VIII. — Grève générale
Mais de toute cette tactique, l'article primordial reste toujours la grève générale.
« La grève générale, dit une brochure lancée par milliers d'exemplaires par le comité de la grève générale, est de tous les moyens dont dispose la classe ouvrière pour réaliser son émancipation intégrale, la plus pratique et la plus révolutionnaire.
« L'obéissance, la résignation, la légalité ont produit dans les rangs ouvriers de trop funestes effets, pour que nous nous attardions à de semblables moyens en vue d'améliorer notre existence.
« D'autre part, les temps épiques des barricades sont passés et il serait absurde de continuer les errements du passé, alors que nous avons d'autres moyens de lutte à notre disposition. Car il ne faut pas s'illusionner, ilest aujourd'hui presque impossible de combattre la force armée par les mêmes armes dont dispose celle-ci.
« Les grandes voies faites dans les villes, le progrès des armements et le manque d'armes de la classe
ouvrière, sont autant de considérations qui nous font chercher un autre front de combat.
« Donc phis de ces luttes, qui eurent leur époque, mais impossibles maintenant, et qui consistent à dépaver les rues et à élever des barricades, et rendent aux € soldats assassins » le très grand service de pouvoir faucher, dans le tas des révoltés et des mécontents, et, par là, opérer la petite saignée, nécessaire pour « mater ceux que les bons bourgeois appellent de fortes tôtes. » Le moment des dupes et des naïfs est passé !
« Le nouveau « front de combat » doit être la grève générale :
< La grève générale consiste à suspendre la production dans toutes les branches du travail, et cela, pendant les quelques jours qui seront nécessaires pour détruire la valeur d'échange et permettre aux prolétaires de prendre possession de la terre, des mines, des habitations, machines, etc., en un mot, tout ce qui contribue à la production de la richesse.
« Jamais les gros sous des travailleurs n'auront raison des millions des affameurs.
« Aux menaces des capitalistes, il faut pouvoir répondre par des menaces d'intimidation, qui, mises en pratique, terroriseraient et feraient bien vite capituler les « exploiteurs ».
« Ce qui est difficile en période ordinaire devient d'une logique élémentaire au moment d'une grève générale, car, dans ce cas, toute la classe ouvrière se trouve en état de révolte contre une forme de société, qui se défendra par tous les moyens possibles.
« Si donc les ouvriers veulent leur émancipation, il leur faudra agir révolutionnairement, c'est-à-dire user de la force ; car ce serait le comble de l'incohérence, voulant
mettre en commun tous les instruments de production, de ne pas s'en emparer immédiatement; et il serait aussi ridicule, s'attaquant à la propriété individuelle, de ne pas la faire disparaître et de respecter la fameuse liberté du travail, alors que la grève générale est la synthèse de cette liberté du travail, si odieusement méconnue.
« Il n'est pas nécessaire que la masse des travailleurs décrète la grève générale.
« En effet, les chemins de fer, par exemple, entraîneront, par suite de l'enchaînement économique qui relie les corporations entre elles, nombre de travailleurs. Il en est de même, si les ouvriers du gaz se mettent en grève, les mineurs et bien d'autres corps de métiers fondamentaux.
« La grève générale, qui ne doit durer que deux ou trois jours ne peut être pacifique. Arrière la vieille théorie de la guerre des bras croisés.
« L'argent n'ayant plus de valeur, par suite du manque de marchandises, la société se trouvera divisée en deux camps : d'un côté, les satisfaits, exploiteurs et bourgeois, et, de l'autre, les travailleurs, tous affamés, au milieu des instruments de production.
« Croit-on que, jusqu'à extinction universelle, les prolétaires resteront les bras croisés?
« Il est certain que non, et « ventre affamé n'a pas d'oreilles ».
« Partant de l'antagonisme qui mettra en conflit le capital et le travail, et considérant que la grève générale ne peut s'illusionnerjusqu'à un effort aussi colossal, pour ne réaliser que des réformes partielles, le but du mouvement ne peut être que franchement communiste.
« Coupant le mal dans sa racine, s'attaquant directe-
ment à Fautorité, la grève générale supprime toutes les questions d'à-côté, politiques et autres, qui ne font qu'entraver la marche en avant du prolétariat.
« En outre, par le fait qu'elle rend propriété commune tous les moyens de production, elle commence ainsi la mise en partage du communisme.
« Le terme de grève générale, ou révolution, n'a d'autre signification que celle-ci : changement subit et violent (fatalement) des bases fondamentales, sur lesquelles sont édifiés les mensonges de notre civilisation conventionnelle.
« Pour la réalisation de ce plan osé, il faudra d'abord mettre les machines dans l'impossibilité de nuire, arrêter la circulation des chemins de fer, encourager les soldats à lever la crosse en l'air.
« Enfin il se produira des actes individuels qui, pour être exécutés froidement dans l'ombre, n'en seront que plus terribles et achèveront de démoraliser la classe bourgeoise, par suite de la multiplicité de ces actes et de « rimpossibilité matérielle » de les empêcher.
« Les Bourses du travail et les syndicats seront les citadelles où le prolétariat devra se retrancher, pour tenter ce coup de force.
« Si le peuple ouvrier ne se rend pas immédiatement à la Bourse du travail, dans ses groupements corporatifs ; si, au sein de ses syndicats, il ne s'approprie pas immédiatement tous les moyens de production, il est vaincu.
« Il devra faire siennes toutes les richesses et procéder sans retard à l'expropriation capitaliste.
< Et pour cela, ne pas attendre, ni perdre son temps à éventrer ou à piller quelques boutiques, pas plus qu'à discutailler sur la place de l'Hôtel-de-Ville. Chaque tra-
vaillour devra aller de suite à son syndicat, afin d'accomplir l'appropriation nécessaire; le syndicat est le noyau où se rencontreront toutes les énergies, toutes les bonnes volontés.
« Si on se connaît, on se serre les coudes, et, par la confiance et l'estime réciproque, on aboutira à une solution.
« En agissant ainsi, la Révolution reste sur le terrain économique et il sera impossible aux politiciens d'essayer de centraliser le mouvement, afin de constituer un quatrième, ou cinquième État, qui serait tout aussi oppressif que les autres.
« La grève générale n'est pas une révolution politique. Les forces ouvrières ne serviront plus de tremplin à ces journaleux qui ont tant exploité la classe prolétarienne.
€ D'ailleurs, il est probable que les politicailleurs ne se trouveront pas satisfaits d'ôtre ainsi tenus à l'écart et qu'ils essaieront, par des divisions et des querelles mesquines de susciter un conflit en réveillant les passions politiques. Comme nous prendrons nos précautions contre nos exploiteurs pour les mettre dans l'impossibilité de nuire, de même, nous agirons, au sein de nos groupements ouvriers, contre tous ceux qui, pour n'importe quelle cause politique, occuperont ou voudront occuper les forces révolutionnaires.
« Nous avons assez de tous les mauvais bergers ! »
Il est vrai de dire que la grève générale n'est pas unanimement acceptée dans les milieux syndicaux ; il y a contre elle bien des doutes, bien des craintes.
Le comité de la grève générale n'a jusqu'ici donné que de médiocres résultats.
Au congrès de Tours, en 1896, M. Guérard avouait que le prélèvement de 10 p. 100 imposé sur les fonds de grève n'avait produit, du 1®' décembre 1894 au 12 septembre 1895, que 329 fr. 75, et de 1895 à 1896, que 401 fr. 95. Au 10 septembre 1901, il y avait en caisse 357 fr. 48.
M. Claverie, délégué du syndicat du gaz à ce même congrès, rappelait que la France est un pays essentiellement agricole, où, pour trois raillions d'ouvriers, il y a dix millions de paysans, pour lesquels la grève générale est aussi inconnue que les grèves partielles.
M. Maynier, de la chambre syndicale des typographes, indiquait, au congrès tenu à Lyon en septembre 1901, par la statistique suivante, qui n'était pas contestée, que les organisations syndicales ne réunissent qu'une faible minorité des ouvriers français :
Sur 3 285 911 travailleurs, il n'en est que 545 362 syndiqués, ce qui donne 16 syndiqués sur 100 travailleurs. Ces chiffres totaux se décomposent ainsi :
Travailleurs. Syndiqués. Soit
Mines 150 823 91351 60 p. 100.
Alimentation 223 348 2 1 820 9,76 —
Industries textiles 622 582 54 828 9 —
Étoffes et vêtements 400 699 14 131 3,5 —
Cuirs et peaux 130 118 19298 14 —
Métallurgie 443 741 94 022 21 —
Bâtiment 611701 69 107 11 —
Transports et manutention
(chemin de fer compris). 740 941 152 041 20 —
Industries chimiques 68 059 23 564 24 —
Tabac et allumettes 20 000 20 000 — —
Livres (y compris la lithographie 54 326 17 040 31 —
Nombreux cependant étaient les syndiqués, qui croyaient à la réussite de la grève générale, pour peu que les ouvriers des chemins de fer voulussent sonner le tocsin de cette révolution, par Tarrét brusque de toute la vie sociale d'un grand pays! N'était-ce pas Taurore de la libération du prolétariat qui allait alors se lever sur le monde capitaliste?
Eh bien, nous avons vu les travailleurs des chemins de fer déclarer une grève générale, et cet essai aboutir au plus piteux résultat.
Le neuvième congrès des travailleurs des chemins de fer (1898) avait donné, au conseil d'administration du syndicat, un mandat formel et précis, de tenter auprès des compagnies une dernière démarche, et de déclarer la grève générale si cette démarche n'aboutissait pas.
Le conseil publia un manifeste où il était dit, entre autre choses : « Les travailleurs des chemins de fer n'attendent plus rien de leurs directeurs; trop longtemps bercés d'un espoir chimérique, nos camarades méditent l'aveu échappé à M. le directeur des chemins de fer du Midi, lorsqu'il déclara : t Les compagnies ne « céderont que lorsqu'elles y seront forcées. >
De partout arrivaient des lettres d'employés, gourmandant le conseil d'administration et lui reprochant sa mollesse. L'heure semblait avoir sonné, de la lutte décisive et de la victoire complète.
Un chef de gare syndiqué écrivait : « Les députés ont voté une loi toute en notre faveur; mais ils comptent
bien qu'avec l'aide du Sénat, elle restera lettre morte. Si la loi est repoussée et que le syndicat n'ait pas fait acte d'énergie, d'ici la fin de l'année, je croirai que nous sommes une majorité de lâches et d'imbéciles, bons à mener à coups de fouet ».
Un autre chef de gare écrivait encore : < Qu'attendezvous, amis? Quand faudra-t-il qu'aux portes de ma gare je colle l'écriteau : Fermé pour cause de grèvel J'attends le signal. »
En même temps qu'était publié le manifeste, le conseil d'administration adressait à toutes les organisations syndicales les questions suivantes :
1° Si les chemins de fer se mettent en grève, les membres de votre syndicat sont-ils résolus, par esprit de solidarité, à supporter la grève momentanée qui en résultera?
2° Votre syndicat est-il décidé à se joindre au mouvement des chemins de fer, en cessant lui-même le travail, pour arracher au patronat les réformes que vous réclamez?
Enfin, M. Guérard donnait sa démission de secrétaire général du syndicat : < Je suis l'égal de tous, disait-il, rien de plus. Et on persiste cependant à me représenter comme un maître et à dénommer notre syndicat le syndicat Guérard. Si les compagnies, trompées par cette apparence, en prenaient prétexte pour refuser d'entrer en rapport avec le syndicat, il pourrait se propager cette idée que, seul, je suis cause de l'échec des pourparlers engagés. » Cependant, cette démission de M. Guérard fut refusée et des lettres de demande d'audience furent envoyées aux compagnies.
Les réponses des compagnies furent telles qu'on pou-
vait les attendre. C'était une fin de non-recevoir absolue.
C'était donc la grève immédiate? Non, car des 2 000 syndicats interrogés sur l'opportunité de la grève et l'appui qu'on pouvait attendre d'eux, 198 seulement avaient répondu, dont 46 se déclaraient partisans de la grève immédiate.
Mais nous sommes en septembre 1898. Voilà que tout change d'un coup. Une grève des terrassiers de l'Exposition, commencée le 13, prend subitement des proportions inattendues ; plusieurs autres syndicats parisiens, croyant le moment venu de déclarer la grève générale, sont sur le point de se lancer dans la mêlée.
Le 3 octobre, les serruriers, les maçons, les peintres, les cordonniers, les charretiers, les démolisseurs, les débardeurs cessent le travail.
Le 7, quatre nouveaux syndicats se mettent en grève : les menuisiers, les plombiers-couvreurs, les tailleurs de pierres, les parqueteurs : ces derniers déclarant qu'ils cessent le travail, par pur esprit de solidarité, mais qu'ils ne réclament aucune augmentation de salaire.
Le gouvernement est affolé, les troupes qui arrivent de tous les coins de la France sont impuissantes. On se croirait à la veille d'une révolution.
Des délégations de tous les syndicats en grève viennent demander au syndicat des chemins de fer « quelle attitude il compte prendre, en présence des décisions de l'ensemble des syndicats >.
Le conseil décide alors d'adresser une circulaire à tous les groupes du syndicat pour les consulter d'urgence.
Le 11 octobre, les scieurs à la mécanique se mettaient en grève à leur tour.
Ce jour-là, le conseil se réunissait pour prendre connaissance 5es réponses des groupes du syndicat. En raison du délai très court qui leur avait été donné, 74 réponses seulement étaient parvenues.
29 groupes se prononçaient pour la grève.
44 groupes, partisans de la grève, se montraient hésitants sur l'opportunité du moment.
31 groupes étaient hostiles à la grève.
Au cours de la séance, le conseil est informé que la fédération des métallurgistes de France vient de décider la cessation du travail. Par cette décision, la grève, localisée à Paris, va s'étendre en province.
Plusieurs autres syndicats sont sur le point de se joindre au mouvement. Défait, les ébénistes, lesbriqueteurs-jointoyeurs et les monteurs en bronze font grève le surlendemain, les sculpteurs sur bois le 14 octobre.
L'importante fédération des mouleurs en fonte tient ses circulaires prêtes à être envoyées dans toute la France pour déclarer la grève. Les cochers de la Seine, la traction mécanique, promettent leur concours. On escompte déjà celui des deux syndicats si bien organisés des Omnibus et du Gaz. Ce dernier entraînait avec lui la grève forcée de plus de ^ 00 000 travailleurs d'autres industries. Il y a en effet, à Paris, chez de petits industriels, 10 000 moteurs actionnés par le gaz, et chacun de ces industriels occupe de 5 à 20 ouvriers.
Telle était la situation que le conseil avait à envisager.
Après une longue discussion, 12 voix se prononcent pour la grève, 1 1 contre et il y a une abstention.
M. Chambaret demande qu'en raison de la faible majorité obtenue, le conseil ajourne au lendemain sa décision, après qu'il aura pris connaissance des nouvelles réponses qui lui seront parvenues.
Le lendemain, 12 octobre, le conseil se réunit de nouveau; 14 réponses nouvelles sont parvenues, et le résultat total est le suivant :
36 groupes se prononcent pour la grève, 35 contre et 17 restent hésitants.
Cependant la grève est décidée. Elle était fixée au vendredi 24 octobre.
Son échec fut misérable. Un seul groupe avait répondu à l'appel des administrateurs : le groupe de Cosne-surl'Œil. Sur 60 ouvriers de cette localité, 46 s'étaient mis en grève.
Un autre groupe, celui de Paris-Ouest (rive droite), comptait 60 grévistes parmi les aiguilleurs, hommes d'équipe et sous-chefs d'équipe des Batignolles; mais presque tous ces grévistes, en voyant l'échec complet de la tentative, avaient repris le travail dans l'après-midi.
Il n'y avait eu, ailleurs, que des grévistes isolés : 10 à Paris-Nord, 5 à Paris-Est, 1 à Paris-Ouest (rive gauche), 1 à Paris-Orléans, 2 à Paris- Sceaux-Limours, 4 à Achères, 1 à Bressuire et 8 à Lyon; en tout 13S grévistes.
Parmi ces malheureux, 36 furent révoqués.
Des collectes en leur faveur rapportèrent la misérable somme de 1 000 francs : moins de 30 francs pour chacun d'eux.
Le congrès des employés de chemins de fer, qui se tint en janvier 1900, donna une sanction à cette folle et imprudente équipée.
Les membres du conseil d'administration furent choisis parmi les employés en exercice, ainsi devaient-ils être responsables des mesures qu'ils prendraient. M. Guérard lui-même recommanda à ses successeurs d'user dorénavant de modération. Tout le monde se rendait enfin compte de l'inanité de la violence pour le succès des revendications ouvrières.
« L'échec de la grève des chemins de fer, nous a écrit l'un des hommes qui sont à la tête du mouvement révolutionnaire, a eu pour cause la peur, la peur la plus hideuse, une peur telle qu'aujourd'hui des sections de province qualifient l'attitude de Guérard de criminelle, alors qu'il y a quatre mois, elles réclamaient à grands cris la grève, le plus immédiatement possible. »
Quelques perquisitions avaient suffi à arrêter ce beau feu. Il faut tenir compte de ce que les ouvriers, réunis en congrès, s'échauffent de leur éloquence et veulent paraître les plus énergiques et les plus décidés. Rentrés chez eux, ils se sentent isolés et attendent que leurs voisins commencent. Les voisins ont la même attitude. N'ont-ils pas une famille, une femme, des enfants, que leur décision va plonger dans la plus noire misère, momentanée peut-être, peut-être définitive? L'ouvrier d'état peut être chassé par son patron, il en retrouvera un autre. L'ouvrier des chemins de fer, révoqué par sa compagnie, n'a pas l'espoir de rentrer dans une autre. Il est lié, et sa seule consolation est de médire de ses maîtres, de clamer bien haut qu'il faut détruire leur tyrannie, sans pouvoir jamais mettre à exécution ses projets les plus violents.
Et faut-il ajouter que la conception de la grève générale est, à notre avis, une des plus enfantines que Ton puisse rêver. Il y a, pour qualifier sa naïveté, une expression triviale, mais exacte, qu'on applique aux enfants, « bouder contre son ventre ». Les ouvriers ne seraient-ils pas les premières victimes d'un arrêt brusque de la production? Une grève générale réussissant dans une grande ville équivaut à la situation de cette ville au milieu d'un siège cruel. Et qui donc souflrira le plus de la cherté des vivres et de l'arrêt de la vie sociale, si ce n'est ces malheureux, qui n'ont ni économies, ni provisions, ni crédit?
Introduction