signaler spécialement, nous accorderons une simple mention, d’abord, aux cicatrices et aux déformations qui succèdent aux plaies du larynx, puis, aux corps étrangers qui, dans certains cas, peuvent séjourner dans l’organe de la voix, en troisième lieu, à certaines affections des cartilages aryténoïdes, notamment à leur luxation en avant, enfin, à l’œdème de la glotte.
Au surplus, l’on sait que des tumeurs, ou ce qu’on appelle communément des polypes, peuvent se développer en avant ou en arrière des cordes vocales et se placer entre ces organes. On soupçonne l’existence de polypes chaque fois qu’une raucité chronique se combine avec des accès de suffocation ou de degrés supérieurs de dyspnée.
Il existe aussi une raucité ou extinction de la voix qu’on attribue communément à la laryngite chronique dont elle n’est, à proprement parler, que la suite. Elle existe sans toux, sans dyspnée, et dure pendant de longues années sans compromettre en rien la santé générale. Elle est le tourment des hommes qui doivent parler en public; leur voix se brise chaque fois qu’ils essaient de se faire entendre à distance. Niemeyer nous semble avoir bien expliqué cet état. Il arrive, dit-il (1), que la muqueuse de la paroi postérieure du larynx, immédiatement en dessous des cordes vocales, est tuméfiée et recouverte de mucus ; il y a raucité, alors, par le fait qu’en parlant haut, un repli de la muqueuse s’engage entre les insertions postérieures des cordes vocales et s’oppose au rétrécissement convenable de la glotte. Quand, dans ces circonstances, il survient une petite aggravation, une irritation intercurrente, faisant gonfler les cordes vocales, la voix peut se perdre entièrement.
L’enrouement et l’incertitude de la voix qui existent dans les stades avancés ou à la suite de catarrhes aigus, peuvent également être considérés comme de nature sténotique, puisque c’est l'interposition d’un mucus épais et visqueux qui en est la cause.
(I) Lehrbuck clcr spcc. Pathologie und Thérapie. Berlin, 18G5, t. I, p. 8.
5° Enrouement sympathique.
L’étroite sympathie qui relie le larynx aux organes sexuels, plus particulièrement aux testicules et aux ovaires, se manifeste déjà à l’état de santé par l’enrouement qui accompagne la mue de la voix à l’époque de la puberté.
Beaucoup de femmes ont la voix altérée à l’époque de leurs règles, au début de la grossesse et sous l’influence de l’excitation sexuelle. Les excès de coït rendent la voix rauque dans les deux sexes. Néanmoins, beaucoup de médecins attribuent l’enrouement, si connu, des fdles publiques à l’abus des boissons alcooliques plutôt qu’aux excès vénériens.
6° Enrouement paralytique.
La voix devient rauque, inégale et incertaine, quand les muscles du larynx laissent à désirer sous le rapport de l’énergie ou de la précision des mouvements. Cela arrive, par exemple, aux chanteurs et aux orateurs quand ils fatiguent trop ou forcent la voix; cela arrive dans l’intoxication saturnine ainsi que dans la paralysie myopathique qui succède parfois à la laryngite aiguë ou à certaines laryngites spéciales, et qui guérit sous l’action de la strychnine.
Dans d’autres cas, le mal procède des nerfs ; il consiste, soit dans un trouble ou un affaiblissement général de l’innervation laryngée, soit dans la paralysie complète de certains rameaux nerveux isolés.
Nous aurons à faire connaître,, à l’article suivant, les résultats que la physiologie expérimentale a donnés au sujet des nerfs de la phonation. Ici, nous nous contenterons de dire que la paralysie unilatérale , c’est-à-dire celle qui ne concerne que l’un des nerfs spinaux, pneumogastriques ou laryngés inférieurs, ne produit que la raucité (1), tandis que l’aphonie complète indique que la lésion est bilatérale. Nous dirons aussi dès à présent que la voix devient rauque, malgré l’intégrité des deux nerfs laryngés inférieurs, quand le rameau crico-lhyroïdien du laryngé supérieur est mis hors fonction (2).
Ainsi, l’enrouement est le symptôme des lésions traumatiques du nerf pneumogastrique au cou, et du laryngé supérieur aussi bien que de celles du laryngé inférieur. Il figure parmi les symptômes de l’ané-
(1) Voyez Türk, dans Mcdicin. chirurgische Monaishefte. 1864, p. 258.
(2) Longet, Recherches expérimentales sur les fonctions des nerfs , des muscles du larynx, etc. Paris, 1841, p. 8.
vrysmc de l'aorte et de l’artère sous-clavière, des tumeurs mèdiastines, des engorgements et dégénérescences des glandes bronchiques, des exsudats pleurétiques solides, et meme de l'induration tuberculeuse du sommet du poumon, puisque ces lésions peuvent opérer la compression et le tiraillement du nerf récurrent.
Billroth, en extirpant un sarcome de cou, enleva une portion du nerf pneumogastrique, longue d’un demi-pouce. Le malade devint rauque. En l’examinant au laryngoscope, il vit que la nature remédiait à l’absence des contractions musculaires du côté malade par des mouvements complémentaires du côté sain (1).
ARTICLE II