Anomalies dans la composition du sang
Au commencement de la maladie, on constate l’anémie (crase séreuse) et on peut même remarquer, comme cela résulte de l’examen chimique et de l’expérience thérapeutique, que l’altération du sang marche de pair avec l’excitation psychique. On a, au reste, observé que l’activité intellectuelle est augmentée par une diminution des éléments du sang, que cette diminution soit le résultat de la saignée ou d’une nutrition défectueuse.
La disposition morbide à la gaieté peut, dans ses manifestations ultérieures, se développer sous les trois formes suivantes :
a. — Elle peut se convertir dans la forme triste, et cette transformation peut se répéter avec une certaine régularité, d’où résulte une forme de maladie mentale que M. Falret nomme folie circulaire et M. Baillarger, folie à double forme.
b. — D’autres fois, l’agitation psychique et corporelle augmente de plus en plus ; les idées se suivent si rapidement qu’on ne parvient plus à les séparer, et il se déclare ce que l’on peut appeler une fuite d’idées (Ideenflucht), augmentation de l’activité réflexe, état dans lequel les idées se mêlent confusément les unes avec les autres, sans avoir entre elles le moindre rapport ou n’ayant ensemble d’autre relation que celle qui résulte d’une analogie de sens ou d’expression. C’est alors que-se déclare la manie.
La manie (Tobsucht).
La manie présente comme symptôme caractéristique un état d’agitation (de bonheur ou au moins d’une appréciation personnelle trop haute), accompagné d’une succession rapide d’idées.
Cette suractivité intellectuelle concorde naturellement avec une plus grande activité physique. Le maniaque veut
accomplir en une fois les projets, les plans qu’il forme par centaines; il entreprend une chose, et, un moment après, une autre. Nous trouvons donc chez le malade une activité incessante, tant physique qu’intellectuelle, activité qui ne lui laisse aucune trêve. Insoucieux de la propreté de sa personne, les cheveux en désordre, mal lavé, vêtu d’habits maculés, il est, du matin au soir, dans une agitation fiévreuse qui lui enlève même le repos de la nuit.
Celte manie est souventconfondueavcclamélancolieactive, et les malades de cette dernière catégorie font croire, par leurs cris effrayants et leurs lamentations, qu’on a réellement affaire h une manie; mais les plaintes bruyantes 11e constituent pas la manie à elles seules, caron les rencontre moins fréquemment dans celte forme morbide que dans la mélancolie active. Il faut donc se rappeler constamment que l’agitation et les gémissements de la mélancolie active sonllaconséquence de la dépréciation personnelle du malade, de ses craintes, de son anxiété, de la conviction qu’il a d’être malheureux, perdu, poursuivi, tandis que le défaut de repos, l’agitation de la manie sont la conséquence d’un état moral excité, disposé au bonheur par l’appréciation trop élevée que le malade faitde scs mérites et de ses richesses, et enfin par sa manie d’entreprises.
c. D’autres fois, une idée particulière ou une filiation d’idées se présente au premier plan et le malade ne déroule ses exagérations que dans une sphère déterminée. Il se croit très-riche; sa fortune est considérablement augmentée en trèspeu de temps; il est un fonctionnaire supérieur; chaque jour l’élève, et il occupe bientôt une position que l’imagination la plus hardie oserait îi peine rêver. 11 est un grand poète et inonde le monde de ses poésies émouvantes. Il est un grand musicien, un grand chanteur ; il compose, chante et touche le piano de manière à inquiéter son entourage. Il possède d’éminentes qualités physiques; il est beau, fort et robuste.
La description que nous venons d’esquisser est celle de la monomanie [Wahnsinn), qu’on a caractérisée par le terme de monomanie ambitieuse, monomanie de grandeur et de richesse (Grossen Wahnsinn) pour distinguer cet état de toutes les monomanies mélancoliques.
Nous supposons que le développement ultérieur de ces désordres est connu; on en trouve tant de descriptions dans les manuels, que nous croyons inutile d’entrer dans quelque détail à ce sujet.
Nous placerons ici une observation de manie pour faire mieux comprendre cet état :
M. R., âgé de 40 ans, fut conduit dans notre établissement le 8 septembre 18... 11 y avait eu quelques cas de maladie mentale dans la famille du père.
Le développement physique et intellectuel de notre malade fut régulier; h part les maladies ordinaires de l’enfance, on ne remarqua rien de particulier en lui. Il fit ses études de collège et se livra ensuite au négoce. Après un bon apprentissage, il devint voyageur d’une grande maison de commerce, puis s’établit pour son propre compte et eut le plaisir de voir prospérer ses affaires. Il épousa une femme fort aimable et très-fortunée, dont il eut trois beaux enfants. Tout alla au gré de ses désirs jusqu’à ce que la crise commerciale de l’année 18... l’atteignît à son tour et lui fît éprouver des pertes sérieuses. Il en fut profondément affecté, moins cependant à cause des pertes d’argent que parce qu’il se voyait atteint dans sa position, dans l’estime et l’honorabilité dont il jouissait parmi les négociants de sa ville natale. Découragé par cet insuccès et ne voyant plus devant lui qu’un sombre avenir, il se retira des affaires. Les consolations de sa femme et de sa famille riche ne parvinrent pas à changer sa détermination.
Il eut dès lors certains dérangements, tels que absenGC d’appétit, douleurs précordialcs, langue chargée, constipa-
tion. Il devint fort maigre, autant par le défaut d’aliments que par les purgatifs répétés dont il faisait usage. Peu à peu cependant, ce dépérissement fut remplacé par de l’agitation : les idées se succédèrent plus rapidement; il reprit courage et conçut l’espoir de voir son sort prendre une tournure plus favorable. Il forma beaucoup de projets, dont l’un était remplacé bientôt par un autre. Tout lui apparaissait sous les plus belles couleurs, il se revoyait déjà dans son ancienne splendeur, et ses projets devaient même la surpasser.
Il devint très-vif, très-loquace, bavard même; sa gaieté était hors de toute mesure et son activité tout à fait extraordinaire. Il sifflait et chantait toute la journée, quittant une chose pour une autre, et ne trouvant nulle part le repos. L’action succédait à la pensée et il entreprenait des choses étonnantes. Il disait qu’il voulait faire des vers et il y mettait beaucoup de vanité. Il lui arrivait de faire rimer tout ce qu’il disait. Il faisait de l’esprit sur tout ce qu’il entendait, et une coïncidence de mots, de voyelles ou de syllabes, lui fournissait l’occasion de nombreux coq-à-l’àne. Sa tête était brûlante, la nuit se passait sans sommeil; il écrivait, télégraphiait, commandait et témoignait l’intention de voyager; il ne trouvait pas même le temps de s’habiller. Il dépérissait de jour en jour, et sa famille n’avait aucune autorité sur lui; d’ailleurs, il était loin de se croire malade; il pré* tendait, au contraire, qu’il était fort bien portant et ne voulait, par conséquent, pas entendre parler de médecins. On dut donc le transporter à l’établissement.
Nous examinerons maintenant ces formes de maladies mentales dont le développement revêt, dès le début, le caractère de troubles de l’intelligence, ou, comme on dit vulgairement, maladies de l’esprit, désordres de l’esprit. Nous choisissons la qualification suivante, parce que la démence (Blôdsinn) peut également se ranger sous ce titre.