LA MÉLANCOLIE ACTIVE
Dans la mélancolie active, le malade ne se borne plus à s’adresser les reproches que nous avons indiqués plus haut; mais une angoisse visible et incessante le torture et lui fait croire qu’à moins que les crimes qu’il a commis ne lui soient pardonnés , il doit s’nt tendre à quelque chose d'effrayant. Naturellement celte idée le jette dans de grandes perplexités; il court çà cl
là, écoute et regarde partout dans la crainte de quelque1 danger. Tout pas dans l’escalier, tout bruit dans la rue excitent sa frayeur. Au commencement, ses idées n’ont pas une forme bien arrêtée; il ne sait encore comment il subira l’expiation. Peu à peu cependant cette idée se dessine : il sera emprisonné, arrêté, enfermé dans une forteresse; la vue d’un agent de police, d’un gendarme, d’un soldat éveiile chez lui les craintes les plus vives; il sera condamné sans procès, flétri par les journaux, enfermé dans une maison de correction ou fusillé. Il sera certainement mis à mort; on veut l’empoisonner, se débarrasser de lui (1). On le regarde avec mépris, on al’œil sur lui. — Chacun sedétourne de luidanslarue;on leregardedc travers;onnelui adresse pas la parole en société ou on le tourne en dérision par des grimaces, des chuchotements; les domestiques ne lui obéissent plus; à en juger d’après toutes les apparences, il doit lui arriver bientôt quelque chose de fâcheux. L’idée de savoir ce qui lui arrivera le tourmente de plus en plus. Ce sentiment de crainte s’étend aussi à sa famille; il parle d’événements effrayants suspendus sur la tête des siens. — Il tombe dans les plus terribles frayeurs, court ça et là, regarde et écoute partout, découvre partout du poison ou d’autres dangers; il ne reste tranquille dans aucun lieu, vole tantôt vers la cave, tantôt vers le grenier, et devient d’autant plus craintif qu’on raffermit sa défiance en essayant de le soustraire à ses idées. — On ne peut le décider à prendre des médicaments; il se nourrit peu ou point et se borne presque à ne boire que de l’eau. Les forces déclinent, les fonctions deviennent irrégulières, et ces complications augmentent encore son anxiété.
Quand le malade est parvenu à déterminer jusqu’à un
(1) Il est hors de doute que l'administration secrète de médicaments pendant cette période augmente la préoccupation et. la défiance du malade et lui inspire même des sentiments de colère contre sa famille.
certain point les dangers qui le menacent, lui et sa famille, il désire naturellement prévenir ce malheur, celte ignominie, cette honte. Il lui est impossible d’être le spectateur de son emprisonnement, de sa condamnation, des préparatifs de son exécution capitale, de la mort de ses enfants; il ne peut jeter une telle honte sur sa famille et préfère mourir de sa propre main que de subir un spectacle si terrible. En ce moment la maladie entre dans une nouvelle et très-elfrayante période : le malade veut se tuer; et plus l’angoisse est grande, plus ce désir est puissant et plus aussi il en dissimule l’existence. Il essaye de s’enfuir, de sauter par une fenêtre, de se jeter à l’eau, de se couper le cou; il saisit, en un mot, toutes les occasions d’attenter à ses jours; il devient bientôt de plus en plus habile à tromper ses proches pour exécuter ses desseins.
Beaucoup de ces malheureux parviennent enfin à atteindre leur but; le monde les juge sévèrement parce qu’ils étaient raisonnables en apparence, s’occupaient de leur profession et ne manifestaient point à l’extérieur les terribles souffrances qui les rongeaient intérieurement. Ne sont-ils pas souvent les viclimes des fausses appréciations des médecins, hors d’état de calculer les conséquences d’une telle situation et n’ayant point eu soin d’en avertir les familles?
Par conséquent, pour ne point l’oublier, nous recommandons instamment la surveillance la plus attentive chaque fois qu’on observe chez un malade une tendance à se déprécier jointe à un sentiment d’anxiété, de crainte, car il y a danger pour la vie.
Beaucoup de médecins s’en tiennent à l’opinion traditionnelle qui veut que les personnes qui parlent sans cesse de se tuer ne le font guère. C’est une grande erreur; nous pourrions le prouver par plus d’un exemple. Nous venons d’exposer ce que l’expérience enseigne sous ce rapport; il faut s’y tenir plutôt qu’aux traditions.
Quand le malade n’atteint pas son but, son excitation augmente, son anxiété grandit à chaque minute; il ne considère plus rien, se lamente, gémit, et trouble plus la tranquillité par ses cris de détresse que le maniaque le plus furieux. Enfin, les idées s’enracinent;. il méconnaît de plus en plus son état, sa position, les circonstances de sa vie et considère le sujet de ses craintes comme réel et fondé; rien ne peut plus le persuader du contraire. De cet état naissent les idées délirantes fixes, et la maladie entre dans une période plus avancée, celle du délire mélancolique (melancholischer Wahnsintî) .
On remarque souvent, à la suite de la mélancolie active, une seconde forme sur laquelle nous appelons ici l’attention, en vue de ses symptômes différentiels.
Le mélancolique que nous avons dépeint jusqu’ici se croit mauvais et pervers, et il lui semble qu’il mérite une punition terrible; il se dénonce lui-même, reconnaît ses méfaits et même les raconte partout. Mais les choses ne se passent pas toujours ainsi ; certains mélancoliques se considèrent comme les victimes innocentes d’une cabale, d’une conjuration qui serait la cause de leur malheur. Dans leur angoisse morale, ils voient leurs persécuteurs imaginaires s’ingénier à trouver différents moyens pour leur nuire et finalement pour leur ôter la vie.
Quoique cette mélancolie de persécution, de même que la mélancolie des fautes, conduise souvent les malades au suicide, etcelapour éviter les malheurs imaginaires qu’ils redoutent, cependant il arrive encore plus fréquemment qu’avant d’en venir à cettedernière résolution dudésespoirils se défendent contre leurs ennemis, leurs persécuteurs et commettent beaucoup de méfaits dans ces tentatives de défense. Sous le rapport médico-légal, nous devons faire remarque/ qu’on rencontre souvent ce genre de malades sur le banc des criminels pour attentat contre les personnes ou les propriétés.
Nous devons faire observer aussi que la mélancolie active ne se développe pas toujours avec une égale intensité. Elle est, comme nous le disions plus haut, non-seulement différente dans les diverses parties de la journée, mais des influences diverses déterminent des changements dans ses symptômes. L’anxiété peut ne pas se montrer pendant des jours et des semaines et éclater tout d’un coup avec une extrême violence. On ncsaurait donc agir avec trop de circonspection dans l’entourage du malade; il faut le surveiller soigneusement et ne pas se laisser abuser par une tranquillité apparente.
Nous devons faire remarquer aussi que l’enchaînement des conceptions observé dans la mélancolie se convertit parfois en une production rapide des idées, de sorte que la mélancolie se transforme facilement en manie; nous étudierons, au reste, ce fait plus loin.
L’observation suivante facilitera l’intelligence des considérations précédentes :
N. N. deC. Jeune tille âgée de 50 ans, fut conduite;» notre établissement en novembre 18... Il n’yavait eu dans sa famille aucun cas de maladie mentale. Son père est mort d’apoplexie. Le développement intellectuel de son enfance semble avoir été un peu tardif, du moins on l’affirme, parce qu’elle ne fit que des progrès lents dans son instruction. On ne nous donne aucune particularité importante sur sa première jeunesse; le développement de la puberté eut lieu en temps convenable. Par contre, il se présenta, dans ces dernières années, des particularités somatiques et psychiques qui jouèrent incontestablement un grand rôle dans la production de la maladie mentale actuelle.
Sous le rapport somatique, nous devons tenir note du long espace de temps pendant lequel la malade a été chlorotique; nous devons faire observer aussi qu’elle a été atteinte d’un goitre, que ce goitre a été guéri par une médication interne et externe, et que ce traitement, chez des personnes jeunes
et irritables, peut déterminer une succession de phénomènes morbides, parmi lesquels il faut ranger, en premier lieu, le catarrhe des diverses membranes muqueuses ; ensuite, du côté du système nerveux: l’inquiétude, l’angoisse, l’insomnie, le tremblement des extrémités, enfin, une diminution considérable dans la nutrition. Tous ces symptômes ont été observéschez notre malade, et les premiers signes de la maladie mentale coïncidèrent avec la guérison du goitre; nous pouvons donc dire, avec quelque fondement, qu'une grande importance doit être accordée à ces circonstances. Nous pouvons admettre aussi que le dérangement des organes digestifs (catarrhe de l’estomac) a été la cause déterminante; dans tous les cas, l’état morbide de l’estomac est une des causes delà faiblesse physique, et celle-ci donne très-souvent lieu à la production de maladies mentales.
Sous le rapport psychique, nous devons faire remarquer:
1° Que la mort de son père, survenue quelques années auparavant, changea les rapports de famille, et que la malade a du nécessairement redouter un peu d’être sous la dépendance d’une belle-mère;
2° Que sa sœur cadette était fiancée depuis un an et que cette circonstance inspirait à l’ainée une idée d’humiliation, un sentiment d’infériorité ;
5° Qu’elle avait une inclination pour un jeune homme qui fréquentait la maison paternelle ; mais comme ce dernier n’avait sans doute aucune intention arrêtée, son espoir fut suivi d’une déception.
Sous l’influence des circonstances que nous venons de mentionner, il s’est déclaré chez elle, depuis un an, un trouble qui ne fut malheureusement pas assez remarqué par son entourage. La jeune fille, gaie jusqu’alors, devint triste, absorbée dans ses réflexions, abattue, peu corn-
municative, fuyant la société et les plaisirs; un voyage qu’elle fit chez des parents ne put dissiper son trouble.
Enfin, le 3 septembre, jour anniversaire de la fête de son père, elle resta longtemps sur son tombeau et y pleura abondamment; le dernier fil qui tenait encore les agitations de l’âme dans leur état normal fut rompu par celle violente émotion. Elle essaya de se couper la veine radiale; dès lors l’harmonie de ses facultés fut détruite et les symptômes morbides prirent le dessus. L’inquiétude, l’angoisse, le désespoir, l’insomnie augmentèrent de plus en plus cl dominèrent la malade à tel point que sa raison succomba entièrement. Au commencement, ces excitations (paroxysmes) étaient de courte durée, de quelques jours seulement, puis survenaient des momentsde calme, ce qui tranquillisait la famille et l’empêchait de prendre une décision. Plus tard cependant, elle eut de nouvelles agitations d’esprit. Quoique vers la fin de l’automne, on la soumitàun traitementde bains d’eau salée iodurée,dont la famille espérait de grands résultats, mais qui, malheureusement, ne furent suivisd’aucun effet; au contraire, la malade dépérit, les menstrues devinrent encore plus défectueuses, les idées délirantes se multiplièrent, de sorte qu’à la fin on dut se résoudre à la placer dans un établissement.
Quand on observait la malade dans ses habitudes quotidiennes, on pouvait croire que son esprit avait repris son état normal par suite de son entrée dans l’établissement ; elle se levait le matin à l’heure prescrite, s’habillait proprement et avec soin, s’occupait et se rendait utile autant que les circonstances le permettaient; elle mangeait bien à chaque repas et se couchait, sans la moindre opposition, au temps ordinaire. Elle ne s’écartait en aucune manière de la règle dans sa mise et sa tenue, et la seule chose qui pût étonner chez une fille de son âge, c’était sa taciturnité. Cependant, en causant avec elle d’une manière intime, il était facile de
s’apercevoir que sou angoisse sans bornes et sa mauvaise opinion d’elle-même persistaient encore comme précédemment.
Durant son séjour dans l’établissement, nous ne remarquâmes, à peu d’exceptions près, aucun changement Elle se conduisait le matin comme le soir. Elle était très-agitée au lit et ne commençait à dormir un peu que vers la matinée. On ne pouvait rien affirmer quant à ses rêves. On devait la surveiller constamment, parce qu’elle cherchait toujours à se suicider et mettait tout à profit pour se nuire. La manière de raisonner n’était nullement troublée chez la malade; ses conclusions étaient parfaitement justes, et quand les résultats étaient faux, c’est que les prémisses l’étaient aussi.
Ces fausses prémisses se montraient chez elle seulement sous certains rapports, c’est-à-dire quant au jugement qu’elle portait sur sa propre personne, dans ses relations avec ses parents et ses proches, tandis qu’elle appréciait sainement toutes les autres choses.
Elle se croyait une pauvre réprouvée, une grande pécheresse. ÈTle prétendait avoir péché toute sa vie; elle méconnaissait aussi complètement ses souffrances physiques et prétendait ne pas être malade; elle en concluait que son séjour dans l’établissement d’aliénés était parfaitement inutile et ne pouvait que ruiner ses parents. La déclaration suivante, donnée par elle-même, est très-propre à jeter quelque jour sur son état psychique.
« Si vous voulez que je ne devienne pas folle, ramenezmoi à la maison. — Je me suis formé une fausse opinion de moi-même et de l’humanité; j’ai eu la manie de raffiner dès mon enfance ; j’ai fait, par la pensée, tout ce qu’on peut faire de mal en ce monde ; je ne puis penser maintenant que des choses vulgaires, et mon intelligence s’est évanouie; Dieu me l’avait certainement donnée, mais je ne l’ai pas appréciée. Maintenant j’ai la terrible certitude que je suis perdue. Dans ma méchanceté, j’ai maudit les miens
cl je vois que la malédiction s’accomplit et que nous sommes tous perdus. Mes frères et mes sœurs font comme moi : mais personne ne le remarque, comme personne aussi ne se serait attendu à rencontrer ces atrocités chez moi. Ma conscience est dans une inquiétude continuelle, et me reproche à tout moment d’être le péché même; il en résulte que je ne puis dormir la nuit; l’excitation est cause que, malgré la bonne nourriture, mes forces n’augmentent pas et que les règles tardent avenir; les médicaments ne peuvent que ruiner mon corps, qui est aussi sain que jamais; ils ne peuvent pas me rendre mon esprit, qui s’est envolé. C’est une vérité que je dois proclamer, quoique je craigne de vous peiner, car, quelque impie et quelque réprouvée queje sois, je ne veux pas pécher de nouveau en trompant le monde qui attribue ma misère à une maladie physique; je vous jure, monsieur le docteur, que je ne suis pas malade, dussiezvous trouver incompréhensible qu’une personne en bonne santé vous fasse un tel aveu.
« Mes angoisses sont effrayantes et ne peuvent^e calmer qu’en retournant chez mes parents et en réparant, ou plutôt en les aidant à supporter les maux que je leur ai causés.
« Je sais qu’en disant cela je mine la réputation de ma famille; je vous prierai, par conséquent, d’être discret. Personne n’a besoin de savoir pourquoi vous me ramenez à la maison. Je vous prie de prêter une grande attention à tout ce que vous entendrez dire au sujet de ma famille et vous verrez que j’ai raison, et que le bonheur et la fortune des miens ont été détruits par ma faute. — Je puis bien être la seule qui vous donne de tels soucis et je vous en demande pardon. »
Sous le rapport somatique, l’observation révèle les points suivants : La taille de la malade est de 4 pieds 8 pouces et demi ; la patiente est d’une force moyenne, un peu maigre, ses muscles sont sans vigueur, les os sont de grosseur
moyenne, le poids, au 19 novembre, est de 90 livres, soit 18 54/57 de livres par pied.
Les cheveux sont secs, lins et abondants, d’une couleur blond foncé.
Le front est bas; les veines sont transparentes et bleuâtres aux tempes. La malade porte la tète un peu penchée; la chaleur de la tête est un peu plus élevée qu’à l’état normal. Il y asouventdes bourdonnements d’oreille.
La langue est large et légèrement chargée d’un enduit blanchâtre, qui augmente vers le milieu et la partie postérieure; çà et là se montrent quelques papilles qui sont trèsrouges vers la pointe. Le sens du goût n’ofl're pas d’altération.
Les garde-robes sont rares et difficiles. — Les urines sont peu abondantes, d’une couleur jaune claire et chargées de petits llocons qui se déposent après quelques heures; leur réaction est acide; par l’ébullition elles deviennent troubles et ce précipité se dissout dans l’acide nitrique; la dissolution met 18 heures à se faire.
Le flux menstruel n’a plus lieu depuis longtemps.
Les mouvements des extrémités supérieures sont libres. — A la partie antérieure du poignet gauche on remarque une cicatrice oblique d’un pouce et demi de longueur.
Elle prétend avoir éprouvé quelquefois dans sa jeunesse un engourdissement des bras; ce symptôme a disparu dans les derniers temps. Les mains ont une chaleur modérée.