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LA MÉLANCOLIE PASSIVE

Si l’anxiété, dont il vient d’être question dans le chapitre précédent, n’agite point le malade, il se contente de déplorer silencieusement sa triste situation; il se lait des reproches secrets sur ses fautes, reste au lit ou se tient tranquillement dans un coin. C’est à peine si, de temps en

temps, une plainte, un soupir rompent le silence. Le malade a les cheveux en désordre et laisse couler librement la salive et les sécrétions nasales; il est mal lavé, mal peigné, ne change point de vêtements, en un mot, il néglige complètement les soins les plus élémentaires de la propreté. Aucune parole ne peut l’arracher à ses rêveries et il répond invariablement aux exhortations encourageantes: Il est trop tard.

Bientôt il prête une attention moindre à ce qui se passe autour de lui, et il est désagréablement affecté par tout ce qui le trouble dans ses pensées et ses rêveries. Il manifeste en même temps un redoublement d’obstination, d’entêtement. On ne peut presque plus le décider à rien, son énergie disparaît complètement, ou. du moins, se borne à un cercle très-rétréci . Peu à peu la motilité disparaît; c’est à peine si le malade se décide à faire un mouvement pour changer d’attitude; il reste assis ou se tient debout comme une statue, silencieux, la tête inclinée sur la poitrine, les sécrétions coulant librement du nez et de la bouche; les mains sont bleues, froides, pendantes et gardent la position qu’on leur donne ou retombent par leur propre poids, quand on les abandonne à elles-mêmes.

Les idées de malheur et de culpabilité, motivées de la manière la plus diverse, sont ici, comme précédemment, de plus en plus difficiles à combattre et le délire mélancolique se développe graduellement. La marche de cette forme de maladie est beaucoup plus rapide que celle de la forme précédente, et l’issue est le plus souvent funeste. C’est surtout ici qu’il faut redouter de voir l’affection se convertir rapidement en une démence incurable; il faut donc essayer de la combattre promptement et énergiquement. D’ordinaire, hélas, on n’accorde pas grande attention à ces malades, car ils sont tranquilles et ne jettent pas le trouble dans la maison par des gémissements et des actes dérai-

sonnables, et ils ne forcent pas leur famille à recourir aux conseils d’un médecin. — On se dit : Il est encore temps, il n’y a aucun danger, il ira mieux bientôt! Et le temps le plus précieux se passe dans l’attente et dans l’inaction.

Les malades, même dans la mélancolie passive, doivent être l’objet d’une surveillance prudente et continuelle, car cette disposition morale peut faire naître brusquement un dégoût de la vie; d’ailleurs, on ne peut pas assurer d’avance que l’angoisse précordiale, qui saisit d’ordinaire instantanément les malades, ne s’éveillera pas et ne les poussera point au suicide.

Pour mieux faire comprendre le sujet, nous le faisons suivre de l’observation suivante :

A. B. de U..., âgé de 29 ans, voyageur de commerce, fut conduit à notre établissement, le 22 septembre 18... — Autant qu’on s’en souvienne, il n’y a pas eu de cas de folie dans sa famille. — Nous avons peu de renseignements sur son enfance et sur sa jeunesse. C’était un homme appliqué et rangé, qui se donnait beaucoup de peine. Nous ne savons pas s’il fut atteint de quelque affection à l’époque de la puberté. Après avoir amassé un petit capital, il eut le désir de faire le commerce pour son propre compte;mais il semble s’y être pris maladroitement, car tout en voyageant çà et là pour faire des achats, il n’obtint d’autre résultat que de dépenser tout son avoir. — Comme il ne s’était pas fait faute de se vanter de ses projets de fortune, il eut naturellement à essuyer quelques railleries. Ces circonstances semblent l’avoir beaucoup affligé et être devenues la cause principale d’une humeur mélancolique qui se développa peu à peu. Il devint sédentaire, taciturne, il restait assis des jours et même des mois entiers sans se mouvoir et sans parler, sans manifester aucun besoin; il se contentait de prendre les aliments qu’on lui donnait. Dans les premiers temps de sa maladie, se manifestaient quelquefois d’une ma-

ni ère subite des accès d’agitation qui ne tardaient pas h disparaître pour faire place à son apathie primitive. Pendant un de ces accès, il s’enfuit de la maison et on ne le retrouva que quelques jours après. Pendant un autre accès, il voulut maltraiter sa mère et à tel point qu’on dut recourir à l’assistance de la police; enfin, dans un troisième, il coupa le cou à une chèvre. Nous n’avons rien appris sur des accès qui seraient survenus plus tard; la marche de la maladie semble avoir été uniforme.

Son séjour dans notre établissement n’a pas encore amené de changement dans son état. Il reste debout ou assis, selon la position qu’on lui donne; il ne dit mot, ni pendant le jour, ni pendant la nuit. Il laisse pendre les bras le long du corps et ne mange que quand on lui présente des aliments; il est fort malpropre. Il s’habille et se déshabille avec l’aide d’un gardien. Les fonctions physiques s’exécutent régulièrement. A part les actes que nous venons de citer, il ne fait aucun mouvement, et on est obligé de le promener dans la cour. — Il n’est apte à aucune occupation. Il est tellement apathique qu’il ne chasse pas même les mouches qui viennent se mettre sur sa figure et qu’il laisse couler les sécrétions nasales.

Son système osseux est fort, et sa taille est de 5 pieds 6 pouces.

Le crâne ne présente aucune anomalie. — Le total des trois diamètres est de 21 pouces 11 lignes; la périphérie, de 20 pouces 8 lignes. La tête, dont la chaleur est un peu plus élevée que normalement, est presque toujours penchée sur la poitrine. L’œil droit est atteint d’une conjonctivite catarrhale chronique. On croyait que le malade était sourd, mais nous avons des preuves du contraire. On ne peut se prononcer avec certitude sur l’état de la sensibilité. Nous avons déjà parlé des mouches qu’il laissait courir sur sa figure; nous ajouterons qu’il supportait des piqûres d’épingle sans faire le moin-

dre mouvement. Le patient respire 14 à 15 fois par minute et la poitrine se dilate fort peu. L’état des poumons et du cœur est normal. Les organes abdominaux n’offrent rien de particulier. Les urines se décomposent facilement.

Sous le rapport psychique, nous remarquons que le manque d’énergie et l’apathie se sont développés au plus haut point chez notre malade. Rien ne l’intéresse, rien ne peut lui arracher un sourire ou un mouvement do contrariété. Il ne répond à aucune question, pas même par un simple signe de tète; il conserve sa taciturnité et son apathie en présence de tout le monde. Il ne remplit plus que les fonctions les plus ordinaires; il mange les aliments qu’on lui présente, et sa défécation est normale. Les accès d’agitation qui existaient auparavant et qui étaient probablement déterminés par une angoisse subite, semblent avoir entièrement abandonné le malade. Cependant, il est constaté qu’un malade apathique peut être poussé à des actions criminelles. 11 quittait ses parents avec impassibilité. On ne peut naturellement pas constater s’il est dominé par des idées délirantes de nature particulière. Cependant, ses fonctions intellectuelles ne sont pas complètement abolies et on le prouve par cette circonstance qu’il remarque tout ce qui se fait et entend tout ce qui se dit autour de lui.

Avant de quitter ce sujet, nous devons encore faire quelques réflexions quant à la cause à laquelle il faut attribuer le grand nombre de mélancolies qu’on remarque de nos jours. Quand on pénètre dans les mobiles profonds qui guident la vie humaine, on doit ayouer que le peu de cas qu’on fait de soi-même constitue le caractère psychique de notre temps. Ce fait se remarque à tous les degrés de la carrière de l’homme; il n’est pas occasionné par des circonstances extérieures, mais il a un fondement somatique. 11 explique beaucoup de particularités dans le domaine religieux, la fièvre de l’argent et des honneurs, et sans aucun doute il entre pour

beaucoup dans le grand nombre de suicides qu’on a observés dans ces derniers temps. Nous pourrions donner plus de développements à ce sujet, mais nous nous contentons de l’indiquer, car cela nous entraînerait trop loin.

En résumé, nous nous croyons obligé d’appeler encore une fois l’attention du lecteur sur les premiers signes de cette disposition morbide à la tristesse, car il est possible d’arrêter le mal à son début et d’épargner beaucoup de malheurs aux familles, en observant à temps ces symptômes d’angoisse et de découragement.

Nous allons expliquer maintenant la seconde forme sous laquelle les maladies mentales se présentent à leur début.

B. Disposition morbide à la gaieté.

(IIEITERE VERSTIMMUNG.)

Dans la plupart des cas, cette forme ne constitue point la première période des troubles de la sensibilité morale, mais elle est consécutive à la forme précédente. Cependant elle peut être primitive, nous n’en doutons point. Nous ne faisons qu’exprimer ici notre opinion, qui, nous devons l’avouer, est contraire à celle des aliénistes allemands les plus célèbres. Au fond, il est peu important de savoir si cette disposition morbide à la gaieté a été précédée ou non d’une période triste, car nous plaçons la description de ces formes l’une à côté de l’autre.

Une personne qui, jusqu’aujourd’hui, avait été calme et posée manifeste tout d’un coup un contentement qu’on n’était pas habitué à rencontrer chez elle; ce contentement a pu être provoqué par l’une ou l’autre cause, par une nouvelle heureuse, par exemple; mais la durée en est extraordinairement longue. Les sujets dont le malade ne daignait pas même parler auparavant, le rendent maintenant gai et heureux.

Tout l’intéresse, il trouve un côté gai à toutes choses. 11 goûte volontiers des plaisirs qui, avant sa maladie, n’avaient aucun prix pour lui. 11 se rend aux bals, aux spectacles et aux concerts, pour lesquels, d’abord, il ne trouvait ni temps ni argent. En général, il attache peu de prix h l’argent et fait des dépenses auxquelles il ne songeait pas auparavant.

Son excitation gaie devient telle, que son milieu habituel ne lui suffit plus ; le besoin de confidences lui fait rechercher la société ; il veut montrer au monde combien son bonheur est grand ; il tient pour folie son existence si retirée, si renfermée, si économe jusqu’à ce jour; il se réjouit d’avoir appris enfin à jouir de la vie et de ses agréments.

En même temps que ces symptômes, on observe chez lui une activité fiévreuse dans les mouvements et les occupations. Tout lui est facile. Il fait, en quelques heures, les travaux qui lui demandaient des jours auparavant. 11 forme toutes sortes de projets, et passe bientôt à leur exécution. 11 entreprend beaucoup de changements dans son jardin, sa maison, sa chambre, son écurie; ces changements, projetés depuis des années et considérés d’ailleurs comme utiles, avaient toujours été différés par égard pour la dépense. Aujourd’hui, néanmoins, on commence tout en même temps; tout doit se faire en une fois.

Il est actif au plus haut point, court çà et là pour avoir l’œil sur tout, se réjouit de la marche rapide des travaux et ne s’inquiète aucunement des dépenses qu’il redoutait tant naguère. Lui-même s’occupe de ceci et de cela, commence différentes choses sans les achever, car il n’a ni persévérance, ni tranquillité, et ses premiers plans se convertissent toujours en d’autres. Il n’a aucun repos, court d’un endroit à un autre et fait beaucoup de courses inutiles et de voyages sans but.

Sa manie d’entreprise augmente peu à peu. Il ne se borne plus à de simples changements, à de petits projets, mais, convaincu de sa compétence, il entreprend des

choses importantes, auxquelles il n’entend rien; il croit pouvoir se mettre promptement au courant, gagner beaucoup d’argent et augmenter sa fortune. Son imagination lui représente déjà tous ces avantages et les objections de sa famille et de ses amis ne parviennent pas à le faire renoncer à ses projets.

Il est seul à voir les avantages de ses plans; les autres, dans leur aveuglement, ne les découvrent pas. Seul, il est assez fort pour entreprendre ces affaires; sa famille est craintive et ne veut pas le croire. Il cherche à écarter tous les obstacles, et une contradiction continuelle aggrave son état et le jette dans de grandes colères.

Il se sent intérieurement si léger, si content, que du matin au soir, il chante, sillleet donne Hn libre cours à sa gaieté. Il n’a jamais eu l’esprit si clair, gi net, les pensées si précises, la mémoire si exacte et si fidèle ; jamais ses fonctions physiques ne se sont rpieux exécutées. Quand cet état de gaieté a été précédé d’un état triste, cette situation frappe beaucoup plus le malade, car on trouve dans les deux états des symptômes complètement différents.

Se sentant si dispos physiquement, il est naturel de trouver chez lui de la vanité, de la tendance à obtenir des louanges et des honneurs, une idée trop haute de son mérite. Il met beaucoup de soins à sa toilette et cherche à attirer les regards par la richesse de ses habits, par la profusion des ornements ; désireux de jouer un grand rôle, il ambitionne avidement d’occuper certains emplois. Il attache le plus grand prix aux plus petites distinctions; un titre dont il ne faisait aucun cas antérieurement, des armes, un diplôme sont remis vaniteusement en évidence; il porte sur sa poitrine, comme une décoration remarquable, quelque vieille distinction militaire, rouillée depuis longtemps, etc. Il traite parfois un sujet déterminé et parle beaucoup en public sur ce que, d’après lui, il y aurait à

faire sous ce rapport. Il chante et sa voix est magnifique, il fait de la musique en véritable artiste, il peint et ses tableaux sont très-recherchés, il fait des vers et les récite, il ne se préoccupe pas des critiques, qui, tn son avis, n’y connaissent rien.

Si nous recherchons les désordres somatiques qui accompagnent ces troubles du sentiment compliqués d’agitation, nous trouvons, dans la majorité des cas, h peu près les mêmes symptômes que ceux que nous avons signalés dans les troubles du sentiment avec dépression; il est donc difficile de distinguer ces deux états par les lésions somatiques qui les accompagnent.

i . Troubles sous la dépendance du grand sympathique.

Ces troubles se rencontrent souvent, au moins quant à la force centrifuge. Ici, comme antérieurement, on constate la dilatation des vaisseaux, le ralentissement de la circulation capillaire, l’augmentation de la chaleur, surtout à la tête, et la diminution de la nutrition. Quelques-uns de ces symptômes sont même plus prononcés; c’est ainsi que la nutrition est plus défectueuse dans les troubles du sentiment avec excitation que dans ceux avec dépression.

Nous avons trouvé précédemment une hyperesthésie nerveuse; ici, nous trouvons une innervation normale ou une anesthésie, et quoiqu’il soit difficile de le démontrer d’une manière directe, il faut avouer cependant qu’il y a beaucoup de motifs pour admettre celte manière de voir.

— Dans les organes de la digestion nous trouvons les symptômes décrits plus haut, plus une diminution dans la sensation de la satiété. Le malade mange démesurément sans consulter le sentiment de la faim; il est difficile de le rassasier. Les mêmes anomalies que précédemment se remarquent dans la défécation.

b. — Dans les organes de la circulation nous remarquons

les mêmes symptômes que ceux que nous avons déjà observés, mais les malades ne semblent pas se trouver sous l’empire de cette disposition maladive qui produit l’anxiété.

c. — La nutrition est diminuée, et dans la plupart des cas elle l’est beaucoup plus que dans la disposition morbide à la tristesse. Cette diminution est si étroitement liée à cette forme que nous pouvons conclure d’une plus grande excitation àune plusgrande diminution du poids du corps, et réciproquement.

cl. — Dans les organes de la sécrétion urinaire nous observons les mêmes symptômes que ceux que nous avons déjà décrits; les éléments de l’urine ont peut-être une tendance plus grande à devenir alcalins.

e. — La seule différence bien réelle entre les deux formes se montre dans les organes de la respiration, car nous trouvons beaucoup plus de lésions ici que dans la forme triste, par exemple, les tubercules, l’emphysème, etc. L’observation de tous les jours nous montre, en effet, chez les poitrinaires, une disposition morale, tranquille, pleine d’espérance et même de gaieté jusqu’au dernier moment.

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