CHAPITRE XII. ÉE
Les substantifs en ée représentent relativement et subjectivement les choses ou les actions, que leurs synonymes de même radical et sans terminaisons significatives expriment d'une manière absolue et objective. Ces derniers sont des termes abstraits qui comportent un petit nombre de qualifications ; les premiers , au contraire , sont concrets , et susceptibles d'une multitude de qualifications diverses, qui modifient l'idée commune dans les cas particuliers. Mais en cela les substantifs en ée ressemblent à tous les substantifs à terminaisons significatives, comparés à leurs synonymes de même radical et dont la terminaison est indifférente. Voici maintenant ce qui les distingue spécialement.
La terminaison ée s'ajoute souvent à une base verbale, et sa forme est tout-à-fait celle des participes passés passifs dans notre langue ; à tel point qu'on peut considérer comme des participes de ce genre , au féminin, la plupart des noms en ée, tels que destinée, renom-mée, rangée, tournée : remarque suffisante pour conduire à déterminer précisément la valeur de cette désinence. Elle désigne le détail de choses faites ou d'événements passés, que les noms sans terminaisons significatives expriment en masse et synthétiquement , auxquels même ils ne font souvent aucune allusion. Les substantifs en ée sont explicatifs ou descriptifs ; au lieu de montrer la chose dans ses contours, dans sa totalité, comme une, simple > indivisible,
ainsi qne ienrs synonymes ici considérés^ ils la représentent comme composée de parties dans lesquelles elle est décomposable ; ils la montrent dans son contenu, dans toute sa variété, dans les éléments qui la composent; ils la font voir comme forméed'une suite , d'une continuité ou succession de choses, de faits ou d'événements; ils en expriment les circonstances , la durée , l'étendue. Un dernier caractère tient à celui qui précède. Dans les substantifs en^^la chose semble pluscompréhensive^ sans l'être réellement ; c'est qu'-elle y apparaît mieux dans tous ses détails, dans toutes ses parties, dans toute l'étendue qu'elle a en effet.
1. La plupart des synonymes de cette classe se rapportent au temps. Nous les examinerons d'abord, et tous ensemble. Ce sont: an, année, temps que la terre met à faire une révolution entière dans son orbite ; jour, journée, temps que la terre met à faire son mouvement entier de rotation sur elle-même ; matin , matinée , la première partie du jour jusqu'à midi; soir, soirée, la seconde partie du jour, à partir de midi; après^dîner, après-dînée , l'espace de temps qui s'écoule après le diner ; après-souper, aprèS'Soupée,esj^2ice de temps qui s'écoule après le souper. — L'an est à Vannée, le jour à lajoumée, etc., comme la bouche-k la bouchée, le four à la fournée, le poing à lapoigîtée, etc. Jour, matin, etc., expriment des portions de la durée, comme des contenants, dont les substantifs en é^ qui leur correspondent expriment le contenu. Les uns font considérer ces espaces de temps en eux-mêmes , comme des éléments ou des étendues indivisibles, et l'on ne s'en sert que pour compter ou marquer une époque. Les autres les font considérer comme remplis par une succession d'événements, comme divisibles en plusieurs par- . ties; et les qualifications nombreuses qu'ils reçoivent sont tirées de ce qui s'y fait ou de ce qui s'y passe. De sorte que année , journée , matinée, etc., marquent la durée déterminée et divisible de Van, dnjour, du matin, on la série des événements qui les remplissent. Mais Van, le jour , etc., sont en dehors des événements ; ils les embrassent, sans rien leur devoir de leur manière d'être. Dn événement a eu lieu Vaniszo , tel jour, nnmatin, un soir; Vannée se divise en 305 Jours, la journée en soir et matin, la soirée et la matinée en 12 heures. Vannée, la journée, etc., sont belles , pluvieuses , froides , et heureuses ou malheureuses , agréables ou tristes, à raison des événements qui s'y passent. On travaille toute Vannée, toute la journée, toute la soirée; etc. On paie à un t)n- ^vlev ajournée. On célèbre l'anniversaire des trois journées. On souhaite une bonne cl l\e\x\eme année. On passe avec quelqu'un les
soirées, le» après-soupées, c'est-à-dire qu'on demeere avec loi 1« temps du soir et de V après-souper pour y faire telle ou telle chose. ^ Et, d'un autre côté, quoi de plus absolu que les mots , an, jorn*, soir, etc.; de plus relalif que les mois, annéejournée, soirée, etc. ? Vous dites, j'ai passé mon anwy«, ma >owrfï^«, mai soirée, etc., de telle façon; et noii, mon an, mon jour, mon soir , etc. Van est le même pour tout le monde ; mais on distingue une année scholaire , une année lliéâlrale , c'esl-à-dire l'espace d'un an employé aux éludes ou aux représenUtions du théâtre, et pris arbitrairement de tel mois à tel autre. La journée est tellement relative anx personnes et à leurs occupations, qu'elle se mesure do moment où l'on se lève au moment où l'on se couche, et qu'elle comprend quelquefois la temps seulement que l'on peut y voir pour travailler. La Journée d'un ouvrier ne commence et ne finit jamais en même temps qae le jour. Marchei* h i^X\\e& journées, c'est ne marcher qu'one partie du jour. Vous direz absolument, le soleil se lève le matin et se coHclie le mr; et relativement, une mcUiuée fraîche, une belle soirée: 99ta- Un et soir sont trop absolus-oii trop abstraits pour recevoir de cet sortes de qualifications.
3. Veille, veillée. Ces deux mets se rapportent aussi an lemi», et signifient celui qui est destiné an sommeil et qu'on passe néanmoins sans dormir. Mais la différence, quoique la même au fond, n'apparaît i^s avec autant de clarté. La veilie était prise chez les Romains pour unité de temps, de même que Van et \ejour: ils divisaient la nuit en quatre veilles. Ce mot exprime dans tous les cas purement et simplement l'état d'une personne qui ne dort point, quand elle pourrait ou devrait dormir. Veillée a rapporta ce qui. se fait pendant la veille, outre qu'il inéiqtie une veille faite à plnsîeurs.Le$i»e)itos(»[kt pénibles, fatigantes, absolument, en elles- Oiémes, en tant que veilles; les veillées mnt pénibles, fatigantes, à raison de ee qu'on y fait. La littérature possède les veillées an Tasse.
a. Rang , rangée. Suite de choses mises sur une même ligne. Ces ^ux mots d'abord diffèrent à-pen-près comme ordre et ordon^ notice, et parla même raison, savoir quel'un n'a pas, tandis que loutre a une terminaison significative. Hong est absolu et abstrait : il indique une disi>osition essentielle , telle qu'elle doit être -, rangée . est relatif et concret : il exprime m\e disposition de fait. C'est précisément la distinction de CcmdiWaie : « Il me semble , dit-il, que dans le rang les choses sont disposées suivant la place qu'elles méritent, et que dans larangée elles soient seulement sur une même ligne. » De plus , réiii^ peut être considéré comme un contenant; dont rmt^^
DES SYNOTSTMES GRAMMATICAUX. 4di|
gée marque le contenu. Le premier fait abstraction des choses qui composent la ligne; tandis que le second signifie proprement ce» choses^ c'est-à-dire la suite des personnes et des objets qui rem*** plissent oa forment le ran^. /2an^ s'emploie seul et absolumeiU: le premier , le second rang , se mettre en rang y à rangée il faut toujours joindre les noms des choses qui sont en rang: rangée d'hommes , d'arbres , de voilures.
4. Nue y nuée. Amas de vapeurs élevées dans l'air. Nuè exprime la chose en elle-même, et seulement par rapporta son élévation ) nuée l'exprime par rapport à son contenu. Les synonymistes ^ Roubaud, Beauzée et Gondillac, s'accordent sur ce point, a Nuée ^ dit Roubaud^comme les substantifs, dérivés d'un antre^ etdistinguéa par cette mèjne terminaison ée, désigne les circonstances particu->- Hères de la chose, la nue ou un amas de vapeurs, épaisses^ sombret^ menaçantes, grosses de pluie et prêtes à crever. La nuée e^ épaisse, grosse, orageuse : elle annonce , porte, vomit la pluie, l'orage , hi foudre. 3> Au figuré, comme au propre, nuée emporte une idée d'à* bondance ou de quantité : une nuée de coups de bâton jl une tmée de témoins , d'oiseaux, d'insectes.
6. Hymen , hyménée. Divinité païenne qui présidait au ma^ riage, et, par extension, le mariage, ou seulement les noces. Quand cesmotssont restreints à ne signifier que les noces, le premier lea exprime d'une manière abstraite et synthétique i comme une ép<K que ou un fait indivisible^ le second donne l'idée des circonsUnœs^ des événements, des cérémonies, qui ont lieu lors de la cétébratioii de Vhymen : les liens de V hymen ; les flambeaux , les autels de l'A^ménée. Il en est de même quand ils signifient le mariage : TAir* men le représente purement et simplement comme un état; Vhymé* née le désigne par rapport aux événen^euts qui s'y passent s on dit le jour de Vhymen, et un heureux hyménée* Peut-être aussi, sui« vant la conjecture de Roubaud, %m£9» s'entend-il plus particu* lièrement des noces, et hyménée du mariage; celui-ci semblant indiquer , en vertu de sa terminaison , l'effet, la suite , les dépendances^ les circonstances et toute l'étendue de Vhymen, le cours > la révo^ lution, le période entier du mariage arrêté et solennisé par Vhymen, Cela étant, Vhymen formerait les nœuds, et V hyménée les tiendrait indissolubl^oaent serrés.
6. Destin, destinée. Ces mots désignent une chose stable, arrê^ tée, fixée, ordonnée, sutuée, déterminée d'avance, R<)abaud les a parfaitement distingués. « Par la terminaison du mot^ dit^il, ]%, destinée annonce particuliêi^ement la chalnei la sucicftssion ^ la «é-^
4d(( TRAITE
rie des événements qni remplissent le destin. On dit, nnir ses deg^ tineeg, s'attacher à la destinée de quelqu'un , suivre ou finir sa destinée; toutes manières de parler^ qui prouvent que la destinée a an cours, et qu'elle résujte d'une somme d'événements. »— Second caractère^ saisi avec non moins de sagacité par le même synonymiste. a Destin emporte une idée de fatal ité^ de nécessité^ de prédestination absolue^ de force invincible 3 destinée rappelle Tidée^d'une vocation, d'une destination particulière^ d'une sorte de prédestination par laquelle nous ^mmes appelés à un tel genre de vie on de sort. » Uemploiûe destin est bien quelquefois relatif > mais non pas au même degré ; on dira difficilement le destin d'un seul homme, mais plu* tôt, le destin des grands hommes, le destin des empires, le destin des combats. —Un troisième caractère, également signalé par Roubaud, et dont le premier dérive^ c'est que destin exprime plutôt la cause, et destinée Teffet : le destin est ce qui destine ou prédestine, et destinée la chose ou la suite des choses qui est destinée ou prédestinée. Le destin veut, et ce qu'il veut est notre destinée. Nous accusons le destin, et nous subissons notre destinée. Le destin est contraire ou propice, la destinée heureuse ou malheureuse. Le sage se soumet au destin, et remplit sa destinée. On dit également, mon destin eim^ destinée;mm la première expression signifie le génie ou le ^ort qui me persécute, et, la seconde, la série réglée, préordonnée de ce qui doit m'arriver^ ou bien, l'une, le tissu total et synthétique des événements de ma vie, l'autre, ces mêmes événements détaillés, considérés dans leurs éléments et dans leur durée.
7. /{«^om, r^nomm^(&. Réputation dont on jouit. Renom est \nn terme abstrait , qui représente d'une manière absolue et en masse ce que r^iamm^'^ exprime d'une manière concrète, relative et détaillée. La renommée est le renom considéré dans toute son étendue et comme formé par le concours des cent voix, par une sorte de concert ou d'accord unanime, a Ce mot, dit Roubaud, par la valeur de sa terminaison, annonce l'assemblage, une réunion, un corps, un résultat de divers jugements , d'une foule de suffrages , des différentes réputations acquises par une suite de faits.» En lui-même, le renom n'est peut-être pas moins grand que la renommée, quoi qu'en di^ Roubaud; mais il apparaît moins, toutes les parties s'en font moins sentir, on en voit moins toute la plénitude. Un exemple suffit, du reste, pour montrer ce qu'il y a d'absolu et d'indivisible dans renom, de relatif, de divisible et de successif dans renomfnée: on dit avoir un renom, et avoir de la renommée.
8. Vol, volée. Action des oiseaux qui s'élèvent dans les airs et les
parcourent. « La terminaison ée^ dit Roubaud, ajoute, dans volée^ h, l'idée de vol, la suite, la succession, le prolongement, la diversité, la liberté, Içs particularités de l'action. Ainsi, dans une autre acception, la fa/^(& marque la multitude, la troupe, la bande, la pluralité,» comme nu&'^, employé figurément. volée, c'est tout ce que contient le voljO\k le trsyet fait en volant : les hirondelles traversent la Méditerranée tout d'une volée. Le vol se caractérise en lui-même : la perdrix a un fo/ pesant et court. Volée montre la chose dans sa durée, dans son développement : saisir un oiseau à la volée, c'est le saisir dans le cours de son voL L'oiseau prend son vol toutes les fois qu'il s'envole, et sa volée dans un cas particulier, quand il s'échappe, ou que, pendant son vol, il lui arrive quelque chose.
0. Tour, tournée. On va faire un tour , un tour de jardin^ un tour de promenade, on une tournée, « Le mot tour, dit Roubaud, n'exprime que le chemin, le circuit qu'on fait pour revenir au lieu d'où l'on est parti ; et le mot tournée fait allusion à des particularités du voyage ou de la course, à une suite de lieux qu'on a parcourus, à différentes opérations qu'on a faites dans ce tour. » Cela est si vrai que le tour se fait par désœuvrement, dans les moments de loisir; au lienque la tournée signifie le plus souvent la course d'un fonctionnaire public ou d'un commis-voyageur, ayant pour but de remplir certaines missions.
10. Riê,riiée. Action de rire. Ruée, comme veillée, marque un tout, un ensemble : c'est le ris de plusieurs personnes ; et ce mot se qualifie par rapport à ses éléments, une grande risée, une risée universelle ; au lieu que ris se qualifie par rapport à sa nature, un ris agréable, dédaigneux, forcé, amer. Ensuite, ris se prend d'une manière abstraite et absolue pour l'action de rire, et n'en détermine en aucune sorte le sujet ou le contenu ; c'est, au contraire, ce que fait risée, qui signifie un ris par moquerie, ou une moquerie , ou même quelquefois la personne dont on rit ; tant ce dernier mot est concret, tant il est propre à marquer ce qui compose le m, sa matière.