Allusion k la profession de M. Briand
assez de députés à la Chambre, assez de conseils municipauXj nous pourrons la diriger.
« Enfin, conclut M. Lavigne, c'est au moment où Ton recherche l'alliance de la France industrielle et de la France agricole que Ton vient proposer des utopies bonnes à diviser ! Cest un crime !
< Vous nous menez tout droit à la provocation d'une révolution, d'avance avortée.
€ Vous soulèveriez les fourches et les faulx ! >
Malgré cette solide argumentation, le siège des congressistes était fait. Le résultat définitif du scrutin donne 65 voix favorables à la grève générale, 37 hostiles et 9 abstentions.
A ce moment, une affiche est placardée sur les murs de la salle par un guesdiste. C'est une convocation de la fédération nationale des syndicats, invitant ses adhérents à une réunion publique, dans un autre local. Immédiatement plusieurs délégués protestent, l'un d'eux se lève et arrache l'affiche. Une mêlée s'ensuit. L'affiche est finalement déchirée, et l'on entend dans ce brouhaha les épithètes de < coquins,... canailles... » M. Lavigne demande des excuses et exige que l'on flétrisse publiquement les membres du congrès qui ont commis ces inconvenances et ces brutalités. M. Le Tessier, qu'on nous a affirmé depuis être à la solde de la police, vient protester contre de semblables exigences et se déclare anarchistecommuniste. Il s'ensuit un tapage infernal, au milieu duquel l'ordre du jour pur et simple, proposé par MM. Briand, Besset et Riom, est voté à une forte majorité.
Aussitôt la minorité guesdiste se lève et quitte la salle.
Ainsi les guesdistes restaient fidèles à leur tactique, qui consiste à abandonner les congrès où ils n'ont pas la majorité !
C'est la rupture irrémédiable entre les deux fédérations qu'on voulait unir. C'est la désunion portée dans la fédération des syndicats elle-même, car beaucoup de ses adhérents l'abandonnèrent sur l'heure. C'est enfin l'émancipation du parti syndical de la tutelle du parti politique qui entendait le régenter.
Aujourd'hui la fédération des syndicats n'existe plus que de nom. Le congrès de Nantes lui avait donné un coup mortel.
Mais à mesure que s'effondrait la Fédération des syndicatSj la Fédération des bourses prenait une influence prépondérante sur la direction du mouvement ouvrier. Nous allons la voir organiser le parti ouvrier sur de telles bases, qu'il sera en mesure d'affronter la lutte au congrès international de Londres, avec tous les partis politiques coalisés contre lui, et qu'il remportera la victoire contre eux.
Un homme jeune, intelligent, instruit, issu de la classe bourgeoise, venait d'être nommé secrétaire de la Fédération des bourses. M. Fernand Pelloutier mena la fédération avec un talent et une sûreté de jugement auxquels ses ennemis les plus acharnés furent forcés de rendre hommage. Passé par l'école guesdiste, M. Pelloutier avait violemment rompu avec ce parti intolérant et autoritaire, pour évoluer vers l'anarchisme pur.
M. Pelloutier est mort secrétaire général de cette fédération, qui lui doit en grande partie ses rapides succès. 11 est d'autant plus intéressant de noter cette particularité, qu'elle est plus rare dans le milieu ouvrier où la jalousie est facile et la suspicion vulgaire. C'est même à ce manque de stabilité que
sont dus en général les insuccès des organisations ouvrières.
La question d*un siège ftxe et d'un secrétaire général ' permanent se posa d'ailleurs, à plusieurs reprises, dans les congrès de la fédération.
Elle se posa notamment au congrès de Nîmes, en 1895.
Allait-on laisser à Paris le siège de la fédération, ou bien le transporter dans les villes où se tiendront les différents congrès? La province accusait Paris de vouloir accaparer la direction de la fédération. Paris se défendait d'une telle ambition ; mais son représentant au congrès expliqua combien serait difficile le recrutement des délégués au comité fédéral, si le siège de ce comité n'était pas conservé à Paris.
€ Quelle est la Bourse provinciale, dit-il, qui pourrait fournir des délégués aux trente-six Bourses déjà affiliées et aux fédérations du bâtiment, de la métallurgie, des mineurs, des tisseurs, des verriers? Est-ce que toutes les grandes fédérations n'ont pas déjà compris l'intérêt qu'elles avaient à choisir Paris comme leur siège?
€ La classe ouvrière ne cesse de se demander quel est le secret de la force gouvernementale, par quels artifices la classe dirigeante réussit à maintenir un édifice social étayé sur le plus instable des moyens de gouvernement, c'est-à-dire l'arbitraire. Mais comment ne voit-elle pas que tout le secret réside dans la centralisation?
€ Quelle faute plus grave pouvait commettre le congrès de Nantes, que de décider que le conseil national ouvrier suivrait le congrès annuel des syndicats? C'était frapper à mort cette organisation au moment où on lui donnait la vie. Les travaux statistiques ne sont pas chose facile, et on peut hardiment hausser les épaules lorsqu'on entend traiter d'ignorant un Leroy-Beaulieu ou un
Molinari *. Pour recueillir le million de chiffres que nécessite une enquête sérieuse sur le salaire et la durée du travail, il faut des mois. Or, c'est précisément à l'heure où une pratique difficile à acquérir, une familiarisation déjà longue avec les innombrables documents de leur enquête auront rendu les membres du conseil national ouvrier aptes à dépouiller les chiffres, à les classer en minimal en maxima et en moyennes, que prendra fin leur mission et qu'on imposera à d'autres hommes le soin d'achever un travail gigantesque.
« L'expérience est d'ailleurs là, elle a obligé le comité fédéral à renouveler chaque année les pouvoirs de son secrétaire, parce qu'il y a dans la correspondance échangée entre les bourses du travail et la fédération une telle multiplicité de détails, que le remplacement périodique du secrétaire troublerait l'ordre des travaux. »
Le congrès se laissa convaincre et laissa à Paris le siège du comité fédéral et à M. Pelloutier le poste de secrétaire, qui est d'ailleurs maigrement rélribué par un budget annuel de douze cents francs.
Le congrès qui fit suite au congrès de Nantes fut celui de Limoges.
Le congrès de Nantes avait trouvé le temps, en dehors des querelles sur la grève générale, de créer un organisme dont on avait rapidement apprécié l'inanité et la fausse conception. C'était le conseil national ouvrier. Pendant son année d'existence, il avait encaissé fr. 85 et dépensé 47 fr. 65.