CONTAGION DIRECTE
I. — Le premier mode de contagion, celui qu à l'instant je qualifiais de commun, de banal, consiste simplement en ceci: ansmission à la femme d'un accident contagieux survenu chez le mari après le marrage.
Un mari syphilitique et non encore guéri de sa syphilis vient à être affecté d’une lésion suppurative d'ordre spécifique. Il à rapport, à ce moment, avec sa femme. Tout naturellement il contagionne cette femme par la lésion qu'il porte actuellement. Cela va de soï.
Rien que de très-simple, rien que d’absolument normal dans ce mode de contagion, quiest, comme chacun le sait, le mode usuel suivant lequel la syphilis se transmet, se propage, s’entretient.
Exemples du genre :
Un jeune homme se marie après quinze mois de syphilis. Il vient à présenter sur le gland deux érosions circinées, du genre de celles que nous appelons en langage technique syphilides papulo-érosives de forme annulaire. Considérant ces lésions comme des herpès (autre affection à laquelle d’ailleurs il est assez sujet), il continue à avoir rapport avec sa femme, et il lui communique ainsi la syphilis, qui débute sur elle par un chancre induré vulvaire, bientôt suivi d'accidents généraux.
Un autre jeune homme, appartenant à la haute société parisienne (1), se marie malgré mot après deux ans
(1) Je note à dessein cette particularité, comme je la noterai encore à l’occasion. Et, en effet, nombre de personnes s'imaginent et répètent que ces transmissions de syphilis dans le mariage ne se rencontrent guère que « parmi les basses classes », comme un résultat de l’ignorance, de l’incurie, de la misère, etc. Or, c'est là une illusion, une erreur grave, contre laquelle proteste la pratique journalière. Les cas de ce genre se rencontrent à peu près écalement dans toutes les classes,
pa DANGERS RELATIFS A LA FEMME.
de syphilis. Grand fumeur, il est souvent affecté de légères érosions labiales auxquelles 1l ne prend pas garde, qu'il s’obstine — toujours malgré moi— à ne pas regarder comme dangereuses et que, somme toute, il ne traite pas. Conséquence : il finit, avec l’une de ces érosions que j'avais considérée comme indubitablement syphilitique, par transmettre la syphilis à sa femme, sur laquelle à un moment donné je découvre un chancre induré de la lèvre inférieure.
Un de nos confrères contracte la syphilis. Il se traite, se croit guéri, et se marie trois ans plus tard. Quelques mois après, je reçois de lui une lettre désolée : « Une catastrophe lamentable, m'éerit-1l, s’est abattue sur moi. Tout dernièrement j'ai eu le malheur de contagionner ma toute jeune femme {dix-neuf ans); et je l’ai contagionnée — c'est à n’y pas croire — avec une misérable petite papule de la verge, papule érosive, il est vrai, mais minime, absolument minime, au point que je ne m'en étais pas aperçu tout d’abord, et que plus tard je n’y pris pas garde ! »
Et ainsi, Messieurs, de tant et tant d’autres cas du même genre que je pourrais accumuler 1c1, sans doute quelque peu variables comme forme, mais toujours identiques comme fond.
Ce premier mode de contagion, je le répète, est done
depuis les plus humbles jusqu'aux plus élevées. Je déclare, pour ma part, en avoir observé un grand nombre dans la haute bourgeoisie, voire dans l'aristocratie, c'est-à-dire dans un milieu social où l'éducation, la culture intellectuelle et morale, l'absence de besoins pécuniaires, l'indépendance de la personne, la libre satisfaction des désirs, etc., etc., sembleraient devoir exclure de telles hontes.
fréquent, même dans le mariage. Et comment ne le serait-il pas, vu l'extrême contagiosité des accidents secondaires de forme suppurative ; — vu la reproduclion si facile et si fréquente des accidents de cet ordre chez les sujets syphilitiques imparfaitement traités; — vu la multiplicité des rapports, des rapprochements, des contacts de tout genre, qui, dans la vie domestique, dans la vie de famille, exposent l’épouse à être contagionnée par l'époux ?
En l'espèce, la dernière considération que je viens de mentionner est d'ordre principal, et je vous prie de la remarquer. La contagion, en effet, est rendue si facile par cette communauté intime et incessante qui résulte du mariage, quelle devient presque fatale. De par l'expérience, 1l est rare de voir une jeune femme vivre longtemps au contaet d’un homme syphilitique (ou inversement d’ailleurs, mais la réciproque ne nous intéresse pas pour l'instant), sans que le conjoint sain n’aboutisse à être contaminé par le conjoint malade. Ce qui a fait dire à un spirituel observateur, M. Dechambre : « La vérole se partage entre époux comme le pain quotiden. »
Il. — Le second mode suivant lequel s'opère la contagion syphilitique dans le mariage est tout différent de celui quiprécède et absolument spécial, comme vous allez le voir. Il consiste en ce qu'on appelle la syphilis par conception.
Peu connue, ou tout au moins peu accréditée parmi nous, reniée même par nombre de nos confrères, cette syphilis par conception doit trouver 1c1 quelques déve-
loppements, car elle fait partie, et partie essentielle de notre sujet (1).
Comment se présente-t-elle en clinique? Comment s'impose-t-elle à l'observation ? Le voici.
Une jeune fille s’est mariée, pure et saine, avec un homme syphilitique, à syvphilis non encore éteinte. Mandé près d’elle quelques mois plus tard, vous la trouvez syphilitique ; vous la trouvez, par exemple, affectée de symptomes secondaires évidents, tels que syphilides cutanées, plaques muqueuses buccales, croûtes acnéiformes du euir chevelu, adénopathies cervicales, maux de tête, névralgies vagues, courbature, accès fébriles intermittents, alopéeie, ete. Nul doute possible : cette femme est bel et bien syphilitique.
Cela constaté, vous vous mettez alors à la recherche du pourquoi et du comment de cette syphilis. Comment la syphilils a-t-elle frappé cette jeune mariée ; par quelle voie s’est-elle introduite ; quel en a été l'accident initial ; où a siégé le chancre, etc. ?
Et alors, un double étonnement va commencer pour vous.
D'abord, pas de trace de ce qu’on appelle l'infection primitive. Nul vestige de chancre, nul souvenir d’une lésion localisée, ayant précédé de quelques semaines les accidents actuels. « Passe encore pour le chancre, vous dites-vous; car chacun sait que le chancre constitue souvent chez la femme une lésion minime, fugitive, qui peut facilement rester inaperçue de la malade et n'être
(1) Sijenetraitais cette question d'une façon exclusivement incidente, je devrais citer ici les opinions ct les travaux bien connus de MM. Depaul, Diday, Hutchinson, de Méric, Melchior Robert, Bazin, etc., etc.
plus perceptible pour le médecin après un temps trèscourt. Mais du moins trouverai-je le bubon, car le bubon n'est pas seulement le compagnon fidèle du chancre, suivant le mot de M. Ricord ; c’en est aussi un témoin posthume, qui lui survit longtemps, qui l’atteste longtemps encore après sa disparition en tant que plaie, après sa cicatrisation ». Vous recherchez done le bubon, et vous ne le trouvez pas davantage. Nulle trace, en aucun point, d'une adénopathie primitive. En un mot, rien autre que des accidents secondaires, comme si la syphilis s'était annoncée d'emblée sur la maïade par des manifestations de ce genre, comme si elle n’avait pas eu de période primitive.
Cela, tout d'abord, est bien étrange, n’est-il pas vrai? Mais ce n’est pas tout. Une autre surprise vous attend tout aussitôt.
La syphilis ainsi constatée sur la jeune femme, vous prenez à part le mari, qui vous confesse, si vous ne les connaissez déjà, ses antécédents spécifiques. Et alors vous lui demandez naturellement quels accidents nouveaux il a éprouvés depuis son mariage, pour avoir ainsi contagionné sa femme. Sur ce, protestations, protestations formelles de votre client : «Non, vous dit-il, je n'ai rien eu de nouveau depuis mon mariage, rien, absolument rien. Je connaissais mon état; j'avais été averti par mon médecin des dangers que pouvait courir ma femme s'il me survenait quelque accident semblable à ceux que j'ai eus jadis. Or, je me suis tenu sur mes gardes, je me suis examiné, je me suis surveillé scrupuleusement, et je puis vous affirmer de la façon la plus certaine que rien de suspect ne s’est produit sur moi
ES
depuis le jour de mes noces. Cela, je vous en réponds. »
Non content de ces assertions vous procédez à un examen en règle de votre client, et cet examen reste encore négatif. Pas le moindre accident actuel sur la peau, non plus que sur les muqueuses ; pas le moindre vestige d'un symptôme récemment evanoui.
De sorte qu'à prendre les choses telles qu’elles se présentent, force serait d'admettre ceci : que la jeune femme est devenue syphilitique au contact de son mari syphilitique, sans que celui-ci ait été affecté du moindre symptôme extérieur capable de la contagtonner (1).
Ah! sans doute, Messieurs, si les cas de ce genre ne s’ofiraient à l'observation qu'une fois par hasard, d’une facon tout exceptionnelle, on aurait strictement le droit de les révoquer en doute, de les rejeter et de dire : « Ce sont là des cas non-avenus, Imcomplets, défectueux; ce sont là des cas où 1l y a eu erreur, soit de la part de la femme qui n’a pas vu, qui n’a pas senti son chancre, soit de la part du mari qui se trompe ou qui nous trompe. Passons outre, donc, sans y attacher plus d'importance ». Mais c’est que les faits de
(1) Je ne mets pas en discussion ici la possibilité d'une contagion par le sperme. De vieille date il a été bien établi par l'observation clinique que le sperme d'un sujet syphilitique n’est pas susceptible de transmettre la contagion. L'expérimentation s’est prononcée récemment dans le même sens. On a inoculé à des sujets sains du sperme provenant de sujets syphilitiques, et, comme on devait bien s'y attendre, l'inoculation est restée sans résultat. (V. Mireur, Recherches sur la noninoculabilité syphilitique du sperme, publiées dans les Annales de Dermatologie et de Syphiligraphie, t. VHI, 1876-77, p. 423. — D' X..., communication orale.)
SYPHILIS PAR CONCEPTION. a
ce genre, tout au contraire, sont communs, sont fréquents ; c’est qu'ils se présentent à l'observation avec une insistance significative ; c’est qu'ils se présentent toujours identiques à eux-mêmes, toujours dans les mêmes conditions ; c’est enfin qu'ils s'imposent même parfois, dirai-je, en portant la conviction avec eux.
En l'espèce, il n’est pas que l'ordre des cas où l’on peut se réfugier derrière une fin de non-recevoir, où l’on peut exciper par exemple qu’on a eu affaire à un mari négligent, inconscient du danger, insouciant de sa personne, mauvais observateur, capable en un mot de laisser passer inaperçu sur lui-même un accident spécifique. Il est des cas d’un tout autre genre qui ont été recueillis sur des maris très-attentifs à leur état de santé, scrupuleux, consciencieux, prévenus des dangers résultant pour leur femme de leur ancienne diathèse, et n'ayant jamais cessé de s’examiner avec un soin minutieux. Il est des cas de même ordre, enfin, qui ont été observés par des médecins sur eux-mêmes, dans leur propre famille. Y'en connais, et plusieurs, que malheureusement il m'est interdit de citer (1).
Or, quand des maris aussi sûrs d'eux-mêmes, quand des hommes de l’art viennent vous répéter à satiété : « Non, je vous l’affirme, je n’ai rien eu comme accident depuis mon mariage; je n’ai présenté mi à la verge, m à la bouche, ni ailleurs, la moindre érosion, la moindre égratignure, la moindre rougeur, capable de contagionner ma femme » ; — lorsque de telles assertions vous sont fournies avec de telles garanties, et lorsque ces as-
(1) Cf. J. Hutchinson, Medical Times and Gazette, décembre 1876, p. 643 et suiv.
sertions se reproduisent identiquement pareilles non pas seulement dans quelques cas, mais dans une foule de cas du même genre ; — lorsqu'un fait, si inexplicable, si extraordinaire qu'il puisse paraître, devient non plus l'exception, mais le fait usuel, habituel, presque général ; — en de telles conditions, force est bien de se rendre, de se départir d’une incrédulité d’ailleurs bien légitime et de dire finalement : « Soit! voilà une femme qui, d'une part, a la syphilis sans avoir présenté d'infection initiale, et qui, d'autre part, a été contagionnée par son mari sans que ce mari ait rien présenté de contagieux. Mais alors, quel est done ce mystère ? »
Quel est donc ce mystère? Eh bien, Messieurs, en voici la clef.
C’est que la femme devenue syphilitique de la sorte, sans accident initial, sans chancre, et devenue syphitique au contact d’un mari exempt depuis son mariage de toute lésion contagieuse, c’est, dis-je, que cette femme est une femme ENCEINTE et qu'elle à pris la syphilis PAR CONCEPTION.
Dans les cas de ce genre en effet, Messieurs, 11 y à toujours un élément spécial qui intervient pour compliquer l’ensemble morbide, et cet élément nouveau, surnuméraire (passez-moi le mot), c'est la grossesse. En pareille situation, /a grossesse ne fait jamais défaut. S'il vous arrive (et cela vous arrivera plus d’une fois dans votre pratique) de rencontrer une femme qui ait pris la syphilis sans présenter d'accidents primitifs et, de plus, qui ait pris la syphilis d’un conjoint syphilitique depuis longtemps exempt de tout symptôme suspect, portez toujours votre attention du côté d'une grossesse,
interrogez, examinez la femme à ce point de vue; et infailliblement vous arriverez à constater ceci :
Ou bien cette femme est enceinte actuellement, au moment de votre visite ;
Ou bien elle a été enceinte récemment, et vient soit d'accoucher, soit de faire une fausse-couche.
Ah ! s’il en est ainsi, si toujours et invariablement les faits que nous étudions se présentent de la sorte, avec l'addition nécessaire d’un élément spécial, à savoir la grossesse, ceci devient pour nous un trait de lumière.
Puisque les cas qui échappent aux lois normales de la contagion syphilitique se compliquent toujours d’un élément spécial qui y intervient d’une façon constante, est-ce que cet élément ne pourrait pas être cause de la dite anomalie ? Est-ce que la grossesse ne Jouerait pas un rôle ici, pour déterminer cette dérogation apparente aux procédés usuels de la contagion? Est-ce que cette femme, qui parait devoir la syphilis à son mari, ne la tiendrait pas en réalité de son enfant, de cet enfant qui séjourne dans le sein maternel avec la syphilis qu'il a reçue de son père?
Eb bien oui, Messieurs ; et telle est, à n’en pas douter, l’origine de cette syphilis, dans les cas en question ici. La femme-mère infectée de la sorte, c’est-à-dire devenue syphilitique sans accident inilial et devenue syphilitique au contact d'un mari depuis longtemps indemne de tout accident extérieur, est une malade qui tient la syphilis non de son mari, mais de son enfant.
Ce n’est pas là une syphilis transmise par contagion, à la facon des cas usuels, des cas courants; c’est là une syphilis conçue 2x utero, importée par l'enfant dans le
sein de la mère, communiquée à la mère par son enfant ; c’est là, en un mot, ce qu’on a appelé la sypxizis PAR CONCEPTION.
Ce serait sortir de mon sujet que d'aborder ici l’histoire clinique de cette syphilis par conception, si différente de la syphilis ordinaire et par son origine et par son évolution primordiale. Mais il importe que je ne vous laisse aucun doute sur son authenticité, et c’est dans ce but que j'ajouterai les quelques considérations suivantes. |
1° D'abord, si l’on rejetait cette pathogénie de l’infection transmise à la mére par le fœtus dans l’ordre de cas qui nous occupe, la syphilis de ces jeunes mariées qui, d’une part, ne présentent jamais d’accident primitif, de chancre, et qui, d'autre part, reçoivent ou semblent recevoir la contagion d’un mari non contagieux, cette syphilis, dis-je, resterait absolument incompréhensible, absolument inexplicable.
Et, je vous le répète encore, les cas de ce genre sont trop nombreux, trop précis, pour qu’on puisse leur opposer une fin de non-recevoir, pour qu’on songe à les interpréter par des erreurs matérielles d’observation. Is s'imposent véritablement en pratique, etil faut les subir en tant que faits, quitte à en discuter la théorie.
2° Ces mêmes cas, qui dérogent aux lois générales de la syphilis vulgaire, n’y dérogent jamais qu'avec l’addition d'un élément spécial, qui n’est autre que la grossesse. Toujours, invariablement, ils sont relatifs à des femmes enceintes ou récemment accouchées. Cela n’est-
il pas significatif? Cela n'implique-t-il pas que la grossesse vient jouer ici un rôle spécial, pour modifier les conditions usuelles de la contamination syphilitique ? |
D'ailleurs, en l’espèce, il est certains faits plus probants encore, si c’est possible. Ces faits se résument en ceci:
Une femme saine est unie à ur homme syphilitique ; — tant qu’elle ne devient pas enceinte, elle reste indemne ; — mais elle devient enceinte, et voilà tout aussitôt que la syphilis fait explosion sur elle.
Or, pourquoi cette immunité avant la grossesse, et pourquoi cette infection se produisant avec la grossesse, si la conception restait indifférente, si elle n'avait aucune part dans la contamination spécifique (1)?
3° Un troisième argument ressort des conditions morbides de l’enfant. Je m'explique.
Qu’advient-il de l'enfant dans l’ordre de faits dont nous parlons actuellement? Le plus souvent, à la vérité, il meurt avant de naître. Était-il ou n’était-il pas syphilitique ? Nous n’en savons rien dans ce cas, et nous n'avons rien à en dire, quoique cependant le fait seul de sa mort constitue une présomption en faveur de la syphilis. Mais d’autres fois il arrive à la vie, et toujours alors la syphilis s’atteste sur lui par des symptômes non équivoques, foujours ul est syphilitique.
Or, si l'enfant, dans ces conditions, est entaché de syphilis, qu'y a-t-il d'impossible ou d’extraordinaire à
(1) Des cas de cet ordre ont été signalés déjà par nombre de médecins. Je me borne donc à énoncer le fait, sans citer d'exemples particuliers.
ce qu'il transmette à sa mère, pendant sa vie intrautérine, la maladie dont 1l est affecté ?
Si la syphilis maternelle a la faculté (ce que tout le monde admet) de se réfléchir sur l'enfant, pourquoi la syphilis de l’enfant ne se réfléchirait-elle pas de même sur la mère? Quoi! Voilà un enfant qui, procréé syphilitique par le fait de son père, va vivre syphilitique pendant plusieurs mois dans le sein de sa mère; et vous trouveriez extraordinaire, impossible, que l'infection de l'enfant se transmit à la mère ! Un organisme syphilitique est inclus dans un organisme sain, et l’un ne contaminerait pas l’autre! En vérité, ce n’est pas l’infection de la mère qui, en semblables conditions, constituerait à mes yeux un fait surprenant; pour moi, le fait surprenant serait que la mère restàt réfractaire à de telles chances de contagion.
4° Au total, la syphilis par conception n'est que l’analogue de la syphilis qui, dans le cours de la grossesse, se réfléchit en sens inverse de la mère à l'enfant. Il faut donc — le bon sens l'indique — qu'elle obéisse aux mêmes lois que cette dernière, et c’est précisément ce qui a lieu, comme vous allez le voir.
Le propre de la syphilis héréditaire, vous le savez, c'est de faire invasion d'emblée par des accidents généraux, c’est de n'avoir pas de période primitive, c'est, en un mot, de rester exempte de ces deux aceidents qui constituent le début fatal, nécessaire, de toute syphilis contractée par voie de contagion usuelle, à savoir : le chancere et l’adénopathie primitive, symptomatique du chanere.
Eh bien, 1l en est de même, exactement, pour la
syphilis de conception. Elle aussi n’admet ni chancre ni bubon au nombre de ses symptômes constitutifs. Elle aussi fait invasion d'emblée par des manifestations d'ordre général. — Et cette dérogation aux grandes lois qui régissent la syphilis dans ses formes habituelles trouve certainement sa raison dans le mode spécial qui préside iei à la contamination.
Telles sont, d’une facon assurément très-succincte, mais suffisante, je crois, en ce qui concerne notre sujet actuel, telles sont, dis-je, les considérations de divers ordres qui établissent ce fait indéniable de l'infection possible de la femme par voie de conception.
Le fait admis et accepté, il nous resterait maintenant à en discuter l'interprétation, si cela ne sortait du cadre où nous devons nous restreindre. Comment l'imprégnation syphiltique s’irradie-t-elle du fœtus à la mère, dans les cas que nous venons d'étudier ? L’infection maternelle résulte-t-elle du contact d’un ovule fécondé, et se produit-elle soit dans les trompes, soit dans l’utérus, à l’époque où cet ovule n’est rattaché à la mère par aucune greffe organisée? Ou bien se produit-elle ultérieurement par les échanges de la circulation placentaire (1)? Ou bien reconnait-elle quelque autre mode spécial, inconnu? Sur ce point confessons notre complète ignorance. Nous ne savons rien du procédé, du méca-
(1) C’est là ce que professe par exemple M. J. Hutchinson, qui a même donné à ce mode d'infection de la mère par l'enfant la dénomination expressive de fœætal-blood contamination (contamination par le sang fœtal). — V. mémoire cité, Medical Times ant Gazette, 1876.
Fournier, — Syph. et Mar. 3
nisme de l'infection, et nous ne pourrions émettre à ce propos que des hypothèses sans valeur.
Toujours est-il que l'infection se produit dans ces conditions particulières, et que souvent, fort souvent, les femmes en sont victimes. Cela seul nous suffit à connaître pour le sujet que nous avons en vue. Retenons done le fait, et laissons de côté l'interprétation.
Cela posé, réunissons les éléments qui précèdent, et résumons ce qui à trait à notre première proposition en disant :
Un homme qui aborde le mariage avec des antécédents syphiltiques peut devenir dangereux pour sa femme de deux façons :
1° Directement, parles accidents contagieux, transmissibles, qui peuvent survenir chez lui après le mariage ;
2° Indirectement, par son pouvoir fécondant, c'est-àdire par la procréation d’un enfant dont l'infection peut se réfléchir sur la mère.
Second point : un homme qui aborde le mariage avec des antécédents syphilitiques peut devenir dangereux pour ses enfants.
[. — Jusqu'à une époque très-voisine de la nôtre, l’hérédité paternelle de la syphilis était un fait accepté sans conteste, à quelques exceptions près. On ne mettait
pas en doute qu’un père syphilitique ne püt, ne dût même engendrer des enfants syphilitiques. C'était là une opinion généralement admise, et la science semblait définitivement fixée sur ce point.
Or, les choses ont bien changé de face dans ces derniers temps. Des observations nombreuses, des travaux importants ont surgi de divers côtés, ne tendant à rien moins qu’à restreindre singulièrement l'influence paternelle dans la transmission héréditaire de la syphilis (1). Pour plusieurs auteurs, l’hérédité paternelle de la syphilis ne serait plus qu’un fait rare, presque exceptionnel. Mais ce n’est pas tout; on est allé plus avant dans cette voie. On est allé jusqu'à récuser l'influence paternelle dans la transmission de la maladie, et à dire : « L'influence du père est nulle, absolument nulle, pour la transmission de la syphilis au fœtus. L'enfant d'un homme syphilitique naît sain, exempt de syphilis, et bien portant ».
Vous concevez, Messieurs, quelle importance a la
(1) CuzzerIER, De l’hérédité de la shphilis (Mémoires de la Société derchisurgre de: Paris, 1851, t. IV, p.: 230).
NorrTa, Mémoire sur l’hérédité de la syphilis (Archives générales de Médecine, 1860, t. I).
CHarRier, De l’hérédité .syphilitique (Archives générales de Médecine, 1862, t. Il).
Durac (J.-E.) De l'hérédité de la syphilis (Thèses de Montpellier, 1866).
Mineur (H.), Essai sur l'hérédité de la syphilis (Thèses de Paris, 1867).
Owre (Adam), Sur l’étiologie de la syphilis héréditaire. — Publications diverses, de 1868 à 1878. Analyse dans les Annales de Dermatologie et de Syphiligraphie, publiées par A. Doyon, t. V,p. 388. — Association française pour l’avancement des sciences, :° session, Paris, 1878.
STURGIS (F.-R), Note sur quelques points d’étiologie de la syphilis héréditaire (Analyse ir Annales de Dermalologie et de Syphuligraphie, publiées par A. Doyon, 18717, t. IX, p. 113). HBic., etc.
question pour le sujet spécial qui nous occupe actuellement. Car, en face d’un client syphilitique qui vient nous consulter pour savoir s’il peut ou non se marier, notre responsabilité serait allégée d'autant si nous avions par-devers nous la certitude que cet homme, bien que syphilitique, ne peut en rien être préjudiciable à ses enfants. Cela va de sol.
Examinons done cette question avec tout le soin, toute la sollicitude dont elle est digne.
Or, pour contenir une part de vérité, les doctrines nouvelles qui ont été introduites dans la science relativement à la non-transmission de la syphilis par hérédité paternelle ou, d’une façon plus générale encore, à la non-influence de la syphilis paternelle sur les enfants, ces nouvelles doctrines, dis-je, contiennent des exagérations manifestes, et plus que des exagérations, des erreurs absolues, considérables, dangereuses au point de vue social, dangereuses à tous égards, et qu'il importe en conséquence de combattre énergiquement.
Pour ma part, en effet, d’après ce que j'ai vu par moimême comme d’après nombre d'observations qui m'ont été fournies soit par mes lectures, soit par d’obligeantes communications, je tiens pour constant qu'un père syphilitique, en puissance d’une syphilis encore jeune et vivace, peut être éminemment préjudiciable à ses enfants. Et cela, je suis en mesure d’en fournir les preuves, comme vous allez le voir.
D'abord, à raisonner Ja chose au point de vue de la
HÉRÉDITE PATERNELLE. 37
théorie pure, comment admettre un seul instant que l’état d’un père syphilitique puisse être inoffensif pour sa progéniture ? Quoi! Alors que nous voyons à chaque moment et d’une façon si manifeste l’hérédité paternelle se traduire sur l'enfant par tant et tant de ressemblances de tout ordre, alors que nous la voyons s’attester non seulement par des analogies physiques ou morales, mais encore par des analogies pathologiques des plus saisissantes, nous pourrions croire que cette hérédité ne s’exercerait pas à propos d’une maladie telle que la syphilis, à propos d’une maladie diathésique par excellence, chronique par excellence, imprégnant assez profondément l'organisme pour avoir la double liberté et d’affecter tous les systèmes et de développer ses manifestations presque à toute période, à toute échéance, jusqu'à trente, quarante et cinquante ans au delà de son origine ! Une maladie de ce genre, nous pourrions l’accepter comme indifférente héréditatrement du père à l’enfant ! S'il en était ainsi, ce serait là, en vérité, une anomalie plus qu’étrange ; ce serait là une dérogation monstrueuse à tout ce que nous connaissons relativement aux lois générales de l’hérédité.
Done, la syphilis du père ne saurait rester Imoffensive sur le produit de conception; voilà ce que préjuge la théorie, voilà ce à quoi aboutit en l’espèce une légitime induction basée sur des éléments d'observation commune.
Mais en pareille matière, sur un sujet à la fois si difficile et si sérieux, nous ne saurions nous suffire de comparaisons, d'inductions indirectes, de raisonnements à priori. Ce sont des faits et des faits précis qu'il nous
faut. Consultons donc la clinique, et voyons ce qu’elle nous apprend.
Commençons par faire la part la plus large possible (en regrettant de ne pouvoir la faire plus large encore) aux partisans de la doctrine que nous allons combattre, et disons avec eux :
Oui, il'est vrai, absolument vrai, qu'on rencontre en pratique quantité d'hommes qui, ayant contracté la syphilis avant leur mariage, ont eu des enfants sains, 1ndemnes de syphilis, leurs femmes étant elles-mêmes restées saines et indemnes.
Des exemples du genre s’observent à chaque instant dans la pratique de ville. MM. Ricord, Cullerier, Notta, Charrier, Durac, Mireur et tant d’autres que je passe sous silence, ont relaté des cas de cet ordre aussi authentiques, aussi convaincants que possible. Pour ma part, mon observation personnelle concorde pleinement avec celle des auteurs que je viens de citer, et je trouve dans mes notes (à ne parler que des observations contrôlées par moi de visu) 87 cas dans lesquels des pères syphilitiques, mariés à des femmes saines et restées saines, ont eu des enfants sains, absolument exempts de toute manifestation syphihtique, de tout symptôme suspect (1).
Je répugne à relater ici des cas particuliers, tant la chose est commune et banale. Cependant il est telles et telles observations dans lesquelles la non-influence du père sur l'enfant se traduit d’une façon si manifeste, si
(1) V. Pièces justificatives, note 1.
éclatante, que vous me pardonnerez bien de vous en citer quelques-unes, pour mieux fixer vos convictions à ce suJet.
Un malade de notre distingué confrère, M. Charrier, était affecté de la syphilis depuis plusieurs années, quand il devint père, exactement à la même époque, de deux enfants, à savoir : l’un né de sa femme, à laquelle il avait communiqué la syphilis ; — l’autre né d’une maîtresse, exempte de tout antécédent spécifique. Or, qu'arriva-t-il? C’est que, de ces deux enfants, l’un, l'enfant légitime, vint au monde avec la syphilis, et que l’autre, l'enfant naturel, naquit et resta sain (1).
Conclusion formelle, irrécusable : alors que la mère est saine, l'influence syphilitique du père peut être nulle sur le produit de conception.
Autre exemple, celui-ci dù à M. Mireur : Un homme se marie après onze mois de syphilis et devient père (sa femme restant toujours indemne) d’un bel enfant, absolument sain. Or, cet enfant était tellement sain, il était si peu entaché du moindre vice spécifique, qu’à l’âge de deux ans 1l contracta la syphilis; et de qui? De son père! Le père portait à la bouche une érosion secondaire ; il embrassa son enfant sur la bou-
che, et lui communiqua de la sorte un chancre de la lèvre (2).
Mais il y a plus, et voici deux ordres de faits plus confirmatifs encore, en ce qu'ils comportent un élément (1) CHARRIER, De l’hérédité syphilitique (Archives générales de Méde-
cine, 1862, t.HL, p.327).
(2) Thèse citée, page 26.
additionnel, surnuméraire, à savoir : l’explosion d’accidents syphilitiques sur le père, soit postérieurement à l’époque de la conception, soit au moment même de la conception. Et cependant les enfants nés en de telles conditions ont pu échapper à l'hérédité syphilHitique, quoique l’infection paternelle fût encore manifestement persistante ou même se traduisit par des symptômes actuels, contemporains de la procréation. Je m'explique.
Ainsi :
1° Il est d'observation fréquente de voir des hommes syphilitiques engendrer des enfants sains, et présenter ensuite tels ou tels accidents de syphilis, témoignages non équivoques de la persistance de la diathèse à l’époque où la conception s’est produite.
Exemple : un de mes clients, syphilitique depuis une dizaine d'années, se marie exempt de tout phénomène diathésique apparent, et devient père de six enfants. Ces six enfants, dont l’ainé est actuellement âgé de onze ans, je n'ai cessé de les avoir sous les yeux depuis leur naissance ; j'ai assisté à leurs moindres indispositions, mème les plus légères, et je suis autorisé à les déclarer tous absolument sains. Leur mère, non plus, n’a jamais présenté le moindre symptôme suspect. Or, aprés la naissance de son troisième enfant, cet homme a été affecté d’une syphilide tuberculeuse du thorax ; et, de plus, consécutivement à la naissance de son cinquième enfant, j'ai dù le traiter derechef pour une gomme palatine d'aspect assez menaçant.
Done, voilà un homme qui a engendré six enfants sains en dépit d’une syphilis vivace, persistante, et s’ac-
cusant encore par des symptômes intenses au delà de l’époque de conception de ces divers enfants.
De même, un de mes anciens clients se marie, sans me consulter, en dépit d’une syphilis très-insuffisamment traitée. Il a deux enfants, que je puis dire n'avoir pas perdus de vue depuis leur naissance et qui sont toujours restés exempts de la moindre manifestation spécifique. (L’aiîné est actuellement âgé de quatorze ans et le plus jeune de douze.) Or, cet homme vient de succomber récemment à une syphilis cérébrale, non pas seulement diagnostiquée telle de par les symptômes cliniques, mais vérifiée par examen microscopique.
Ces deux faits et tant d’autres que j'y pourrais joindre ne sont-ils pas absolument démonstratifs (1)?
2° Mais ce n’est pas tout encore. On a vu des sujets syphilitiques engendrer des enfants sains, indemnes du moindre symptôme suspect, alors qu'ils se trouvaient en pleine période secondaire, alors qu'ils étaient affectés, au moment mème de la conception, d'accidents divers de syphilis, alors en un mot qu'ils n’avaient pas encore dépassé cette redoutable période où la diathèse fait, pour ainsi dire, sa crise aiguë et semble rationnellement devoir être le plus pernicieuse comme dangers de transmission héréditaire (2).
J'ai dans mes papiers quelques cas de ce genre. Mais
(1) Dans une statistique qui sera produite plus loin (V. Pièces justificatives, note 1), le lecteur ne trouvera pas moins de trente-cinq cas de ce genre, tous relatifs à des sujets syphilitiques qui ont engendré des enfants sains et qui, après la naissance de ces enfants, ont été repris de divers accidents spécifiques.
(2) Plusieurs cas de ce genre se trouvent consignés dans l’intéressant
travail de M. Notta, auquel nous avons déjà fait allusion précédemment (Arch. général. de Méd., 1860, t. I).
aucun d'eux, à coup sûr, n’est aussi convaincant qu’un fait de même ordre qui m'a été obligeamment communiqué par notre si distingué collègue, M. Maurice Raynaud, et qui, recueilli dans des conditions toutes spéciales, offrant une chronologie de précision quasi mathématique, mérite à tous égards de trouver place
Un homme marié contracte la syphilis dansune aventure extra-conjugale. Pendant plusieurs mois, il trouve d’ingénieux prétextes pour éviter un rapport avec sa femme ; mais enfin, un jour, il s’oublie. Le lendemain, il accourt épouvanté chez M. Raynaud, qui constate sur lui des plaques muqueuses à la bouche. Neuf mois plus tard, jour pour jour, et sans aucun autre rapprochement ultérieur, la jeune femme accouche, et accouche d'un enfant sain, lequel, âgé de dix ans au moment où je vous parle, n’a jamais présenté le moindre phénomène d'infection syphilitique.
Ainsi, voilà un homme syphilitique qui, le jour même ou 1l'engendre un enfant, présente des accidents d'ordre secondaire, et dont l’enfant néanmoins naît exempt de syphilis ! — Quoi de plus probant ?
Donc, vous le voyez, Messieurs, je ne dissimule rien. Bien loin de là, j'insiste au contraire de toutes mes forces sur ces faits si curieux de non-transmission héréditaire de la syphilis par influence paternelle; car ces faits constituent, à mon sens, une des acquisitions les plus intéressantes de la science contemporaine, et je n'ai pas à dire quelle importance ils acquièrent relativement au sujet qui nous occupe actuellement.
La conclusion de ce qui précède est que l'hérédité syphilitique provenant du père (et du père seul, la mère restant saine) est beaucoup moins active, beaucoup plus restreinte, qu’on ne l’avait cru jusqu'ici.
Étant donnés, d'une part, un mari syphilitique et, d'autre part, une femme saine, ily a toutes chances pour que l'enfant issu de ce couple naiïsse exempt de syphalis.
Voilà ce que, contrairement aux croyances anciennes, ont nettement et positivement établi les recherches contemporaines ; et ce résultat, à coup sûr, ne laisse pas, en ce qui nous touche, d’être des plus consolants.
If. — Mais cela reconnu, cette concession faite aux partisans de la doctrine que je combats, je reprends aussitôt mes droits au nom de l’observation, au nom de la clinique, et je dis à mes adversaires :
Non, il n’est pas vrai, bien malheureusement, qu’en fait de syphilis l'influence paternelle soit aussi inoffensive qu'on s’est plu à le prétendre ; non, moins encore, 1l n’est pas vrai qu'elle soit nulle, qu’elle ne s'exerce en rien et jamais sur le fœtus. Pour avoir émis de telles propositions, il faut que vous n’ayez vu qu'un côté de la question, 1l faut que vous n'ayez envisagé qu'un des éléments du problème. Car il y a un abime entre les conclusions auxquelles vous avez été conduits et celles qui dérivent d’une observation intégrale des faits cliniques. Jugez-en au surplus par ce qui va suivre.
En premier lieu, si l’hérédité paternelle, comme
nous venons de le dire, ne s'exerce que d’une façon rare, exceptionnelle, toujours est-il qu'elle s'exerce quelquefois. On à vu des enfants naître syphilitiques du fait de leur père, leur mère restant indemne de toute contamination. Nombre de cas de ce genre ont été relatés par divers auteurs, notamment par MM. Ricord, Trousseau, Diday, Depaul, Cazenave, Bazin, Hardy, Bœresprung, Hutchinson, Bassereau, Beyran, Martinez y sanchez, Liégeois, de Méric, Martin, Parrot, Lancereaux, Kassowitz, Charpentier, Pozzi, Keyfel, Carl Ruge, elc., ete. (1). J'en ai également observé quelques-
(1) Vols un travail intéressant du D' Léon Richard (Étude sur l’hérédité dans la syphilis; de l'influence du père, Thèses de Paris, 1870), qui reproduit en résumé un certain nombre des cas en question ici.
Voir aussi : PrQuanp, Znfluence de la syphilis des générateurs sur la grossesse (Thèses de Paris, 1868).
Bricarp (Ph.), De la transmission de la syphilis du père à l’enfant avec immunité de la mère (Thèses de Paris, 1871). :
KassowiTz, Die Vererbung der Syphils, Vienne, 1876.
Car£ RuGE, Ueber die Fœtus sanguinolentus (Zeit. für Geburtsh und Gynäkologie. B. I. — Analyse par Porak, dans la Revue des Sciences médicales publiée par G. Hayem, t. XII, p. 203).
M. le professeur Parrot me racontait encore, ces derniers jours, un fait de ce genre observé par lui dans des conditions particulières qui ne laissent aucune prise à l'erreur. « Un jeune homme se marie en puissance de syphilis. Il a deux enfants, qui présentent l’un et l’autre les symptômes les moins douteux de syphilis héréditaire. Or, leur mère, assidûment surveillée, minutieusement examinée depuis son mariage, n’a jamais présenté et ne présente encore aucun symptôme suspect. Il est hors de doute qu'elle soit restée indemne. »
M. Hutchinson est bien autrement affirmatif encore en faveur de l'hérédité paternelle. D’après lui, la plupart des syphilis héréditaires dériveraient du père exclusivement : « I am firmly of opinion that, in a large majority of instances in English practice, inheritance of syphilis is /rom the father, the mother having never suffered before conception ». (Medical Times and Gazette, déc. 1876). — V. de mème : À clinical memoir on certain diseases of the eye and ear consequent of inherited syphilis. Londres, 1863 ; p. 209, Aph. XIV.— On the transmission
uns pour ma part, quoique bien peu nombreux relativement, je l'avoue (1). Ainsi, je voyais dernièrement un de nos confrères qui, me faisant l'honneur de me consulter pour une syphilis ancienne, me disait «avoir eu cinq enfants syphilitiques, bien que sa femme, examinée par lui avec un soin vigilant, soumise à une survelllance assidue, n’eût jamais présenté le moindre symptôme diathésique ».
Que parmi les faits cités à l'appui de cette thèse et reproduits dans diverses monographies, divers recueils, il y en ait un certain nombre à exclure, à récuser pour raison de garanties insuffisantes, je n’en disconviens pas; bien plus, je l’affirmerais au besoin. Mais serait-il possible de les récuser tous, à la fois et en bloc? Est-il à croire que tous les auteurs qui ont vu, publié, commenté de tels faits soient tombés à l'unisson dans une même erreur,en méconnaissant tous la syphilis sur les mères des enfants qu'ils avaient sous les yeux? Non, en vérité. Cela n’est pas admissible. Quelque zélé partisan qu’on soit d’une doctrine nouvelle, on n’est autorisé, ce me semble, à jeter par-dessus bord tout le faisceau d'observations antérieures qui contrecarrent cette doctrine qu'après une longue, très-longue et ultrasuffisante expérience. Or, une expérience de ce genre nous fait encore défaut. De sorte qu’en définitive, dans l’état actuel de nos connaissances, force nous
of syphilis from Parent to Offspring (The Bristish and foreign med. chir. Review, 1817, vol. LX, p. 455).
(1) Je ne trouve dans mes notes que huit cas de ce genre. Encore quelques-uns de ces cas manquent-ils, je le confesse, des garanties d'authenticité qui seraient exigibles en matière aussi délicate et aussi
controversée.
est bien de tenir compte des faits produits en faveur de l’hérédité paternelle et d'admettre ceci :
Que, st rare, si exceptionnelle relativement que paraisse être la transnussion héréditaire de la syphilis du père au fœtus, elle peut cependant s'exercer suivant ce mode dans un certain nombre de cas.
Conséquemment, en ce qui nous concerne, c'est là un premier danger avec lequel il faut compter, pour le verdict à rendre sur l'aptitude au mariage d'un sujet entaché de syphilis.
IT. — Mais encore n'est-ce là, comme vous allez le voir et comme j'ai à cœur de vous en convaincre, que le petit côté de la question. Car, d’une façon bien plus fréquente et bien moins contestable, la syphilis du père crée pour l'enfant d’autres dangers d'ordre plus grave.
Quels sont donc ces dangers ?
Is consistent, sommairement, en ceci :
1° L'inaptitude à la vie, se traduisant par la mort rapide du fœtus, mort qui se produit soit en utero, soit à très-court délai après l'accouchement ;
2° Des vices constitutionnels, des aptitudes morbides, des déchéances, des infériorités natives, des malformations congéniales, des arrêts de développement, ete., qui, pour moi comme pour nombre de médecins, constituent des expressions modifiées, transformées, de l’hérédité spécifique.
Or, voilà à coup sûr, relativement à la question dont nous poursuivons l'examen, toute une série de considérations bien dignes de notre sollicitude. Nous sommes
ici en plein cœur de notre sujet. Insistons donc sur les divers points que je viens de soulever.
J'aidit, d’abord, qu'une des conséquences de la syphilis paternelle pour l'enfant peut être l’inaptitude à la vie, inaptitude se révélant par la mort an utero. En d'autres termes, l'enfant né d'un père syphiltique et d'une mère saine est exposé, par le fait de la syplahs paternelle, à mourir avant de naître.
C’est là un premier point sur lequel ma conviction est bien établie aujourd’hui. De vieille date J'avais été frappé de la fréquence des avortements dans les ménages où l'époux est infecté de syphilis, la femme d’ailleurs étant restée saine. Plus tard, j'ai voulu confirmer cette impression générale par une enquête précise instituée sur le sujet. Dans ce but, je me suis attaché à noter d'une façon très-exacte, relativement à tous les cas qui se sont présentés à mon observation, les résultats de l'union d’un homme syphilitique avec une femme saine. Or, après plusieurs années d'investigation en ce sens, le dépouillement de mes observations ne me fournit pas moins d’une cinquantaine d'avortements s’étant produits dans les conditions précitées, et s'étant produits sans autre cause possible à mvoquer que la diathèse paternelle.
Et veuillez noter (ceci est essentiel à spécifier) que les éléments de cette statistique ont été recueillis dans la clientèle de ville, dans la clientèle bourgeoise, c’est-àdire dans un milieu social où les conditions anti-hygiéniques de misère, de travail forcé, de fatigues, d’alimentation insuffisante, d’excès, de débauche, etc., n’ont
à jouer aucun rôle comme causes prédisposantes à l'avortement. Notez qu'elle à été recueillie (ainsi que le démontre l’analyse de mes observations) sur des femmes jeunes, très-bien portantes pour la plupart, récemment mariées, ne présentant aucune lésion utérine, ete. De sorte que, dans tous les cas qui la composent (réserve faite pour deux ou trois tout au plus), aucune cause, soit constitutionnelle, soit accidentelle, ne peut être invoquée comme raison suffisante de l'avortement. L’avortement y reste inexpliqué de par les influences prédisposantes ou déterminantes auxquelles il est usuellement imputable, tandis qu'en revanche un élément étiologique commun réunit tous ces cas et se présente pour leur servir d'explication commune, à savoir : la syphihs du mari. Gela n'est-il pas déjà bien fait pour imposer la conviction ?
Ajoutez d’ailleurs que cette influence funeste de l’hérédité paternelle ne se traduit pas toujours par un avortement unique. Souvent elle se prolonge, souvent elle se continue dans le cours de plusieurs grossesses plus ou moins rapprochées. De sorte que deux, trois, quatre fausses couches se ‘succèdent parfois coup sur coup, sans explication autre que la syphilis du mari. Les cas de ce genre ne sont pas rares, je le répète, et J'en pourrais citer plus d’une vingtame d'exemples pour ma seule part (1).
De tels faits, à coup sûr, sont significatifs par eux-
(1) Cf. J. Hutchinson, On the transmission of syphilis from Parent to Ujfspring (The Bristish and foreign med. chir. Review, 1817, vol. LX),
mêmes. Mais ils prennent une valeur bien plus formelle encore quand une contre-épreuve vient s’y ajouter de la façon suivante. Averti par son médecin de la cause probable de ces avortements successifs, le mari se soumet à un traitement spécifique prolongé. Survient ultérieurement une nouvelle grossesse, laquelle amène un enfant à terme. Succèdent d’autres grossesses, et celles-ci ne sont pas moins heureuses. Oh! alors l'évidence est manifeste ; comment récuser en pareille circonstance l'influence corrective du traitement sur la diathèse syphihtique, et comment méconnaître l'influence de cette diathèse sur les grossesses antérieures ? Avortements successifs avant le traitement; grossesses heureuses aprés le traitement; que voulez-vous de plus démonstratif ?
Or, des cas de ce genre existent dans la science. Il en existe surtout en bien plus grand nombre dans la mémoire des praticiens, comme j'ai pu m’en convaincre par maintes conversations avec mes confrères. J’en ai observé plusieurs pour ma seule part, tels que le suivant, par exemple, qui m'a vivement frappé au début de ma carrière et que je ne puis résister au désir de vous relater succinctement.
Il y a une quinzaine d’années, je rencontre par hasard un ancien camarade de collège que j'avais perdu de vue depuis longtemps. Nous causons, et ledit camarade me conte ses chagrins : « Tu me vois désolé, me dit-il ; ma femme vient de faire une quatrième fausse couche, à quelques mois de grossesse ; et ce qu'il y a de pis, c’est que toutes ces fausses couches se sont produites sans la moindre cause, sans chute, sans imprudence. Ma femme
Fournier. — Syph. et Mar. 4
b0 DANGERS RELATIFS AUX ENFANTS.
est grande, forte, bien constituée, bien portante ; et cependant je prévois bien, àmon grand chagrin, qu’elle ne me donnera jamais d'enfants. »
Un souvenir alors me traverse l'esprit, et je réplique: « Mais peut-être bien ta femme n'est-elle pas aussi responsable que toi de ces fausses couches successives. Je t'ai connu il y a quelques années, au quartier latin, avec une belle vérole que tu ne me paraissais pas soigner d’une façon bien exemplaire. À ta place je me traiterais, je reprendrais du mercure et de l’iodure. »
Bien que donné à l’aventure, en pleine rue, le conseil fut suivi, et le traitement spécifique repris avec intensité. Or, quinze mois plus tard, la femme de mon ami accouchait à terme d’un enfant vivant, qui a aujourd’hui une douzaine d’années. Et depuis lors, elle à eu trois autres grossesses quin ont pas été moins heureuses (1).
La conclusion de tout cela est que, sans contradiction possible, nombre d’avortements, survenant sans cause sur des femmes saines, ne reconnaissent d’autre raison que la syphilis du mari.
L'influence syphiique du père tue le fœtus in utero ; Voilà un fait qui, étayé sur des observations aussi authentiques que nombreuses, mérite de prendre place dans la science; et je m'étonne qu'il n'ait pas été plus remarqué jusqu’à ce jour.
En second lieu, cette même 2naptitude à la vie de
(1) M. Depaul à relaté plusieurs faits de ce genre dans ses savantes leçons cliniques.
HÉRÉDITÉ PATERNELLE, o1
l'enfant procréé par un père syphilitique se traduit encore par une mort immédiate ou rapide après l’accouchement.
Dans la statistique à laquelle j’ai emprunté les faits qui précèdent, je ne trouve pas moins de trente-six autres cas de grossesses (toujours issues d’un pére syphilitique et d'une /emme saine) qui ont amené à terme des enfants mort-nés ou des enfants mourants, chétifs, étiolés, rabougris, vieillots, destinés à une mort rapide.
Quelquefois encore (détail curieux et essentiel à connaître pour la pratique) les enfants procréés dans ces conditions viennent au. monde dans des conditions passables ou moyennes ; puis, après quelques jours, après quelques semaines tout au plus, ils s’éteignent subitement, ils meurent sans maladie, sans cause apparente, d’un jour à l’autre. De quoi meurent-ils? Je ne saurais le dire, car, dans les quelques cas où il m’a été donné d’en pratiquer l’autopsie, je n’ai rien découvert qui pût m'expliquer ce genre de mort. Toujours est-il qu'ils succombent d’une façon très-rapide, presque instantanée, et cela sans secousse, sans symptômes morbides bien manifestes, à la très-grande surprise de leurs parents et du médecin. Et sans doute 1ls ne succombent que par le fait d’un vice congénital, d’une débilité native, d'une « 2naptitude native à la vie », bien plutôt que d’une cause morbide incidente, éventuelle, surajoutée.
Ce n’est pas tout encore. Plus j’avance dans la pratique, plus je me sens envahi par cette conviction qu’au delà de la naissance l'influence d’un père syphilitique
sur son enfant se traduit encore de diverses façons : par une débilité organique, générale; — par une constitution affaiblie, appauvrie, « délicate », comme disent les gens du monde, inférieure à la moyenne normale ; — par une résistance moindre aux causes morbifiques, laquelle imprime aux maladies incidentes un caractère de malignité pernicieuse; — par une tendance aux accidents nerveux, notamment aux convulsions ; — par une tendance aux affections Iymphatiques et scrofuleuses, v61C.;'etc:
Mais laissez-moi pour l'instant réserver cet ordre de considérations sur lequel nous aurons bientôt à revenir à propos de l’hérédité mixte, je veux dire de l’hérédité paternelle et de l'hérédité maternelle combinées, et dont je vous entretiendrai alors avec détails.
Donc, en résumé, l'influence héréditaire de la syphilis paternelle est bien loin d’être aussi inoffensive, aussi minime, aussi « nulle », qu'il a plu à certains auteurs de l’avancer. On a dit que l'enfant procréé par un père syphilitique n'avait que peu de chose, voire n'avait rien à redouter de l'héritage paternel (1). C’est là une grande et dangereuse erreur, que réprouve le bon sens 4 priorë, que réfute la clinique de par l'observation.
En réalité, l'influence paternelle, pour ne s'exercer (ainsi que nous l'avons établi précédemment) que dans un nombre de cas limité, n’en est pas moins sujette à
(1) Critiquant cette doctrine, M. Voillemier a dit spirituellement : « Si l'on acceptait les idées de M. Cullerier, le père ne serait plus que l’occasion d’un enfant. On ne serait plus en réalité que l'enfant de sa mère. » (Gazette des hôpitaux, 1854, p. 303.)