DE L’APHONIE
L’aphonie, <k(pwvia, est l’extinction, la perte totale de la voix. Le 1 malade parle sans voix; il chuchote. Il articule encore les mots, mais il ne saurait chanter. C’est ainsi que l’aphonie diffère de la laloplégie et de l’aphasie.
La perte de la voix est partielle ou totale. Dans l’aphonie partielle, dont on ne peut reconnaître l’existence que chez des chanteurs, il J manque un nombre plus ou moins grand de tons, ordinairement des registres supérieurs de la gamme. Dails l’aphonie totale , qui seule intéresse le médecin, toute la gamme fait défaut.
Pathocjcnie. — Pour qu’un ton se forme, il faut les conditions suivantes :
1° Le raccourcissement et le rétrécissement de la glotte;
2° La fixation et la tension des cordes vocales;
3° L’impulsion de l’air contenu dans la trachée-artère.
Les cartilages aryténoïdes se rapprochent de façon à annuler plus ou moins complètement l’espace interaryténoïdicn, ou ce que M. Longet ; a appelé la portion respiratoire de la glotte; les apophyses vocales se touchent. De cette manière les cordes vocales sont rapprochées à leur tour; la glotte est rétrécie.
La tension des cordes s’opère par la contraction harmonique des muscles crico- thyroïdiens et aryténoïdiens postérieurs. Tous les autres muscles concourent à la fixation des cartilages aryténoïdes et, par conséquent, à celle des cordes vocales.
(1) Rappeler, clans Àrchiv der Ilcilkundc. 1861, t. V, p. 271,
Toute alteration des cordes, des cartilages et des muscles, nuisible à ces conditions, ainsi que toute modification du canal aérien, empêchant l’impulsion de l’air, pourra donc devenir une cause d’aphonie.
L’aphonie partielle est due, le plus souvent, à un rapprochement défectueux des cordes, ou à l’écartement de l’angle postérieur de la glotte, s’opérant au moment où l’on essaie de donner une note.
Les muscles étant sous la domination des nerfs, la pathologie est particulièrement intéressée à bien connaître la part qui revient à ces derniers.
Galien savait déjà que la voix se perd complètement à la suite de la section du laryngé inférieur. Ce nerf contient en effet les fibres motrices qui se distribuent dans tous les muscles du larynx, le seul crico-thyroïdien excepté. Quand le laryngé inférieur est paralysé , tous les mouvements, tant ceux de la phonation que ceux de la respiration, cessent dans le larynx; l’espace interaryténoïdien ne se ferme plus, comme à l’ordinaire, quand l’animai essaie de crier.
Les fibres motrices du larynx ne sont pas des fibres originaires du pneumogastrique; elles lui sont communiquées par le nerf spinal, ainsi que l’ont démontré Bischoff, Claude Bernard et Schiff (1). Le centre des mouvements phonétiques se trouve donc dans la partie supérieure de la portion cervicale de la moelle épinière.
Nous avons déjà dit, à l’article précédent, que la suppression unilatérale des fibres motrices du larynx, c’est-à-dire l’arrachement ou la section des filets d’origine du nerf spinal, la section ou la paralysie du pneumogastrique ou du laryngé inférieur sur un seul côté, ne produit que de la raucité, les vibrations de la corde vocale du côté sain suffisant à la production des tons.
Quoique le laryngé supérieur ne puisse pas être considéré comme nerf de la voix, néanmoins sa section ou sa paralysie produisent également la raucité. C’est à cause du rameau qu’il donne au muscle cricothyroïdien dont la paralysie rend impossible la tension des cordes vocales, alors que le mouvement alternatif de dilatation et de rétrécissement, propre à l’acte respiratoire, continue dans la glotte. D’un autre côté, M. Longet (2) affirme que les animaux, à qui l’on a coupé le nerf récurrent, sont encore en état de crier, parce que le muscle cricothyroïdien suffit à la tension des cordes vocales.
(1) Lchrbuch der Physiologie des Menschen. Lahr, t. I, p. 415.
(2) Loc. cit.
Les faits qui precedent rendent compte de la distinction que les pathologistes ont établie entre la paralysie phonétique simple et la paralysie générale du larynx. Dans la première, la voix est seule altérée ou éteinte, tandis que ni la respiration ni la déglutition ne sont troublées ; la tension et le rapprochement des cordes vocales, qui cessent de se faire sous l'influence de la volonté, ont lieu aisément à titre de mouvements associés , par exemple dans l’effort, la toux, la déglutition. Dans la paralysie générale, qui est plus rare, l’aphonie s’accompagne de dysphagie ; la toux est rauque, imparfaite, et l’effort n’est plus possible.
Nous arrivons donc à dire que, nonobstant que le véritable nerf de 1 la voix soit le laryngé inférieur, l’aphonie ordinaire, c’est-à-dire celle qui n’est pas accompagnée de dysphagie et de dyspnée ou suffocation, dépend du laryngé supérieur.
1° Aphonie apnoïque .
C’est l’aphonie par défaut de souffle respiratoire ou d’impulsion donnée aux cordes vocales. Elle existe dans les plaies du larynx et de la trachéeartère, ainsi que dans les divers cas de faiblesse extrême de la respiration, savoir : l’apnée, l’asphyxie commençante, la syncope, la faiblesse générale, les désorganisations étendues et la compression des poumons.
Dans le chuchotement volontaire , et quand on parle à voix basse, il y a également défaut de vibration des cordes vocales ; mais ici la raison en est dans l'écartement de ces cordes. On ouvre à dessein si largement la glotte que l’air passe aisément en faisant entendre seulement une foi te aspiration.
On conçoit que la parole aphonique fatigue plus les organes respiratoires et les dessèche plus vite que la parole phonétique ordinaire. Dans la première, la provision d’air contenue dans les poumons s’épuise plus promptement que dans la seconde, puisqu’elle s’écoule à travers une glotte largement ouverte ; elle a besoin, par conséquent, d’être renouvelée plus souvent.
Les malades qui, en parlant, souffrent d’une douleur vive au larynx, comme cela a lieu, par exemple, dans la laryngite chronique ulcéreuse, présentent une sorte d’aphonie instinctive. Ils ouvrent largement la glotte, pour ne pas faire vibrer les cordes vocales.
2° Aphonie organopalhique .
Toutes les affections qui ont été' citées plus haut comme des causes de l’enrouement, produisent l'aphonie quand elles acquièrent un haut degré d’intensité, ou quand elles se compliquent d’autres causes. Ainsi spécialement la laryngite catarrhale, aiguë et chronique ; ainsi l’exulcération tuberculeuse et syphilitique. Même après la guérison de ces maladies, il reste parfois une aphonie permanente, due à la destruction des cordes vocales , ou à une altération qui leur a fait perdre leur élasticité.
3° Aphonie myopathique .
Les processus typhiques et diphthéritiques laissent parfois à leur suite une aphonie plus ou moins opiniâtre, qu’on ne peut guère expliquer que par l’altération nutritive des muscles. L’intoxication saturnine agit dans le même sens. L’aphonie, ici., est presque toujours compliquée de laloplégie.
L’aphonie rhumatismale , que plusieurs observateurs distinguent de l’aphonie catarrhale, aurait également sa cause, selon eux, dans les muscles, ou dans les nerfs musculaires périphériques. Le refroidissement les atteindrait de la même façon qu’il atteint si souvent les muscles et les nerfs de la face, en les privant de leur excitabilité.
4° Aphonie sympathique.
Les sympathies du larynx sont nombreuses. Outre celles qui s’expliquent tant bien que mal par le voisinage et la solidarité fonctionnelle , nous rappellerons les rapports de l’organe avec l’appareil génital et ceux qui interviennent entre lui et les appareils gastrointestinal et cutané.
La voix s’altère généralement dans les maladies du poumon, du cœur, de l’aorte et de l’œsophage. Elle peut même se perdre sans qu’on puisse toujours démontrer l’existence soit d’une laryngite , soit d’une compression du nerf laryngé inférieur. Stokes (1) a été frappé de l’aphonie qui accompagne parfois la péricardite ; il a vainement cherché à l’expliquer.
Tout le monde connaît l’effet souvent instantané que produit sur la voix le froid agissant sur la peau.
Beaucoup d’observateurs parlent aussi, à tort ou à raison, d’apho-
(1) Krankheiten des Herzens. Trad. de Lindwurm, p. 48,
nies qui seraient sous la dépendance d’une irritation de la muqueuse gastro-intestinale, notamment d’aphonies guéries par l’expulsion de vers intestinaux. Chomel (1) signale l’atTaiblissemcnt de la voix parmi les accidents de la dyspepsie.
Mais l’influence la plus grande et la plus incontestée est exercée par l’appareil génital, particulièrement chez la femme. Nous connaissons des personnes de ce sexe qui perdent complètement la voix à chaque période menstruelle ; d’autres qui l’ont perdue à la suite de la suppression des règles, et il n’est pas de médecin qui n’ait guéri des aphonies en dirigeant un traitement contre des troubles utérins variés. Il sera question, un peu plus loin, de l’aphonie hystérique.
5° Aphonie centrale.
Il a été dit, plus haut, que la physiologie tient pour démontré que ce sont les racines du nerf spinal et non celles du pneumogastrique qui animent les muscles de la voix. L’observation pathologique est d’accord avec elle, en ce sens que, dans l’aphonie centrale, la lésion ne se trouve pas dans l’encéphale, mais dans la portion supérieure de la moelle cervicale ; bien entendu qu’il ne faut pas confondre l’aphonie avec la laîoplégie. Elle est un accident de la myélite chronique, de l’hémorrhagie centrale de la moelle cervicale, de la luxation des vertèbres cervicales et de la spondylarthrocace. On a spécialement remarqué qu’après la division traumatique de la moelle cervicale, il y a impossibilité de parler haut, tandis que la parole à voix basse se conserve.
La soi-disant aphonie dans les maladies graves de l’encéphale est une laloplégie; l’existence de la paralysie de la glotte n’y est pas démontrée; elle n’est même pas probable; car, ainsi que Niemeycr (2) le fait remarquer, les quelques paroles que ces malades prononcent encore péniblement, sont des paroles dites avec une voix forte et non altérée.
6° Aphonie dyshêmique .
La voix devient faible dans la plupart des altérations du sang. Mais une véritable aphonie se déclare dans le choléra morbus dont elle constitue même un des signes principaux. C’est à tort que plusieurs auteurs attribuent l’aphonie cholérique ù la relaxation des cordes vocales ou, en d’autres termes, à des troubles musculaires. La voix reste éteinte
(1) Des Dyspepsies. Paris, 1857, p. 71.
(2) Lchrbuch der spcc. Pathologie uiid Thcrap ic. Berlin, 1805, t. I, p. 00
après l’attaque, pendant un temps parfois très-long. La véritable raison du symptôme doit être cherchée dans la dessiccation des cordes vocales et de la muqueuse qui les recouvre, ainsi que dans l’altération de nutrition qui en est la suite Une aphonie du même genre se rencontre chez les sujets épuisés par de grandes pertes de sang ou d’humeurs.
Les auteurs citent aussi l’aphonie parmi les symptômes de l’empoL sonnement par la belladone, la jusquiame, la stramoine, etc. Nous soupçonnons qu’ils font, ici encore, confusion avec la laloplégie. Nous avons observé un malade, empoisonné par l’atropine, qui jetait des cris continuels, mais ne pouvait articuler aucune parole.
7° Aphonie nerveuse .
L’épuisement du système nerveux par des émotions violentes, des douleurs intenses et prolongées, des convulsions, des attaques d’épilepsie ou de tétanos, amène une perte passagère ou permanente de la voix. Les accès de rage canine sont accompagnés zi précédés d’aphonie.
L’aphonie hystérique , qui est très-commune, opiniâtre et variable dans sa marche,, ne se produit pas seulement pendant les attaques, mais persiste aussi dans les intervalles, pendant des heures, des mois et des années. Elle peut aussi s’établir en l’absence des attaques, subitement, sans cause apparente, ou sous l’influence d’une émotion morale; elle peut alterner avec des attaques convulsives ou avec des névralgies et former des accès réguliers; souvent, après avoir existé pendant des années, elle disparaît subitement et comme par miracle , sous l’influence d'une émotion ou d’un vif appel à l’imagination.
On ne connaît pas avec certitude sa cause prochaine, ni le mécanisme de sa production. Évidemment, les cordes vocales sont relâchées ou empêchées de se rapprocher. Les muscles et les nerfs, quoique dans une sorte d’état paralytique à l’égard de la voix, n’en continuent pas moins de fonctionner régulièrement et avec précision pour ce qui regarde la respiration et la déglutition. Il n’y a ni douleur, ni toux, ni dysphagie. Il est facile de s’assurer que l’excitabilité des nerfs est conservée. Tout concourt donc à faire admettre comme probable que la cause de l’aphonie hystérique réside plutôt dans le centre nerveux qu’à la périphérie. La circonstance qu’elle n’est accompagnée ni de dyspnée, ni de dysphagie, démontre du reste qu’il faut la chercher au point d’origine du nerf laryngé supérieur, et non pas à celui du laryngé inférieur.
Une aphonie nerveuse, ressemblant à l'aphonie hystérique, se rencontre aussi chez l’homme. Selon l’idée qu’on se forme de l’hystérie en général, on lui conservera ce nom, ou on lui donnera celui d’aphonie liypochondr iaque.
ARTICLE III
I)E LA DYSPHONIE.
Le mot dysphonie , àjçtpwicc, voix fausse, altérée, était employé autrefois pour désigner la raucité, l’enrouement. Puisqu’il est devenu superflu dans cette acception, nous croyons pouvoir lui rendre utilement son sens naturel; il signifiera pour nous altération permanente , modification organique morbide de la voix.
L’étude de ce point spécial de pathologie est encore peu avancée. Ce que nous possédons de plu^ solide à cet égard est dû aux travaux de Tiirk, de Lewin, et surtout de Gerhardt, et se réduit à peu près à la distinction des deux formes suivantes :
I. Voix de fausset permanente. — Cette voix se développe à la suite de catarrhes laryngés, ou d’altérations de l’un des nerfs laryngés inférieurs; elle dépend directement de la paralysie unilatérale des muscles du larynx. L’une des deux cordes vocales se trouve dans des conditions normales, tandis que l’autre s’avance vers la ligne médiane et ne peut être tendue qu’imparfaitement ou pas du tout; celle-ci ne vibre donc pas dans sa totalité, mais à son bord libre seulement. On sait que c’est de cette manière que la voix de fausset se produit aussi dans le larynx normal.
IL Voix grave et monotone. — Il est des personnes qui, naturellement ou à la suite d’une maladie, ont la voix trop grave, et sont incapables de l’élever à une gamme supérieure. Ce défaut dépend, selon Gerhardt, d’une paralysie bornée uniquement aux muscles thyréo-arylénoïdiens, et qui fait que les cordes vocales ne peuvent plus être ni raccourcies, ni tendues convenablement.
Il reste à trouver l’explication de la voix sifflante, de la voix métallique, de la voix sombre, de la voix tremblante et de la voix habituellement plaintive et sangloltante .
ARTICLE IV
DE l’eNGASTRIMYSME.
Vengastrimysme, de su, dans, ycc^T^p, ventre, et puOoq, parole, peut passer pour une curiosité physiologique plutôt que pour un accident
morbide. Nous lui accordons néanmoins une mention, parce qu’il explique la nature de certains cris et plaintes.
En effet, ce que l’on appelle les reprises dans les accès de toux spasmodique et dans les cris ordinaires des enfants, sont des sons inspiratoires. Le rire commence ordinairement aussi par cette voix inspiratoire, de même que certaines exclamations passionelles.
Par l’exercice on peut acquérir la faculté de parler en inspirant; on parvient même à moduler la voix ainsi produite. C’est l’art des ventriloques.
ARTICLE V