CHAPITRE II
lie syndicat des mégissiers d'Axmonay.
Prenons une tout autre industrie et voyons comment l'organisation syndicale a été créée dans Tindustrie de la mégisserie et comment elle fonctionne.
Le 2 juin 1880 était créé le syndicat des ouvriers mégissiers d'Annonay, sous le régime de la tolérance administrative. Il compta d'abord 400 membres fondateurs, puis il réunit l'année suivante 1 043 membres, presque l'unanimité de la corporation.
Une de ses premières préoccupations fut d'élaborer un règlement pour enrayer l'envahissement de la corporation par les apprentis venant de la campagne, que les patrons préféraient aux fils des ouvriers de la localité. Cette question était des plus délicates à résoudre, puisqu'elle touchait à la liberté individuelle.
L'apprenti mégissier, au lieu de rester dans un atelier deux ou trois ans sans être payé, gagne dès son entrée à l'atelier, et, s'il est assez fort, il gagne assez pour subvenir à son existence. On comprend que de nombreux pères de familles aient songé à pousser leurs enfants dans cette profession, d'autant mieux que le
métier est facile à apprendre. A Annonay^ dans une période de trois années, de 1891 à 1894, et malgré les mesures prises par le syndicat pour réglementer l'apprentissage, il s'est formé 267 apprentis, ce qui représente une moyenne de 90 par année, soit sur 1 000 ouvriers 9 p. 100, alors que la moitié de ce nombre eût largegement suffi. De là encombrement des ouvriers dans la profession, même pendant les saisons où le travail bat son plein, de là aussi avilissement des salaires.
Le premier règlement édicté par le syndicat sur cette grave question était le suivant :
A partir de ce jour, 11 mai 1881, nul apprenti ne sera admis dans les ateliers de mégisserie, s'il ne consent à verser à la caisse du syndicat :
1° Pour le fils dont le père est mégissier syndiqué, 20 francs.
2° Pour le fils dont le père professe un autre métier dans la localité, 50 francs.
3* Pour les jeunes gens de la campagne et les ouvriers palissonneurs, 200 francs.
Il faut ici remarquer qu'auparavant et depuis un temps immémorial, il était d'usage de faire payer à tout apprenti une bienvenue sous forme de festin, et que cette bienvenue, fixée sur la situation de fortune et l'origine du postulant, était une charge aussi lourde que le droit d'entrée édicté par le règlement de 1881. Cela est si vrai que le nouvel impôt n'arrêta pas le recrutement trop rapide de la corporation et qu'il fallut chercher des procédés encore plus efficaces.
En 1893, on trouvait, dans un seul atelier qui occupe
80 ouvriers, 15 apprentis, dont 12 de la campagne et 3 de la localité.
En 1894 on décida que tout individu, fils de mégissier né en dehors de l'octroi d'Annonay, ne serait pas admis comme apprenti, si le père est décédé ou n'exerce plus le métier depuis au moins dix ans; à moins toutefois qu'au moment du décès ou de la cessation du travail comme ouvrier mégissier, le père fût en règle avec le syndicat, auquel cas l'apprenti appartenait à la deuxième catégorie du règlement.
Les étrangers à la corporation étaient strictement exclus.
Des grèves partielles furent décidées pour l'observation de ce règlement, qui est maintenant en usage.
Le syndicat songea également à constituer une caisse de retraites.
Pendant plusieurs années, tous les efforts du syndicat s'étaient portés presque exclusivement sur le fonctionnement d'une boulangerie qui avait occasionné de nombreuses difficultés, en raison de l'inexpérience des ouvriers en matière commerciale. De ce fait, les questions intéressant plus directement la corporation furent un peu délaissées, et ce ne fut qu'en 1890 que fut décidée la création d'une caisse de retraites pour les vieux ouvriers de la corporation *.