CHAPITRE XIIL ERIE
La terminaison erie est toute française^ et quand elle s'ajoute à une base yerbale^ ce qui arrive presque toujours^ elle marque l'action dé faire ce qui est signifié par le verbe , ou le résultat de cette action. Elle est d'un emploi continuel dans les arts^ où elle désigne le métier, la profession peu noble^ peu importante^ les opérations mécaniques de certains petits artisans^ dont le nom se termine d'ordinaire en ier ou en er, ou bien leurs ouvrages, ou bien le lieu où ils travaillent. C'est ce qu'elle désigne dans les mots, bijouterie, horlogerie, bonneterie, chaudronnerie, coutellerie, draperie, joaillerie, metiuiserie, papeterie, serrurerie, vannerie, vitrerie, auxquels correspondent les noms de bijoutier , d'horloger, etc. Dans le sens moral, dans celui où principalement les noms de cette désinence trouvent des synonymes, erie exprime un exercice répété, un défaut dont onaThabitude, dont on fait profession, comme la bavarderie, la bigoterie, la fanfaronnerie; en un mot, cette désinence est fréquentative. Ensuite, les clioses, actions ou habitudes, signifiées par les noms en erie, ont un caractère évident de petitesse et ne sont représentées que d'une manière affaiblie, si bien que cette terïninaison est diminutive ou atlénuative, en même temps quefréquentative.Une^Vrrm^ est une j»terre, ou plutôt une espèce dejwcrrctrès petite; nous disons, une espèce ^t pierre, parce que Xapierrerie n'est pas proprement une pierre, elle tient seulement de la pierre, elle ressemble à la pierre. Ce double caractère convient tellement à la désinence erie , qu'elle termine beaucoup de radicaux déjà par eux-mêmes fréquentatifs et diminutifs à-la-fois. Exemples : cachoterie, chuchoterie, picoterie, verroterie, marqueterie, eriaillerie,piaillerie, tiraillerie, pointillerie. Enfin, les substantifs terminés de cette façon sont généralement familiers, leurs synonymes ne Tétant pas; pu ils le sont, tout au moins, plus que ces derniers : volerie, chicanerie, pillerie, badinerie présentent ce caractère, dont leurs synonymes vol, chicane, pillage.
badinage, ne sont pas revêtus. « La terminaison erie, dit RoobàQd, est souvent renvoyée au style familier, pour désigner quelque chose de commun» de petit, de léger, de futile, de frivole, de ridicule.^
Comparés à des synonymes à teriùinaisons indifférentes, les substantifs en erie doivent marquer quelque chose de plus petit, de plus faible^ de moins important et de plus familier. Mais, en outre, ils doivent eu différer à-peu-près comme tons les substantifedans lesquels la terminaison modifie le sens. Les noms sans terminaisons significatives sont dépositaires de l'idée prise absolument , ils la représentent tout entière, sans particularisation, sans indétermination, directement ; les noms en erie, au contraire, la présentent comme un trait ou un tour , une action particulière , un cas spécial , ou ils l'expriment d'une manière affaiblie et approximative. De sorte que sous ce rapport les noms en erie peuvent être considérés comme la menue monnaie de leurs synonymes sans terminaisons significatives. Et s'il était besoin de prouver que les uns sont relatifs et les autres absolus, il suffirait de remarquer que les uns s'emploient plus volontiers avec l'article indéfini, un, une y et que les autres s'emploient également bien avec l'article défini, le , la: une volerie, une léiinerie, une chicanerie; le vol,\^ lésine, la chicane. Ensuite, les noms à terminaison indifférente sont abstraits et passifs , et leurs synonymes tuerie concrets, représentatifs et actifs; ceux-ci rappellent un agent et son opération.
1. Fourbe, fourberie. Action de tromper ou disposition à tromper avec subtilité. La /bur&m^ est moins importante, elle a des conséquences moins graves. Mais ce qui la distingue par-dessus tout^ c'est qu'elle est particulière et relative; elle est particulière, c'est-àdire, qu'elle exprime un tour, un trait, une action particulière du fourbe ; elle est relative, c'est-à-dire qu'elle ne concentre pas en elle toute Tintensité, toute la force du vice, et c'est pourquoi l'Académie la définit avec raison, une tromperie qui tient de la fourbe. Il en est de même de bourgade et de marécage par rapport à leurs radicaux 6our^ et marais ; ils expriment ridée commune d'une manière approximative, comparative et indéterminée, au lieu que celte idée se trouve compacte, concentrée et nette dans les radicaux. Ordinairement la fourbe est le caractère dominant et invariable du fourbe consommé ; et les fourberies sont ses tours, ses manières de tromper. Quand les deux mots signifient la disposition à tromper, la fourbe marque le produit essentiel du caractère, et ÏSi fourberie i'élat habituel de celui qui en faitinétier, c'est-à-dire un défaut qui est moins concentré, moins odieux, qui consiste plus dans les actes.
dans les teôrs^ et qoi tient seulement de la fourbe. Quand tons deux se disent d'une action particulière^ ta fourbe est plus profonde^ plus impénétrable, la fourberie plus adroite et plus innocente; l'une se considère plutôt par rapport an résultat^ an dommage qu'elle cause, l'autre par rapport à l'agent et à sa manière d'agir.
2. Rêve, rêverie. Action on état de celui qui réve^ qui abandonne son imagination à elle-même. La rêverie est une espèce de rêve^ lient du rêve, mais n'est pas tout-à-fait rêve. Le rêve a lieu pendant la nuit, et dans le rêve on renonce absolument à la direction de ses pensées : la rêverie se passe pendant la veille, et dans la rê^ verie nous exerçons encore sur notre esprit quelque influence; ce n'est qu'un rêve relatif, incomplet, passager. « Rêverie^ suivant €ondillac, se dit de ces pensées sans ordre auxquelles l'esprit se livre quelquefois par amusement, par délassement, ou parce qu'il est occupé de quelque passion qui l'inquiète. » De plus, le rêve est passif, et la rêverie active : on a un rêve^ on raconte son rêve; çt on se livre à ses rêveries. « L'un, dit Laveaux, a rapport à l'objet, l'autre à l'esprit qui s'en occupe; l'un frappe Tesprit sans qu'il le veuille, l'autre occupe l'esprit de son consentement. » L'un est le fait d'un homme qui rêve; l'autre est le fait d'un rêveur y d'un homme qui a la mauvaise habitude de ne pas gouverner sa pensée pendant la veille, de se repaître de ses imaginations. L'idée de défaut s'attache plutôt à la rêverie y parce qu'elle dépend de nous en partie, parce qu'on se cmnplalt dans ses illusions, et parce qtae la terminaison fréquentative du mot désigne une habitude. Ce caractère de fréquence et de multiplicité a été bien saisi par Condillac : « Quand le moment, ditil, arrive, qu'un malade est livré à une multitude de rêves qui se succèdent, ou dit qu'il tombe en rêveries. Ce mot se prend donc pour une multitude de rêvesy ou pour l'état où l'on est, quand on en fait beaucoup. » Enfin, quoique rêverie soit plus propre à marquer un 4léfaut et la faute qu'il fait commettre, rêve signifie aussi quelquefois une chimère. Mais alors le r,êve est plus considérable, plus suivi, moins indéterminé, moins l'oeuvre de la pure fantaisie: le rêve du bonheur; le rêve de l'immortalité; le rêve de Charles-Quint était la monarchie universelle. De sorte qu'ici encore la rêverie n'est qu'une espèce de rêve, un petit rêve, un rêve affaibli, incomplet, vague, de peu d'importance; sans compter que dans ce %tïi^ rêverie ne s'emploie guère qu'au pluriel, pour signifier sans précision une foule d'idées étranges ou exlravaganles : les rêveries des aslrolo- . gués; livre plein de rêveries; débiter des rêveries pour des vérités.
Ajpotei «neore que le rêve se considère en liii-liéme , et ta nitierjé ptr rapport à l'esprit qui la conçoit.
a« Brouille^ bnmillerie* L'idée comntuoe à ces deux mots est •eelie de désaccord , de mésintelligence^ de dissension. La èrauiile marque la chose d'une manière absolue^ comme étant; la brouitterim la marque d'une manière relative , comme survenant ; Tune «l^ prime plutôt l'état , l'autre révénement .qui l'amène : il y a de la brouille dans un ménage y et il s'élève une brouillerie tniv% deux personnes. La brouillerie a ensuite moins de durée et des motifs d'une moins grande importance; elle suppose qu'on s'est brouillé pour un rien^ que la haine est très peu forte^ et qu'on seraccommo* dera facilement.
6, Chicane , chicanerie. Ces deux mots signiOent de mauvaises difficultés soulevées dans une affaire ou dans un procès. LaeAîèanerie est une petite pratique ; elle a moins d'importance que la eki* cancy et ce mot s'emploie moins en parlant d'affaires sérieuses* L'une est d'un chicanier, l'autre à^un chicaneur. D'ailleurs^ une différence plus essentielle consiste en ce que la chicana désigne plutôt en eux-mêmes le goût et l'art , tandis qu'on appelle e^tea^enV^ les manifestations particulières de ce goût et de cet art , ses tours , ses ruses. « La chicanerie , dit Condillac^ est une action, un procédé , qui est l'effet du goût pour la chicane, i» La chicane emploie des chicanerieiy et ce dernier mot a rapport à la manière dont agit celui qui chicane (i).
6. Tracas y tracasserie. Ces.deux mots ont pour idée commune eelle de contrariétés et d'embarras éprouvés ou causés. Tracas exprime la chose en elle-même , d'une manière passive et sans rap^ porta un agent; la tracasserie est un tracas produit volontairement etavec dessein de nuire. On fait une tracasserie y et non un tracasy à quelqu'un. Tracas ne se trouve guère qu'avec l'article dé* fini, le : le tracas des affaires, du ménage, du commerce, du monde.
6. Lésine y lésinerie. Basse avarice. L'un est le vice, l'autre l'ao* lion vicieuse, ail n'y a pas d'association plus commune que celle da faste et de la lésine, » J.-J. La lésinerie est un trait de lésine. Si quelquefois /e>tn&n> se prend aussi dans le sens de lésine en parlant du caractère , ce mot désigne moins le vice que l'habitude vicieuse,
(i) Pointillé tl pointillerie diffèrent de mémo : la pointillerie est une mauvalse peli le ^o//2///^. Du reste, pointillé est frsmqsLh , quoique l'Académie l'ometle. « Si les calvinistes se font justice, dit Bossuel, ils avoueront qu*ils en reviennent toujours à des pointillés du raisonnement humain. »> De son côté, Gondillac ne manque pas de le traiter comme synonyme àe poiruillerie.
DES SYNONYMES GEAMMATICAUX; 44ê
fi'M^à^kre qn'il fait considéper la chose^ non en elle-^néme on dans le caractère, mais par rapport à l'exerdce, à ia profesaion , aux actes, c'est-à-dire qu'il est plus concret , plus représentatif.
7. Caquet , caqueterie. Ces deux mots ont en commun l'idée qu'exprime le verbe caqueter. Mais ; <c la caqueterie , suivant Gondillac^ se dit plus particulièrement de l'action d'un caqueleur, et le caquet de la multitude de ses propos inutiles. » Çest-à-dire que l'nn est relatif^ actifs concret; l'autre absolu, passif, abstrait. Mais, alors que caqueterie se prend objectivement et au pluriel, poui* nne pluralité ou une suite de caquets, ce mot a rapport au bruit, à la manifestation; il ne cesse pas d'être concret et représentatif.
8. Volj volerie; rapine, raptnerie. Action de s'emparer injustement de ce qui appartient à autrui. La volerie et la rapineriè tiennent du vol et de la rapine, sans être tout-à-fait t?o/ et rapine/ ce sont des espèces de t^o/etde rapine-, elles ont peu d'importance et portent sur des choses de peu de valeur; elles ne s'cXercent point audacieusement, à découvert, avec violence, mais en secret, doucement et avec plus ou moins d*adresse. En .second lieu, volerie et rapineriè entraînent une idée de fréquence, et s'emploient généralement au pluriel pour signifier une suite on une répétition de petits vols et de petites rapines, fui*tivement opérées.
9. Tapis, tapisserie. Tenture, tissu de laine ou de soie qui sert à couvrir l'intérieur des appartements. Tapis est le mot primitif, il signifie la chose en elle-même; tapisserie est un mot dérivé, it signifie quelque chose qui ressemble au tapis, qui tient du tàpiSi Ce n'est pas qu'il manque à la tapisserie quelque chose pour être tapis, elle a pour cela plus qu'il ne faut. La tapisserie est une es-* pèce de tapis, qui rappelle spécialement l'action de l'ouvrier, le tra^ vail de l'art, la fabrication et les qualités de la main-d'œuvre, et qni sert spécialement à la décoration, ainsi que la balustrade, par exemple. De là vient que le tapis, simplement utile par lui-même, est destiné à couvrir les tables, le carreau ou le parquet d'une chambre, tandis que la tapisserie, généralement travaillée avec plus d'art, pare en même temps qu'elle couvre les murailles seulement^ D'ailleurs, une tapisserie peut être considérée comme un ensemble de tapis.
10. Hôtel, Mtellerie, Maison oii l'on reçoit les voyageurs et les étrangers. Hôtel est le mot primitif; il exprime absolument l'idée que le mot dérivé hôtellerie désigne en l'affaiblissant. V hôtellerie a moins de grandeur et d'importance que V hôtel; elle reçoit les personnages les plus vulgaires; c'est une auberge. Ensuite, on descend à V hôtellerie, et on loge à V hôtel .l'une est un pied-à-terre, l'antre un
séjour habituel ; dans Tune entrent des voyageurs qui ne demeurent que quelques jours ^ dans l'autre on reçoit des étudiants^ «t toutes sortes de gens sans ménage.