VII. — Boycottage et sabottage
Au congrès de Toulouse, les anarchistes faisaient pour la première fois leur entrée officielle dans les congrès corporatifs. C'étaient MM. Pouget et Delesalle qui représentaient cette doctrine. Ils préconisèrent une tactique nouvelle : le boycottage et le sabottage.
« Le boycottage^ j dit M. Delesalle dans un rapport très étudié, n'est que la systématisation de ce que nous appelons la mise à l'index. Rappeler quelques exemples
1. Le capitaine Boycott, régisseur des énormes domaines de lord Erne en Irlande, s'était rendu tellement impopulaire par ses mesures de rigueur contre les paysans, que ceux-ci le mirent à Tindex. Lors de la moisson de 1879, Boycott ne put trouver un seul ouvrier pour couper et rentrer les récoltes. Le gouvernement envoya des ouvriers protégés par la troupe ; mais il était trop tard, les récoltes avaient pourri sur pied. Boycott vaincu, ruiné, se réfugia en Amérique.
de boycottage n'est pas inutile. A Berlin, en 1894, sous la pression gouvernementale, les brasseurs refusaient leurs salles de réunion aux socialistes. Les brasseurs furent boycottés, et, au bout de quelques mois, ils étaient obligés de se soumettre. A Berlin encore, la compagnie des chemins de fer s'étant rendu compte que le public fermait lui-même les portières, décida la suppression de deux cents ouvriers fermeurs de portières. Aussitôt les socialistes intervinrent; en une huitaine de jours, ils arrivèrent à convaincre les ouvriers qu'il fallait laisser les portières ouvertes, et la compagnie fut obligée de reprendre son personnel licencié.
€ Contre l'industriel, le boycottage est impossible. Ses capitaux le mettent à l'abri du boycottage des ouvriers ; mais le commerçant, qui s'occupe de la diffusion des produits, est plus vulnérable. Quand le commerçant voudra réduire les salaires ou augmenter les heures de travail, que son magasin soit mis à l'index!
« Contre l'industriel, la tactique devra employer un autre procédé : le sabottage. Ce procédé est connu en Angleterre sous le nom de Go canny.
« Si deux Écossais marchent ensemble et que l'un aille trop vite, l'autre dit : Go canny, « Marche douce- « ment ! > Si quelqu'un veut acheter un chapeau qui vaut 5 francs, il doit payer 5 francs. Mais s'il n'en veut payer que 4, eh bien! il en aura un de qualité inférieure. Le chapeau est une marchandise. Si quelqu'un veut acheter six chemises de 2 francs chacune, il doit payer 12 francs. S'il ne paie que 10 francs, il n'aura que cinq chemises. La chemise est encore une « marchandise en vente sur « le marché ». Eh bien, les patrons déclarent que le travail et l'adresse sont « des marchandises en vente sur < le marché ». Parfait, répondrons-nous, nous vous pre-
nons au mot. Si ce sont des marchandises, nous les vendrons, et pour de mauvais salaires nous donnerons de mauvais travail. Et, suivant les cas, nous sabotterons la quantité pour le travail à prix fixe, et la qualité pour le travail aux pièces. Et alors, non seulement le travailleur ne donnera pas, à l'acheteur de sa force de travail, plus que pour son argent, mais encore il l'atteindra dans sa clientèle. •
€ Le sabottage peut encore s'exercer sur l'outillage. Et l'on peut, à ce propos, se rappeler l'émotion produite, dans le monde bourgeois, il y a trois ans, quand on sut que les employés de chemins de fer pouvaient, avec deux sous de poudré d'émeri, mettre une locomotive dans l'impossibilité de fonctionner.
« 11 faut que les capitalistes le sachent; le travailleur ne respectera la machine que le jour où elle sera devenue pour lui une amie qui abrège le travail, au lieu d'être, comme aujourd'hui, l'ennemie, la voleuse de pain, la tueuse de travailleurs. »
A ce rapport de M. Delesalle, M. Pouget ajoutait les conseils suivants :
« On a proposé de voter un blâme à l'adresse du préfet de la Seine; qui a refusé de laisser venir à ce congrès les travailleurs municipaux. Ce serait un blâme bien anodin. Il faut répondre à une gifle par un coup de pied. Aussi je fais la proposition suivante : Le congrès reconnaissant qu'il est superflu de blâmer le gouvernement, qui est dans son rôle en serrant la bride aux travailleurs, engage les travailleurs municipaux à faire 100000 francs de dégâts dans les services de la ville de Paris, pour récompenser M. de Selves de son veto. » Nous ne savons si l'emploi du sabottage est d'un exemple fréquent parmi les ouvriers. On nous a cité les
déchargeurs de charbon qui, mal payés, laissent de temps à autre échapper un bloc de charbon dans la Seine. Mais l'exemple le plus amusant qu'on nous ait donné est celui des petits pâtissiers qui portent des volau-vent à domicile. Tenant dans leur main les deux écrevisses qui doivent couronner le pâté, ils attendent un instant qu'on leur remette un pourboire. Si le pourboire ne vient pas, ils partent sans récriminer et mangent dans l'escalier, en guise de consolation, les deux écrevisses qu'ils ont gardées. Mais si le pourboire est donné, ils remettent fidèlement le dépôt dont ils ont la charge.