CHAPITRE III
La Bourse du travail de Paris.
L'idée de la création d'une Bourse du travail remonte au 2 mars 1790, où la commune de Paris présenta un projet qui ne devait se réaliser que cent ans plus tard *.
Depuis 1845, M. de Molinari avait conçu le projet de créer une Bourse du travail. Alors que les obstacles naturels et artificiels, qui s'opposaient jadis à la mobilisation du travail étaient levés, alors que l'homme cessait d'être de toutes les espèces de marchandises la plus difficile à transporter, il sembla à M. de Molinari qu'il s'agissait de développer et perfectionner le mécanisme du placement du travail, au double profit des ouvriers qui produisent ce travail et des entrepreneurs d'industries qui l'emploient.
Il proposa son idée aux ouvriers et aux patrons. Les ouvriers craignirent que la trop grande publicité donnée
1. Cependant l'ouvrage si intéressant de M. Martin-Saint-Léon sur le Compagnonnage (librairie A. Colin, 1901) nous donne Texemple de deux bourses du travail municipales, obligatoires^ créées par les préfets de l'Empire en 1804, à Angers et à Chartres, pour enlever au campagnonnage une partie de son autorité; mais ces bourses n'eurent qu'une durée éphémère.
au cours de la main-d'œuvre n'attirât dans les grands centres un nombre considérable d'ouvriers sans travail. L'hostilité des entrepreneurs l'obligea à cesser la publication d'un Bulletin de la Bourse du travail, qu'il faisait paraître chaque semaine.
En]1848, M. Ducoux, préfet de police, adressa au conseil municipal de Paris un projet complet de Bourse des travailleurs avec devis et plans à l'appui. Ce projet n'aboutit pas, et, le 3 février 1850^ M. Ducoux, alors représentant du peuple, soumit de nouveau sa proposition à l'Assemblée législative.
Mettant en parallèle la Bourse des valeurs et celle qu'il proposait de créer : « Je ne demande pas, disait-il, une Bourse aussi splendide, mais je la veux plus morale. Que vos agioteurs se promènent dans le palais somptueux, peu m'importe ; mais accordez-moi un modeste asile, un lieu de réunion pour les travailleurs. »
La prise en considération de son projet fut repoussée par 413 voix contre 218, par ce motif qu'il était d'ordre communal.
Le 12 juin, M. Ducoux représentait son projet sans plus de succès.
Proposition tendant à faciliter les rapports entre propriétaires, patrons et ouvriers, présentée le 12 juin 1851 par MM, Ducoux et Ceyra^, Représentants du Peuple, (Envoyée à la 2f* commission d^initiative parlementaire,)
Artiglb i". — Dans toutes les communes d'une population de 3 000 âmes et au-dessus, il sera créé des bureaux de renseignements pour les propriétaires et les patrons qui désireront se procurer des ouvriers, et pour les ouvriers qui désireront trouver de Touvrage; des bureaux semblables seront établis dans les communes d'une population inférieure à 3 000 âmes, si les conseils municipaux le jugent utile à Tagriculture et aux classes ouvrières de la localité.
Art. 2. — Ces bureaux seront placés sous la surveillance de commissions spéciales nommées par les conseils municipaux et
composées de citoyens notables, dans le commerce, l'industrie et la propriété.
Art. 3. — Ces commissions pourvoieront à ce qu*il soit tenu, dans la commune, des registres sur lesquels on inscrira, par catégorie de profession, les demandes d'emploi, le nom et Tadresse des ouvriers ou des serviteurs à gages, le nom et la demeure des patrons et propriétaires et remploi, ou Touvrage offerts.
Art. 4. — Dans les villes d'une population de 20 000 âmes et au-dessus, elles nommeront un ou plusieurs employés (suivant l'importance des villes) pour tenir les registres, sous Tinspection d'un de leurs membres. Ces employés seront rétribués sur les fonds municipaux.
Art. 5. — Dans les villes d'une population au-dessous de 20 000 âmes, les registres seront tenus par les secrétaires des mairies ; avec l'aide et la coopération des membres de la commission spéciale, à tour de rôle.
Art. 6. — Dans les villes où il existe des conseils de prud'hommes, les membres de ces conseils feront, de droit, partie de la commission spéciale.
Art. 7. — A Paris, il y aura une commission par arrondissement et des bureaux spéciaux pour les industries importantes.
Un état sommaire du nombre des inscriptions reçues sera transmis tous les quinze jours par les maires au préfe.t de la Seine, pour devenir, s'il y a lieu, l'objet de publications, dans l'intérêt de l'industrie et des classes ouvrières.
Art. 8. — Les règlements faits par les commissions spéciales et adoptés par les conseils munipaux des villes d'une population de 100 000 âmes et au-dessus, seront soumis à l'approbation du ministre de l'Intérieur.
Art. 9. — Un règlement d'administration publique déterminera le mode de correspondance des bureaux de renseignements entre eux.
Le coup d'État de 1852 fît ajourner tout nouveau projet.
Et cependant cette idée prenait corps à l'étranger.
A Dresde, en 1840, un bureau officiel d'indication du travail était organisé.
A Liège, l'administration communale instituait des bureaux de placement municipaux.
A Vienne, en 1856, M. Marx Wirth fondait un journal, VArbeitgeber, pour mettre en rapport direct les employeurs et les employés, établir la statistique de la production
et donner des renseignements généraux sur le mouvement ouvrier.
En Angleterre, les Unions de métiers fondées en 1860 groupaient une agglomération dé 6 à 800 000 adhérents, créaient un journal, The Labor News, et faisaient du bureau de ce journal, à Covent-Garden, dans le centre de Londres, une véritable Bourse du travail.
En Amérique, les ouvriers fondaient une puissante organisation : The Knigths of Labor, qui s'étendait jusqu'à l'étranger. En Belgique notamment, les Chevaliers du travail comptaient plusieurs milliers d'adhérents.
En France, il nous faut arriver jusqu'en 1875 pour qu'une assemblée reprenne le projet de création d'une Bourse du travail, — il est vrai sous une nouvelle forme.
Le 24 février 1875, M. Delattre présentait au conseil municipal de Paris, un vœu demandant qu'il fût c procédé à l'étude de l'établissement, à l'entrée de la rue de Flandre, d'une c Bourse du travail » ou au moins d'un refuge clos et couvert, afin d'abriter les nombreux groupes d'ouvriers qui se réunissent chaque matin pour l'embauchage des travaux du port ».
Ce projet, comme on le voit, ne ressemblait en rien à celui de M. deMolinari. Il s'agissait simplement de créer un refuge pour l'embauchage des ouvriers du port.
Le 8 décembre 1875, M. Delattre insistait pour que « l'installation de ce refuge ait lieu avant la venue des grands froids d'hiver ».
Trois ans plus tard, le 18 juillet 1878, M. VioUet-le- Duc, au nom de la cinquième commission, présentait un rapport sur un projet émanant de l'administration. Ce
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la classe ouvrière, le conseil ne fait pas évidemment ce qu'il pourrait faire. Ce à quoi un autre conseiller répondit indigné : « Ce sont des réflexions qui vous sont personnelles. >
Ces renvois perpétuels à des commissions semblaient cependant indiquer un médiocre souci des intérêts ouvriers.
La commission spéciale, dont il est ici parlé, avait un triple objectif :
1® L'admission des ouvriers aux travaux de la ville.
2^ L'encouragement du système de participation entre employeurs et employés.
3° La création d'une Bourse du travail.
Sur ce dernier point l'administration lui avait proposé un devis de 12 millions de francs et la commission avait pensé qu'il était préférable d'attendre.
La même année cependant, au mois de novembre 1883, M. Manier revenait sur cette question et faisait renvoyer à une nouvelle commission — la commission de la Bourse du travail — la décision suivante, votée à la salle Rivoli :
« Considérant que la Bourse du travail aura au moins pour eflfet:
« l" De supprimer les places de grève;
• 2** De faciliter le placement des travailleurs; « 3» De supprimer les bureaux de placement ;
• 4° De centraliser l'offre et la demande, afin de mettre rapidement en rapport travailleurs et travaux;
• 5" D'établir des rapports directs entre les chambres syndicales ou groupes corporatifs, ainsi qu'entre tous les travailleurs en général, syndiqués ou non syndiqués;
« L'assemblée, après avoir entendu le développement du projet, invite le conseil municipal à voter ledit projet dans son ensemble et dans la présente session. -
Le 3 décembre de la même année M. Manier insistait nouveau et s'étonnait de ce questionnaire envoyé aux
projet consistait dans c la construction sur le boulevard de la Chapelle d'un abri permanent destiné aux ouvriers qui cherchent à se faire embaucher ». Sans méconnaître les avantages de ce projet, la cinquième commission réclamait un travail d'ensemble indiquant tous les points de Paris, où il serait nécessaire d'établir ces sortes d'abris. D'ailleurs, ajoutait le rapporteur, les matériaux des annexes des machines françaises, au Champ de Mars, devant être vendus après l'Exposition, et les fermes de ces galeries se prêtant merveilleusement à la destination projetée, la ville avait tout intérêt à attendre leur mise en vente.
Le directeur des travaux fit remarquer que le quartier de la Chapelle est un des points de Paris où la population ouvrière est la plus dense. Un abri sera donc toujours utile dans ce quartier, et il n'est pas nécessaire, pour se prononcer, d'attendre le travail d'ensemble réclamé par la commission. Si ce premier essai réussit, d'autres constructions analogues pourront être établies avec les matériaux de l'Exposition.
Et un conseiller, M. Grimaud, ajoutait qu'il serait nécessaire de commencer les travaux avant Uhiver,
La proposition de l'administration fut adoptée par la commission. Mais ce fut là, il faut croire, une décision bien platonique, puisque cinq ans plus tard il n'y avait encore rien de commencé.
Le lundi 23 juillet 1883, le conseil municipal décidait de renvoyer à la commission spéciale une demande de création de Bourse du travail. Dans cette séance, un membre avouait que, sur les questions qui intéressent
la classe ouvrière, le conseil ne fait pas évidemment ce qu'il pourrait faire. Ce à quoi un autre conseiller répondit indigné : c Ce sont des réflexions qui vous sont personnelles. >
Ces renvois perpétuels à des commissions semblaient cependant indiquer un médiocre souci des intérêts ouvriers.
La commission spéciale, dont il est ici parlé, avait un triple objectif :
1® L'admission des ouvriers aux travaux de la ville.
2® L'encouragement du système de participation entre employeurs et employés.
3° La création d'une Bourse du travail.
Sur ce dernier point l'administration lui avait pro* posé un devis de 12 millions de francs et la commission avait pensé qu'il était préférable d'attendre.
La même année cependant, au mois de novembre 1883^ M. Manier revenait sur cette question et faisait renvoyer à une nouvelle commission — la commission de la Bourse du travail — la décision suivante, votée à la salle Rivoli :
« Considérant que: la Bourse du travail aura au moins pour effet :
« i° De supprimer les places de grève;
« 2** De faciliter le placement des travailleurs;
« 3« De supprimer les bureaux de placement;
« 4" De centraliser l'offre et la demande, afin de mettre rapidement en rapport travailleurs et travaux;
• 5° D'établir des rapports directs entre les chambres syndicales ou groupes corporatifs, ainsi qu'entre tous les travailleurs en général, syndiqués ou non syndiqués;
« L'assemblée, après avoir entendu le développement du projet, invite le conseil municipal à voter ledit projet dans son ensemble et dans la présente session. »
Le 3 décembre de la même année M. Manier insistait à nouveau et s'étonnait de ce questionnaire envoyé aux
chambres syndicales : « Y a-t-il lieu de créer une Bourse du travail ? »
Ainsi, depuis plusieurs années la question était à Tordre du jour et on la résolvait aujourd'hui, comment? En demandant s'il y avait lieu de s'en inquiéter.
M. Manier trouvait un appui dans un autre conseiller municipal, M. Engelhard, qui déposait la proposition suivante (5 décembre 1883) :
« Le conseiller soussigné,
« Considérant qu'il est indispensable de créer dans Paris pour le moins trois Bourses du travail, dont deux sur la rive droite et une sur la rive gauche ;
« Considérant que remplacement de la rive gauche qui est le mieux placé se trouve incontestablement à proximité du Pont-au-Double, sur le prolongement projeté de la rue Monge où, d'ailleurs, la Ville possède plusieurs immeubles;
« Considérant qu'en affectant à cette Bourse du travail l'ilot de terrains compris entre la rue Monge prolongée, la rue de la Bucherie et la rue de l'Hôtel-Colbert, on placerait cette salle de réunion des ouvriers en un lieu de passage très fréquenté et Ton commencerait en même temps, une opération de première nécessité et depuis de longues années réclamée par le quartier de la rue Galande;
« Demande au Conseil de décider :
« Que l'une des Bourses de travail pour les ouvriers soit édifiée dans le quartier de la rue Galande, sur l'un des îlots de terrains à acquérir pour le prolongement de la rue Monge (conformément au plan annexé à la présente proposition) et que la salle puisse servir, le soir, aux réunions électorales.
« Signé : Engelhard. »
Cette proposition était naturellement renvoyée à la commission de la Bourse du travail.
Il nous faut attendre jusqu'au 25- juillet 1884 pour trouver une proposition sérieuse, appuyée d'un nombre
respectable de signataires. M. Mesureur en fait le dépôt en ces termes * :
« Les soussignés ont l'honneur de reprendre les propositions ci-dessous, relatives à la « création d'une Bourse du travail » et demandent au Conseil d'en renvoyer l'étude à une commission spéciale de huit membres.
« Signé : Amouroux, Braleret, Vauthier, Mesureur, Curé,
PaUlViGUIER, DE BOUTEILLBH, MaTHÉ, MiCHELIN,
Ghautemps, Dreyfus, Darlot, Millerand, Chassaing, Jacques, Piperaud. »
M. Mesureur en demandait le renvoi à l'ancienne commission de la Bourse du travail, qu'il proposait en même temps de réorganiser.