‹ Synonymes françaisChapitre 36 sur 218 · CHAPITRE IV. E, EX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV. E, EX

Deux considérations doivent guider dans la recherche des différences cachées sous la synonymie apparente dont il s'agit ici: La première concerne le rapport naturellement établi entre deux mots synonymes, l'un simple, l'autre composé; la seconde regarde la valeur propre de la prépositive ajoutée au simple pour former le com-

Qu'un mot soit le radical pur qui entre comme élément dans un autre commençant par une préfixe, c'est déjà une circonstance à re* marquer : elle doit produire quelque effet sur le sens, et empêcher les mots d'équivaloir. On aperçoit effectivement, au premier coupd'œil, que le simple se dit plutôt au propre, et le composé au figuré. Cela doit être. Le simple a pour fonction d'exprimer l'idée commune, telle qu'elle est en soi, radicalement, essenliellcmenl , originelle-

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ment ; aa lieu que le composé jouit d'une plus grande latitude , et se prête davantage aux acceptions lointaines et détournées. Mais, dans l'examen des synonymes , il ne faut pas attacher trop de prix à cette première différence ; car elle se montre d'elle-même, et les dictionnaires la signalent d'ordinaire avec une suffisante exactitude. Une autre, qui mérite plus d'attention sous le rapport synonymique, con. siste en ce que le simple se prend dans un sens général et abstrait ,. indépendamment de tout rapport, de toute idée accessoire, tandis que le composé a plus d'aptitude à devenir technique, à recevoir une acception spéciale et spécificative, une destination particulière, qui le détermine à signifier telle espèce d'action dans le genre plus étendu marqué par le simple. Âin$i , pour ne citer qu'un exemple, le mot échange ne se dit guère qu'en termes d'économie industrielle et commerciale.

Cette seconde remarque mène à une troisième plus importante encore. S'il était besoin de prouver que le simple est l'expression absolue et ordinaire, il suffirait de rappeler qu'il s'emploie souvent et seul dans le sens neutre et intransitif : XeîoViV chauffe ;\m homme change à yne d'œil ; telle plante commence à lever ; à un certain âge les dents branlent,» et de même en latin , laborare, piscari n'admettent pas de complément, et signifient /rava/Z/^r ti pêcher, sans indiquer, comme elaborare et expiscari, ce sur quoi Ton travaille et ce qu'on prend à la pêche. Or, pour ne pas s'en tenir à l'expression générale et ordinaire, à celle qui exprime l'idée simplement; pour lui préférer une expression relative, il faut avoir des raisons. Ces raisons se réduisent à deux. On se propose d'exprimer en pareil cas, ou une manière d'agir remarquable par les efforts), le soin ou l'ardeur du sujet, en raison souvent des obstacles qu'il rencontre, ou une action remarquable par son contenu , sa durée , ses détails, ses degrés, sa progression, sa perfection , son achèvement. En d'autres termes, le simple se borne à énoncer un certain genre d'action, comme elle se passe d'ordinaire ; le composé ajoute à cette idée celle d'effort ou de violence, d'attention^ de précaution, de zèle, d'intention plus marquée, et partant, d'une plus grande difficulté à vaincre. D'un autre côté, au lien d'être formel et abstrait comme le simple, le composé est matériel, concret , descriptif, complétif; il montre l'action du commencement à la fin , passant par différentes phases depuis le point de départ jusqu'au but, ets'achevant entièrement.

De sorte que, en résumé, les verbes simples se distinguent par quatre caractères des verbes qui en sont formés, moyennant l'ad-

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jonclion d'une préfixe : ils s'emploient de préférence an propre^ d'une manière générale^ sans rien annoncer de particulier on de remarquable dans l'agent ni dans l'action. Les composés ^ au contraire^ conyiennentmieuxaufignré^ se disent souvent pour exprimer une espèce particulière d'aclion , dans le genre signifié par le simple y et de plus y ils syoutent à l'idée du simple de deux façons , soit en attribuant an sujet plus d'effort ou de soin , soit en peignant l'aclion pendant son exécution ^ dans son prolongement , dans ses détails^ et comme arrivant à un développement complet, (i)

Ces quatre dislinctions , ou du moins plusieurs d'entre elles ^ paraissent s'appliquer à-la-fois à tous les verbes simples^ synonymes de verbes composés qui les ont pour radicaux et commencent par une préfixe (2). Mais^ ensuite^ il faut consulter la valeur particulière de la préfixe; car cette considération peut faire modifier les différences déjà indiquées ou en faire découvrir de nouvelles.

Eon eXj^VL latin et en français^ désigne l'action de faire sortir, une extraction, un point de départ, et plus volontiers un mouvement de bas en haut. Ainsi, en latin, devolare et defodere signifient, l'un voler de haut en bas, l'autre placer, par rapport à la terre, de haut en bas , c'est-à-dire enterrer ,* tandis que evolare et effodereoni le sens, celui-là de voler de bas en haut, et le dernier de

(f) Ces différences ressortent de Texamen même çles synonymes contenus dans ce chapitre , et ne demandent pas d'autre démonstration ; cependant , & Tappui des deux dernières, à cause de leur grande importance, on peut utilement alléguer des exemples empruntés du latin. Parmi les verbes composés de cette langue, commençant par la préfixe e ou eo;, apparaissent entre autres, relativement à leurs simples, comme exprimant delà part du sujet soin, effort ou violence, exomare, exquîrere^ elîgere, excerpere^ exscriberè, eripere, eniti, evîncere, elatrare, expeUere, et comme augmentatifs et descriptifs, comme marquant une action concrète,. continue, détaillée, qui a un commencement et une fin, et qui s'achève complètement, empri^ enecare, enarrare^ exacuere^ exœdtficare, exa> quare, exaggerare^ exaiàescere, excelsus^ exasperare, exaucUre, ebibere^ epo* tare, excœcare, excogilare^ edocere, eradicUus.

(3] Tous les verbes composés, quelleque soit leur préfixe, ont plus d'affiuité pour le sens figuré que le simple, leur radical : ce caractère leur est commun à tous sans exception. Mais ceux qui commencent par de paraissent plus particulièrement déterminatifs et spécificatifs. Au contraire, ils n'ont pas ou ils ont à un moindre degré que ceux qui commencent par re, con ou e, le trait distiuctif qui consiste à supposer dans l'agent plus d'activité, de soin et d'effort. Enfin , tous sont également complétifs analytiques, c'est-à-dire significatifs d'une action continue, détaillée, progressive, dont on voit les phases et qui . s'achève tout entière.

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placer par rapport à la terre de bas en haut, c'est-à-dire de déterrer.

De l'idée de sortie^ comme de celle de déjection, l'esprit passe sans peine à celle de prifation ou de cessation. Aussi, la prépositive e a-telie cela de commun avec la prépositive de, qu'elle donne quelquefois aa mot composé un sens contraire à celui du radical. Tels sont edormire, s'éfeiller, et elugere, quitter le deuil, par rapport à dormire, dormir, et à higere , prendre le deuil. On peut y joindre elingvis, sans langue, qui ne parle pas, et le français éreinté, analogue du latin deltmibatus , ce qui fait bien voir la ressemblance des deux prépositives sous ice rapports

Chauffer, éc/iauffer. Rendre chaud, donner de la chaleur. On échauffe plus en grand, et quelque chose qui demande plus de peine : on chauffe une chemise; on échauffe une chambre. Ensuite, comme le moyen le plus naturel et le plus simple de procurer de la chaleur est rapproche du feu, le verbe simple chauffer Vk'tn indique jamais d'autre pi reproduit d'une manière propre, essentielle, l'idée de la chaleur: au contraire, on peut produire l'action Réchauffer de bien d'autres façons, par le mouvement, l'exercice ou le frottement. De sorte qu'an simple semble attachée l'idée de l'opération de la nature, et au composé celle de l'opération ou de fa coopération de l'homme. D'ailleurs, échauffer marque progression et une intention particulière d'arriver au but, du soin , de l'attention. L'ouvrier chauffe le fer qu'il travaille; les oiseaux échauffent leurs petits en les couvrant de leurs ailes. On dira bien que le soleil échauffe les membres languissants d'un vieillard ; non pas que le soleil ait besoin pour cela de zèle ou d'effort, mais parce que l'action ne peut se faire que peu-à-peu. De même, Montaigne dit de nos vêtements qu'ils a nous échauffent, non de leur chaleur, mais de la nôtre , laquelle ils sont propres à couver et nourrir. » Enfin, la valeur propre de la prépositive se révèle en ce que souvent échauffer se dit des animaux, pour marquer , non pas qu'on leur donne ou qu'on leur apporte de la chaleur, mais qu'on développe en eux ou qu'on en fait sortir par l'exercice ou d'autre manière la chaleur qu'ils possédaient déjà à l'état latent. On se chauffe auprès de son feu, aux rayons du soleil ; on %' échauffe à courir, à travailler, ou en courant, en travaillant.^

Changer, échanger» Donner une chose pour ime autre. Echanger désigne un changement de conséquence, considérable, et fait à dessein. Au sortir d'un bal , on peut changer son chapeau sans s'en apercevoir. A vrai dire, changer, comme change, est le terme

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géaéral et abstrait; et ce qui fait qne parfois Fon ne s'en contente point; qu'on le trouve insuffisant^ qu'on lui préfère échanger ^ c'est qu'on veut exprimer une opération à laquelle on regard^ davantage^ qui demande plus de précaution et d'exactitude. Aussi ^ échanger n'est point d'un usage vulgaire; il appartient exclusivement au langage du commerce. Échanger exprime donc une manière de changer ï&aïdivq\x^h\Q par l'attention qu'elle demande, et remarquable aussi en ce qu'elle est réciproque et porte sur des choses de nature diverse. Je change d'habillement; mon chapeau m'allait mal; je l'ai changé. On échange des marchandises contre d'autres marchandises ; les monnaies offrent l'avantage de faciliter les échan^ ge». Sans doute, on dit bien, en termes de commerce, changer une pièce d'argent, lettre de change ^ agent de change,* mais il n'y a toujours dans le mot qpe la simple indication d'une opération ordinaire^ qui ne présente rien de difficile ni de remarquable, soit dans le sujet, soit dans l'objet.

Lever, élever. Changer la position de bas en haut. Dans levers l'idée est réduite à ce qu'ielle a de plus simple,: on lève en dressant ou en mettant debout , mais sans faire quitter le sol, sans èter de la place qu'on occupe pour porter à une place supérieure. On lève ce qui touche à terre, comme un arbre abattu, une échelle qui est couchée sur le sol. Mais élever doit à sa particule initiale d'indiquer le lieu, la place, d'où Tobjet part pour aller en haut; c'est lever de ; il emporte l'idée d'un déplacement total et non partiel. Un malade se lève sur son séant; des audacieux &^ élèvent en ballon. Girard et Roubaud s'accordent sur celte différence. Condillac ajoute une remarque : quelquefois lever signifie aussi èter, déplacer; mais alors il est absolu, et ne suppose pas, comme élever, une comparaison entre le corps levé et ceux du milieu desquels il sort. «On lève un corps en l'étant d'où il est, et alors on le considère en luimême et sans aucun rapport aux autres ; on V élève en le portant ou en le faisant monter plus haut, et, dans ce cas, on le considère par rapport aux autres corps qu'il laisse au-dessous. »€e qui est levé est ôté; ce qu'on élève prend ou tend à prendre le dessus. Ensuite, élever suppose plus d'efforts et une opération plus difficile, ou bien une hauteur plus considérable, à laquelle l'objet arrive en parcourant progressivement différents degrés. On lève quelque chose de terre sans peine et avec la main, a Lorsque nous levons de terre quelque chose de fort léger... » Mall. On élève une ehose à force de travail, à l'aide de machines et à une plus grande hauteur. élancer, %' élancer. Se jeter en avant avec impétuosité. S'«'-

lancer est relatif au point de départ. Le lion %^ élance de sa tannière. On voit dans cette expression l'animal se presser fortement contre la terre qu'il va quitter, prendre son élan, détendre fortement ses muscles, et partir en bondissant. C'est, de plus, comme on s'en aperçoit sans peine^ un mot représentatif, qui fait image et peint Faction, qui montre le sujet se levant, révenant sur lui-même, et faisant effort pour sortir du lieu où il est. Mais la principale différence consiste en ce que s^élancer témoigne plus d'ardeur et marque plus de violence et de vitesse. Sur l'ordre de leurs chefs, des soldats se lancent à la poursuite dçs fuyards, et des soldats enivrés de carnage ou irrités d'une longue résistance %^élanceni^ sans écouler la voix de leurs chefs, à la poursuite des ennemis. On se lance naturellement, sans beaucoup d'efforts,'en se jetant en avant avec impétuosité : c'est ainsi qu'un cheval se lance dans la. plaine. On se lance h Teau. « L'aventureux se lance à travers cette eau. » Lajf. C'est, dans cet exemple, la seule expression qui convienne, parce qu'il n'y a ici ni effort, ni ardeur extrême de la part du sujet, causée par la résistance, le danger, les obstacles ou une grande apposition. Par la même raison , on dit et on doit dire : se lancer dans le monde, dans les affaires, dans la littérature, dans la carrière du barreau. On se lance à travers; on s^ élance au travers.

Mouvoir^ émouvoir. Mettre en mouvement, agiter. Au propre, émouvoir marque un rapport au lieu auquel tient la chose, et d'où l'on s'efforce de la tirer. « Émouvoir n'est guère en usage qu'en parlant du mouvement donné aux humeurs qu'on veut chasser par des remèdes. Un tempérament difficile à émouvoir. » CoND. Ainsi, dans cette locution, ^mowroir, c'est mouvoir de manière *à faire sortir. Dans d'autres, c'est mouvoir avec peine ou effort quelque chose qui offre de la résistance, qui n'est pas fait pour être mu, qu'on ne meut.^^s d'ordinaire. On meut un pendule, un objet quelconque d'une petite masse et dont la mise en mouvement présente peu ou point de difficulté : on m>eut les bras, les jambes; hj vent fait mouvoir les branches' des arbres. Une trombe émeut les flots de la mer, lorsqu'elle les agite profondément, lés soulève, et les pousse avec force les uns contre les autres. Au figuré se retrouve cette même distinction. « L'entendement m.eut\2i volonté^ parce qu'il la dirige vers un objet. Mais on ne dira pas mouvoir les passions. Alors émouvoir est le terme propre, et ' il signifie les mettre en action. » Coud. D'où il résulte que mou^ voir annonce une impulsion sans violence, et émouvoir une impression plus forte qui nous tire de nous-mêmes. On est mu par une

simple considération/ et ému par une passion, c'est-à-dire par nn sentiment qui n'est ni léger, ni superficiel.

Branler^ ébranler. Émouvoir, remuer. La prépositive semble jouer encore ici le rôle de superlatif. On branl$ légèrement la tète en signe de mépris; on ébranle un édifice à coups de bélier ou de canon : c'est-à-dire que le simple sert à exprimer un mouvement, une agitation ordinaire, et le composé une commotion violente, une secousse. En conséquence, il faut plus d'effort pour ébranler ({m pour branler^ et l'on ébranle des ciioses plus difficiles à remuer, qui, par leur nature et leur disposition, semblent devoir rester immobiles. Vous branlez la tête, les bras, les jambes, un dard dont vous voulez percer votre ennemi; le matelot est dra^/^' dans son hamac. C'est toujours une masse lourde qu'on ébranle : il suffit à Jupiter d'an froncement de sourcil pour ébranler le monde, mais aussi c'est le père des dieux et des hommes, et rien n'est plus beau que cetteopposilion entre un moyen si petit et un effet si grand. En outre, quoique les deux actions ne produisent point de déplacement, ne fassent point sortir l'objet de son lieu, c'est à quoi tend, en particulier^ l'action d'ébranler. « On ébranle un corps lorsqu'on le rend moins ferme, soit en le frappant violemment, soit en le secouant : ébranler nn mnr, un arbre. » Cokd. Samson ébranla les colonnes du temple, c'est-à-dire, leur imprima de fortes secousses, capables de les rendre moins assurées sur leurs fondements, de les détruire, de les renverser/ Le branle des cloches, par exemple, n'a pas cet effet.

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