‹ Symptômes et traitement des maladies mentales à leur débutChapitre 2 sur 17 · TRAITEMENT DÉBILITANT · texte numérisé non relu

TRAITEMENT DÉBILITANT

Le traitement débilitant est assez répandu, car il est basé sur une opinion très-commune qui consiste à attribuer tous les symptômes de la folie à une inflammation ou au moins à un état pléthorique. Quand on observe chez un aliéné, au début de l’alfoction, quelque suractivité dans le système circulatoire, quand le pouls, fort et fréquent, se fait sentir jusque dans les petites artères des téguments crâniens, quand la tète est rouge et chaude et que les vaisseaux se dessinent fortement sous la peau, quand surtout la maladie est accompagnée d’insomnie, d'agitation et de violence, le diagnostic ne semble pas douteux à beaucoup de médecins. Ils n’hésitent pas à reconnaître un état pléthorique, ou l’une ou l’autre maladie cérébrale de nature inflammatoire et s’empressent de combattre ces affections par les moyens les plus débilitants. Les excitants, tels que lecafé, le thé, le vin et la bière sont sévèrement interdits; on défend même les substances nutritives, tels que le bouillon, les œufs, la viande, et le malade est mis à lamoitiéou au quart de la ration ordinaire, tant sous le rapport de la qualité que de la quantité des aliments ; puis, on affaiblit le patient par l’usage longtemps continué de purga-

tifs. Si, comme c’est l’ordinaire, le malade ne devient point plus tranquille et moins délirant sous l’influence de ce traitement, si tous ces moyens débilitants augmentent son agitation et son indocilité, le médecin acquiert la conviction qu’il doit persévérer sévèrement dans la médication adoptée et, en conséquence, il n’hésite pas à avoir recours h certaines déplétions sanguines telles que sangsues derrière les oreilles ou à l’anus, ven tousesscarifiées à la nuque; ces dern iers moyens sont réservés pour les cas les moins graves; si lesujet est fort, le praticien énergique fait immédiatement une saignée et il la répète plus ou moins d’après les circonstances.

Nos lecteurs ont, sans doute, entendu vanter l’habileté de certains opérateurs dont toute la science consiste à pratiquer une saignée sous la langue et à répéter cette opération un grand nombre de fois. Cette espèce de médecins existe dans presque tous les pays ; moitié savants, moitié ignorants, leur singulier traitement séduit la foule, et ils acquièrent, par ce petit artifice, une grande célébrité.

On termine ordinairement la médication en établissant quelques cautères ou un séton à la nuque ; ces moyens mettent lin au traitement et achèvent l'épuisement du patient.

Cette manière de traiter les maladies mentales est fort répandue et si tous ses partisans ne l’appliquent pas avec une même rigueur, la plupart des médecins néanmoins partagent l’idée surlaquelle cette méthode thérapeutique est basée et l’appliquent, au moins dans des cas particuliers, et cela d’autant plus volontiers, que cette manière d’agir rentre dans les idées de tout le monde, savants et ignorants. Les ouvrages que nous avons lus, le grand nombre de malades que nous avons observés, nous permettent d’aflirmer avec raison que cette méthode de traitement est la plus répandue.

Nous pouvons déclarer avec non moins de motifs quelle

est la plus nuisible. Les médecins aliénistes de tous les pays repoussent le traitement débilitant; nous pourrions citer à l’appui de notre opinion beaucoup d’extraits d’auteurs anciens et modernes, mais nous ne fatiguerons pas le lecteur par cette énumération.

La nutrition est défectueuse chez la plupart des aliénés dès le début de leur maladie et elle s’altère de plus en plus sous l’influence de leurs idées délirantes ( idées d’empoisonnement,etc.) et de l’état morbide des voies digestives (catarrhe de l’estomac, etc.); aussi le poids du corps diminue chaque jour d’une manière sensible. Au reste, tout observateur attentif remarquera que le poids du corps diminue chez l’aliéné en proportion de la durée de sa maladie, diminution souvent fort remarquable, tandis que la disparition des symptômes est toujours accompagnée d'une augmentation dans le poids (1). L’hématose devient défectueuse en même temps que la nutrition, et les forces déclinent de plus en plus. La diminution des forces se montre non-seulement dans les muscles soumis à l’empire de la volonté, mais aussi dans ceux dont l’action est involontaire, dans les organes de la circulation, etc., et de cette faiblesse découlent précisément les symptômes que l’on considère habituellement comme étant les conséquences de la pléthore, tels que contractions énergiques du cœur, fortes pulsations artérielles, réplétions veineuses, etc., etc.

Il est donc tout à fait irrationnel d’employer la méthode

(1) Depuis que noire établissement existe, nous avons pesé nos malades chaque semaine et nous pouvons justifier notre opinion parun grand nombre de preuves.

Abstraction faite de quelques exceptions, dues à des maladies incidentes, b l’emploi de médicaments, etc., nous avous trouvé généralement vraie la proposition suivante : l’augmentation et la diminution des symptômes psychiques sont en rapport inverse avec la nutrition du corps ;seulement, après la cessation des symptômes aigus, soit que la guérison ou la démence s’ensuive, les différences se compensent.

de traitement en question dans des cas chroniques où les forces sont déjà plus ou moins affaiblies, et d’épuiser complètement l’économie par des soustractions fortes et rapides.

Les considérations théoriques s’élèvent donc contre le traitement débilitant; l’expérience le condamne également; aussi, nous ne comprenons pas comment cette méthode thérapeutique est restée si longtemps debout et compte encore tant d’adhérents. Les malades soumis aux émissions sanguines abondantes ou au traitement débilitant, guérissent rarement; souvent leur agitation augmente, détermine un épuisement rapide, et ils succombent bientôt à une maladie somatique (hydropisie, etc.); d’autrefois ils deviennent plus calmes, plus tranquilles, et tombent dans la démence; ou bien, on ne remarque pas, dans le moment même, de changement appréciable chez eux, on les conduit dans une maison de santé, où un traitement rationnel ne parvient plus à combattre leur épuisement physique et intellectuel.

On ne peut nier cependant qu’il se présente des cas particuliers où une légère déplétion sanguine produit un changement heureux dans la marche de la maladie ; ces cas soni rares, il faut l’avouer; cependant nous en avons observé quelques-uns, tant il est vrai qu’en médecine psychiatrique surtout, il faut, avant tout, traiter le malade et non la maladie.

Ce n’est pas tant le traitement en lui-même que nous blâmons ici, que ses abus; nous nous élevons contre celte fâcheuse manière d’agir, qui consiste à soumettre tout aliéné, sans examen préalable, aux déplétions sanguines et à d’autres moyens débilitants, et cela sans avoir recherché toutes les circonstances étiologiques, sans avoir constaté toutes les particularités somatiques qui accompagnent la maladie, comme si le traitement débilitant et l’aliénation mentale étaient inséparables.

Nous prierons donc ceux de nos confrères qui liront ces

lignes de se garder de celte pratique nuisible qui a déjà produit tant d’accidents et qui remplit les asiles de déments incurables.

Nous nous croirons amplement récompensé de nos labeurs si nous pouvons nous flatter de l’espoir d’avoir ébranlé les bases de cette désastreuse méthode de traitement et d’avoir appelé sur ses dangers l’attention de nos confrères.

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