AVANT-PROPOS DI) TRADUCTEUR
Décrire les manifestations symptomatiques de la période initiale de la folie, exposer les principes thérapeutiques dont l’application rationnelle permet souvent de prévenir le développement complet et irrémédiable du mal, tel est le but que se proposa la Société allemande de Psychiatrie et de Psychologie légale, quand elle mit au concours la question suivante : Comment doit-on traiter les maladies mentales à leur début? — Parmi les mémoires qui lui furent adressés à cette occasion, la Société décerna à l’unanimité, le premier prix à celui du DrErlenmeyer. Nous avons l’honneur d’offrir au public médical la traduction française de ce livre.
Généralement, les nécessités de la clientèle nous éloignent des études spéciales, et nous accueillons volontiers les petits traités qui, sous une forme succincte, exposent les règles principales d’une science et ménagent un temps dans lequel les exigences de la vie active ne laissent que de rares et courts loisirs.
Nous aimons donc à croire que les confrères, à 1 observation desquels les maladies mentales se présentent peu fréquemment, nous sauront gré de mettre à leur disposition un ouvrage qui, dans un petit nombre de pages, contient une exposition complète de la science et se recommande d’ailleurs par une richesse d'indications thérapeutiques qu’on chercherait en vain dans beaucoup de gros traités sur la matière. Ce genre d'ouvrnges nous semble particulièrement utile dans les pays où les maladies mentales, malgré leur gravité et leur fréquence croissante, ne sont encore l’objet ni d’un enseignement ni d'une clinique, et où chaque praticien éprouve par conséquent le besoin de combler une lacune qui existe, sous ce rapport, dans son instruction
Nous avons cru d’ailleurs qu’une publication dont le succès est loin d’être épuisé par cinq éditions rapidement écoulées et qui a eu l’honneur rare d’être traduit successivement en italien, en hongrois, en danois, en polonais et en anglais, obtiendrait dans ce pays l’accueil favorable dont elle jouit ailleurs. Ce grand nombre de traductions, au milieu desquelles on est surpris de ne pas rencontrer une traduction française, pourrait étonner celui qui, méconnaissant les modifications profondes qui se sont opérées pendant ces derniers temps dans les goûts et les préférences des lecteurs, se reporterait aux errements suivis il y a quelques années à peine. La science, en effet, abdiquant les rivalités étroites des races et des peuples, tend déplus en plus à devenir internationale; la
communauté des études, la solidarité du but réunissent la grande famille européenne dans une fédération scientifique dont les travaux féconds ont imprimé au mouvement médical de notre époque une activité dont les siècles antérieurs n’offrent pas d’exemple.
Toute œuvre sérieuse peut compter sur un succès que les frontières ne limitent plus et si nous avons assumé la tâche difficile de traduire un ouvrage scientifique allemand, c’est dans l’espoir de contribuer, pour notre part, à la propagation d’un livre utile et de travailler à l’avancement, d'une science aux progrès de laquelle nous intéressent à la fois nos études de prédilection et les devoirs de notre position près d’un des plus importants établissements du pays.
Pour se rendre un compte exact des doctrines exposées dans le livre que nous soumettons à l’appréciation de nos confrères, il importe de les rattacher au mouvement scientifique qui leur ont donné naissance et il ne sera pas inutile à ce propos de jeter un coup d’œil sur l’état de la psychiatrie en Allemagne.
Depuis quelques années, deux écoles se sont produites dans ce pays : l’école psychologique et lecole somatique. La première s’inspirant des doctrines de Stahl, ne voit dans l’aliénation mentale qu'un état de 1 âme, engendré par le vice et la dépravation ; le péchés dit Heiuroth, est la source de tous les désordres intellectuels. Ces singulières doctrines, dont on ne s autorise que trop pour jeter la déconsidération sur les malheureux atteints dans leur raison,
vin
sont complètement étrangères aux recherches positives de la médecine scientifique; les faits et l’opinion de tous les véritables observateurs les contredisent formellement. « Les criminels, ditM.Ferrus, inspecteur général des prisons de la France, sont pour la plupart exempts des luttes sourdes auxquelles la raison des honnêtes gens succombe. » Jacobi, un des plus grands aliénistes de l'Allemagne, dit quelque part : « les personnes bonnes et pieuses sont le plus souvent atteintes par l’aliénation mentale. » Citons encore Esquirol, dont personne ne déclinera la compétence. «• Nulle part, dit-il, excepté dans les romans, je n’ai vu des époux plus dignes d’être chéris, des pères, des mères plus tendres-, des amants plus passionnés, des personnes plus attachées à leurs devoirs que la plupart des aliénés heureusement arrivés à la convalescence. » Nous pourrions multiplier ces citations; nous les choisissons à dessein parmi lesnoms les plus autorisés pour démontrer l’inanité des doctrines de l’école psychologique.
L’école somatique rejette bien loin de semblables théories ; née de la réaction que provoquèrent ces abstractions métaphysiques, elle trouve la source unique des maladies mentales, non-seulement dans l’organe cérébral, mais encore dans l’état morbide de tel ou tel organe, ou du moins, de tel ou tel appareil organique. Suivant Jacobi, le plus illustre représentant de cette école, les dénominations de manie, de mélancolie, etc., ne doivent pas être entendus dans le sens que nous y attachons; ce ne sont que des états symptomatiques, des manifestations
sympathiques d’une maladie qui a son siège dans l’un ou l’autre organe de l’économie. Dans cette théorie, chaque organe aurait sa signification psychique et ses lésions se traduiraient par telle ou telle forme de trouble intellectuel.
S’il est vrai que toute science, qui n’est point vivifiée par une doctrine, dégénère en une énumération stérile et empirique de faits, il ne faut pas cependant qu’un esprit de systématisation trop absolue nous fasse exagérer l’importance de certaines données physiologiques et généraliser des faits rares et exceptionnels, pour en faire la base d’une théorie que lobservation ne sanctionne pas. Tout en admettant donc, dans certaines circonstances, l’influence incontestable et incontestée des lésions purement organiques sur la disposition morale, des maladies du cœur, du foie, des poumons, des intestins, de la matrice, etc., sur l'humeur, le caractère, les goûts, les affections, les idées mêmes, nous pensons cependant que c'est tomber dans une exagération systématique que d’attribuer à ces causes une action assez puissante pour produire les troubles profonds de l’aliénation mentale.
Ces réserves faites sur les applications et les déductions de cette doctrine, on voudra bien reconnaître avec nous, les services qu’elle a rendus à l’interprétation des faits en pathologie mentale, et les indications précieuses quelle offre à la thérapeutique souvent si difficile et si obscure des maladies de l'intelligence.
Le livre duDrErlenmeyer reflète assez fidèlement les
tendances de l’école dont nous venons d’esquisser les doctrines d’une manière trop succincte pour en donner une idée impartiale; le bon sens pratique, l’expérience, l’esprit sagement éclectique de l’auteur lui ont fait atténuer la portée s)'stématique de cette doctrine, pour la renfermer dans les limites d’une observation exacte.
Notre tâche serait aisée, si nous voulions faire ressortir les qualités éminentes qui recommandent ce livre et qui en ont fait le vade mecum des médecins au delà du Rhin; la part faite à la critique nous y donnerait bien quelque droit. Nous préférons cependant, sous ce rapport, obéir complétementà la réserve que nous impose notre rôle de traducteur, et nous nous empressons de céder la parole à celui qui la gardera avec l'autorité de la science et derexpérience, et nous l'écouterons avec les sentiments d’estime et de déférence qu’inspire une vie entière consacrée au soulagement des aliénés.
l)r Joseph De Smkth.
Bruxelles, 1er juillet 18(38.
Principiis obsta.
Les médecins aliénistes reconnaissent unanimement que la guérison des maladies mentales est d’autant plus prompte et plus complète qu’on les soumet de bonne heure à un traitement approprié. La curabilité de ces affections est en raison inverse de leur durée. C’est à peine si l’on compte aujourd’hui 50 à 40 guérisons sur cent, même dans les meilleures maisons de santé; cette statistique, d’après l’opinion de médecins consciencieux et instruits, pourrait être rendue beaucoup plus favorable, et le nombre de guérisons pourrait être porté à 80 et même à 90 pour cent; il suffirait, pour obtenir ce résultat, de soumettre le malade, dès le début, h un traitement approprié, et de fournir un rapport détaillé avec soin sur les commémoratifs ; le médecin ferait ensuite un choix des cas curables.
11 faut donc s’efforcer, autant que possible, de vulgariser les principes thérapeutiques consacrés par l’expérience dans les meilleures maisons de santé, afin que tout médecin soit en état d’instituer un traitement rationnel quand une maladie mentale est confiée à scs soins.
Nous pensons que c’est le seul moyen de prévenir les
traitements erronés qu’on ne signale que trop fréquemment, d’éviter les méprises du début et de parvenir à empêcher la maladie de revêtir une forme laissant peu ou point d’espoir de guérison.
Les médecins pour la plupart (au moins ceux qui ne traitent pas régulièrement dans une maison de santé) n’ont pas d’opinion bien arrêtée sur les affections mentales, et cet état de choses, conséquence de l’absence d’un enseignement spécial dans les universités allemandes et du défaut d’observations cliniques, donne lieu aux théories les plus diverses aux méthodes thérapeutiques les plus disparates.
Nous ne croyons pas nous tromper en disant qu’en général les médecins emploient contre les affections mentales une thérapeutique entièrement routinière ; les circonstances étiologiques ou autres n’attirent guère leur attention et ils instituent d’emblée une espèce de traitement qu’ils ont reçue par tradition et qu’ils emploient à titre de spécifique.
Nous examinerons, dans les chapitres suivants, les méthodes de traitement les plus usitées.