CHAPITRE I
Les Bourses du travail.
De tout temps les ouvriers ont rêvé d'une organisation puissante de leurs forces.
La loi de 1884, en leur donnant le moyen de reconstituer des groupements corporatifs, les fit songer à créer de grandes fédérations de chaque métier, puis de grouper ces fédérations entre elles et d'instituer une immense fédération de tous les métiers : la confédération du travail. Des fédérations de métiers! la tâche fut relativement aisée, pour certains métiers au moins, où la profession est stable et où son exercice constitue une sorte de propriété ; la typographie par exemple, ou bien les chemins de fer, dont les ouvriers sont de véritables fonctionnaires. Mais pour fédérer les fédérations elles-
mêmes, il fut impossible d'y aboutir, soit que les hommes à la tête des fédérations puissantes aient redouté de voir leur autorité amoindrie par le partage, soit qu'ils aient pensé que la défense des intérêts de leur corporation était plus facile, s'ils étaient seuls en cause. — Il est bien évident, en effet que les intérêts des ouvriers boulangers peuvent difficilement se confondre avec ceux des métallurgistes, et qu'à vouloir, en confondant les intérêts de la classe ouvrière, mettre une trop lourde machine en action, on risque d'en immobiliser ou d'en briser les rouages.
On essaya donc d'un autre système, puisqu'il fallait coordonner les forces ouvrières. On songea que, si les divers corps de métiers n'ont point d'intérêts communs immédiats, il n'en va pas de même pour ces mêmes corps de métiers réunis au même lieu. Il était en effet indiscutable que .l'état de crise économique d'une grande ville ou d'une région industrielle, frappe tous les habitants de cette ville ou de cette région, de même que son état prospère les favorise également. Et dès lors fut décidée la constitution des Bourses du travail, primitivement destinées, dans l'idée de leurs auteurs, au placement des travailleurs, et devenues depuis les centres de l'organisation ouvrière. Et ce premier point acquis, l'idée d'une fédération de ces Bourses se fit jour tout naturellement.
On sait l'importance que la science sociale donne à l'influence du lieu, et on ne s'étonnera donc pas que les Bourses du travail, organisations locales, de syndicats, aient partout admirablement réussi. Elles correspondaient à une nécessité évidente. — Le bourgeois va au cercle, où il trouve des journaux, une bibliothèque, des distractions. La Bourse du travail est devenue le cercle