CHAPITRE IV
La Fédération ouvrière gantoise.
Il n'est pas sans intérêt de montrer comment les socialistes belges ont réussi à amalgamer leurs forces de façon à en faire un groupement extrêmement bien ordonné : c'est un vaste programme que la cohésion des forces ouvrières a réalisé en Belgique : c'est l'alliance entre l'organisation syndicale et l'organisation coopérative.
En France, l'on se heurte à l'hostilité des syndicats contre la coopération. Et il a fallu l'exemple de l'entente féconde qu'a fait naître la création de la Verrerie ouvrière d'Albi pour dissiper ces sentiments hostiles.
Les fondateurs des premières sociétés coopératives belges furent, eux aussi, l'objet des plus vives attaques, de la part des membres de Y Internationale , qui les traitaient dédaigneusement de « boutiquiers » et de < mangeurs de pain * ».
Mais quand des grèves éclatèrent et que, tous les matins, on vit les charrettes de la Maison du Peuple
i. La Coopération en Belgique, par Auguste Dewione. Le mouvement socialiste j septembre 1899.
aller porter le pain nécessaire aux grévistes, l'opinion se modifia.
Aujourd'hui, ce sont les coopératives qui ont créé cette puissante organisation ouvrière de la Belgique. Elles en sont devenues, en quelque sorte, les banques.
C'est d'ailleurs pour la propagande qu'ont été créées la plupart des coopératives belges. En 1873, les ouvriers gantois fondent le Vooruit pour se procurer l'argent nécessaire à leur organisation. V Internationale était ruinée, les syndicats trop faibles pour la moindre entreprise; à peine pouvaient-ils se procurer de loin en loin le modeste local nécessaire à leurs assemblées. Ils louèrent une cave de cabaret, y installèrent un four à cuire le pain, recrutèrent 50 adhérents. Aujourd'hui le Vooruit compte 8000 familles affiliées, qui se fournissent chez lui de pain, de charbon, de chaussures, de vêtements, de médicaments. Il a une salle de café, des salles de réunion, une imprimerie, un journal, une boulangerie qui fabrique plus de 100000 kilos de pain par semaine, quatre pharmacies, une énorme salle de fêtes, un immense magasin de nouveautés, des ateliers de chaussures, de cigares, de vêtements.
La Maison du Peuple de Bruxelles était également fondée en 1882 avec un misérable capital de 700 francs, une centaine d'adhérents, et elle fabriquait 28000 pains. Aujourd'hui elle compte 17 000 coopérateurs — chefs de famille — ce qui suppose qu'elle nourrit une population de 85 000 personnes. Elle fait 4 millions de recettes et fabrique plus de 10 millions de kilos de pain. Ses bénéfices s'élèvent à 300 000 francs.
Le besoin le plus essentiel de rhomme est de s'alimenter pour conserver sa vie, et la base même de Falimentation est le pain. C'est sur le pain, dépense nécessaire, qu'est bâtie la plus importante des organisations du parti ouvrier belge : le Vooruit *.
C'est par la vente de ce produit que cette remarquable société coopérative a atteint et, presque accaparé toute la clientèle ouvrière. C'est par la façon dont le Vooruit a réglé la vente du pain, qu'il a assuré le succès des divers établissements commerciaux créés par lui.
Et voici comment est réglé ce mécanisme ingénieux * ; Chaque dimanche, les affiliés de la coopérative reçoivent la visite d'un employé qui leur vend des jetons, dont chacun représente exactement le prix auquel le Vooruit livre le kilogramme, soit 30 centimes. Ces jetons constituent, pour les coopérateurs, la seule monnaie admise pour acquitter le prix du pain. La suppression de toute opération de change entre les porteurs de pain et les acheteurs, a l'avantage de simplifier les comptes journaliers de la Société avec ses employés.
Le pain vendu aux coopérateurs 30 centimes ne vaut en réalité que 21 centimes, et il n'est vendu aux étrangers que 22 centimes. C'est là, à première vue, une mesure bizarre qui semble devoir singulièrement contrarier le succès de la coopérative, car il n'est pas d'usage dans le commerce d'attirer les consommateurs
i. Prononcez Voreute.
2. Le Vooruitt circulaire du musée social, n** 20, série A, par M. Muller.
en mettant en vente des marchandises à des prix supérieurs à ceux de la concurrence. Et cependant, cette majoration considérable d'une denrée de première nécessité, non seulement n'a pas nui au succès du Vooruit, mais en a été en réalité l'agent le plus certain.
De 1887 à 1897, le nombre des affiliés a passé de 2 342 à 5 911, le nombre des pains vendus s'est élevé de 1482280 à 4549108.
Cette surélévation du prix du pain est la survivance d'un ancien tarif, légèrement atténué depuis 1896, époque où le pain se vendait normalement 35 centimes. Les farines ayant baissé, en 1893, le prix fut également abaissé à 30 centimes, malgré les coopérateurs euxmêmes , qui trouvaient fort commode ce moyen d'épargne, car il faut ajouter que le trop perçu est remis aux intéressés.
c L'ouvrier gantois, disait un des membres les plus influents du Vooruit, éprouve le besoin d'épargner et de se constituer des ressources supérieures à celles que lui fournit le salaire d'une semaine. Il doit, en effet, à certaines époques de l'année, faire face à des dépenses importantes. Mais il est si peu sûr de luimême, qu'il tient à s'obliger à l'épargne. Pour lui, s'affilier à une coopérative, c'est contracter une sorte d'assurance contre les suites de sa propre imprévoyance. »
Chaque trimestre, l'administration du Vooruit dresse les comptes de la boulangerie et procède à la répartition des bénifîces, c'est-à-dire à la répartition de la différence entre le prix normal fixé par l'assemblée générale des coopérateurs à chaque début de trimestre et les 30 centimes payés en réalité par eux. C'est une simple ristourne, et non un partage de bénéfices.
Si le prix normal a été fixé à 21 centimes, la coopérative qui vend chaque pain 30 centimes, a perçu en trop 9 centimes par pain. Cette opération répétée sur chaque kilogramme de pain vendu pendant les treize semaines qui forment le trimestre, il s*est accumulé de la sorte dans la caisse du Vooruit, un capital dont il est aisé de calculer l'importance, en multipliant par 13 et par 0,09 le montant de la production hebdomadaire, qui dépasse actuellement 97 000 pains, ce qui donne une somme de 113 490 francs, dont le Vooruit a gratuitement la jouissance.
Ainsi le coopérateur ne se contente pas de payer à Tavance le pain qu'il reçoit, il avance encore à son fournisseur un capital, dont il ne réclame pas d'intérêt.
D'autre part, au lieu de remettre à chaque coopérateur la ristourne en une somme d'argent, la coopérative lui délivre simplement un bon à valoir, payable en marchandises dans ses divers magasins.
Le commerçant qui offre des marchandises pour 100 francs, n'avait pas déboursé 100 francs, mais cette somme diminuée du bénéfice qu'il doit faire sur la vente et des frais qui grèvent son commerce. Le Vooruit rend, lui aussi, moins qu'il a reçu. Mais il a un avantage bien plus considérable encore, c'est d'obliger le client de la boulangerie à se fournir également aux autres établissements commerciaux de la coopérative (magasins de confections, épicerie, cordonnerie).
Et c'est là le secret de son succès. Sa forte ristourne assure un chiffre d'affaires à ses autres magasins. Et c'est une constatation qui ressort de l'exemple des autres coopératives vendant le pain au prix courant. La ristourne qu'elles font à leurs membres étant très faible, le débit des autres produits ne prend pas un grand
développement. Le fait se vérifie notamment pour la Maison du Peuple de Bruxelles. Si le prix du pain n'est porté qu'à 22 centimes, la ristourne dépasse rarement un centime et demi, et les autres comptoirs coopératifs font peu d'affaires. Le procédé du Vooruit est donc un procédé artificiel pour retenir une clientèle qui s'échapperait s'il ne recourait pas à cette mesure. Le mécanisme adopté par le Vooruit prend l'homme dans un engrenage et l'entraîne contre sa volonté.
Cette servitude de l'homme à l'égard de la grande coopérative gantoise est compensée par de nombreux avantages que nous allons énumérer :
lo Le Vooruit reçoit tout d'abord les épargnes des coopérateurs et leur en donne 4 p. 100. C'est ainsi qu'il est devenu dépositaire d'une somme de 226 000 francs.
2<* Moyennant 5 centimes perçus chaque mois, les coopérateurs ont droit à recevoir, en cas de maladie, un secours de six pains par semaine, pendant six semaines.
3® Une cotisation hebdomadaire de 5 centimes donne droit au service médical et pharmaceutique gratuit.
4« Depuis 1897, les femmes d'affiliés reçoivent gratuitement, à l'époque de leurs couches, le pain, les épices et le charbon qui leur sont nécessaires pendant une semaine.
5® A la mort du coopérateur, sa famille reçoit un subside de 10 francs.
6° Depuis 1897 fonctionne également un système de pensions de retraite, basé sur les achats faits par les membres aux magasins de la coopération. En voici les conditions :
a) Tout coopérateur qui, durant vingt ans au moins, aura fait aux épiceries et aux magasins de merceries et confections, des achats annuels pour une somme de 150 francs, aura droit à recevoir, à soixante ans, une pension de 120 francs, qui lui sera servie en bons d'achats à valoir sur les magasins coopératifs.
b) Le chiffre de cette pension s'accroît :
1« De 1 p. 100 sur les sommes qui dépassent le minimum de 150 francs; 2** d'un franc pour chaque année ajoutée aux vingt années de clientèle nécessaire, si, durant ces périodes supplémentaires, le coopérateur remplit les conditions ordinaires exigées pour avoir droit à la pension.
Telle est la base de cette institution. Une série de dispositions secondaires en étendent singulièrement la portée:
1) La femme hérite des droits à la pension acquis par le mari et la rente lui est continuée jusqu'à sa mort.
2) Dans le cas où le mari vient à mourir avant d'avoir atteint les vingt années de clientèle nécessaires, les années écoulées sont imputées à la femme et celle-ci peut en compléter le nombre en faisant le minimum d'achats exigés durant un laps de temps égal à celui qui manquait au mari pour atteindre le minimum fixé.
3) Le service des pensions de retraite qui ne devait régulièrement commencer qu'en 1917, est, par dérogation, avancé pour les membres actuels du Vooruit. Il leur est môme appliqué rétroactivement, pourvu que durant les cinq dernières années ils aient acheté pour 150 francs par an et qu'ils continuent à le faire. La coopérative admet dès lors à la pension ses membres actuels, pour le jour où ils atteindront soixante ans.
Ceux dont l'affiliation remonte à 1882 en bénéficieront en 1899; ceux de 1883, en 1901; ceux de 1884, en 1903;
ceux de 1885, en 1905; ceux de 1886, en 1906; ceux de 1887, en 1907. Et ceux qui sont inscrits depuis 1888 et
les années suivantes, vingt ans après leur inscription.
Tels sont les principaux avantages que retirent les membres de la grande coopération gantoise.
Mais sur le Vooruit s'est basée la plus remarquable coordination des forces ouvrières qu'il soit donné d'étudier : la fédération ouvrière gantoise *.
Si le Vooruit a pour but d'alléger les dépenses et les charges de l'ouvrier, le syndicat s'occupe d'augmenter le chapitre des recettes et d'améliorer la situation matérielle et morale de l'ouvrier par la hausse des salaires.
Si nous examinons le syndicatdesfîleursde coton, par exemple, nous voyons les divers avantages que le sociétaire retire de cette organisation.
Tout gréviste, dont la grève a été régulièrement autorisée, reçoit un secours de 1 1 francs par semaine, pendant six semaines. Suivant les circonstances, la durée du secours peut être prolongée.
Les « victimes de l'arbitraire patronal », c'est-à-dire tous ceux qui, en dehors des grèves, ont été renvoyés par leur patron pour un acte qui leur était commandé par le syndicat ou les besoins de la solidarité ouvrière, reçoivent le môme secours, mais la durée en est généralement prolongée.
Le syndicat accorde un supplément de salaire à ceux de ses membres qui, à la suite d'une grève ou d'un
1. La fédération ouvrière gantoise, par Louis Variez. Circulaire du Musée social, janvier 1899.
congé injustifié, ont dû accepter une place moins rémunératrice que celle qu'ils occupaient.
Souvent, dans les grandes fabriqués textiles, une avarie arrête le fonctionnement des machines, des mécaniques ou des transmissions. Dans ce cas, le syndicat paye à ses membres une indemnité de 1 franc par jour, aussi longtemps que dure Tarrét.
Divers autres secours moins importants sont encore accordés : le milicien, qui doit accomplir son service militaire, reçoit du syndicat une pièce de cinq francs; la nouvelle accouchée a droit à 24 cartes de pain ; le sanstravail, à six pains par semaine pendant quatre semaines ; et, s'il doit quitter la ville pour s'embaucher, une somme de 3 fr. 50 lui est allouée à titre d'indemnité de voyage.
Lorsque le chômage est occasionné par la suppression ou la transformation d'un métier à filer, le syndiqué reçoit 10 francs d'indemnité par année d'affiliation, jusqu'à concurrence de 60 francs.
La victime d'un accident, frappée d'incapacité absolue de travail, obtient 50 francs.
En cas de décès d'un sociétaire, son plus proche parent reçoit 15 francs.
Tout adhérent atteint d'infirmités, âgé d'au moins cinquante-cinq ans, et affilié depuis plus de quinze ans, reçoit une petite pension de vieillesse de 3 à 5 francs par mois.
Enfin, le jeune sociétaire, qui désire suivre les leçons de l'école industrielle des textiles, reçoit du syndicat les livres et instruments nécessaires, pourvu qu'il fasse preuve d'activité et de régularité.
Le syndicat procure, en outre, divers avantages d'un autre ordre. Jusqu'à ces dernières années, il constituait
un excellent bureau de placement. Les syndiqués avaient robligation statutaire d'indiquer les emplois vacants au comité de leur association. Celui-ci en avertissait les chômeurs et, comme par hasard, les sans-travail du syndicat se présentaient au patron, au moment où celui-ci avait besoin de personnel*.
Les membres du syndicat ont également leur entrée libre à la bibliothèque populaire du parti ouvrier gantois, qui est subventionnée par les pouvoirs publics comme institution d'utilité générale.
D'autres syndicats, celui des cigariers par exemple, offrent des types remarquables d'ateliers de chômage.
L'atelier contient une quinzaine de places pour les chômeurs, outre deux employés permanents : le directeur et l'empaqueté ur. Tout chômeur appartenant au syndicat a le droit de venir travailler à cet atelier dix-huit jours par trimestre, pour un salaire minimum de 2 fr. 50 par jour. En fait, le nombre de jours de travail est beaucoup plus considérable. Le syndicat compte un nombre de chômeurs variant entre 10 et 15, et la besogne est presque toujours assez abondante pour occuper les 15 places à la fois : la vente des cigares de la coopérative gantoise obtient beaucoup de succès parmi les coopératives socialistes du pays et à diverses
1. A présent, la transformation industrielle qui s'opère dans les filatures de coton et la substitution du travail des femmes à la main-d'œuvre virile, sont venues rendre ce mode de placement difficile. Les places de fîleurs sont, en effet, presque toujours accordées, avant même qu'une vacance se produise.
reprises déjà, on a dû agrandir Tatelier. Le droit au travail reçoit ainsi une sorte de consécration effective.
Les bénéfices réalisés dans les ateliers de chômage se partagent également entre le syndicat, le denier de propagande et la caisse de réserve.
Le Vooruit et un certain nombre de syndicats ont institué un commencement d'assurance sur la vie et contre la maladie; mais ce n'est là qu'une assurance insuffisante, que vient compléter la société de secours mutuels.
Les mutualités gantoises sont fédérées, et ces fédérations sont amalgamées sous le nom de Fédération Moyson, dont la plus importante est le Bond Moyson.
En réunissant toutes les associations qui sont affiliées au Bond Moyson, on arrive à un total de 50000 membres, et ce chiffre devient de jour en jour plus considérable.
Ces 50 000 membres se répartissent dans quatre catégories : ;
1° Les mutualités proprement dites, dont les membres, au nombre d'une dizaine de mille, reçoivent une pension en cas de maladie et paient des cotisations différentes dont la plus élevée, de fr. 30 par semaine, donne droit aux secours médicaux et pharmaceutiques, et, après un an de sociétariat, à une indemnité quotidienne de 2 fr. 50 par jour ouvrable pendant un semestre, et de 1 fr. 25 pendant le trimestre suivant. D'autres associés ne paient qu'une cotisation hebdomadaire de fr. 20 et la pension n'est plus que de 1 fr. 50 puis de fr. 7B. D'autres encore — ce sont les femmes, les jeunes gens, les ouvriers qui participent à une caisse d'usine obligatoire — ne paient que fr. 15, et leur pension n'est que de 1 franc, puis de fr. 50. L'âge d'admission à ces diverses caisses est strictement limité de 16
à 40 ans pour les hommes, de 18 à 35 ans pour les femmes.
2° Le fonds des invalides a sa cotisation spéciale (2 centimes par semaine), mais ne se recrute que parmi les sociétaires de la mutualité. Après l'expiration des secours accordés par la mutualité, c'est-à-dire après un an de pension, le fonds des invalides procure aux sociétaires malades un secours de fr. 50 par jour pendant toute la durée de la maladie. Les femmes en sont exclues.
3° Les caisses de secours médicaux et pharmaceutiques, La cotisation, de 5 centimes par semaine, donne droit aux médicaments et aux visites de médecin. Elles comprennent H 000 membres qui sont les enfants jusqu'à leur entrée dans les mutualités, les vieillards auxquels leur âge interdit l'affiliation aux mutualités et les femmes mariées non ouvrières.
4*» L'assurance sur la vie. La cotisation est uniformément fixée à 5 centimes par semaine, quel que soit Tâge ; mais on ne peut y entrer avant 7 ans et après 45 ans. L'indemnité est de 100 francs au décès. Le remède aux déficits possibles est facile à trouver dans une majoration de cotisation; et le recrutement des membres est si rapide qu'on ne s'inquiète pas plus de cette situation que ne le font les grandes Friendly, sociétés anglaises.
La fédération ouvrière n'a pas eu à s'occuper seulement d'améliorer la situation matérielle des ouvriers, elle a eu le souci de relever leur situation morale.
L'ouvrier n'a guère que l'après-midi des dimanches pour réfléchir, discuter et se distraire. Il a l'habitude de passer cette demi-journée de liberté au cabaret, et
le cabaret est Télément dissolvant de la famille. La vie en commun devient impossible, et le foyer familial paraît triste à côté de la salle de réunion animée, que le mari vient de quitter.
L*oisiveté du dimanche, dans l'après-midi, était un obstacle au relèvement moral de l'ouvrier. On songea à créer un centre puissant d'attractions saines et morales, où l'on attirerait la famille ouvrière pour l'y retenir par des distractions variées. — Tel était le projet aujourd'hui réalisé !
Une vieille société bourgeoise, qui possédait un des plus beaux hôtels du centre de la ville, fut obligée de le vendre. Le Vooruit l'acheta sous le nom d'un tiers. Cette acquisition fut considérée comme un acte de folie et le nouvel immeuble ironiquement appelé l'Éléphant. Aujourd'hui, l'Éléphant est trop petit pour la foule ouvrière qui s'y presse, et il faut songer à l'agrandir. On y donne des concerts symphoniques, des fêtes d'enfants, des auditions chorales, des représentations théâtrales. L'ouvrier et sa famille passent ainsi honnêtement leur après-midi.
Voilà donc l'organisation des forces ouvrières de la ville de Gand. Habilement coordonnée et s'appliquant à toutes les manifestations de la vie ouvrière, cette organisation accapare l'ouvrier et le retient dans un savant engrenage. Il a intérêt à y pénétrer; il ne peut plus en sortir, car il ne va pas délibérément faire abandon des droits qu'il a acquis et des assurances qu'il a contractées.
Et ainsi, pour un ménage ouvrier qui gagne 30 francs
LA FÉDéRATION OUVRIÈRE GANTOISE 305
par semaine, la moitié du gain passe dans la caisse de la fédération gantoise.
Le ménage paiera^ en effet :
Francs.
Pour le journal le Vooruit 0,14
— la mutualité 0,30
— l'assurance sur la vie 0,05
— les membres de la famille 0,10
— les fonds des invalides. 0,02
— le syndicat 0,20
— le club du quartier 0,05
— un autre cercle 0,05
— les brochures, fascicules, livres 0,10
— le pain (10 pains sur lesquels une ristourne
de 0,70) 3,55
— les amusements, les fêtes 1
— toutes les autres dépenses (épicerie, habil-
lement, chauffage, éclairage, etc.. Ristourne de 0,60) 10
Soit 15,56
Les enfants eux-mêmes sont incorporés dans la fédération. On leur demande, à l'école, une cotisation de fr. 10, destinée à payer les frais d'une excursion à la mer ou dans les bois.
Sachant à peine marcher, le gantois est fédéré.
D'ailleurs, on lui apprend bien vite le chemin de la salle immense, où les après-midi des dimanches, il entend des concerts et des comédies»
On s'est demandé quel était l'obstacle qui avait empêché les ouvriers français de suivre les ouvriers belges dans cette voie. Les sociétés coopératives ouvrières ne manquent pas en France, et beaucoup d'entre elles sont riches et puissantes, telles que l^Égalitaire, la Moissonneuse, la Revendication de Puteaux.
On peut répondre sans hésiter que l'obstacle a été jusqu'ici raffîliation des syndicats aux sectes socialistes politiques, qui se montrèrent les ennemies jurées du mouvement coopératif.
Mais il semble que depuis quelque temps cette hostilité se soit lassée. Déjà le parti allemaniste a accepté ridée de la coopération et invité ses adhérents à prendre d'assaut ces riches administrations. Déjà M. Jaurès est un partisan convaincu de l'union intime entre coopératives et syndicats.
Ne voit-on pas quels avantages pourraient résulter, pour la classe ouvrière, de cette union. Le syndicat devient obligatoire, et la femme du peuple cesse de maugréer contre le syndicat qui lui prend son mari et son argent, sans avantage appréciable pour elle. Le syndicat, pour elle, c'est la guerre organisée, et toute femme hait la guerre. Le syndicat, ce sont les longs chômages de grève, ce sont les concours financiers apportés aux grévistes des autres corporations, c'est le rapt d'une partie du gain de son mari, si nécessaire à l'entretien du foyer domestique.
La coopérative, c'est l'économie forcée. Par la coopérative, les cotisations syndicales rentrent d'une façon automatique, puisqu'elles sont prélevées sur les bénéfices de la ristourne et ne coûtent rien à l'ouvrier. Elles sont prises, pourrait-on dire, dans la poche de l'épicier et du boulanger.
La coopérative est riche. Elle pourrait, à l'imitation du Vooruit de Gand, acheter une campagne, où les ménages ouvriers iraient se distraire le dimanche. Elle pourrait organiser des fêtes, des conférences, bâtir des salles de réunion, créer des journaux.
Mais qu'on ne s'y trompe pas, il faut que les deux
institutions soient complètement distinctes, que les caisses ne se fondent pas, que les aléas du commerce ne retombent pas sur le syndicat, que la ruine de la coopération ne rejaillisse pas sur lui. Ce sont deux organismes entièrement distincts, qui se complètent l'un l'autre et se soutiennent l'un par l'autre. Le syndicat fournit des clients à la coopérative, la coopérative fournit des chefs au syndicat. L'usage des affaires coopératives habitue les ouvriers à l'administration et ces bons administrateurs sont utiles au syndicat.