CHAPITRE I
La Fédération des Travailleurs du Livre.
Si les faibles syndicats des petites villes de province peuvent facilement comprendre que leur isolement les voue fatalement à l'impuissance, il semble que les syndicats des grandes villes doivent se suffire à eux-mêmes. Le syndicat parisien conserva longtemps ce préjugé, que la grève de 1878 aurait dû cependant faire disparaître.
Nous n'avons pas rencontré un seul ouvrier typographe nous parlant de cette grèv , sans y accoler l'épi thète de « funeste ». C'est que la typographie parisienne n'est pas encore remise de la terrible épreuve qu'elle a eu à traverser.
Cette grève, engagée après un vote da s les ateliers, eut pour résultat de faire émigrer le travail hors de Paris. Plusieurs maîtres-imprimeurs transportèrent leurs ateliers dans la banlieue et dans les départements circonvoisins, les éditeurs-libraires confièrent de plus en plus leurs travaux aux imprimeurs provinciaux, et les imprimeurs qui restèrent à Paris décidèrent, pour faire face à cette concurrence, de réaliser des éco-
nomies sur les salaires de leurs ouvriers et de tâcher de réduire leurs prix de main-d'œu\Te par l'introduction des femmes dans leurs ateliers.
Les éditeurs de journaux, forcés par leurs travaux à résider dans la capitale et à préférer le compositeurtypographe à la compositrice, se montrèrent plus dis* posés à faire des concessions.
Il n'y avait qu'un moyen de combattre ces déplorables effets de la grève : créer une fédération de tous les syndicats typographiques. La fédération, réunissant en un seul bloc les revendications de tous les travailleurs du livre, répandus sur tout le territoire français, devait obtenir un commencement d'unification des salaires, qui pouvait seule empêcher le métier d'émigrer en entier de la capitale.
Qu'importait en effet une résistance isolée des ateliers parisiens, si les patrons, pouvant se passer d'eux, refusaient d'accepter leurs conditions et s'adressaient à des ateliers provinciaux, sur lesquels le syndicat parisien ne pouvait avoir d'influence?
Et, de leur côté, les ateliers provinciaux n'avaient-ils pas un intérêt considérable à unir leurs intérêts aux intérêts des autres syndicats, puisque l'exode du travail, qui s'était produit à Paris, pouvait aussi bien se produire chez eux, si les patrons trouvaient ailleurs une main-d'œuvre encore moins chère?
Il était donc nécessaire d'établir un tarif-type pour toute la France, afin d'éviter l'émigration continuelle du travail d'une ville à une autre, d'une région où les salaires sont encore élevés à une autre région où ils sont minimes. Le transport du travail effectué doit être compté pour peu et la rapidité des transports remédie facilement aux inconvénients de l'éloignement.
Il était encore nécessaire de combattre Tavilissement des salaires, en exigeant, ou du moins en favorisant l'application du tarif commanditaire, et en faisant prévaloir à son défaut le mode de travail en conscience, de préférence au mode de travail aux pièces, l'ouvrier aux pièces produisant le plus possible et faisant du surtravaiL
La fédération se proposa ce but, elle poursuivit la limitation du nombre des apprentis, elle voulut s'opposer à l'introduction de la femme dans l'atelier, enfin elle désira qu'une marque syndicale fût apposée sur tous les ouvrages imprimés en conformité du règlement.
En résumé, toutes ces questions se ramènent à une seule, qui est la défense des intérêts corporatifs et le maintien ou le relèvement des salaires.
Groupement des typographes de toutes les villes de France, pour aboutir à l'unification des salaires.
Dénonciation du travail aux pièces, pour éviter l'avilissement des salaires.
Limitation du nombre des apprentis et fixation du temps d'apprentissage, pour éviter l'encombrement des ateliers et, par suite, la déchéance des salaires.
Enfin, interdiction de l'atelier à la femme, même syndiquée et travaillant au prix du tarif syndical *, et obligation de marquer tout travail du sceau du syndicat *.
1. Les différents congrès (1887, 1889) ont soulevé d'intéressantes discussions sur le travail de la femme dans Timprimerie. La grande majorité des délégués s*est toujours prononcée contre l'admission de la femme, même lorsqu'elle est payée au tarif syndical : ce qui est très rare, il est vrai; car lorsque la femme est payée au même prix que Thomme, le patron ne trouve aucun avantage à remployer.
2. Sur tous les travaux de composition régulièrement effectués, la mention suivante doit être apposée « Composé et imprimé par des ouvriers syndiqués >* ou « aux conditions du tarif du syndicat des typographes de X
Toujours le même but. apparaît, net, énergiquement formulé : la défense des intérêts matériels des ouvriers typographes.
Les intérêts corporatifs inquiètent en effet, avant tout, les membres de la fédération du Livre. — Et cette simple constatation suffirait à nous montrer sous son vrai jour Thistoire de cette fédération. — Nous nous expliquerons ainsi facilement pourquoi l'élément modéré et pratique a pris le dessus sur l'élément révolutionnaire et politique, qui voulait entraîner la corporation dans les aventures dangereuses, où l'organisation syndicale n'eût pas tardé à sombrer.
Cette constatation nous montrera encore pourquoi certains membres de la fédération, gens à courte vue, se déclaraient partisans convaincus du syndicat parisien, dont ils comprenaient les avantages immédiats, tout en se déclarant adversaires de la fédération, dont ils ne devinaient pas l'heureuse influence, dont les lourdes charges les effrayaient, et qui, il faut le dire aussi, semblait à ce moment sacrifier les intérêts corporatifs à des intérêts politiques.
Si la femme était un danger dans l'atelier pour l'homme, dont elle devenait la concurrente redoutable, il était un autre péril que la fédération n'avait pas prévu et dont elle n'avait pas eu jusqu'ici encore à s'inquiéter. La machine est à la veille d'envahir l'atelier typographique, comme elle a déjà envahi presque tous les autres métiers.
La linotype fait plus que d'aligner les lettres les unes à la suite des autres, elle les fond. C'est une sorte de
clavier dominé par un jeu d'orgue qui fournit les lettres. L'ouvrier n'a qu'à appuyer sur la lettre du clavier pour que cette lettre, ou plutôt la matrice de cette lettre, tombe dans un tube et vienne s'aligner devant lui. Puis, la ligne terminée, une griffe s'en empare et place cette ligne de matrices en face d'un creuset où se trouve du plomb en fusion. La matière bouillante, poussée par une pompe, se projette sur la ligne et forme le eliché qui va servir à l'impression.
Les lignes du cliché, une fois le tirage terminé, sont rejetées au creuset.
S'il y a une faute de composition, toute la ligne, ou tout l'alinéa, doit être détruit ; mais on affirme qu'il y a encore économie de temps sur l'ancien système. En effet, un ouvrier exercé peut, à la linotype, remplacer deux ou trois compositeurs à la casse. Il peut fournir à l'heure 100 lignes de 40 lettres, soit 40 000 lettres dans une journée de dix heures.
La crainte de la machine a produit chez la plupart des ouvriers typographes un curieux résultat, en les rendant un peu moins hostiles au travail de la femme qu'ils ne l'étaient auparavant. Le salaire abaissé de la femme empêche le patron d'aller chercher dans l'acquisition de machines chères le moyen de réaliser des économies.
La Fédération des travailleurs du livre est le lien qui unit tous les syndicats typographiques. Il n'y a pas dans toutes les villes des syndicats; mais partout où il s'en trouve, ils sont fédérés, et le principal but que poursuit la fédération est d'en créer, partout où il n'en existe pas encore.
La fédération n'enlève pas aux syndicats leur entière autonomie. Tout ce qui concerné Tintérêt particulier des membres d'un syndicat est laissé à ce syndicat, qui conserve ainsi la responsabilité de la gestion de ses fonds personnels, de sa caisse de chômage, de sa caisse de maladie. Mais dès qu'il s'agit d'intérêts généraux, la fédération veut être seul juge de la meilleure manière de les défendre. Une grève déclarée en temps inopportun peut faire échouer d'autres grèves, ou des négociations sur le point d'aboutir à un succès; elle peut ruiner le syndicat, alors que la fédération, occupée par d'autres soucis, a disposé de ses ressources pour d'autres grévistes à soutenir. Le désir de la fédération est actuellement de n'entreprendre une tentative de grève, que lorsque ses autres tentatives sont terminées; en ne portant alors ses efforts que sur un seul point, elle est presque assurée du succès final.
Aussi le comité central, qui est l'âme de la fédération, n'autorise un syndicat à déclarer la « mise-bas > qu'après l'avoir consulté. Il reste seul juge de l'opportunité d'une déclaration de guerre.
Et il a un moyen bien simple de forcer les sections à compter avec lui. 11 a la libre disposition de la caisse fédérale. Pendant treize semaines, il distribue, aux grévistes approuvés par lui, un secours quotidien de 3 fr. 50, tandis que les chômeurs non approuvés ne touchent aucun secours et ont vite fait d'épuiser, dans la lutte, leur caisse syndicale.
Il se peut que les sections soient obligées de déclarer la grève, sans avoir le temps de consulter la fédération. Alors intervient un règlement, déterminé par le comité central, qui a fixé les catégories de fédérés autorisées à se prévaloir du titre de grévistes.
Sont seuls considérés comme grévistes :
Les fédérés auxquels on voudrait imposer une réduction de salaire ;
Les fédérés remplacés par des femmes, dans les maisons où la femme n'existait pas encore (dans les maisons où la femme existait déjà, la grève n'est autorisée que lorsque le remplacement des hommes par des femmes est précédé d'une proposition d'abaissement des salaires);
Les fédérés qui se verraient dans l'obligation de faire grève, par suite du refus de l'adoption ou de la modification d'un tarif, dont la présentation aura été autorisée par le comité central ;
Les fédérés autorisés à quitter le travail dans une maison qui occupe un nombre d'apprentis supérieur à celui indiqué par les statuts; etc..
Ainsi tout est prévu dans ce règlement, tout sauf les cas particuliers, sur lesquels le comité central exige d'être consulté.
Toute grève déclarée sans son autorisation reste à la charge de la section.
Il est d'autres secours dont la fédération a gardé la charge, ce sont les secours donnés aux voyageurs, en quête de travail, qui vont de ville en ville jusqu'à ce qu'ils aient trouvé à s'employer; si chaque section devait se charger de ces subsides, ce seraient les syndicats placés sur les routes les plus fréquentées et dans les villes les plus industrielles, qui auraient à les payer. Cette charge a donc été répartie sur toutes les sections fédérées. Ce secours de route ou viaticum est avancé par les sections et leur est remboursé par la fédération.
Le viaticunif basé sur le système kilométrique, se règle de la manière suivante :
€ Chaque voyageur reçoit, pour toute distance de 40 kilomètres et au-dessous, un premier secours de 1 fr. 50 depuis la section ou la sous-section la plus voisine dans la direction d'où vient le sociétaire, quand bien même il ne s*y serait pas arrêté.
€ Toute distance, au-dessus de 40 kilomètres, donne droit à une subvention supplémentaire de Ofr. 50 par fraction de 20 kilomètres, jusqu'à concurrence de 200 kilomètres. »
Dès que le voyageur arrive dans une ville où il croit pouvoir trouver de l'ouvrage, on lui remet, au syndicat, une liste de toutes les imprimeries de la ville. Il doit suivre toutes ces imprimeries et faire signer la feuille par le préposé de chaque atelier, pour bien montrer qu'il a réellement le désir de trouver de l'ouvrage.
On pourrait objecter qu'il doit se trouver des paresseux, pour profiter de ces facilités de voyage et courir le monde aux frais de la fédération, toujours en quête d'un emploi, travaillant quelques jours ici, repartant aussitôt pour chercher plus loin quelques semaines d'occupation et ne se fixant nulle part. — Le cas a été prévu.
Chaque fois qu'un fédéré s'est mis dans son tort, par abandon volontaire du travail, ou inconduite notoire, la mention : parti faute de travail, lui est rigoureusement refusée, et son livret, ne portant pas cette mention, ne lui donne aucun droit au viaticum.
Après huit jours consécutifs de travail dans une section, le fédéré perd son droit au viaticum.
Le viaticum n'est délivré aux voyageurs que lorsqu'il y a au moins dix-huit mois qu'ils ont passé dans la section où ils se présentent de nouveau.
Enfin tout fédéré ne peut recevoir plus de 400 francs
FEDERATION DES TRAVAILLEURS DU LIVRE i
de viaticum, en trois ans. Lorsque cette somme est atteinte, il doit laisser écouler une période de dix-huit mois, avant d'avoir de nouveaux droits aux secours de route.
Ainsi le secours de route ne peut être un encouragement à la vie nomade, il ne peut devenir une trop lourde charge pour la fédération, puisqu'il est strictement limité. Il ne peut être qu'un subside accordé au travailleur sans place, qui va chercher plus loin l'emploi de son activité.
Avant le congrès de 1900, il était fait face aux dépenses du viaticum au moyen de la répartition entre tous les fédérés.
Chaque trimestre, les sections envoyaient au comité central les reçus des sommes versées aux voyageurs ; le comité central les totalisait, établissait la quote-part afférente à chaque fédéré, et chaque section avait autant de parts à payer qu'elle possédait de sociétaires.
Depuis le l*»^ janvier 1901, le système de la répartition a été supprimé, et les dépenses sont prélevées sur la cotisation mensuelle que paient les sections à la fédération, et qui est de 1 fr. 25 par sociétaire.
Les sommes versées comme viaticum sont relativement importantes. En voici le détail depuis 4885, époque où la comptabilité de ce service a été tenue d'une façon tout à fait distincte de la comptabilité générale, jusqu'à la fin de 1900 :