SYNDICALE ET CORPORATIVE, DANS LAQUELLE MENAÇAIENT DE
s'Égarer un trop grand nombre de travailleurs, avait rejeté dans le mouvement politique, c'est-à-dire dans la vraie voie socialiste, le parti ouvrier tout entier, désormais convaincu qu'en dehors du gouvernement conquis par la classe ouvrière, il n'y a pas de salut, pas d'émancipation du travail. >
Le congrès de Paris décida que l'union devait se faire et qu'un congrès unique devait se tenir à Nantes en 1894, réunissant dans un même concile les Bourses du travail et les Fédérations de métiers.
Ce ne fut pas sans récriminations de la part des guesdistes, qui protestèrent vivement contre cette annexion de leur vieille fédération des syndicats ; par les Bourses du travail, qui, suivant l'expression de M. Jules Guesde, avaient grisé les ouvriers.
< Les Bourses du travail, disait dans une circulaire M. Lavigne, de Bordeaux, comme les bibliothèques, les maisons du peuple, ont été créées pour les besoins des syndicats; elles ne doivent pas les subordonner, les amoindrir. Simple instrument pour le service des syndicats, la fédération des bourses prétend se substituer à la fédération nationale, qui a un si glorieux passé, qui a organisé le congrès international de Paris en 1889, décidé le i" mai. C'est raide ! >
Si les guesdistes étaient si fortement opposés à VUnioriy c'est qu'Us y voyaient, non sans raison, une
annexion pure et simple. Il était évident que les syndicats allaient se prononcer contre eux.
Les guesdistes, fidèles à leur vieille coutume, tinrent leur congrès politique à Nantes, le 15 septembre 1894, huit jours avant le congrès corporatif. Et ils s'empressèrent de condamner, à une grande majorité, le principe de la grève générale.
Mais au congrès corporatif, il en fut tout autrement. A ce congrès, vingt et une Bourses du travail, comprenant 776 syndicats, sont représentées, ainsi que trente fédérations, renfermant 682 syndicats. Enfin, 204 syndicats sont représentés directement. C'est un total de 1 662 syndicats représentés par 143 délégués.
Immédiatement, la discussion commence sur la question qui importe à tous et qui est le véritable objet de la réunion. On peut prévoir, dès lors, que ce congrès d'union sera, en somme, un congrès d'élimination et d'émancipation. Les syndicaux veulent secouer le joug guesdiste, et ils ont offert le combat sur le terrain de la grève générale. Les guesdistes ont accepté à contre-cœur cette lutte, dont l'issue ne semble douteuse à personne.
Il existe diverses conceptions de la grève générale, au moins deux entièrement différentes, sinon opposées.
Pour les uns, cette < guerre des bras croisés » doit avoir un caractère essentiellement pacifique. C'est un simple refus de travail devant démontrer au monde entier que toute la vie sociale dépend des travailleurs. Les chemins de fer vont s'arrêter, le gaz cessera d'être produit, et c'est sur l'arrêt de ces deux organismes que nos hommes comptent le plus. Paris manque de
vivres, les boulangeries sont assiégées et pillées ; dès la tombée de la nuit, les rues sont noires : épouvantés et affamés, les « bourgeois > fuient la capitale, laissant la place aux ouvriers vainqueurs. Je connais de braves gens qui font dans leurs caves des provisions de pommes de terre pour ce moment critique, qu'ils estiment prochain.
Bien différente est la conception des autres partisans — les plus nombreux d'ailleurs — de la grève générale. Tout le mouvement social est arrêté par Finterruption des communications et le manque de gaz. Nombreuses sont, en effet, les industries qui s'alimentent par des moteurs à gaz. L'ouvrier alors, le ventre creux, ne songe pas à travailler. Des groupes se forment, affamés et féroces, s'emparent des épiceries, des boutiques de marchands de vin, des boulangeries, et s'y installent, après avoir tué le propriétaire légitime, si celui-ci a la mauvaise grâce de ne pas vouloir céder. Ces actes se répétant partout en même temps, dans tous les quartiers, que pourra faire l'armée? Les prisons seraient d'ailleurs insuffisantes à contenir tous les perturbateurs. Tel est le joli tableau que nous tracent les partisans de l'acte individuel et de la propagande par le fait.
L'idée d'une grève générale est déjà ancienne.
Le journal V Internationale du 27 mai 1869 préconisait cette formule magique : c Lorsque les grèves, disait ce journal, s'étendent, se communiquent de proche en proche, c'est qu'elles sont bien près de devenir une grève générale ; et une grève générale, avec les idées d'affranchissement qui régnent aujourd'hui, ne peut qu'aboutir
à un grand cataclysme, qui ferait faire peau neuve à la société. »
L'écrasement de la Commune écarta, pour longtemps en France, les ouvriers des théories révolutionnaires, et lorsqu'un parti ouvrier se reconstitua, en 1879, ce fut, comme nous l'avons vu, un parti politique, n'ayant d'où vrier que le titre, restant imbu de la doctrine parlementaire et affirmant ses affinités avec le grand parti marxiste allemsrnd. Sa tactique était essentiellement contraire à celle de V Internationale, son principe était basé sur l'expropriation politique de la bourgeoisie devant précéder son expropriation économique.
Cependant, malgré ce parti, les ouvriers finirent par accepter la loi sur les syndicats et par en profiter. Des syndicats furent créés de toutes parts et l'idée de la grève générale vint de nouveau hanter les esprits. Mais deux courants se dessinaient : l'un favorable à la grève générale des travailleurs d'une seule profession, l'autre à la grève simultanée des travailleurs de toutes les industries essentielles au fonctionnement de la société.
Le parti marxiste vit, dans cette imprécision, un moyen de combattre une idée contraire à l'évolution politique du socialisme, un dérivatif possible à l'idée imminente d'une grève générale, qui allait hanter les esprits populaires et les détourner des préoccupations électorales..
Le congrès guesdiste de Lille (octobre 1890), à la demande de M«»o Aveling, vota la résolution suivante, qui restera la loi du parti.
« Considérant que la grève générale proprement dite, c'est-à-dire le refus concerté et simultané du travail par la totalité des travailleurs suppose et exige, pour abou-
tir, un état d'esprit socialiste et d'organisation ouvrière, auquel n'est pas arrivé le prolétariat...; que la seule grève qui ne soit pas illusoire ou prématurée est celle des mineurs de tous les pays, appuyés, dans leur sortie générale des fosses, par les ressources des autres corps de métier; qu'elle a été soumise au congrès de Jolimont et renvoyée à l'étude des intéressés... ; le congrès décide : les fédérations, groupes et membres du parti sont invités à appuyer de toutes leurs forces la grève internationale des mineurs, au cas où elle serait votée par ces derniers. »
La théorie de la grève générale de toutes les industries, combattue à outrance par les groupes politiques du parti socialiste, fut présentée, pour la première fois, le 4 septembre 1892, au congrès broussiste de Tours, par M. Fernand Pelloutier, alors délégué des Bourses du travail de la Loire-Inférieure.
Le congrès prit en considération la proposition qui lui était soumise.
Quelques jours plus tard, le 20 septembre, le cinquième congrès national de la fédération des syndicats et groupes corporatifs ouvriers, qui se tenait à Marseille, exprimait, comme nous l'avons vu, un vote dans le même sens.
Le congrès corporatif, tenu à Paris en juillet 1893, s'occupa à nouveau de la question et vota, sous le coup de l'émotion produite par la fermeture de la Bourse du travail, la préparation de la grève générale par des conférences et des brochures.
La grève générale était donc énergiquement soutenue par les organisations ouvrières, la fédération des bourses, les partis blanquiste et allemaniste ; elle était, au contraire, violemment combattue par les guesdistes.
La définitive bataille se livra donc à Nantes. M. Briand, avocat à Nantes, fut l'éloquent protagoniste de la grève générale ; M. Lavigne, qui est une des sommités du parti guesdiste girondin, en fut le fougueux adversaire.
M. Briand rappelle que la grève générale fut votée au congrès de Marseille par les guesdistes eux-mêmes. Puisque aujourd'hui on propose de la rejeter, c'est sans doute qu'on a des arguments nouveaux à faire valoir.
€ Par le principe de la grève générale, on a détruit l'égoïsme chez l'ouvrier, qui considère la grève, non plus comme la lutte contre le patron, mais comme une arme sociale,
€ La grève générale, conclut l'orateur, est un fusil. Vous en avez ua, dites-vous, mais s'il rate, ayez-en un autre tout prêt.
« Dans six ans va se faire l'Exposition universelle : supposez que quatre mois auparavant vous mettiez le gouvernement en demeure de voter des lois sur les trois-huit, la caisse des retraites, etc., vous le forceriez par la grève générale, car il serait bien embarrassé pour faire son Exposition. >
M. Pédron (de Troyes) réponde M. Briand. Il s'étonne qu'on parle d' « organiser > la grève générale. Dès l'instant qu'on ne peut pas décréter la révolution, comment fera-t-on pour décréter la grève générale. Et si la grève générale venait à échouer, les travailleurs n'écouteraient plus jamais ceux qui les auraient une fois trompés. M. Briand riposte que ce n'est pas à ceux qui ont pré-
conisé le l*' mai de venir parler de l'utopie de la grève générale. Ils ont déjà montré que tout le travail social pouvait être arrêté pendant un jour entier.
Mais c'est à M. Lavigne que revient l'honneur de combattre la grève générale au nom du parti guesdiste :
€ Les grèves partielles, dit-il, ont un but précis : celui de résister aux exigences patronales, tandis que la grève générale n'a qu'un but vague ; elle ressemble à un voyage qu'on entreprend, sans connaître le but vers lequel on se dirige.
« La bourgeoisie n'a aucune peur de l'épée de Damoclès que l'on prétend suspendue sur sa tête. C'est une épée d'avocat * dont la bourgeoisie se rit.
« On ne peut pas prendre comme exemple de grève générale celle de Belgique. Les grévistes n'étaient pas seuls. Il s'agissait de réclamer le bulletin de vote, et les ouvriers avaient avec eux les partis politiques, les petits commerçants et les journaux.
€ Et cela est un argument contre la thèse de M. Briand. Si l'on supprimait le droit de vote, il n'y aurait pas que l'ouvrier à réclamer, il y aurait la bourgeoisie, le petit commerce, qui se placeraient sur le même terrain et qui agiraient.
« On croit les guesdistes bien bêtes, en soutenant qu'ils révent d'arriver à la révolution par la République parlementaire! Est-ce qu'on peut prévoir quand une révolution arrive ? Elle arrivera, et alors, si nous avons