DÉBILITÉ NATIVE
native. Is viennent au monde petits, singulièrement chétifs et malingres, pauvrement constitués, ridés et comme ratatinés, rabougris, « vieillots » d’aspect, suivant l’expression consacrée. On dirait de petits vieillards en miniature, avec une peau trop large pour les contenir sur divers points. Quelquefois encore (signe particulier sur lequel j'appelle votre attention) ils présentent à la face antérieure des jambes un état d'empâtement sub-œdémateux des téguments, qui ne glissent plus sur les parties sous-jacentes, qui semblent faire corps avec le tissu cellulaire et les tissus aponévrotiques de la région. Rien autre, d’ailleurs, de plus particulier n’atteste sur ces enfants, sur ces « petits vieux », comme on les appelle, un état syphilitique bien avéré; rien n’atteste non plus n'importe quelle autre maladie. Et cependant, du premier coup d'œil, on juge bien qu'ils ne vivront pas. Les nourrices elles-mêmes ne s’y trompent pas, et j'en ai vu plusieurs refuser de tels nourrissons, « qu’elles ne parviendraient pas à élever», disaient-elles. À peine, en effet, ces enfants ont-ils la force de téter; «ils ne rent pas », vous répètent leurs mères ou leurs nourrices, ils s’endorment sur le sein. Puis, ils vont s’affaiblissant de plus en plus, et bientôt les prévisions premieres se confirment. Ces enfants ne meurent pas, à proprement parler; ils s’éteignent plutôt qu'ils ne meurent, ils cessent de vivre pour cette seule raison qu'ils ne sont pas viables, qu'ils sont impropres à la vie par insuffisance fonctionnelle de leurs organes.
2° D’autres fois (et ici je vais reproduire un fait pathologique dont je vous ai déjà entretenus précédemment),
d’autres fois, dis-je, ces enfants se présentent avec des apparences meilleures. Ils viennent au monde faiblement constitués sans doute, mais en somme avec un développement moyen ou passable qui permet de les considérer comme viables. On est en droit d'espérer qu'avec des soins et une bonne nourrice ils « prendront le dessus », à la façon de tant d’autres nouveau-nés qui, tout d’abord faibles, délicats et chétifs, se développent et se fortifient bientôt dans le courant des premières semaines. Et, en effet, ces enfants continuent à vivre sans accidents et sans maladie apparente. Puis, après quelques jours, après quelques semaines, subitement ils dépérissent et s'éteignent rapidement, sans secousse, sans raison apparente, sans aucun incident morbide surajouté. Parfois même, comme je vous l’ai déjà fait remarquer, ils meurent d’un instant à l’autre, de la façon la plus inattendue, la plus inopinée, sans que parents et médecins sachent comment et pourquoi s’est produite cette mort subite. J'ai déjà dans mes notes plus d’une dizaine de cas de ce genre, et, comme exemple, vous me permettrez de vous citer le suivant que j’ai observé avec le concours d’un accoucheur des plus connus et des plus distingués.
Un jeune homme contracte la syphilis etne s’en traite pas, ou ne s’en traite que d’une façon éphémère, tout à fait insuffisante. Quelque temps après il se marie. Sa femme devient enceinte presque aussitôt. Pendant le cours de sa grossesse, elle commence à être affectée de divers phénomènes de syphilis secondaire.Elle accouche, presque à terme, d’un enfant de poids moyen, passablement constitué, et exempt de tout symptôme apparent
de syphilis. Or, allaité par sa mère, surveillé par mon collègue et par moi, cet enfant se développe régulièrement pendant quelques semaines, sans présenter le moindre phénomène morbide, syphilitique ou autre. Tout paraît done marcher pour le mieux, au moins relativement, lorsqu'un matin nous apprenons que l’enfant a succombé brusquement dans la nuit. La veille au soir, il avait été examiné par mon collègue, qui l'avait trouvé dans un état presque satisfaisant. Une heure avant la mort, sa mère l'avait tenu dans ses bras et changé de langes, « sans rien remarquer d’extraordinaire ». Bref, la mort s'était produite d’une facon abso- Jument brusque et inattendue.
Notez bien, Messieurs, ces cas de morts subites, inexplicables (au moins quant à présent), non précédées d'aucun phénomène morbide apparent. Vous en rencontrerez assurément dans votre pratique, car ils ne sont pas très rares. Plusieurs accoucheurs de mes collègues ou amis mont dit en avoir observé comme moi, et presque toujours « sur des enfants syphilitiques ou issus de parents syphilitiques ». C'est donc là un fait que je recommande à votre attention.
3° En d’autres cas, les enfants nés de père et mère syphilitiques échappent à la fois et à la mort et à la syphilis. Mais ils se présentent avec une apparence chétive, avec une constitution appauvrie, débile, avec un état d’anémie persistante et rebelle à toutremède, avec une résistance vitale inférieure à la moyenne normale. On pressent, rien qu’à les voir, qu’une maladie un peu sérieuse en aurait facilement raison, que ce sont là des
Fournier. — Syph. et Mar. d)
sujets préparés pour ce qu'on appelle la malignité, V'insidiosité occulte dans les maladies. Et, en effet, 1ls sont souvent emportés par des affections dont on aurait sans doute triomphé facilement sur des sujets à santé mieux assise, à tempérament plus vigoureux.
4° Un autre point qui ne fait pas doute pour moi, c’est que les enfants issus d’ascendants syphilitiques présentent une prédisposition réelle aux affections du système nerveux. Un très grand nombre, par exemple, meurent de convulsions. En dépouillant mes observations personnelles, je ne trouve pas moins d’une cinquantaine de cas où des enfants nés dans ces conditions, syphilitiques ou non syphilitiques, se sont éteints brusquement à la suite d’une ou de plusieurs attaques éclamptiques. Et, d’autre part, quantité de faits de même ordre se trouvent signalés dans les traités spéciaux ou les publications périodiques.
Les mêmes enfants sont encore puissamment prédisposés à la 22éningite. C'est là une remarque que j'ai faite depuis longtemps, et je n'ai pas été seul à la faire (4).
(1) Au moment où je relis les épreuves de ce volume, le hasard me fournit un nouvel et déplorable exemple de cette influence héréditaire de la syphilis sur la production des méningites.
Un de nos plus distingués confrères de province vient me rendre une visite amicale. La conversation tombe sur un de nos amis communs, médecin comme nous. « Vous vous souvenez bien, me dit mon confrère, de ce pauvre X..., que nous avons traité l’un et l’autre pour une syphilis grave, persistante. Eh bien, il vient de perdre son troisième enfant, qui à succombé, comme les deux premiers, à une #réningite... Il ne met pas en doute — pas plus que moi du reste — que ces méningites successives, qui emportent tous ses enfants, ne soient des conséquences éloignées de son ancienne diathèse..... Du reste, ajoute mon confrère
Je ne serais même pas surpris que les prétendus succès de l’iodure de potassium dans la méningite tuberculeuse (quelques cas de ce genre, vous ne l'ignorez pas, ont été publiés) fussent explicables par le caractère spéci-
fique des lésions contre lesquelles ce remède a été administré.
Dans ses formes aiguës, cette méningite des enfants issus de parents syphilitiques est presque invariablement mortelle, Dans ses formes lentes, progressives, elle peut épargner la vie, mais pour aboutir en général à un état d'incapacité intellectuelle voisin de l’imbécillité ou de l'idiotie. Soyez sûrs qu'un certain nombre d’enfants arradrés, imbéciles ou idiots, ne sont rien autre que des produits d'hérédité syphilitique,
J'ai sous les yeux, en ce moment, un exemple du genre vraiment trop complet et trop démonstratif pour que je résiste au désir de vous le faire connaître. Le voici en deux mots :
Un enfant naît d’un père et d’une mère syphilitiques, qui déjà avaient engendré deux enfants syphilitiques, tous deux rapidement frappés de mort. D'abord, il ne se développe pas physiquement ; sa croissance ne se fait pas, si bien qu’à douze ans vous l’auriez pris pour un enfant de six ans tout au plus. Vers sa treizième année x il devient inintelligent, obtus, comme abruti ; il désapprend le peu qu'il savait, il perd la mémoire, il a peine à trouver les mots pour parler, il tombe dans une sorte je crois fermement pour ma part à l'influence héréditaire de la Syphilis
Comme cause de méningite chez les enfants. J'en ai vu trop de cas dans ma pratique pour ne pas être édifié à ce sujet. »
de torpeur. Puis éclate une crise aiguë d’encéphaloméningite : vomissements, constipation rebelle, strabisme, délire, convulsions partielles, tremblements, accès épileptiformes alternant avec de longs stades de résolution et de coma, paralysies, contractures, ete., etc. Bien qu'administrée très tardivement, la médication spécifique (iodure de potassium et frictions mercurielles) dissipe tout cet ensemble morbide avec une rapidité significative. Mais l'intelligence ne se rétablit pas. Loin de là, elle reste abolie, éteinte, anéantie dans toute la force du mot ; si bien que l'enfant aujourd'hui n’est plus — et cela d’une façon définitive — qu'un véritable édiot (1).
Il n’est pas moins avéré pour moi que l'influence syphilitique héréditaire (voire limitée au père seul) constitue une prédisposition à l’Aydrocéphalie. C'est ce dont témoignent un certain nombre de faits que j'ai eu l’occasion de recueillir dans ma pratique. Je pourrais citer entre autres l'observation d’un de mes malades qui, ayant eu l’imprudence de contracter mariage malgré une syphilis non traitée, a eu coup sur coup trois enfants hvdrocéphales. J’ajouterai qu'ayant fait des recherches
(1) Je tiens de mon collègue et ami, le D' Tarnier, un cas d’idiotie congéniale sur un enfant né d’un père syphilitique. « Dès les premiers temps de la vie, dit le savant accoucheur, l'aspect étrange et l'habitus général de l'enfant avaient dirigé mon attention vers la recherche d’une étiologie syphilitique, bien que d’ailleurs rien d’autrement spécial ne justifiât ce soupçon. J'interrogeai le père en ce sens, et j’appris de lui qu’en effet il avait contracté la syphilis peu de temps avant son mariage et ne s’en était jamais traité que d'une façon très insuffisante. »
Et ainsi d’autres cas semblables que je pourrais produire.
sur ce sujet j'ai rencontré çà et là, éparses dans la science, de nombreuses observations du même genre.
5° Enfin, surgit la question du /ymphatisme et de la scrofule, qui, pour certains auteurs, ne seraient rien autre que des formes déguisées de la syphilis héréditaire.
Assurément, il y aurait grande exagération à regarder la scrofule comme une dégénérescence de la syphilis. Assurément, ce serait une erreur considérable, au point de vue pathogénique, que d’en faire la subordonnée de la syphilis, que de la considérer au titre d'une affection syphilitique bâtarde, transformée, métamorphosée. La scrofule, sans contredit, n’a pas besoin de la syphilis pour exister. Elle existe par elle seule ou du moins elle est le dérivé de causes qui n’ont que faire du virus syphilitique pour la produire. D'une façon commune, courante, on rencontre des enfants scrofuleux issus de parents qui n’ont jamais présenté le moindre symptôme syphiltique.
Mais ce qui, d'autre part, n’est pas moins certain, c’est que la syphilis constitue, si vous me pardonnez l'expression, un des affluents de la scrofule. Elle apporte son contingent à la scrofule en tant que maladie débilitante, anémiante, en tant que maladie appauvrissant l'organisme, détériorant la constitution, ruinant les forces vitales. Elle appelle la scrofule à sa suite, elle y prédispose, à la facon de toutes les causes dépressives, à la façon de la misère, de l'alimentation insuffisante, de la captivité, de l'encombrement chronique, etc., etc. Et cette action qu’elle exerce sur Ja santé
des parents se reflète, se traduit plus tard sur l’enfant par les manifestations propres au Iymphatisme en général et au degré le plus élevé du Iymphatisme, c’est-àdire la scrofule.
Tels sont, à ne parler que de faits bien certains, les états ou les aptitudes morbides qui peuvent dériver de la syphilis comme conséquences héréditaires. Encore suisje loin de vous dire le fond de ma pensée. Car je soupconne fort la syphilis de servir d'origine à d'autres désordres organiques ou fonctionnels, tels par exemple que malformations congénitales, arrêts, lenteurs ou deviations de développement, courbures rachidiennes, cophose, kératite, Strabisme, ete. Mais je passe outre sur ces divers points qui pourraient devenir matière à contestations et dont je n’aurais pas encore le droit de vous parler avec un degré suffisant de certitude.
V. — De ce qui précède il dérive ceci comme résultat général : c’est que l'influence héréditaire de la syphilis devient véritablement désastreuse, alors que le père et la mère sont à la fois diathésés.
Cela posé, nous est-il permis maintenant d'aller plus loin ? Nous est-il permis de distinguer dans cette Influence mixte ce qui revient au père et ce qui revient à la mère, c’est-à-dire d'évaluer la quote-part, si je puis ainsi parler, de la réaction héréditaire de chacun des deux parents sur le fœtus ? C'est là un problème plus que difficile, et qu’il serait impossible de résoudre dans l’état actuel de nos connaissances ; car les données nu-
mériques nous feraient défaut pourinstituer un parallèle entre les résultats de l’hérédité paternelle et de l’hérédité maternelle s’exerçant d'une façon isolée. Tout ce que nous pouvons dire d’une façon générale, en évitant une appréciation plus minutieuse, c’est que :
L'influence syphilitique dérivant du père ne réagit sur l’enfant que dans un nombre de cas limité ; — tandis que l'influence syphilitique dérivant de la mère s'exerce sur l'enfant d’une façon à la fois beaucoup plus fréquente, beaucoup plus active, et, somme toute, bien plus dangereuse.
Lorsqu'un enfant naît d’un père syphilitique et d’une mère saine, 1l a de nombreuses chances pour échapper soit à la mort, soit à la syphilis, soit aux conséquences indirectes de la syphilis.
Au contraire, lorsqu'un enfant naît d'une mère syphilitique, son père serait-il même exempt de syphilis, il n’a que bien peu de chances pour échapper à l’influence héréditaire, sous quelque forme d’ailleurs qu’elle s’exerce. On peut même dire qu'il la subira fatalement, si la syphilis maternelle est de date récente ou si elle n’a pas été réprimée par le traitement spécifique.
D'une façon très positive et en dehors de toute exagération, l’influence syphilitique de la mère est véritablement pernicieuse pour Le fœtus (1).
(1) Pour apprécier d’une façon absolument rigoureuse l'influence isolée de la syphilis maternelle sur le fœtus, il faudrait disposer de cas où la mère seule est syphilitique, alors qu'inversement le père est sain. Or, les cas de ce genre (surtout ceux qui restent à l'abri de toute chance d’erreur) sont très rares en pratique, et je n’ai réussi encore qu’à en réunir un petit nombre. Force est donc de nous en tenir ici à
C’est là ce que vont établir avec une évidence numérique malheureusement trop parfaite les deux statistiques suivantes, qui sont empruntées à des sources diverses et qu'à dessein j'ai laissées désunies (1).
1 — La première est relative à des femmes syphilitiques observées en ville, dans la clientèle privée. Elle se compose de 85 cas de grossesses, qui, à ne les envisager que par leur résultat le plus formel et le moins sujet à erreur, à savoir la mort ou la survie de l'enfant, m'ont fourni les chiffres suivants :
Cas 06 SPENCER SE PE OR PAPERS 21 Cas de mort (avortements; — accouchements prématurés ; — enfants morts-nés ; — enfants morts à courte échéance après l’accouchement)..,.....,..... ra 58 Tour 85
Ainsi, sur 85 naissances, 98 morts ; c’est-à-dire, en chiffres ronds, plus de deux cas de mort sur trois naïssances !
Proportion déjà lamentable à coup sûr, très inférieure cependant à celle qui va suivre.
nn. — Notre seconde statistique à été recueillie sur des malades observées à l'hôpital, soit à Lourcine pour la plupart, soit à Saint-Louis.
Disons à l’avance, comme atténuation aux tristes résultats que nous allons produire, que, sur les malades de cette seconde série, l'influence syphilitique se com-
un parallèle entre les cas où la mère est saine et ceux où elle est infectée. Les premiers nous sont déjà connus par ce qui précède, et nous allons voir ce qui ressort des seconds.
(1) V. Pièces justificatives, note III.
plique manifestement d’autres facteurs qu’il y aurait injustice à méconnaître et qui sontéminemment préjudiciables au succès de la grossesse, tels par exemple que misère, privations, alimentation irrégulière et insuffisante, labeur exageré, fatigues, veilles, débauche et souvent débauche professionnelle {le mot n’a rien que de strictement exact), excès de tout genre, alcoolisme, défaut d'hygiène commune et de traitement spécial, etc., etc. Dans ces conditions, il est évident que la mortalité des enfants est destinée à s’accroître. C’est en effet ce qui a lieu, mais dans des proportions assurément supérieures à tout ce qu’on pourrait préjuger.
Ainsi, le dépouillement de mes notes d'hôpital me donne les résultats suivants, pour 167 cas de grossesses coïncidant avec la syphilis :
deronpme de lénfant. 4... cn sat 20 Cas de mort de l'enfant (avortements ; — accouchements prématurés; — morts-nés ; — enfants morts à courte échéance apres l'accouchement) …. 2... ..2.4. ee ds 145 Totalsss, 167
145 morts sur 167 naissances, c’est-à-dire, en chiffres ronds, un seul enfant survivant sur sept à huit naissances ! Quelle proportion monstrueuse ! Quelle effroyable mortalité ! En vérité, ee serait à n’y pas croire, et je n'y croirais pas moi-même, tout le premier, si je n'avais là sous les yeux les irréfutables dossiers qui m'ont fourni les éléments de ce calcul (1).
(1) Il ne sera pas inutile, je crois, d'ajouter quelques commentaires à cette dernière statistique, dont les résultats vraiment effroyables demandent à être expliqués.
D'abord, je répète que la plupart des observations qui m'ont servi
Je n’ai pas été seul, d’ailleurs, à constater les tristes résultats qui précèdent. Observant sur ce même théàtre, Lourcine, M. le D' Coffin est arrivé à des chiffres bien plus lugubres encore. Ainsi, sur 28 grossesses de femmes syphilitiques qui se sont terminées à l'hôpital, il a constaté ceci :
Enfants morts (avortements, accouchements avant terme, MOPC'AU TE AA TION ET ee 21 cas:
Enfants'autryivattes Aer 0 RP. 0 1 cas (unique).
Un seu enfant survivant pour 28 grossesses ! Quelle proportion (4)!
Un de mes anciens élèves, M. le D’ Le Pileur, actuellement médecin de Saint-Lazare, à bien voulu, sur ma demande, dépouiller les registres administratifs de
d'éléments ont été recueillies à Lourcine, c’est-à-dire sur un public féminin spécial, composé pour une grande partie de filles prostituées, faisant métier de la débauche, adonnées à tous les excès, etc.
En second lieu, je dois faire remarquer que presque toutes les malades qui figurent dans cette statistique étaient des femmes affectées de syphilis secondaire plus ou moins récente. Par conséquent, elles se trouvaient dans cette période de la diathèse qui est la plus pernicieuse pour le fœtus.
Ajoutez que, pour la grande majorité, elles n'avaient suivi aucun traitement, du moins aucun traitement sérieux, avant leur entrée à l'hôpital. De plus, on sait par expérience comment se traitent les malades de Lourcine, imaginant toutes espèces de ruses pour se dérober à l’action du mercure, quittant l'hôpital à peine guéries des accidents les plus visibles pour y rentrer et en sortir de nouveau, n’observant au dehors aucun régime, aucune médication, aucune hygiène, etc. De sorte que, sans crainte de trop s'éloigner de la vérité, on peut considérer la statistique précédente comme constituée par des cas de syplhilis non traitées, abandonnées à leur évolution propre, et exerçant sur le produit de conception la plénitude de leur influence meurtrière.
(1) Étude clinique pour servir à l'histoire de l'influence de la syphidis, du traitement mercuriel, et des ulcérations du col sur la grossesse (Thèses de Paris, 1851).
Lourcine, pour une période de dix années, et dresser la statistique de mortalité fournie par les enfants issus de mères syphilitiques. Or, ce long travail lui a fourni les résultats suivants :
1° Sur 414 grossesses, 154 se sont terminées soit par avortement, soit par expulsion d'enfants morts-nés à divers termes de la gestation.
2° Des 260 enfants venus à terme et vivants, 141 sont morts dans un très court délai (22 seulement ont survécu plus d’un mois).
Additionnons. Cela fait bien un total de 295 morts sur 414 grossesses, c’est-à-dire, en chiffres ronds, presque érois morts sur quatre naissances.
Et notez encore que, parmi les enfants considérés 1e] comme « survivants », il en est très sürement un certain nombre qui ont dû succomber au dehors, du fait seul de leur maladie (1).
De même encore M. Durac, observant à Toulouse, a vu, sur 43 grossesses de femmes syphilitiques, 36 se terminer d’une façon fatale pour l'enfant (2).
Après de telles statistiques, tout commentaire serait superflu. Il n’est que trop manifeste, de par les chif-
(1) Cela pour deux raisons : {1° parce que la syphilis héréditaire ne fait le plus souvent son invasion que quelques semaines après la naissance, c'est-à-dire à une époque où la mère et l'enfant peuvent avoir déjà quitté l'hôpital; — 2° parce que nombre des malades de Lourcine s’empressent de demander leur sortie dès qu'elles voient leur enfant dépérir, « ne voulant pas, disent-elles, qu’il meure à Lourcine », ne voulant pas en réalité que le décès dudit enfant fasse constater leur présence dans cet hôpital.
(2) De l’hérédité de la syphilis (Thèses de Montpellier, 1866).
fres qui précèdent, que l’infection de la mère exerce ou peut exercer sur l'enfant l’influence la plus active, la plus nuisible, la plus meurtrière.
Donc, aussi, en ce qui concerne notre sujet actuel, le pire danger que puisse courir l'enfant à naître de l'union d’un sujet syphilitique avec une femme saine, c'est que cette femme vienne à contracter l'infection de son mari. Car, dans cette situation nouvelle, la santé et la vie de l'enfant se trouvent compromises de la façon la plus grave.
Et voilà, Messieurs, comment et suivant quels modes divers un homme qui aborde le mariage avec une syphilis non éteinte peut devenir dangereux pour ses enfants.
Troisième point. — Un homme qui aborde le mariage avec une syphilis non éteinte peut devenir dangereux par lui-même pour les intérêts de la communauté, de la famille.
En d'autres termes, 1l peut devenir dangereux pour sa famille en raison même des dangers personnels auxquels 1lreste exposé de par sa maladie, de par sa diathèse persistante.
Avec ce troisième point, généralement négligé, oublié,
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sacrifié — je ne m'en explique pas la raison — , nous allons toucher au côté le plus délicat, le plus difficile du problème que nous poursuivons. Iei, en effet, ce ne sont plus seulement des questions de pathologie pure que nous allons avoir à examiner et à débattre. La morale, la morale elle-même, va se mettre de la partie et entrer en ligne. Rassurez-vous toutefois. Je sais à qui Je parle, et je ne perdrai ni mon temps ni le vôtre à prècher des convaincus. Je n'aurai besoin, dans cette voie nouvelle, que d'évoquer certains principes, certaines obligations, certains devoirs, qui sont dans le cœur de tout honnête homme, qui sont indiscutés autant qu’indiscutables ; et, le cas échéant, je les appliquerai à notre sujet, dans la stricte mesure où ils lui seront indispensables.
Comme prémisses, je n’ai pas à rappeler, parlant à des médecins, que la syphilis est une maladie grave, très grave, susceptible d'aboutir, alors qu'elle est aban-, donnée à elle-même ou insuffisamment traitée, soit à | des affections importantes, soit à des infirmités sérieuses, soit même (et cela fréquemment, beaucoup plus fréquemment qu’on ne le dit et qu’on ne semble le croire) à une terminaison plus regrettable encore, à la! mort. Cela est de notoriété commune, presque banale. !
Mais ce que j'ai à spécifier, parce que cela intéresse directement notre sujet actuel, c’est que, sauf exceptions rares et d’un ordre spécial, la syphilis n’aboutit guère à ces accidents sérieux ou mortels qu’à échéance toujours éloignée, c’est-à-dire après une longue série. d'années, par exemple après dix, quinze, vingt ans et!
plus. C’est, vous le savez, dans la période tertiaire, période presque indéfinie comme durée, que se placent les manifestations graves, les véritables catastrophes de la vérole.
En ce qui nous touche, cela veut dire que la syphilis, habituellement contractée dans les années de folle jeunesse, pendant la vie de garçon, n’a ses échéances graves que dans l’âge mûr, dans l’âge où le jeune homme léger d'autrefois s’est transformé en un homme sérieux, s’est métamorphosé en un mari, en un père de famille.
Telles se présentent bien les choses, de par la pathologie, n'est-il pas vrai?
Or, s’il en est ainsi, voyez done, je vous prie, ce que devient la situation d’un homme qui, ayant contracté la syphilis dans sa jeunesse et n’ayant pas suffisamment traité cette syphilis, se présente au mariage dans de telles conditions.
Cette situation, médicalement, est celle d’un homme qui à toutes chances pour être en butte, dans un avenir plus ou moins éloigné, à des assauts plus ou moins redoutables de la diathèse. Cette situation est celle « d’un malade pour l'avenir », si je puis ainsi parler, celle d’un homme à santé compromise, d’un homme taré physiquement, endetté avec la vérole et destiné tôt ou tard à solder sa dette.
Dans de telles conditions, est-il admissible que cet homme aspire au mariage? Est-il honnête, est-il moral que ce futur malade songe à devenir époux et père ? Et, s’il nous consulte, nous médecins, pour savoir si, oui ou non, il est apte au mariage, pouvons-
nous, devons-nous le laisser s'engager dans cette voie, sous notre responsabilité propre? Telle s'impose la question à résoudre.
Eh bien, non, il n’est pas admissible, 1l n’est pas honnête, il n’est pas moral qu'un sujet syphilitique dans les conditions que nous venons de préciser, se présente au mariage. Et notre devoir, à nous, c’est de l’éclairer à ce sujet, quand il vient nous demander notre avis, c'est de lui refuser l'autorisation, la libre patente — passez-moile mot — qu'il vient réclamer de nous, et de lui expliquer ce refus (à ne parler même que du seul point en question pour l'instant) par les raisons qui vont suivre.
Q’est-ce donc en somme, Messieurs, que le mariage ?
Le mariage n’est pas seulement affaire de sentiment, de passion, de convenances ou d'intérêts. À juger les choses d’une façon plus positive et plus élevée à la fois, le mariage est une association librement consentie, où chacun des conjoints est censé faire de bonne foi son apport de santé et de valeur physique, en vue de coopérer, d’une part, à la prospérité matérielle de la communauté et, d'autre part, à l'élevage des enfants, ce but suprême et sacro-saint de toute union.
Or, dans l'espèce, quel sera donc, je vous le demande, l'apport fait à la communauté par un mari syphilitique et non guéri de la syphilis ? Son apport sera celui d’une santé compromise, hypothéquée, frappée d'une dette d'avenir (je reprends le mot à dessein) bn de la
Dole, cette créancière se h Ka
2 2 5 ro no ae
homme aboutisse un jour ou l’autre à telle ou telle affection grave qui ruinera sa santé, à telle ou telle infirmité qui le rendra incapable de travailler, incapable de gagner le pain quotidien. Et alors que deviendra la communauté, dont cet homme est le soutien désigné ? Que deviendra la femme, que deviendront les enfants ?
De par la vérole, aussi, cet homme peut mourir. Et alors, même question : Qu’adviendra-t-1l, lui mort, de cette femme et de ces enfants?
Est-il donc admissible qu'un homme songe à se créer une famille, alors qu'il est exposé à faillir à cette famille ?
Est-il admissible, est-il honnête, est-1l moral, qu'un homme songe à se donner une femme et des enfants, pour offrir la perspective possible à cette femme du veuvage, à ces enfants de l’orphelinat, à cette famille de la misère ? Non, cent fois non. |
Aussi, je n'hésite pas à le dire : l’homme qui, syphilitique et non guéri de la syphilis, ne craint pas néanmoins d’apposer sa signature au bas d’un contrat de mariage, commet en ce moment une Mauvaise action, une action immorale et malsaine, une action que les honnêtes gens seront unanimes à condamner sévèrement.
Une comparaison confirmera ma pensée en la matérialisant sous une forme vulgaire. Deux individus associent leurs intérêts, je suppose, pour une industrie quelconque. L’un fait son apport social en bon argent ou en bonnes valeurs; et l’autre, à l’insu du premier, fournit sa quote-part en valeurs suspectes, hypothéquées, frelatées, frappées pour l’avenir d’une déprécia-
RS ne nt
tion nécessaire sur le marché. Que pensez-vous de Paction commise par ce dernier ?
Eh bien, ce dernier, c’est notre syphilitique qui apporte dans la communauté du mariage une santé avariée, une santé de mauvais aloi, si je puis ainsi parler, avec la perspective certaine ou probable de catastrophes pathologiques devant ou pouvant compromettre gravement, à un moment donné, les intérêts matériels de la communauté.
Dans les deux cas, la forme des choses est très différente assurément, mais le fond reste le même. Et c'est la même immoralité de part et d’autre.
Et n'allez pas, Messieurs, m’accuser ici d’exagération. Ne croyez pas que, pour les besoins de ma cause, je charge à dessein la situation et j’assombrisse le tableau.
Iln’en est rien. Je parle d’après ce que j'ai vu, exclusivement et sans additions de fantaisie. Il n’est que trop vrai, malheureusement, que même au seul point de vue dont nous parlons, même au seul point de vue des dangers personnels du mari, la vérole est une source fréquente de misères sociales des plus lamentables, de drames intimes des plus navrants. Si vous en doutiez, j'ai de quoi vous convaincre. J'ouvre mes notes, et je copie sur nature.
Un jeune homme se marie, quelques années après une syphilis très négligemment traitée. Six mois après son mariage, il est pris d'accidents cérébraux de nature spécifique. Il meurt, laissant une femme et un tout jeune enfant dans un dénuement absolu.
FourNiER. — Syph. et Mar. | 6
Un artiste très connu, très applaudi jadis sur l’une de nos grandes scènes, se marie malgré une syphilis qu'il n’a jamais autrement traitée (le mot est de lui, paraît-il) que « par le mépris ». Il à le bonheur de ne pas contagionner sa femme et d’avoir un enfant sain. Mais, quelques années plus tard, il commence à être affecté d’une syphilide tuberculo-ulcéreuse, laquelle, toujours traitée avec la même stupide indifférence, prend le caractère phagédénique, laboure tout le visage, puis détruit intégralement le nez et la lèvre supérieure, puis pénètre dans les fosses nasales et dévore là tout Île squelette interne de cette cavité, tout le palais, le voile du palais, le pharynx, etc. Ce malheureux devient alors une sorte de monstre hideux et infect, objet d’épouvante et de dégoût pour tous ceux qui l’approchent. Il traîne ainsi plusieurs années dans un état de plus en plus effroyable, avant d'aboutir à une mort que lui-même trouvait bien tardive. Quelle situation ! Quel spectacle pour une jeune femme, pour un enfant, pour une famille! Sans parler du supplice moral et de la ruine pécuniaire.
Un autre artiste, celui-ci peintre, plein de talent et d'avenir, se marie après une syphilis très insuffisamment traitée. Tout va pour le mieux pendant quelques années. Les tableaux se vendent, le petit ménage prospère et s'enrichit d’un enfant. Puis, survient sur le mari une affection des yeux, qui est d’abord méconnue comme nature et qui, attaquée trop tardivement par la médication spécifique, se termine par une cécité complète. Conséquence : famille ruinée, tombant dans lindigence absolue, et forcée de s'inscrire au bu-
reau de bienfaisance pour ne pas mourir de faim.
Un jeune homme vient me consulter pour des accidents divers résultant d’une syphilis négligée. Je letraite, et tout s'efface. Quelques mois plus tard, en dépit de tous mes avis, de toutes mes instances, il se marie. Douze jours après son mariage, en plein voyage de noces, il est pris d’une attaque épileptique violente, premier symptôme d’une syphilis cérébrale qui s’accentue bientôt par des troubles d'intelligence et une hémiplégie gauche. En dépit de tous mes soins, il succombe quelques mois plus tard, en laissant sa jeune femme enceinte.
Un étudiant en médecine prend la syphilis et juge à propos de se traiter exclusivement par l’iodure de potassium, sans jamais vouloir absorber de mercure. Peu de temps après son doctorat, il se marie. Quelques années plus tard, il est affecté d’une paraplégie légère, qui, d’un avis commun, est rapportée à la syphilis par tous les médecins qu’il consulte. Néanmoins, il ne se traite encore que d’une façon très irrégulière, «à bâtons rompus », suivant sa propre expression. Finalement, 1l devient absolument paralysé des jambes, et je le trouve, quand il se présente à moi, dans un état d’incurabilité définitive. Jugez de la situation de notre malheureux confrère, quand vous saurez que, sans fortune, il reste infirme avec la charge d’une mère infirme, d’une femme et de deux jeunes enfants!
Un jeune employé de commerce contracte la syphilis et s’en traite assez régulièrement pendant quelques mois. Délivré des manifestations apparentes de la maladie, 1l se croit hors d'affaire et cesse toute médication.
Trois ans plus tard et sans consulter un médecin, il se marie, À peine marié, il communique la syphilis à sa femme par une récidive d'accidents secondaires qui se produit à la verge. Puis, il est pris d’accidents de syphilis cérébrale, que je parviens à dominer tout d’abord, mais qui font une invasion nouvelle et emportent le malade rapidement.
Épilogue : la jeune femme, devenue enceinte dès le début de son mariage, accouche d’un enfant syphilitique, qu’une médication intense réussit à sauver. Bientôt, elle présente des symptômes multiples de syphilis maligne : éruptions confluentes, céphalée, névralgies atroces, ulcérations ecthymateuses à tendance phagédénique, se reproduisant à peine guéries, et aboutissant à couvrir le corps de plaies monstrueuses. Sous l’influence de tels symptômes, la santé s’altère : amaigrissement, déclin des forces, perte d’appétit, troubles digestifs, diarrhée ; finalement tuberculose pulmonaire, et mort dans la cachexie.
Orphelin et sans ressources, l'enfant a dû être recueilli par la charité publique.
Dernier exemple, car je n’en finirais pas si je voulais tout dire, si je voulais raconter toutes les misères de ce genre auxquelles j'ai déjà assisté (1).
(1) Au moment où j'écris ces lignes, un nouvel et bien triste exemple de même ordre vient de se présenter à moi. Mandé ces derniers jours pour une consultation dans une maison d’aliénés, j'ai trouvé là un homme jeune encore affecté d'une syphilis cérébrale grave et en proie à un délire des plus violents. Son état est tel qu'il laisse peu de place à l'espoir. Or, l'histoire de ce malade est calquée sur celle de tous les sujets dont il vient d'être question. À dix-neuf ans, il a contracté la vérole et ne s’en est traité que juste le temps nécessaire pour faire disparaître les manifestations apparentes. Plus tard, il s’est marié
Un industriel se marie, malgré une syphilis très négligemment traitée. Grâce à son intelligence en affaires et à la riche dot de sa femme, il fonde une grande usine qui prospère merveilleusement. Quelques années plus tard, il est affecté de périostoses gommeuses et d’exostoses du crâne. Surviennent graduellement des aceidents cérébraux de diverses formes : troubles intellectuels, vertiges, accès épileptiformes, hémiplégie. II compromet alors sa fortune et son honneur commercial dans des opérations grandioses et aventureuses qu'il n’est plus capable de diriger ou, pour mieux dire, qu’il n’eût pas entreprises en plein état de raison. Il se ruine. Finalement, il tombe dans la démence, et meurt, en laissant dans un état voisin de la misère sa femme et quatre jeunes enfants.
Que dire, Messieurs, de telles choses, de telles calamités sociales ? Et que dire aussi de ceux qui les ont préparées, qui, somme toute, en restent les auteurs responsables ? À leur décharge, admettons qu'il ont été plus ignorants, plus imprudents, que coupables ; admettons (ce qui n’est que justice pour la grande majorité des eas) qu'ils n’avaient pas conscience du mal qu'ils pouvaient faire à autrui, des deuils et des désastres qu'ils couraient risque de semer autour d’eux. Mais leurs victimes n'en sont pas moins là, tristes témoignages des terribles conséquences où peuvent aboutir, en matière aussi grave, l'indifférence, l’insouciance, la légèreté.
(il y a de cela seize mois), sans prendre souci de ses antécédents spéciaux. 11 est devenu père il y a un mois. Sans fortune, il vivait de son travail. Quelle situation pour sa femme, quel avenir pour son enfant |
Eh bien, que du moins ces regrettables exemples ne soient pas perdus; qu'ils nous servent de leçons, en nous montrant le devoir professionnel, disons-mieux, le devoir social qui s'impose à nous en pareilles circonstances. Et ce devoir, que vous avez compris à l'avance, le voici.
Si ce n’est pas le métier des gens du monde et des malades de savoir ce que peut produire à lonque échéance la vérole non traitée, c’est notre métier à nous de le savoir et de le dire à ceux qui lignorent. Nous avons donc mission d'éclairer sur ce point les clients qui viennent à nous et, plus spécialement encore, ceux qui viennent nous consulter sur la possibilité d’un mariage en dépit d’une syphilis insuffisamment traitée, restant menaçante pour l'avenir. Nous avons mission de détourner du mariage tout malade qui se présente à nous dans de telles conditions, de l’en détourner à son grand profit comme au grand profit de tous, de lui montrer l’abime qu’il va creuser sous ses pas, de lui révéler les dangers auxquels il exposerait par une union prématurée sa future famille, et de lui dire finalement ceci, avec l’autorité de notre science et de notre caractère : « Non, monsieur, non; il n’est pas possible, dans les conditions où vous vous trouvez actuellement, de songer au mariage, à ne parler même pour l'instant que des risques personnels auxquels vous laisse exposé votre ancienne maladie. Jusqu'à ce jour vous avez jugé bon de vivre avec la vérole, de conserver la vérole. C'était là votre droit et personne n'avait rien à y voir, Car vous étiez garçon, seul responsable conséquemment de votre imprudence. Mais, aujourd’hui que vous as-
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pirez au mariage, la situation devient très différente. Se marier, c’est prendre charge d’âmes; et, puisque vous me faites l'honneur de me consulter, vous me donnez mission de vous rappeler que vous n'avez pas le droit moral d'associer autrui à vos risques personnels, c’est-à-dire de faire partager à une femme et à des enfants les conséquences possibles de votre maladie. »
Ici se termine, Messieurs, la première partie de cet exposé.
Je viens de vous dire comment un homme syphilitique peut être ou peut devenir dangereux dans le mariage.
J'ai essayé de vous montrer tour à tour qu'il peut être dangereux. d’une triple façon : pour sa femme, en lui transmettant le mal dont il est affecté; — pour ses enfants, par voie d'hérédité ; — pour sa famille, par les risques personnels auxquels il reste exposé.
Cela va nous servir de point de départ et de base pour la discussion qu'il nous reste à aborder actuellement.
Car, de ce qui précède il résulte tout naturellement :
4° Que le mariage doit être interdit à tout homme conservant encore une syphilis assez vivace pour rester dangereuse ;
2° Qu'inversement il peut être permis à tout homme se trouvant dans des conditions opposées.
Mais des données aussi générales seraient loin de suffire à la solution du problème essentiellement pra-
tique que nous discutons. I nous faut maintenant serrer la question de plus près, descendre aux détails, rechercher les éléments cliniques d’après lesquels nous pourrons juger si un sujet syphilitique à cessé ou non d’être dangereux pour le mariage et si nous devons ou bien lui accorder l'autorisation qu'il vient réclamer de nous, ou bien mettre le veto sur ses projets d'union.
Cette nouvelle étude fera le sujet de notre prochaine conférence.
Messieurs,
L'ordre naturel de notre sujet me conduit à discuter aujourd'hui devant vous la question suivante :
À quelles conditions un malade affecté de syphilis cesse-{-il d'être dangereux pour le mariage; ou, ce qui revient au même, à quelles conditions devient-il admissible au mariage, si je puis ainsi parler ?
Or, autant nous étions libres d’allares jusqu'ici pour déterminer les périls qu'importe un homme syphilitique dans le mariage et pour poser théoriquement les principes généraux de l’admissibilité ou de la non-admissibilité médicale au mariage, autant aujourd'hui nous allons rencontrer d’embarras et de difficultés pour passer de la théorie à la pratique, pour apprécier les données variables, multiples et complexes, des faits parüculiers.
Et ces embarras, ces difficultés, nous les ressentirons d'autant plus vivement qu'ici, à vrai dire, nous marchons
sur un terrain non encore défriché. L'expérience des anciens, de nos prédécesseurs, de ceux qu'avec un juste respect nous appelons les maîtres de l’art, nous fait, en l’espèce, à peu près complètement défaut. Et, en effet, Messieurs, parcourez les livres classiques, interrogez les traités spéciaux, nulle part vous ne trouverez attaquée de front,discutée, débattue, cette grave question du mariage des syphilitiques. Sans doute, çà et là, vous pourrez bien découvrir quelques aperçus généraux, quelques indications — toujours plus ou moins vagues — incidemment émises à ce sujet. Mais nulle part, je vous le certifie par expérience, vous ne rencontrerez un véritable programme sur la matière formulé 27 extenso, ni même ébauché. Tout reste à faire, ou peu s’en faut, et là n'est pas le moindre embarras de celui qui a l'honneur de vous parler en ce moment (1).
Essayons néanmoins d'aborder ce difficile et périlleux problème, en prenant pour guides, d’une part, les principes que nous avons établis dans nos conférences précédentes et, d'autre part, les résultats fournis par la clinique.
(1) Il y aurait injustice grave, cependant, à ne pas mentionner ici avec éloges les noms de deux médecins contemporains qui ont abordé d’une façon spéciale quelques-unes des questions afférentes à notre étude actuelle, à savoir :
M. Edmond Langlebert, auteur d'un livre intéressant, très spirituellement écrit, sur La syphilis dans ses rapports avec le mariage (Paris, A. Delahaye, 1873). Le lecteur y trouvera plusieurs chapitres étudiés à fond et empreints d'un grand sens clinique. Malheureusement il est à regretter que l’auteur se soit laissé détourner de son sujet principal, en consacrant une bonne partie de son livre à des questions étrangères.
Et M. Diday, qui dans plusieurs de ses publications, notamment dans sa Thérapeutique des affections vénériennes (Paris, 1876, G. Masson), a traité le même sujet avec cette verve étincelante, cet entrain, cet humour que chacun lui connaît.
À mon sens, d’après ce que j'ai vu par moi-même comme d’après les résultats de mes lectures, les conditions principales auxquelles un sujet syphilitique doit satisfaire pour avoir le droit moral d’aspirer au mariage (ce que j'appellerai par abréviation, si vous le voulez bien, les conditions d'admissibilité au mariage d’un sujet syphilitique) peuvent être résumées dans le programme que voici :