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Ainsi que le fit M. Jules Guesde

Le congrès de Limoges qui se tint en septembre 1895, le remplaça par une autre organisation : la confédération générale du travail, dont le but est fixé par le premier article de ses statuts.

€ Entre les divers syndicats et groupements professionnels de syndicats d'ouvriers et d'employés des deux sexes existant en France et aux colonies, il est créé une organisation unitaire et collective qui prend pour titre : Confédération générale du travail.

< Les éléments constituant la confédération générale se tiendront en dehors de toute école politique *. »

La confédération générale du travail devait, en théorie, réunir la fédération des bourses et la fédération des syndicats : la première groupant les syndicats d'une même ville ou d'une même région, la seconde groupant les syndicats d'un même métier. Malheureusement, le grand défaut de cette fédération des syndicats est de ne plus exister. Les guesdistes l'ont étouffée par leur empressement à l'accaparer, et la fédération rêvée est à créer de toutes pièces. Seule alors existe la fédération des bourses, déjà puissante et qui n'entend se laisser annihiler ni se laisser détruire. Elle accepte la confédération à condition de pouvoir la conduire, et reprenant une tactique chère aux guesdistes, elle fait précéder de ses congrès ceux de la confédération, en les tenant aux mêmes lieux et leur dictant le plus souvent leur programme et leur conduite.

La confédération n'a donc ajouté aucune force aux troupes syndicales; la fédération des bourses a suffi

pour leur permettre de livrer bataille aux parlementaires coalisés à Londres en 1896.

1. Voy. Statuts de la confédération dans Les Congrès ouvriers en France de i876 à i897, p. 2S6. Armand Colin, éditeur.

Jusqu'ici, les syndicaux avaient toujours été battus dans les congrès internationaux.

Le moyen qu'employaient les politiciens pour se débarrasser des antiparlementaires, dans ces congrès, était d'ailleurs des plus simples. Il consistait à les confondre sous l'épithète facile d'anarchistes et à leur fermer les portes des congrès.

Au congrès de Londres, les syndicaux prévenus se montrèrent fermement résolus à ne pas accepter la continuation de semblables errements. On n'avait pas à leur demander, pensaient-ils, un billet de confession^ pour leur accorder l'entrée de la petite chapelle de la Sûzial-democratie. On n'avait à se préoccuper que de vérifier si les organisations représentées par eux étaient bien existantes.

Le congrès international de Londres avait été précédé de trois autres congrès :

1° Le double congrès de Paris (1889) ;

2° Le congrès de Bruxelles (1891);

30 Le congrès de Zurich (1893).

Ce dernier congrès avait adopté le programme qui devait être en vigueur au congrès de Londres.

Un article de ce programme devait interdire l'entrée du congrès aux syndicaux antiparlementaires. Cet article était ainsi écrit :

« Toutes les chambres syndicales ouvrières seront admises au congrès, et aussi les partis et organisations socialistes qui reconnaissent la nécessité de l'organisation des travailleurs et de l'action politique. »

La discussion roula tout entière sur ce texte et sur la virgule qui fait suite au mot « congrès ».

« Supprimez cette virgule qui est de trop, disait M. Deville, et alors les délégués des syndicats devront déclarer, eux aussi, qu'ils reconnaissent la nécessité de l'action politique. »

Furieux de voir contester son opinion, M. Deville quitte la commission de vérification des mandats français. Cette commission déclare aussitôt que tout le monde est en règle, sauf quatre députés, MM. Millerand, Jaurès, Gérault- Richard et Viviani. Cependant, ne voulant exclure personne, la commission valide les pouvoirs de ces parlementaires. Les marxistes croient avoir la majorité dans la section française. M. Deville revient et propose l'exclusion des délégués qui se déclareraient adversaires de la conquête des pouvoirs publics. C'est aller trop vite en besogne. Une majorité de quatorze voix se décide pour l'admission de tous les délégués français, sans qu'ils aient à se confesser.

Mais ce n'est là qu'une escarmouche.

L'article 11 du règlement portait :

Aucune proposition tendant à modifier le règlement du congrès et l'ordre du jour ne peut être acceptée ni discutée après le lundi.

Il fallait donc que, le lundi même, on se prononçât sur cet article. Son adoption entraînait le maintien de la décision de Zurich et leTejet, sans discussion, de sept propositions figurant à l'ordre du jour et dont l'objet était la modification du règlement.

L'après-midi du lundi, la section française se réunit dans ses bureaux. M. G. Deville revient pour la troisième fois sur la question. On lui objecte que la délégation s'est prononcée le matin même à 14 voix de majorité; il répond avec subtilité que l'on a bien décidé de ne pas interroger les délégués français sur leur opinion

politique, mais que Von ne s'est pas prononcé surVarticle 11.

< L'élément politique et l'élément corporatif, ajoutet-il, ne peuvent s'entendre et doivent faire des congrès distincts; il ne faut pas accepter les syndicats qui ne veulent pas se mêler à l'action politique, seule capable d'affranchir le prolétariat. »

M. J.-B. Lavaud demande si un syndicat, pour être représenté à ce congrès, doit penser comme M. Guesde. A ce compte la fédération des bourses ne pourrait être représentée, puisque son délégué est anarchiste, non plus que le syndicat des chemins de fer, dont le délégué est antiparlementaire.

M. Jaurès réplique qu'en préconisant l'action politique, il ne répudie pas l'action corporative. Il n'entend barrer aucune voie au prolétariat, mais il ne voudrait pas le voir s'enfermer dans l'action syndicale. Si les syndicats peuvent être représentés au congrès, parce qu'ils sont syndicats, il pourra donc venir des syndicats réactionnaires pour prêcher l'éternité du salariat et l'excellence de notre organisation sociale.

M. Lavigne ajoute qu'on ne peut lui reprocher de préconiser l'action politique par ambition personnelle. Il a la chance d'avoir été mis en faillite et par suite d'être inéligible.

Enfin M. Guesde essaie d'enlever le vote par sa dialectique serrée et sa sobre éloquence.

c II ne s'agit pas, dit-il, ici d'un congrès corporatif, mais bien d'un congrès socialiste. L'action corporative se cantonne sur le terrain bourgeois, elle n'est pas forcément socialiste, et elle existait avant que le socialisme ne fût organisé. L'action corporative est une simple interprétation de l'ordre capitaliste. La classe ouvrière ne peut pas se désintéresser du gouvernement. C'est au

gouvernement, c'est-à-dire au cœur qu'il faut frapper. Dans ce congrès, il n'y a point place pour les ennemis de l'action politique. Ce n'est pas de l'action corporative qu'il faut attendre la prise de possession des grands moyens de production. Il faut d'abord prendre le gouvernement qui monte la garde autour de la classe capitaliste. Ailleurs, il n'y a que mystification; il y a plus, il y a trahison. Des camarades s'imposeraient à nous, au nom de la liberté, pour aliéner la nôtre? Et nous l'accepterions? Non. Ceux qui rêvent une autre action n'ont qu'à tenir un autl'e congrès. »

La résolution de la délégation était prise avant le débat. L'article 11 du règlement est repoussé par 57 voix contre 56. Une voix de majorité!

Aussitôt les guesdistes se lèvent et quittent la salle, malgré les objurgations du président, M. Vaillant, qui a voté avec eux et s'incline devant le vote.

« La séance n'est pas suspendue », dit le président, rééditant un mot célèbre, et les anarchistes, les allemanistes et les syndicaux sont tellement joyeux de leur victoire, qu'ils s'amusent à nommer les commissions et à accoler des noms guesdistes aux noms de la majorité. On envoie à la commission agraire MM. Jules Guesde et Allemane, qui sont à couteau tiré. On désigne pour la commission de l'action politique, le compagnon Tortelier, anarchiste militant.

Le lendemain matin, la discussion recommence sur l'article H, en séance générale du congrès. Mais pour épargner de longues discussions, le président, M. Singer, fait décider par l'assemblée l'audition de deux orateurs

favorables et de deux orateurs hostiles au maintien du fameux article.

Les deux premiers, désignés par le congrès, sont MM. Jaurès et Hyndman; les deux autres sont MM. Tom Mann et Domela Nieuwenhuis.

M. Tom Mann, secrétaire du parti ouvrier indépendant anglais, rappelle aux trade-unionistes les persécutions qu'ils ont subies, parce qu'on les trouvait autrefois dangereux; et il s'étonne qu'on puisse dire à un délégué : « Vous entrerez ici comme trade-unioniste, mais vous ne sauriez y entrer comme «inarchiste. >

« Voyons, répond M. Hyndman, le leader de la Socialdémocratie Fédération, pourquoi sommes-nous ici? Pour écouter des discours, ou pour faire les affaires de nos mandants? »

Et de l'avis de M. Hyndman, les anarchistes sont les pires ennemis des socialistes, s'alliant contre eux avec la police et la bourgeoisie. Ce ne sont que des gêneurs. Et il rappelle un mot du citoyen Merlino disant, au con-. grès de Paris : c Je ne suis venu ici que pour culbuter un tas d'imbéciles. »

Après les discours, M. Hyndman annonce qu'on va voter par nationalités. Il déclare que, dans la pensée du bureau, l'acceptation de l'article 11, ayant pour effet de consacrer la décision du congrès de Zurich, laissera le droit à tous les syndicats d'assister au congrès sans que l'on soit tenu de faire une inquisition sur l'opinion « personnelle » de leurs représentants.

Dix-sept nationalités se prononcent pour ; la France et la Hollande seules votent contre ; l'Italie reste neutre.

L'article du règlement de Zurich était donc adopté, mais dans son vrai sens, et non dans le sens étroit qu'avaient voulu lui donner les guesdistes. Si ceux-ci

n'avaient pas essayé de lui donner une autre signification, nul doute que la scission dans la section française eût été évitée.

Après la déclaration dû bureau relative à la décision de Zurich, la majorité de la délégation française espéra le retour de la minorité.

Mais la minorité n'eut d'autre souci que de faire sanctionner cette scission par le congrès.

M. Millerand prend la parole en son nom et, dans son langage clair et précis, il dit que, si le congrès veut les obliger à siéger côte à côte avec les anarchistes, les € socialistes français » n'auront plus qu'à partir.

M. Vandervelde lui répond, en montrant combien la demande des c socialistes français » présente de dangers. Si elle est acceptée, il n'y a aucune raison pour que les anarchistes de tous les pays ne réclament pas le droit de former des sections séparées; aussi, malgré toute son affection pour ses coreligionnaires de France, se voit-il obligé de voter contre leur proposition.

Les guesdistcs et les parlementaires français l'interrompent à chaque mot. « Vous nous trahissez ! » lui crie M. Paul Lafargue. < Jésuite ! Jésuite ! » reprend M. Gérault-Richard. Le tumulte est à son comble.

Enfin, le président met la question aux voix, par nationalité, bien entendu. Cinq nations seulement votent contre : l'Angleterre, la France {c'est-à-dire sa majorité antimarxiste), la Belgique, la Hollande et l'Italie. Quinze nations concèdent aux guesdistes le droit de former une nation à part : de ces quinze nations, quatre n'ont qu'un seul délégué; les autres, sauf la Suisse et

l'Allemagne, en ont de deux à quinze. Les nationalités fictives, créées spécialement pour le plus grand profit du marxisme, ont voté pour avec enthousiasme.

Le congrès de Londres finissait de déchirer le dernier lien qui unissait encore syndicaux et politiciens. Seuls, les blanquistes, avec leur habile politique, et, il faut le dire, leur incontestable loyauté, sortaient grandis de cette équipée.

Une fois émancipés, il est curieux de suivre ce que vont faire les syndicaux français, d'apprécier leur tactique, d'étudier leur programme et de voir aussi à quoi ils ont abouti. La dernière grève des ouvriers de chemins de fer nous montrera une partie de leur programme mise à exécution et le résultat qui s'ensuivit.

Leur tactique fut établie par les différents congrès ouvriers de Tours, de Toulouse, de Rennes, de Paris (congrès de la confédération du travail, précédés des congrès de la fédération des bourses).

La Confédération du travail était un organisme général créé par les congrès syndicaux, pour donner une forme unique à la direction des syndicats. Beaucoup d'entre eux, en effet, ne dépendent pas d'une Bourse du travail, soit qu'il n'existe pas de Bourse du travail dans la ville où ils fonctionnent, soit que cette Bourse soit tombée sous la domination d'une coterie politique, soit enfin qu'elle ne se soit pas ralliée à l'organisation centrale des Bourses qui est la Fédération des Bourses du travail.

Mais cette confédération avait presque complètement échoué. Cette fédération de fédérations ne comprend que des cadres sans soldats. Tous les syndicats puissants,

en effet, sont déjà enrôlés sous la bannière de la Fédération des Bourses y et il a toujours existé jusqu'à ce jour une certaine hostilité entre les deux organismes, dont les causes sont la jalousie d'une part et la défiance de l'autre. La Fédération des Bourses^ a-t-on dit, marche à merveille. Pourquoi en compromettre l'existence en la remplaçant par une organisation supérieure, dont le succès n'est pas assuré?

D'autre part, ne voit-on pas que la Fédération des Bourses s'appuie sur des institutions vivantes, actives, riches, qui sont les Bourses du travail^ alors qu'une organisation générale ne s'appuiera que sur des unités parfois puissantes, mais le plus souvent à l'état embryonnaire, que rien ne semble devoir relier entre elles que l'intérêt commun à toute la classe prolétarienne ; mais cet intérêt n'est pas visible à tous les yeux ; alors que chacun, dans le monde ouvrier, se rend compte de l'intérêt que peut offrir un lien solide entre les diverses Bourses, qui sont réellement les citadelles du « Prolétariat » dans le pays tout entier.

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