‹ Synonymes grecs, recueillis dans les écrivains des différents ages de la littérature grecque et expliqués d'après les grammairiens, l'étymologie et l'usage avec des exemples tirés des meilleurs auteurs grecsChapitre 2 sur 105 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Je n'entrerai pas ici dans de longues considérations sur la théorie générale des synonymes; je me bornerai à l’envisager dans son application à la langue grecque. .

On sait que les modernes comprennent sous cette dénomination eommune de langue grecque les dialectes des différents peuples dont se composait la Grèce antique. Ces dialectes, que l’on aurait tort de comparer à nos patois modernes, étaient des langues parfaites qui toutes avaient leurs règles et leurs beautés particulières, et quelquesunes même leur littérature, souvent enrichie des emprunts faits aux littératures voisines.

À ces causes de variations continuelles dans le langage , il faut ajouter celles que les vicissitudes du temps y ont apportées. La Jittérature grecque, depuis le siècle d’Homère jusqu’à la période byzantine , se divise en plusieurs époques dont chacune peut compter une littérature à part, littérature portée à sa perfection dans les siècles immortels des Sophocle et des Platon, et qui même depuis, dans les âges de décadence, compte des écrivains de toute espèce dont l'étude est encore d’une haute importance.

On conçoit combien , dans un si long espace de temps, les mots ont du subir de changements, et dans leur forme ét dans leur signification , combien de nouveaux mots se sont introduits, souvent modifiant la signification des anciens , souvent synonymes à peu près exacts et ne différant que par l’époque.

L'histoire des mots, non moins peut-être que celle des hommes, peut ôffrir de précieux enseignements. Remonter dans les ténèbres des temps jusqu’à l’origine d’un

ἢ PRÉFACE.

mot, suivre ensuite sou existence, et, pour ainsi dire, sa biographie à travers les âges, c’est là une étude féconde en résultats, et aussi importante pour l’homme de lettres que pour le savant et l’antiquaire. Il n’est pas besoin de longs raisonnements pour prouver l'utilité de cette étude appliquée à la recherche de la synonymie grecque, Je me bornerai donc à faire connaître la méthode à suivre pour celte intéressante investigation,

Trois espèces de guides sont indispensables pour pénétrer et fouiller dans [65 mines précieuses de l’archéologie grecque : les grammairiens , l’étymologie et l’usage.

Les modernes se sont beaucoup occupés de l'étude impoïtante des synonymes; mais dans ce genre comme dans beaucoup d’autres ils avaient été précédés par les anciens. ἢ n'est pas étonnant que ce soit chez le peuple le plus ingénieux de l'antiquité, chez les Grecs, qu'on trouve les premières traces de cette idée vraiment philo= sophique. Soigneux de tout ce qui pouvait contribuer à augmenter les richesses d’une langue pour laquelle ils étaient passionnés , ils se sont livrés de bonne heure à la recherche des synonymes. Platon , dans son Protagoras, tourne déjà en ridicule l'affectation que mettaient les sophistes de son temps dans la comparaison des mots. :

On voit dans Athénée* que Chrysippe avait composé un ouvrage de ce genre. À une époque qui n’est point fixée, le grammairien Séleucus, d'Alexandrie, avait, au rapport de Suidas , composé un traité des synonymes. De ces recueils spéciaux, et de beaucoup d’autres peutétre dont les titres ne nous sont pas même connus, ce qui nous est resté de plus considérable est le traité Περὶ ὁμοίων χαὶ διαφόρων λέξεων, attribué à Ammonius, grammairien d'Alexandrie, qui florissait à la fin du τυ" siècle de

* Libr. VI, cap. 93,

PRÉFACE. τῇ

l'ère chrétienne, suivant ΕΑΓ οἴ δ᾽, ou au commencement du n° siècle, suivant le célèbre Valckenaër, à qui l’on en doit la dernière publitation ὃ. On regarde généralement le traité d'Ammoniuscomme la base de lasynonymiegrecque; mais en l'étudiant à fond, on ne tarde pas à reconnaître .que ce recueil, tel qu’il est venu jusqu’à nous, ne peut être attribué à un grammairien philosophe. Amas confus de scholies souvent applicables à un-seul auteur et presque toujours en contradiction avec l'usage, il ne présente en général que des vestiges très-imparfaits d’un livre sans doute plus complet, qui ne nous est parvenu que mutilé par la main du temps, et grossi peut-être de dictées scholastiques et de gloses marginales ou interlinéaires. Ce n’est point ici le lieu de discuter les questions critiques et historiques que l’auteur et le livre mériteraient de sou lever; mais je devais en donner une idée exacte pour fixer l'opinion de ceux que son autorité pourrait égarer,

et constater son utilité pour les recherches de la synonymie grecque; car il faut reconnaître qu’on y trouve des documents précieux, des traditions curieuses pour l’histoire, et des observations importantes pour la grammaire. A la suite d’Ammonius viennent tous les grammairiens,

* dont les plus importants sont Phrynichus*, Mœris‘, Thomas Mugister °

uqués ; les lexicographes Hésychius, Suidas; le Grand

- Étymologique, Pollux, auteur d’an Onomasticon, espèce

, auteurs de nomenclatures des mots at

*{ Biblioth. græe., 1. V,p. 715, ed. Harless.

* Ammoniü De adfinium vocabulorum differentia , ed. Valckenaër, Lugd. “Bat. 1789, in-48; et Lipsiæ, 1822, in-8°. Synonymes grecs, traduits d'Ammonius, par Al. Pillon; Paris, 1824, in-8°.

* Eclogæ voeum atticarum, ed. Blancardo, Lugd. Bat. 1757, in-8°; et Lips. 1833, in-8°. : LL -

* Mæœridis aiticistæ lexicon atticum, ed, Koch, Lips. 1381, in-8°.

5 Eclogæ verborum et nominum atticorum , ed. Lobeck; Lipsiæ, 1820 in-8°.

iv - PRÉFACE.

d’encyclopédie où une foule de synonymes sont souvent réunis, mais sans aucun développement et sans explication; puis les commentateurs, à la tête desquels se place Eustathe; enfin les scholiastes, parmi lesquels on distingue ceux d'Homère , d'Aristophane et de Théocrite. Telles sont ls sources auxquelles on doit puiser; mais il s’en faut que ces sources soient toujours pures et sans mélange. Tous ces grammairiens , souvent copistes les uns des autres , plus souvent encore en contradiction avec eux-mêmes et avec les auteurs, ont besoin qu'une critique exacte et rigoureuse porte le flambeau dans leurs textes, obscurcis encore par la main ignorante et maladroite des copistes et des premiers éditeurs. Ces richesses enfouies dans les ténèbres, ces matériaux confus et épars dans une multitude de scholies et de vieux lexiques, il faut les coordonner de manière à en tirer un ensemble utile pour la science, à en former un tout à peu près semblable à ces édifices antiques que l’art moderne parvient à restituer.

A la suite des auteurs nationaux viennent se placer quelques traités modernes utiles à consulter, quoique les secours qu'on en tire soient bien insuffisants. Sans par- - ler des synonymes spéciaux réunis dans les Dictionnaires poétiques de Morell* et de Brassius?, et dans l’anthologie du jésuite Halloix*, il existe un Dictionnaire de synonymes de Martin Ruland*, médecin bavaroïs qui florissait au milieu du xvi° siècle; mais sous ce titre si pompeux et

* Thesaurus græcæ Poeseos , etc. Eton. 1762, et cum recens. Maltby, Cantabrig. 1815, in-40. - .

3 J. Brassü Gradus ad Parnassum græcus, etc. in Germania , οἀϊά, C. G. Siedhof ; Gotting. 1839-40. 2 vol. in-8°.

5 Anthologia græca latina , etc. opera P. Halloix ; Duaci, 1617,-in-8°.

ὁ Synonymorum græcorum sylva, οἷς, Paris. 1563, in-8°, et Lauging. 1585, in-8e.

PRÉFACE. Υ si séduisant en apparence, ce livre n'offre qu'une nomenclature simple et sans explication de mots ramassés sans critique, et qui, la plupart, ne sont que de fausses lecons.

Dans ces derniers temps, l’érudition allemande s’est peu exercée sur la synonymie grecque. Les seuls travaux qui soient parvenus à ma connaissance sont : le Dictionpaire synonymique grec-allemand, formant la troisième partie du cours de thèmes grecs de MM. Hetz et Voemel!, dictionnaire ἀὐ à M. Voemel, et très-utile à consulter, quoiqu'il se borne à la synonymie de Xénophon; et le peu de synonymes grecs traités par M. Doederlein dans ses excellents synonymes latins ἢ,

Aujourd'hui les sources orientales de la langue grecque sont connues, et il n’est plus permis de s’aventurer à leur recherche dans le labyrinthe de l’étymologie, où tant de bons esprits se sont égarés.

On ἃ fait depuis longtemps justice du système étymologique des anciens. Soit méprise, soit plutôt injustice, les Latins méconnurent les origines grecques de leur langue, que le voisinage de la Grèce devait leur rappeler sans cesse: On en voit la. preuve dans de docte Varron et dans les autres gramimairiens latins. On sait avec quelle injuste partialité Cicéron prétendait, contre toute évidence, que la langue grecque le cédait en richesse et en abondance d'expressions à la langue latine, enrichie par lui-même des dépouilles de la Grèce*. :

Les Grecs, peuple dont l'imagination vive et poétique devait pousser encore plus loin ce défaut , ignorant les

* Uebungsbuch zum übersetzen aus dem Deutscheh in das griechische von Het: und Voemel."Frankf. am M. 1822. 2 vol. in-12. .

* Lateinische Synonyme und Etymtologieen , Leipz. 1826. 4 vol. in-8°.

δ « O verborum inops interdum quibus abundare 1e somper putas, Græcia ! » Tuscul. quest., 11, 35.

vi PRÉFACE.

origines de leur langue, voulurent en trouver les éléments dans leur langue même. Longtemps ce fut la priñcipale occupation des sophistes, si spirituellement ridiculisés par Socrate et Platon dans le Cratyle. Leurs conjectures, souvent ingénieuses et spirituelles, mais qui ne sont le plus souvent que des jeux de mots, ont été répétées dans les écoles et recueillies ensuite par les grammairiens, qui en sont remplis et les ont prises au sérieux. La critique moderne, tout en les appréciant à leur juste valeur sous le rapport étymologique , ne doit pas cependant dédaigner comme des réveries inutiles, ni rejeter sans examen ces antiques traditions dont les grammairiens sont encore les fidèles dépositaires. En.se plagant au point de vue des Grecs, on peut les considérer comme des gloses qui expliquent souvent les mots et fixent la juste valeur que leur donnaient les anciens. L'usage est donc toujours le guide le plus sûr à suivre ; mais il n’en reste plus de traces que dans les monuments écrits, c’est-à-dire les inscriptions, et ces auteurs immortels venus en trop petit nombre et presque en lambeaux } jusqu ‘à nous : leur, interprétation est le seul fil qui puisse guider sûrement dans ce labyrinthe. “Mais de . combien de dificultés ce secours est encore entouré , et avec quelle obsourité répond souvent cet orale aux demandes de la philologie, qui le consulte en vain! Où voit que ce n’est ni l'abondance ni la richesse des matériaux qui manquent, mais bien plutôt les forces et le temps nécessaires pour former un corps complet de : synonymie grecque, travail pour lequel une vie d'homme serait à peine suffisante, si l'on songe que terlaines époques de la littérature grecque et même certains auteurs els qu'Homère, Platon, Aristote pourraient seuls * fournir des recueils spéciaux de synonymes.assez importants. ‘ ; -

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Pour moi, après vingt ans de travaux et de recherches, convaincu de l'insuffisance de mes forces pour donner à cette heureuse idée tout le développement dont elle est susceptible, mais curieux de mettre en œuvre tant de matériaux utiles, j'ai cru. devoir, pour le préseut, me borner à un simple choix offrant la synonymie des auteurs qu’on appelle classiques, dans tous les genres, et à toutes les époques de la littérature grecque, depuis Homère jusqu’à l’Anthologie. J'ai pensé qu'un tel choix remplirait autant qu'il est possible la lacune qui sefaitsentir depuis longtemps dans l'enseignement ; et serait utile à la jeunesse des hautes classes ; aux professeurs, ét enfin aux hommes de lettres curieux d'étudier dans la plus belle des langues Jes chefs-d'œuvre qui ont servi de-modèles à nos liltératures modernes, Dès lors je δ᾽ δὶ rien négligé pour donner à ce recueil les justes proportions dans lesquelles il devait se renfermer. Afin de parvenir à σε but, voici la méthode que j'ai suivie.

Pour ne pas embarrasser le livre du luxe fatigant des dissertations philologiques et de l’ennuyeuse sécheresse de la discussion, l'opinion des grammairiens n’est admiise qu'après avoir été mürement examinée , et lorsqu'elle est appuyée de l'autorité des auteurs juges en dernier ressort.

L’étymologie a été recherchée avec soin ; mais ce n’est qu'avec la plus grande réserve que je me suis avancé sur ce terrain brûlant, et seulement toutes les fois qu'il le fallait pour combattre les grammairiens.

Ma principale autorité a donc été celle de l’usage. A cet effet, des passages nécessaires pour déterminer la véritable nuance de chaque mot ont été choisis avec soin dans les auteurs reconnus pour classiques dans chaque genre. Ces passages , qui sont comme les pièces justificatives du procès, ont été traduits avec un soin minutieux. Pour ces traductions entièrement littérales, je me suis surtout

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appliqué à offrir un calque exact de la phrase grecque; c’est dire assez qu'aucune des traductions connues ne m'a été d'aucun secours. Toutes ont élé refaites en entier. Je n'excepterai que quelques morceaux empruntés aux excellents travaux de M. Longueville sur Hérodote et Thucydide‘, et aux traductions littérales de M. Vendel-Heyl?, morceaux auxquels je n'ai eu que trèspeu de changements à faire pour leur appliquer mon système de traduction.

La langue poétique présentée jusqu'ici dans les dictionnaires d'une manière si .confuse: et si imparfaile , a été rigoureusement renfermée dans ses justes limites. et tous’ les mots en ont été d’autant plus soigneusement notés, que souvent ils ne présenten| pas d'autre différence que celle de l’usage poétique à l'investigation synonymique. |

IL est presque superflu d'ajouter que les passages d'auteurs cilés ont été conférés scrupuleusement sur les meilleurs textes, et qu’enfin rieñ n’a été négligé pour rendre ce livre utile; mais, malgré tous mes efforts pour atteindre le but , il me reste encore à recommander à l'indulgence ce fruit de longues et pénibles veilles, car il est de ceux que le temps seul peut conduire à maturité.”

« Harangues tirées des historiens grecs ; Hérodote et Thucydide; grec-français, par M. E. P. M. Longueville. Paris, Delalain, 1823-1830, 2 vol. in-12.

* Classiques grecs, traductions littérales en regard du texte, Paris, Delalain, 1837-40, in-18.

ΑΓΑΘΟΣ, ἡ, ὁν (de ἄγαν ou de ἀγαστός), bon, dans un sens très-étendu comme en français, propre à quelque chose. ἀγαθὸς propos, ἱππεύς, ἰατρός, Xen. Cyr. 1, 5... 6, bon laboureur, bon cavalier, bon médecin. Dans Homère, distingué par quelque avantage physique : Βοὴν ἀγαθὸς Διομήδης, [l. 1, 565, Dioméde, bon à pousser le cri de guerre, c’est-à-dire brave au combat. En parlant de choses, &on, c’est-à-dire utile, avantageux, efficace, fertile en parlant de la terre ; au figure, bon, vertueux : Οὐχ ἄρα οἷόντε, ἐὰν ph τις σώφρων καὶ ἀγαθὸς ἢ, εὐδαίμονα εἶναι, Plat. Alcib. 1, 184, il n'est donc pas possible εἰ ξένε heureux, ἃ moins d'être sage et vertueux.

ÉXOAOE, ἡ, 6, poétique dans toutes les siguifications de ἀγαθός; brave, par opposition ἃ χαχός dans Homère : Μοῖραν δ᾽ οὕτινά φημι πεφνγμένον ἔμμεναι ἀνδρῶν οὐ χαχόν, οὐδὲ μὲν ἐσθλόν, IL. NI, 489, et je pense qu'aucun homme n'a fui la destinée, ni lâche ni même brave. On le trouve aussi dans Xénophon, qui se sert souvent de locutions poétiques , opposé à πονηρός : Καίτοι ἐγὼ οἶμαι οὐδεμίαν ἀρετὴν ἀσχεῖσθαι ὑπ᾽ ἀνθρώπων ὡς μηδὲν πλεῖον ἔχωσιν οἱ ἐσθλοὶ “γενόμενοι τῶν πονηρῶν, Xen. Cyr. I, 5, 20, Je crois pourtant que la vertu n’est pratiquée par les hommes que pour que les bons soient mieux partagés que les méchants.

ΕΥ̓͂Σ, ἐύ, poétique et épique dans tous les sens αἀ᾽ ἀγαθός, ἀχώμαντ᾽ ἠύν τε μέγαν τε, IL. VI, 8, le fort et grand Acamas.

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