CHANT PREMIER
L'ORIGINE
Die, dea, quas raiisœ noliis post secula tanta Insolilam pepeiore luem?
(FaicASTOR, lib, I.)
Syphilis ! à ce nom , que , saisi de scrupule , Un vulgaire lecteur s'épouvante et recule , Qu'il inflige à mon œuvre un pudibond mépris , Qu'importe ! je m'adresse à ces graves esprits Dont l'œil philosophique embrasse pour domaine Tout ce qui touche au sort de la nature humaine , Ceux qui n'ont pas l'orgueil de croire au-dessous d'eux Ce que le monde appelle effrayant ou hideux , Et qui, de l'ignorance affrontant l'anathème, Sèment au champ public la vérité.... quand même!...
Ne vous y trompez pas ; l'art que nous professons
N'a pas l'unique but de produire des sons,
Des riens harmonieux , d'éclatantes bluettes ;
Au siècle où nous vivons, jugez mieux les poëtes :
Ils n'ont pas fait métier de folâtrer toujours
Sous des berceaux de fleurs qu'effeuillent les Amours
De suivre une Chloé fuyant dans la prairie :
A de plus nobles soins leur verve se marie ;
Ils pensent que, sans être ou cynique ou pervers,
Tout ce que dit la prose , on le fait dire au vers.
Du préjugé des mots ma muse indépendante
Dans un nouvel enfer veut imiter le Dante ;
Là, je veux que d'horreur vous vous sentiez saisir,
En contemplant de près les damnés du plaisir,
Le calice brûlant dont Vénus les abreuve.
Si vos nerfs délicats redoutent cette épreuve ,
Arrêtez-vous : pour moi , que l'œuvre plaise ou non ,
J'entre dans mon sujet, dont j'ai tracé le nom.
L'ORIGINE
Mais , comment aborder l'histoire ou le poëme
D'un fléau qui, pour nous, est encore un problème,
Etre indéfinissable, agent mystérieux,
Qui naquit, on ne sait en quels temps, en quels lieux?
Soit que ce mal impur, dès le berceau des âges.
Ait sur le genre humain promené ses ravages.
Et qu'il ait, sans relâche, asservi l'univers.
Sous différente forme et sous des noms divers ;
Ou que , tel qu'un volcan qui brise son cratère ,
Il ait par intervalle éclaté sur la terre ;
Soit qu'il ait pris son vol, depuis un temps moins long,
De ce monde inconnu que devina Colomb ,
Et que , vengeant sur nous sa liberté mourante,
L'Amérique ait conquis l'Europe conquérante;^
Sans chercher, en fouillant les siècles ténébreux,
S'il provient des Romains, des Grecs ou des Hébreux,
S'il a franchi d'un bond les flots de l'Atlantique (2),
S'il est de sang moderne ou d'origne antique ,
Sans juger, au hasard, sur des bruits incertains.
S'il est fils des Français ou des Napolitains;
Quel qu'il soit, en un mot, il faut le reconnaître.
Tout fléchit aujourd'hui sous ce terrible maître ;
La terre est son domaine, et, depuis trois cents ans
Qu'il épanche sur nous ses horribles présents ,
De la zone torride aux deux zones polaires ,
Peuples des continents, archipels d'insulaires,
Jusqu'en Océanie, en ces brumeux climats
Où d'Urville a montré la pointe de ses mâts,
Invisible et présent, comme l'air qu'on respire,
Ce grand empoisonneur tient tout sous son empire.
Nulle digue qui puisse arrêter ce torrent ;
Il saisit, à la fois le docte et l'ignorant,
Le riche en son hôtel, le pauvre en sa cabane,
L'impie et l'homme saint qu'abrite la soutane ,
Le vieillard, l'enfant même, atteint souvent d'un mal
Dont il n'est pas lavé par le flot baptismal ;
Et peut-être aujourd'hui, parmi l'espèce humaine,
Il n'est pas un seul homme , et dans l'homme une veine ,
Où, quoique bien souvent encor non révélé,
Le virus destructeur ne soit inoculé.
N'en cherchons pas ailleurs la cause originaire :
Si l'homme chaque jour décroît et dégénère ,
Si le moule sublime où Dieu l'avait jeté ,
Pour en sortir tout plein de force et de beauté.
Multiplie aujourd'hui tant de formes grossières.
Tant de contrefaçons des épreuves premières,
C'est que, depuis Adam, des éléments pourris
Se sont joints au limon dont nous fumes pétris.
L'ORIGINE
Quelquefois, en touchant ces armures massives,
Que les vieux arsenaux conservent pour archives ;
Masses d'armes, brassards, morions , boucliars ,
Cuirasses, que portaient nos aïeux chevaliers,
Nous sommes étonnés de ce harnais de guerre
Qu'à peine notre bras peut soulever de terre ,
Et nous nous demandons si, chez l'homme d'alors,
La taille était plus haute et les muscles plus forts ;
N'en doutons pas : leurs fils , triste progéniture ,
Ont déchu, par degrés, de force et de stature,
Et toujours, d'âge en âge , ils iront décroissant.
Grâce au germe de mort infiltré dans leur sang.
De là vient cette race infirme, abâtardie.
Ce peuple d'avortons qu'attend l'orthopédie;
De là ces jeunes gens déjà cadavéreux,
A la poitrine étroite, au front pâle, à l'œil creux,
Qui pensent rehausser leur type ridicule
En encadrant leurs traits d'une barbe d'Hercule ;
De là ces jeunes fleurs, ces vierges de seize ans,
Précoces réservoirs de mille maux cuisants ,
Qu'on voit avec langueur se pencher sur leurs tiges,
En proie aux pâmoisons, aux vapeurs, aux vertiges ;
Complices innocents que l'hymen doit unir
Pour léguer des douleurs à la race à venir.
Est-il vrai que ce mal, autrefois si vorace, Avec moins de fureur sévit sur notre race; Que son terrible empire, usé dans son ressort, En devenant plus vaste , est devenu moins fort, Comme un torrent qu'on voit précipiter ses ondes, Quand il est resserré dans ses rives profondes. Se calme tout à coup, et semble avoir un frein Dès qu'il étend ses eaux sur un large terrein ? Oui, sans doute, le monstre, assouvi de pâture, Semble avoir adouci son atroce nature; Avec nous, d'âge en âge, il s'est civilisé; Si , lorsque par l'enfer il fut improvisé, Cette effroyable énigme étonna la science , Le savoir, à son tour, fils de l'expérience, Opposant au fléau d'énergiques secours , Tempéra ses rigueurs et dirigea son cours ; Et si, quand il parut, usurpateur immonde. Il allait conquérant et décimant le monde. Désormais , répandant moins de deuil et d'effroi , Il règne, plus paisible, en légitime roi. Les temps sont loin de nous où dans les cimetières S'engloutissaient d'un coup des peuplades entières , Où des infortunés , en proie à leurs tourments , Foudroyés par l'Eglise et par les parlements,
i;ORIGI\E. 11
Expulsés des cités, des temples, des hospices, Errant dans les forêts, au bord des précipices, Parias vagabonds, troupeaux expatriés, Couvraierit les champs impurs de leurs os cariés. Non, ces temps ne sont plus; notre âge philanthrope Leur prodigue des soins qu'un mystère enveloppe; Ils sont libres d'entrer aux lieux où nous allons : Nos cercles roturiers, nos plus nobles salons. Sont tous, à leur insu, peuplés de ces malades; Chaque jour, en suivant nos douces promenades. Sans craindre leur contact, sans rebrousser chemin, A ces pestiférés nous présentons la main ; Et les rois chevaliers, dans leurs ardeurs courtoises, Peuvent mettre en leur lit des maîtresses bourgeoises, Sans voir , sous leurs rideaux semés de fleurs de lis , L'inévitable mort escortant Syphilis.
Pourtant ne croyez pas que l'impure furie
Soit rentrée aux enfers, sa première patrie.
Et que sans crainte on puisse affronter son courroux.
Quoique ceux qu'elle atteint de ses funestes coups,
Au sein des carrefours et des places publiques.
N'osent plus étaler leurs maux hyperboliques,
Qu'ils dérobent leur peste aux rayons du soleil; Si vous voulez revoir dans tout leur appareil Son cortège effrayant de hideux phénomènes , Entrez dans ces égouts des misères humaines, Dans ces grands lazarets où, sur des lits ardents, Se tordent des douleurs qui font grincer les dents : Ah ! quelque préparé que soit votre courage , Si de ces lieux maudits vous tentez le passage, Quand, marchant pas à pas, de rideaux en rideaux, Vous verrez tour à tour soulever ces bandeaux. Ces linges purulents, ces flocons de charpie Gonflés d'un sang noirâtre et d'une humeur croupie; Quand vous verrez à nu , sur les os et la chair , Les empreintes du mal, de la flamme et du fer, Croyez-moi , vos genoux fléchiront d'épouvante , Vos yeux se terniront devant la mort vivante, Vos sens bouleversés éprouveront encor La poétique horreur qu'exprimait Fracastor. Oui, si vous voulez voir Syphilis en personne. Entrez dans son empire où tout mortel frissonne : Là, comme dans la cuve où bouillonne le vin, On entend fermenter son putride levain ; Sur les frêles tissus qui couvrent les viscères On voit naître la mort et ramper les ulcères.
L'ORIGIXE. 13
Oh! qui pourrait compter, sur tant d'êtres souffrants, Tant d'indicibles maux alignés sur deux rangs! L'ingénieux fléau, dans son fécond caprice. Assigne à chaque membre un différent supplice : Tantôt l'humeur visqueuse , épanchée au dehors , D'une sordide écaille enveloppe le corps ; D'autres fois, elle teint en couleur purpurine Les épaules , les bras, les flancs et la poitrine. Là rampent des lichens où flottaient des cheveux ; Ici la langue épanche un filament baveux. Et la noire carie empoisonne l'haleine D'une bouche où brillaient des dents de porcelaine. Les uns, en gémissant, étendront sur leurs lits Des os exfoliés, cassants ou ramollis; D'autres vous montreront ces ulcères vivaces Qui gonflent des tumeurs ou percent des crevasses ; Vous frémirez, surtout, en voyant leurs progrès Sur l'informe appareil des organes secrets , Déplorables débris, que recouvrent à peine Quelques lambeaux de chair qu'oublia la gangrène^ Et qu'un homme , impassible à force d'être humain , Sous le tranchant acier fera tomber demain. Plus dignes de pitié, plus difformes encore, Ceux qui , la face en proie au chancre Carnivore ,
Le miroir à la main , contemplent chaque jour Leurs traits jadis si beaux qu'idolâtrait l'amour! l/Que l'amour vienne donc contempler ces ruines, Ces noires cavités en place de narines , Ces lèvres que laboure un sulfureux sillon , Cette langue épaissie en forme de bâillon , Ce front illuminé de pustules grossières , Ces paupières sans yeux et ces yeux sans paupières, Désespérants tableaux! dont la réalité S'imprime tellement dans l'œil épouvanté , Que leur souvenir seul , leur image ternie ^ En passant devant nous dans des nuits d'insomnie, Leur simulacre en cire, ou leur pâle dessin, Hérissent nos cheveux et glacent notre sein, v