‹ Syphilis et mariage (volume 2)Chapitre 17 sur 24 · TRAITEMENT SPÉCIFIQUE SUFFISANT · texte numérisé non relu

TRAITEMENT SPÉCIFIQUE SUFFISANT

Tel est, du moins d’après les résultats de mon expé. rience, l’ensemble des conditions médicalement exigibles de tout malade syphilitique pour lui ouvrir les portes du mariage.

Si ledit malade satisfait à toutes ces conditions réunies, je le crois apte à devenir sans danger époux et père.

Au cas contraire, je ne me crois pas autorisé à lui donner le consentement, l’autorisation morale qu'il vient réclamer de moi; je le détourne du mariage, je lui interdis le mariage de toutes mes forces.

Mais entrons dans les détails. Expliquons, commentons et légitimons ce programme, que je suis bien loin, assurément, de vous donner comme définitif (même pour moi), comme non susceptible de retouches et d’amendements ultérieurs, mais qui du moins me sem-

ble contenir dès aujourd’hui les obligations principales auxquelles doit s’astreindre tout sujet syphilitique aspirant au mariage,

Première condition : ABSENCE D'ACCIDENTS SPÉCIFIQUES ACTUELS.

Voilà un premier point qui, à coup sûr, ne soulèvera pas de contestations. Il est élémentaire, en effet, pour tout le monde, pour les gens du monde comme pour les médecins, que la première obligation à remplir pour un sujet syphilitique candidat au mariage, c’est de ne pas présenter d'accidents syphilitiques au moment même de son mariage.

Car l'existence du moindre accident syphilitique est un témoignage éclatant de la maladie, de la maladie non pas seulement en puissance, mais en action.

Et peu importe d’ailleurs que cet accident soit ou non de nature transmissible. Car : 1° s’il est de nature à être transmis, la contre-indication au mariage est aussi formelle, aussi ahsolue que possible ; — 2° ne serait-il pas de nature contagieuse, il ne révèle pas moins une diathèse permanente, avec tous ses dangers, avec toutes ses Conséquences.

Mais n'insistons pas, car l'évidence est vraiment par trop formelle. Et l’on pourrait même s'étonner qu'une proposition comme celle-ci, labsence d’accidents à l’époque du mariage, ait besoin d’être énoncée. À priori,

RS Sn

en effet, on ne croirait guère qu'il püt jamais se trouver des hommes assez dépourvus de sens moral, assez ignobles, assez éhontés pour oser se présenter comme époux avec des accidents actuels de vérole.

Et cependant, n’allez pas vous y tromper, Messieurs, cette incroyable audace n’est pas sans se rencontrer de temps à autre. Vous en trouverez quelques observations déjà signalées dans la science. Pour ma part, J'ai déjà été témoin de semblables cas une douzaine de fois. Ainsi j'ai vu (et je ivre le fait à l’indignation publique), J'ai vu, dis-je, de mes yeux vu, des gens se marier en présentant le jour même de leurs noces tels ou tels symptômes syphilitiques, comme syphilides cutanées (psoriasis palmaire, syphilide papulo-squameuse, ecthyma des jambes), plaques muqueuses buccales ou gutturales, plaques muqueuses génitales, sarcocèle spécifique, accidents prodromiques de syphilis cérébrale (1). J ai même dans mes papiers l’histoire de deux individus

(1) Le dernier cas auquel je fais allusion ici est vraiment assez extraordinaire pour mériter une mention spéciale.

Un jeune homme, syphilitique depuis quelques années, se laisse engager dans un mariage en dépit de divers phénomènes cérébraux, dont il n'avait d’ailleurs — je crois pouvoir l’affirmer — qu'une imparfaite conscience (lourdeur de tête, vertiges passagers, aptitude moindre au travail, changent de caractere, et surtout défectuosité de mémoire). ” Le jour des noces arrive, et le marié ne paraît pas à la cérémonie. On court chez lui, et on le trouve occupé de toute autre chose, lisant un journal au coin de son feu, ayant totalement oublié qu'il devait se marier ce jour méme !

Néanmoins on passe outre, et (c’est à n’y pas croire) le mariage s'effectue.

Les troubles cérébraux, bien entendu, ne font au delà que s’aggraver. Quelques mois plus tard, on est forcé de prononcer la séparation des deux époux, pour injures, sévices, violences du mari vis-à-vis de sa femme. Puis le malade prend un accès de manie, présente divers acci-

qui, malgré moi, malgré mes plus énergiques protestations, se sont mariés alors qu'ils portaient l’un et l’autre sur la verge un chancre induré, en pleine période d'état! C’est à n’y pas croire, n'est-ce pas ? Eh bien, cela est, je vous le certifie, je vous en donne ma parole, et cela démontre une fois de plus que «le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable ».

Quels mobiles, quelles sollicitations malsaines poussent ainsi certaines gens à se marier dans de telles conditions, en dépit de symptômes syphilitiques actuels ? C'est là une recherche, un sujet d'étude qui concernerait le philosophe, le moraliste, plutôt que le médecin. La chose, cependant, n’est pas indifférente pour nous, car nous avons souvent besoin, dans l'exercice de notre ministère, de connaître aussi bien la pathologie morale que la pathologie physique de nos clients. Laissezmoi donc vous en dire quelques mots.

Eh bien, d’après ce que j'ai pu voir, les mobiles qui entraînent certains sujets à un acte aussi inqualifiable ne sont pas le plus habituellement ceux qu’on serait tenté de supposer à priori, C'est-à-dire : l'ignorance ou l'intérêt.

Sans doute, il est des gens qui s'engagent dans le mariage en plein état de vérole par ignorance absolue des dangers auxquels ils vont exposer leur femme, leurs enfants à venir et eux-mêmes. Ils ne savent pas ce qu'ils ont, ils ne s’en rendent pas compte; ils n’ont pas même

dents de plus en plus intenses d'encéphalopathie spécifique, et tombe finalement dans la démence.

Un médecin anglais de mes amis m'’a dit avoir observé un cas presque identique au précédent.

songé, par incurie, par bêtise, à consulter un médecin. Ceux-là, ce sont les naïfs, les indifférents, les imbéciles.

Sans doute il en est d’autres — et j’en ai vu — qui savent parfaitement et ce qu'ils ont et ce qu'ils peuvent transmettre, qui se rèndent un compte exact de la situation, qui en connaissent tous les dangers, et qui bravent ces dangers néanmoins parce qu'ils ont un intérêt supérieur à les braver, à savoir : une dot à toucher, une siluation à se faire, une « position » à conquérir. Ceux-là, ce sont les cyniques, les infâmes.

Mais telles ne se présentent pas les choses le plus souvent. En général (au moins d’après Le résultat de mon observation personnelle), les individus qui sont amenés à cet acte révoltant du mariage en pleine vérole sont des genslégers, faibles de caractère, qui se sont laissé étourdiment, niasement, engager dans un mariage alors qu'ils y étaient aussi impropres que possible, puis qui, le moment fatal arrivé, se trouvent acculés dans une impasse d'où ils n’osent plus sortir. Bien que très honteux vis-à-vis d'eux-mêmes de l’action qu'ils vont commettre, bien que la regrettant, la déplorant dans leur for intérieur, ils n’ont pas le courage de reculer, de se dédire, par crainte d’un scandale, de l’éclat d’une rupture sans motifs avouables, par crainte du qu'en dirat-on, de la malignité publique venant à suspecter leur maladie, etc. (1). Bref, pour sauver les apparences, ilsne commettent rien moins que la pire des lâchetés.

(1) Exemple : Il y a quelques années un jeune homme de province vient me demander conseil pour des accidents actuels de syphilis secondaire (syphilides buccales, alopécie, croûtes du cuir chevelu, etc.).

La consultation achevée, il ajoute d’un air confus qu’il est engagé dans des pourparlers matrimoniaux, et finit même par avouer qu'il est ques-

Ces derniers sont-ils moins coupables que les précédents? En tout cas, ils ne font qu’aboutir au même ré-

sultat par d’autres voies (1).

tion pour lui d'un « très prochain mariage ». Je m'empresse aussitôt de lui déclarer qu'il y a impossibilité absolue de donner suite à de tels projets dans les conditions où il se trouve, et je lui en donne les raisons; j'insiste énergiquement, le voyant peu disposé à se laisser convaincre, et je lui déroule toute la série des dangers auxquels il va s’exposer, lui et sa future famille. Or, à tous mes arguments ce jeune homme oppose une réponse obstinée, toujours la même, à savoir : « qu'il est contraint de se marier pour qu'on ne soupçonne pas sa maladie ». Je l’entends encore me répéter ceci : « Je voudrais suivre vos conseils, monsieur le docteur, mais cela n’est plus possible aujourd'hui. Quel motif invoquer pour une rupture vis-à-vis de ma future famille et vis-àvis de ma propre famille? Que dirait-on autour de moi, dans ma petite ville de province? A force de chercher, on finirait par trouver ou.par suspecter le véritable motif de ma retraite, et alors...! je serais perdu, déconsidéré, etc., etc... »

Et, quelques semaines plus tard, je recevais indirectement la nouvelle de son mariage.

(1) Si je n'avais craint d’excéder les limites de mon programme, j'aurais annexé à ce chapitre quelques considérations relatives aux sujets qui se marient en pleine incubation de syphilis. Les cas de ce genre sont naturellement très rares, mais non moins dignes d’attention. Ils se résument en ceci :

Un sujet sain a rapport quelques jours avant son mariage (une quinzaine, par exemple) avec une femme infectée de syphilis et reçoit d'elle la contagion. Comme les premiers symptômes de la maladie sont toujours séparés de l’époque où s’est exercée la contagion par une période de trois semaines en moyenne, quelquefois d'un mois et même davantage, cet homme se marie avec les apparences d’une immunité parfaite. Ce n’est que huit, dix, quinze jours plus tard que commencent à se révéler les phénomènes initiaux de l'infection, sous forme d'une ou de plusieurs érosions locales. De telle sorte que, contractée avant le mariage, la syphilis ne fait son éclosion qu’après le mariage, grâce à l'incubation prolongée qui lui sert toujours de prélude.

Or, qu’arrive-t-il dans ces conditions ? C'est que le mari, non initié aux secrets de l’incubation syphilitique et se croyant à l'abri de toute contagion possible, ne se préoccupe guère de la lésion qui vient de naître sur lui. Cette lésion, il est à cent lieues de supposer qu'elle puisse être de mauvaise nature; il la prend pour « une écorchure, une éraillure, un bobo quelconque insignifiant. » Conséquemment il ne

Deuxième condition : ÂGE AVANCÉ DE LA DIATHÈSE.

Avec ce second point, nous touchons à l’une des conditions les plus importantes, les plus essentielles de notre programme.

D'une facon générale, en effet, on peut poser ceci comme axiome :

Plus jeune est la syphilis de l'époux, plus nombreux et plus grands sont les dangers qu'il apporte dans le mariage.

D'où ce corollaire, en ce qui nous concerne :

Plus âgée sera la syphilis de notre client, plus nous serons autorisés (sauf indications particulières d’un autre genre) à accorder de tolérance par rapport au mariage.

Légitimons ce qui précède.

Ï. — Tout d’abord, examinons la question au point de vue des dangers de contagion pour la femme.

Sans contradiction possible, c’est la syphilis Jeune qui est surtout dangereuse comme contagiosité.

s’abstient pas de rapports avec sa jeune femme, et il lui transmet de la sorte la syphilis.

J'ai déjà observé, pour ma seule part, quatre cas de cet ordre. Et, dans ces quatre cas, toujours la contagion avait été transmise à la jeune mariée. Comme exemple, je relaterai plus loin l’une de ces observations (Voy. Pièces justificatives, note IV).

La possibilité d’une contamination de ce genre dans le mariage est généralement peu connue ou paraît avoir peu frappé l'attention des cliniciens. Il serait à désirer, dans l'intérêt de tous, qu’elle devint de notion plus commune.

Fournier, Syph. et Mar. 4

En effet :

{° ILest de notion commune que ces manifestations disséminées, éparpillées, de la diathèse qui, sous les noms de plaques muqueuses ou mieux de syphilides érosives, papulo-érosives, papulo-ulcéreuses, etc., affectent si fréquemment les diverses muqueuses et la peau, 1l est de notion commune, dis-je, que ces lésions appartiennent surtout, chronologiquement, aux premières étapes de la maladie, à ce qu’on appelle la période secondaire. C'est dans les premiers mois, dans les deux ou trois premières années de l'infection, qu’on les observe presque exclusivement. Or, la contagiosité de tels accidents n’est plus à démontrer aujourd'hui. On peut même dire que les accidents de cet ordre constituent la source principale qui alimente et entretient la vérole parmi nous.

2° Chacun sait en second lieu que, dans les deux ou trois premières années de la diathèse, les manifestations morbides dont nous venons de parler sont essentiellement sujettes à repulluler, à récidiver, et cela avec une insistance parfois désespérante. Citons, comme exemple, les plaques muqueuses buccales qui, chez les fumeurs plus particulièrement, se produisent et se reproduisent à maintes reprises dans le cours des premiers mois, des premières années de la maladie.

3° En outre, à cette même époque de la diathèse, il ilest deux foyers de prédilection qu'affectent les déterminations morbides, à savoir : la bouche et les organes génitaux. |

Or, précisément, ce sont là deux localisations des plus dangereuses au point de vue qui nous occupe ; car

c'est en ces points que, dans le mariage, la contagion aura naturellement le plus de chances de se transmettre.

Ajoutons encore cette autre considération : la Syphilis secondaire est particulièrement dangereuse, au point de vue de la contagion, par la bénignité même de ses accidents. Très souvent les lésions qu’elle détermine sur le tégument mugqueux, à la bouche ou à la verge notamment, ne consistent qu’en des érosions très superficielles, minimes d’étendue, presque simplement desquamatives. Or, de telles lésions peuvent facilement passer inaperçues, même chez des sujets soigneux, attentifs à leur santé. Elles ne risquent pas moins d’être confondues avec des érosions vulgaires, banales, insignifiantes. À la verge, par exemple, on les prend fréquemment pour de simples écorchures, pour des éraillures inflammatoires, herpétiques ou autres. A la bouche, elles passent non moins communément pour des aphthes, des gereures, des «irritations loca!es provenant du cigare ou de la cigarette », ete., ete. Somme toute, pour une raison ou pour une autre, on ne s'en méfie pas, tant elles ont l'allure inoffensive. Et cela même en fait le danger ; car des accidents aussi légers, aussi bénins, ne semblent pas devoirimposer la continence et deviennent ainsi l’origine de contagions fréquentes dans le mariage. — C'est là un point que je me borne à signaler pour l’instant; j'aurai plus tard l’occasion d'y revenir en détail.

Telles sont, Messieurs, les raisons diverses pour les-

100 SYCHILIS ET MARIAGE,

quelles la syphilis jeune est si redoutable au point de vue de la contagion.

Tout au contraire, à une époque plus reculée et, 4 fortiori, dans une étape avancée de la diathèse, ces mêmes dangers de contagion n'existent plus ou du moins ne se présentent que d'une façon bien plus restreinte relativement, bien moins commune. Et cela pour des raisons précisément opposées, à savoir : parce que la syphilis vieillie ne s’accuse plus que par des manifestations infiniment moins multiples, plus discrètes, moins sujettes à récidives, etc. ; — parce qu’elle n'affecte plus avec la même prédilection ces deux foyers si favorables à la contagion, la bouche et la verge; — parce que les lésions qu’elle détermine à cette période consistent, non plus en des érosions minimes, superficielles, susceptibles soit de passer inaperçues, soit d'être confondues avec des accidents inoffensifs d’ordre vulgaire, mais bien en des ulcérations profondes, larges, importantes, durables, qui ne sauraient ni échapper à l'attention du malade, ni permettre la possibilité d’une contagion par indifférence, par inadvertance, etc.

Et n’allez pas, Messieurs, prendre ce qui précède pour de la théorie pure. Ce sont là tout au contraire des raisons déduites de l'expérience. Au surplus, consultez les données de la clinique, et recherchez à quelle époque de la diathèse se produit surtout la contagion dans le mariage. Voyez quels sont surtout les maris qui communiquent la syphilis à leur femme. J'ai fait cette recherche pour ma part, je viens à nouveau d'interroger

mes notes à ce sujet, et, d'une façon non douteuse, j'ai abouti à ceci :

Sinon toujours, au moins dans l'énorme majorité des cas, les maris qui communiquent la syphilis à leur femme sont ceux qui ont abordé le mariage avec une syphilis jeune encore, c'est-à-dire avec une syphilis datant de quelques mois, d'un an, de deux ans, plus rarement déjà de trois ou quatre ans.

Quand un homme se marie en puissance d’une syphilis récente, la contagion de la femme est un fait à peu près constant.

Au contraire, bien plus rares sont les cas où la contagion de la femme se produit alors que la syphilis de l'époux est plus ou moins ancienne, c’est-à-dire remonte à 6, 8, 10 ans, et au delà.

Sur ces deux points, je le répète, mes observations sont formelles, aussi péremptoires, aussi probantes que possible. Et je me résume en disant :

La contagion syplulitique dans le mariage est d'autant plus à craindre pour la femme que la syplals du mari est de date plus récente.

IL. — De même, au point de vue de l’influence héréditaire, l’âge avancé de la syphilis paternelle est une condition également favorable.

C'est un fait remarqué de vieille date, consigné d’une façon positive par divers auteurs, que l'influence syphilitique du père sur les enfants subit une décroissance progressive à mesure que.vieillit la diathèse.

Ainsi, pour ma part, dans les quelques cas où j'ai vu la syphilis passer directement du père à l'enfant, sans

contamination de la mère, j'ai fait cette remarque que toujours l'infection paternelle était de date assez récente, c’est-à-dire ne dépassait pas au maximum trois ou quatreannées. Au delà de ceterme, jamaisjen’ai constaté de transmission syphilitique par hérédité paternelle.

Une autre preuve nous est encore fournie par ces cas d'avortements successifs dont je vous ai déjà parlé précédemment, comme conséquence possible de la syphilis du mari. Plus d’une fois on a observé ceci : une femme saine, indemne de syphilis, commence par faire plusieurs fausses couches; — puis (premier progrès se réalisant sous la seule influence du temps, le mari ayant continué et devant continuer encore à ne pas se traiter) cette même femme n’avorte plus, elle accouche seulement avant terme, et toujours d’un enfant mort; — puis, second progrès (puisque nous sommes réduits à qualifier cela du terme de progrès), elle accouche à terme d’un enfant mort ou destiné à une mort très prochaine; — plus tard, enfin, elle amène à terme un ou plusieurs enfants vivants.

Quoi de plus propre à démontrer la décroissance normale de l'influence syphilitique héréditaire sous la seule action du TEMPS ?

À ce propos laissez-moi vous citer un cas curieux relaté par un de nos confrères anglais bien connu parmi nous, le docteur J. Hutchinson :

Un médecin contracte la syphilis et s'en traite pendant six mois environ. Se croyant guéri et à l’abri de toute crainte, il se marie trois à quatre ans plus tard. Sa femme reste saine et devient enceinte onze fois. Or,

suivez bien, Messieurs, les résultats fournis par ces diverses grossesses, et voyez l’atténuation progressive subie par la diathèse sous l'influence du temps :

Première grossesse; — enfant mort-né.

Deuxième grossesse ; — enfant mort-né.

Troisième grossesse ; — enfant né vivant, mais syphihtique, et mourant avec les symptômes classiques de la syphilis héréditaire,

Quatrième grossesse ; — enfant né vivant, mais s7phulitique, et mourant de même de la syphilis.

Au contraire, les sept dernières grossesses fournissent des enfants qui, bien que syphilitiques, résistent à la maladie et restent tous vivants (1).

Et d’ailleurs, comment pourrait-on révoquer en doute pour l'hérédité paternelle l'influence atténuante et corrective du ‘emps, alors que cette même influence s’atteste d'une façon si péremptoire, si évidente, pour l'hérédité maternelle ou, collectivement, pour l'hérédité mixte, dérivant des deux conjoints? N'est-ce pas un fait absolument démontré, n’est-ce pas une véritable loi pathologique, que la décroissance graduelle, puis l'extinction finale de la réaction syphilitique des parents sur les enfants? Des exemples très probants à cet égard ont été produits par divers auteurs, par Bertin (2),

(1) Mémoire cité (The British and foreign med. chir. review, 1877, vol. LX).

(2) Voici le sommaire de la curieuse observation de Bertin à laquelle il est fait allusion ici :

Père et mère syphilitiques.

Première grossesse, — Avortement à six mois. — Enfant mort-né.

Deuxième grossesse. — Avortement à sept mois. — Enfant vivant 8 heures,

par M. Diday (1), par M. Bazin (2), par M. Ro- | ger (3), par M. Kassowitz (4) et tant d’autres. Mais nul

Troisième grossesse. — Accouchement à sept mois et demi d'un enfant mort.

Quatrième grossesse. — Accouchement à terme. — Enfant syphilitique, survivant dix-huit jours.

Cinquième grossesse. — Accouchement à terme. — Enfant syphilitique, survivant six semaines.

Sixième grossesse. — Accouchement à terme. — Enfant syphilitique, survivant.

(Traité de la maladie vénérienne chez les nouveau-nés, etc., Paris, 1810, p. 142.)

(1) «... En compulsant les observations où des parents syphilitiques ont eu successivement un grand nombre d’enfants, on remarque que, même en l'absence de tout traitement général, la maladie sévit plus fortement sur les aînés, qu'elle s'adoucit ensuite à mesure que ses victimes se multiplient. À la première couche un avortement a lieu à cinq mois ; il est moins hâtif à la seconde. La troisième donne un enfant à terme, mais faible et non viable ; le quatrième naît avec une constitution plus résistante... Ce qu’on observe, en un mot, c'est une diminution graduelle de l'impression diathésique sur la progéniture. »

(Traité de la syphilis des nouveau-nés et des enfants à la mamelie, Paris, 1854, p. 183.)

(2) Leçons théoriques et cliniques sur la syphilis et les syphilides, Paris, 2° édit., 1866, p. 164.

(3) Sommaire d'une observation relatée par M. Roger :

Père et mère syphilitiques.

Première grossesse, — Accouchement à huit mois et demi. — Enfant mort.

Deuxième grossesse. — Accouchement à terme. — Enfant mort.

Troisième grossesse. — Accouchement àterme.— Enfant vivant, syphilitique, couvert de boutons à l’âge d’un mois, et mourant à quatre mois.

Quatrième grossesse. — Accouchement à terme. — Enfant vivant, fort et bien portant. — Du deuxième au troisième mois, cet enfant est affecté d'une syphilide limitée aux fesses, puis d’un coryza fort intense. Mort à huit mois.

Cinquième grossesse. — Accouchement à terme. — « Enfant syphilitique comme ses aînés, mais à un degré moindre (simple roséole). Traité par la médication mercurielle, il guérit complètement. — Agé aujourd'hui de dix-sept mois, et bien portant. »

(Étude clinique sur la syphilis infantile (Union médicale, 1865, t. I, 1 AT)

(4) Die Vererbung der Syphilis, Vienne, 1876.

dé à

LA

n’est plus démonstratif et mieux fait pour commander la conviction qu'un cas très curieux dù à M. Mireur, cas se résumant en ceci :

Un jeune maçon contracte un chancre induré, et se marie au début même de la période secondaire. Il ne manque pas (cela devait être) de contagionner aussitôt sa jeune femme.

Au delà, surviennent huit grossesses, dont les résultats se déroulent suivant l'impulsion propre de la maladie, les deux époux restant indemnes de tout traitement,

Or, ces huit grossesses se terminent de la façon suivante :

Première grossesse : — avortement au cinquième mois.

Deuxième grossesse : — avortement au septième moIs.

Troisième grossesse : — accouchement avant terme :

enfant mort.

Quatrième et cinquième grossesses : — enfants v1vants, mais syphilitiques l’un et l’autre, mourant le premier à trente Jours, et le second à un mois et demi.

Sixième, septième et huitième grossesses : — enfants vivants et sains (1).

Un tel fait, en vérité, est assez éloquent par lui-même pour nous dispenser de tout commentaire.

Or, s’il en est ainsi pour l’hérédité mixte, on ne com-

(1) Thèse citée, p. 91. — Un point curieux, c’est que, consécutivement à ces trois dernières grossesses qui amenèrent des enfants vivants et sains, le père et la mère présentèrent encore divers accidents syphilitiques de forme grave, tels notamment, dit l'observateur, que « des. tubercules gommeux et ulcérés, abondamment répandus sur les membres. »

prendrait guère qu'il pût en être autrement pour l'hérédité paternelle isolée.

Done, le temps use l'influence syphilitique paternelle etla rend de moins en moins dangereuse pour les enfants ; voilà un point qui paraît bien démontré.

De là cette conclusion pratique qu'avec la syphilis il y a toutes chances à attendre le plus longtemps possible avant d’aspirer au rôle de père de famille. — C'est là du moins ce qui m'a semblé ressortir d’une façon aussi formelle que possible des faits observés par moi jusqu’à ce jour.

II. — Enfin, au point de vue des risques personnels qu'apporte un sujet syphilitique dans le mariage, l’âge avancé de la diathèse est encore une condition certainement favorable et constitue encore une garantie, une garantie non pas absolue et formelle, bien entendu, mais relative tout au moins.

Et, en effet, l'âge avancé de la diathèse permet d’autant mieux d'apprécier dans une certaine mesure la « qualité » de cette diathèse, son degré d'intensité, son pronostic général. Non pas assurément qu’en fait de syphilis le passé soit toujours, comme on l’a dit, «le miroir de l’avenir »; tant s’en faut. Non pas qu'une syphilis primitivement bénigne ne puisse aboutir dans une étape éloignée à des accidents sérieux ou mortels. Mais toujours est-il qu’à une période déjà plus ou moins avancée on n’a plus àredouter certains accidents, certaines formes malignes, menaçantes, de la maladie. De plus — et c’est là l'essentiel — Je stage compris entrele début de l'infection et l’époque actuelle a pu être fructueuse-

ment exploité pour un long et salutaire traitement, ce qui confère en l’espèce la meilleure et la plus solide des garanties.

Donc, à tous égards, vous le voyez, l'ancienneté de la maladie constitue une condition essentielle, indispensable, pour l’admissibilité au mariage.

D'après moi, un sujet syphilitique n’a le devoir, n’a le droit d'aspirer au mariage que si sa maladie remonte déjà à un certain temps, que si déjà elle compte derrière elle une certaine durée. Cela, je l’affirme énergiquement, je le pose en principe avecune conviction absolue, qui repose aujourd'hui sur un très grand nombre d’observations.

Maintenant, avec juste raison, vous allez me presser davantage, réclamer de moi des indications plus catégoriques, et me dire : «Soit! Une certaine durée de maladie est indispensable pour l’admissibilité au mariage. Mais parlez net, parlez en chiffres précis. Quelle est, quelle doit être, d’après vous, cette durée ? »

Ah! c’est ici que va commencer le point délicat. Tant qu'on reste dans les termes généraux, les solutions sont faciles. Mais, quand il s’agit de fixer une mesure arithmétique, dès qu’on arrive aux chiffres, les difficultés commencent.

Cependant les mêmes faits qui m'ont servi à poser les règles générales qui précèdent vont me permettre — jusqu’à un certain point — de vous satisfaire, et je vous répondrai Ceci :

D'abord, l’âge d’une syphilis n’est pas la seule donnée d’après laquelle on puisse déterminer ladmissibilité ou la non-admissibilité au mariage. Cette détermination comporte d’autres facteurs, implique d'autres conditions essentielles et majeures dont nous parlerons bientôt, telles que la nature des accidents spécifiques antérieurs, la « qualité » de la diathèse (vous verrez ce que j'entends par ce mot), l'intervention d’un traitement suffisant, l'influence exercée par ce traitement, etc. De sorte qu'on ne saurait jamais se baser sur l’âge seul de la maladie pour résoudre le problème qui nous occupe, c'est-à-dire pour décider si un sujet syphilitique est devenu ou non apte au mariage.

Ces réserves faites, j’aborde la question à laquelle vous attendez une réponse, et je vous livre tout aussitôt ma profession de foi, qui peut se résumer ainsi :

A ne tenir compte pour l'instant que de la donnée de l’âge, je ne crois pas qu'il soit permis à un sujet syphilitique de songer au mariage avant une période »27nima de trois à quatre années, consacrée à un traitement des plus sérieux.

Trois à quatre années, tel est, d’après moi, le MINIMUM (notez bien ce mot, je vous prie), le minimum nécessaire, indispensable, pour que la diathèse puisse s'épurer suffisamment sous la double influence du temps et du traitement, et pour que le malade, rentré dans les conditions communes, ait le droit d’aspirer à devenir époux, père, soutien de famille.

Oui, trois ou quatre années; et ce n’est pas trop, et mes exigences ne vont pas trop loin. Car #nteux vaudrait davantage, j'en suis bien certain; car, avec la syphilis,

nt Éd te nt de

il y a toujours bénéfice à attendre, à différer, quand il s’agit d'intérêts aussi sacrés à respecter que ceux d’une jeune femme et de toute une famille.

Aussi bien, j'affirme à nouveau la proposition que je viens de formuler, en lui donnant cette consécration de l'expérience :

En deçà du menimum précité, tout est à craindre, et les dangers de la syphilis du mari se traduisent par des catastrophes, sinon fatales et constantes, du moins fréquentes, habituelles.

Au delà de ce terme, les dangers de la syphilis du mari s’atténuent et disparaissent, sinon d’une façon absolument certaine (car la certitude absolue, mathématique, nous fait et nous fera toujours défaut en pareille matière), au moins d’une façon très habituelle, assez habituelle en tout cas pour que nous soyons autorisés à permettre le mariage. Encore faut-il, bien entendu (et c’est là un point sur lequel je ne crains pas d'insister à nouveau), que, pendant le laps de temps en question, à l'influence corrective des années soit venue se joindre l'influence curative d’un traitement méthodique, intense et prolongé.

Avant trois ou quatre ans écoulés, jamais je n’oserais pour ma part, quelle qu'eût été d’ailleurs l'intensité du traitement, délivrer une patente nette pour le mariage à un sujet syphilitique. Car j'ai vu les plus tristes, Les plus néfastes conséquences succéder à des unions prématurées de ce genre.

Au delà de trois à quatre années, utilement consa-

crées à une médication dépurative, Je me crois autorisé, de par l'expérience, à tolérer le mariage, sauf contreindication particulière relevant de tel ou tel autre chapitre de mon programme. Et cela, parce que, dans ces conditions, j'ai vu quantité de sujets syphilitiques se marier sans devenir nuisibles à leur femme et à leurs

enfants.

À dessein je viens de dire que, dans les conditions précitées, je me jugeais en droit de «éolérer» le mariage. Et, en effet, je le tolère en pareil cas bien plutôt que je ne le conseille. Je le tolère parce que je considère ce terme de trois à quatre ans comme suffisant à la rigueur pour sauvegarder les intérêts que j'ai à cœur de protéger. Mais je ne dissimulerai pas qu'un délai supérieur me satisferait bien davantage en m'offrant des garanties plus sérieuses. Vis-à-vis d'un malade dont la syphilis (d'ailleurs bien traitée) remonte à six, huit ou dix ans, je me sens bien autrement à l'aise pour lui accorder patente nette; et cela, je le répète encore, parce qu’à de nombreux points de vue la sécurité s'accroît avec l’ancienneté de la diathèse.

Aussi, pratiquement, ma règle de conduite est-elle la suivante :

Consulté sur la possibilité d’un mariage par un malade dont la syphilis (d’ailleurs régulièrement traitée) ne remonte qu'à trois ou quatre ans, je commence toujours par lui conseiller d'attendre, de différer ses projets d'union, et d'insister à nouveau sur le traitement, en vue d'accroître et de parfaire ses chances de sécurité.

Que si, cependant, le malade arguë d’un intérêt sé-

rieux, majeur, à un mariage immédiat, que si, de plus, il satisfait à toutes les autres exigences de mon programme, je ne me crois pas en droit de contrecarrer ses projets; je éo/ère son mariage dans ces conditions ; je lui donne l'autorisation médicale qu'il vient réclamer de moi, non sans y ajouter encore quelques avis, quelques recommandations indispensables dont je vous parlerai plus tard, en terminant cet exposé.

Troisième condition : STADE D'IMMUNITÉ SUFFISAMMENT LONG AU DELA DES DERNIÈRES MANIFESTATIONS SPÉCIFIQUES.

Une troisième condition que je considère comme indispensable en l'espèce, c’est qu'un temps plus ou moins long se soit écoulé sans accidents spécifiques entre les dernières manifestations présentées par le malade et l'échéance fixée pour le mariage.

C'est-à-dire : avant d’avoir droit de songer au mariage, 1l faut que le malade soit resté exempt de toute manifestation diathésique pendant un temps suffisamment prolongé. C’est à ce laps de temps écoulé sans aucun Incident spécifique, sans aucun réveil de la syphilis, que je donne le nom de période d'immunité.

Or, cette période d’immunité constitue une garantie nécessaire, indispensable, pour l’admissibilhité au mariage, et cela à des titres divers :

D'abord, elle a une signification ; elle atteste que la diathèse a passé sa période aiguë, j'entends cette pé-

riode particulièrement redoutable où les poussées syphilitiques se succèdent à brève échéance, voire parfois d’une facon subintrante, et ne sont pas moins dangereuses par le nombre que par la qualité contagieuse de leurs manifestations.

En second lieu, ce temps plus ou moins long passé sans accidents permet de juger le degré d’apaisement de la diathèse. C’est un témoignage de la non-activité, de la sédation actuelle de cette diathèse.

Sans doute, il est possible que l'absence d’accidents pendant un certain stade ne soit qu’une trève accordée par la maladie, laquelle, à un moment donné, reprendra tous ses droits. Mais il est possible aussi, au cas où un traitement énergique a été mis en vigueur, que cette trève soit le début d’une paix définitive. Comment débuterait, si ce n’est de la sorte, une paix définitive?

En tout cas, il est indéniable — et cela de l’aveu général— qu’une immunité prolongée constitue un bon signe, un signe qui correspond à une détente de la maladie, qui en atteste la décroissance, le déclin au moins provisoire. Et, si cette condition favorable se trouve en outre doublée de la garantie d’une médication suffisante, il y a lieu d'espérer que la diathèse a définitivement imposé silence à ses manifestations. La sécurité est donc acquise pour le mariage.

Tout cela est tellement vrai qu’un médecin prudent ne permettra Jamais le mariage à un sujet syphilitique qui sort à peine d’une poussée syphilitique. Pour ma part, Jamais je ne laisserais un de mes clients se marier

au lendemain d’un accident spécifique quelconque, si

minime d’ailleurs que fût cet accident. Et cela pour deux raisons : parce que, d'abord, la production d’un symptôme syphilitique quelconque témoigne que non-seulement la diathèse subsiste, mais subsiste en pleine activité de manifestations; — et, en second lieu, paree que, dans de telles conditions, il est impossible de présager ce qui va suivre. D'autres déterminations morbides ne vont-elles pas surgir dans un avenir prochain, ou bien le calme va-t-il se faire ? Le temps seul peut juger la question. Done, attendre est derigueur en pareille occurrence.

Tout au contraire, si un client se présente à moi en me disant : « Voilà deux ans, quatre ans, six ans, dix ans, que je n’ai plus rien eu», ce long silence de la maladie me met bien autrement à l’aise. Je sens que j'ai affaire à une diathèse entrée en voie de sédation, à une diathèse qui a passé sa période aiguë, qui ne reproduira pas ces phases secondaires si dangereuses pour la contagion et l’hérédité, etc.. Conséquemment, mes appréhensions en ce qui concerne le mariage se trouvent diminuées d'autant.

J'ajouterai que cette période d'immunité me satisfera bien plus encore, au point de vue où nous l’étudions actuellement, si elle a coïncidé avec une suspension prolongée du traitement spécifique. Car alors elle prend une signification plus accentuée; elle atteste que la maladie, même abandonnée à son impulsion propre et indépendamment de toute action répressive du traitement, n’a pas eu tendance à reproduire ses manifestations. Et cela n’est pas sans un intérêt majeur. Nous

Fournier. — Syph. et Mar. 8

savons en effet qu'il est certaines syphilis qui, tout à la fois dociles et rebelles à l’action de nos remèdes, semblent guérir dès qu'on les traite pour reprendre un essor nouveau peu de temps après la suppression du traitement (1). 11 faut se méfier de ces dernières et ne pas oublier qu'en l'espèce une immunité prolongée en dehors de toute intervention thérapeutique constitue seule une garantie véritablement sérieuse par rapport au mariage.

Ce point résolu en principe, à savoir la nécessité d’une certaine période d’immunité complète avant le mariage, je prévois bien qu'ici encore, comme tout à l’heure, vous allez me demander des chiffres, réclamer une mesure précise, et me dire : « Quelle doit donc être pour vous la durée exacte de cette période d’immunité, de

(1) Il est très-positivement un certain genre de syphilis auxquelles on ne peut, pour ainsi dire, lâcher la bride au delà d’un certain temps sans qu’elles reprennent un élan nouveau. Tant qu'elles sont soumises au traitement spécifique, ciles restent muettes. Mais ce traitement vientil à être suspendu, presque aussitôt — ou tout au moins après un Certain temps — elles reproduisent des symptômes nouveaux. Il faudrait, en quelque sorte, les traiter toujours pour les condamner au silence.

Or, au point de vue qui nous occupe, quelle garantie présenterait, en pareil cas, une immunité exclusivement due à une influence thérapeutique permanente ? Laisserons-nous marier un malade affecté d'une syphilis de ce genre, en nous basant sur la garantie d’une immunité longtemps prolongée et d'un traitement longuement poursuivi ? Mais il pourra se faire que, le jour où le traitement sera suspendu, des accidents nouveaux se reproduisent, avec toutes leurs conséquences, avec tous leurs dangers. Donc, en l'espèce, le mariage ne pourra, ne devra être toléré qu'à la condition spéciale d'un long stade passé sans accidents en dehors de toute intervention thérapeutique.

Les formes de syphilis auxquelles je fafs allusion ici ne sont pas absolument rares, Il faut s'en méfier en pratique; car elles sont incompatibles avec le mariage, tant qu'elles conservent leur caractère vivace ct leur tendance à de perpétuelles récidives.

cette sorte de stage expérimental que vous exigez du malade ? »

Or, ici encore comme précédemment, je ne vous satisferai qu'à moitié, en me bornant à vous répondre ce que j'ai seulement le droit de vous répondre, à savoir que :

1° Une mesure fixe, précise, serait impossible à déterminer. Force est, par la nature même des choses, de s'en tenir ici à des moyennes approximatives, assez larges comme limites.

2° Plus longue sera cette période d’immunité, plus rassurante elle se présentera à tous égards, spécialement en ce qui concerne la question du mariage.

3° Enfin, pour fixer un minimum, je crois d’après mon observation personnelle qu'il serait imprudent d’abaisser la durée de ce stade d’immunité complète au-dessous de dix-huit mois à deux ans.

Dix-huit mois à deux ans passés sans accident aucun, sans réveil aucun de la diathèse, me semblent un minimum de strict nécessaire à exiger rigoureusement de tout sujet syphilitique avant de lui permettre accès au mariage.

D'ailleurs, notons bien que la durée de ce stage d’immunité morbide reste naturellement soumise à des conditions variables. Elle devra être plus longue ou plus courte suivant les divers malades, et ce sera affaire au médecin de la proportionner aux exigences de chaque cas particulier. Il est évident, par exemple, que nous serons autorisés à la réclamer plus longue, si les derniers accidents présentés par ie malade ont été de na-

ture grave, ou bien encore si la diathèse en général à revêtu un caractère menaçant. Et inversement aussi, nous pourrons nous départir d’une sévérité semblable dans des conditions précisément contraires.

Mais je m'aperçois qu'avec les considérations de ce senre nous allons empiéter sur le quatrième point de mon programme. Réservons-les pour ce qui va suivre.

Quatrième condition : CARACTÈRE NON MENAÇANT DE LA DIATHÈSE.

Évidemment, il y a syphilis et syphilis, comme on l’a dit et répété tant de fois, surtout de nos jours.

Sans contradiction possible, il y a des syphilis bénignes et des syphils graves.

Il y a des syphilis bénignes, légères, qui, si peu qu’elles soient soumises à un traitement régulier, se limitent à un petit nombre d'accidents extérieurs, superficiels et sans importance ; — comme aussi il est dès syphilis graves qui, même traitées, même méthodiquement et énergiquement traitées, n’en déterminent pas moins des manifestations sérieuses, importantes, doublement importantes et parle nombre et par le caractère de leurs accidents.

Or, la qualité (passez-moile mot), la qualité, dis-je, de la syphilis dont a été affecté un malade est loin d’être sans intérêt pour le sujet spécial qui nous occupe. Tout au contraire, c'est là une considération majeure en l’es-

pèce, une considération très-essentielle à consulter et dont il y a lieu, n’en doutez pas, de tenir grand compte pour la solution de notre problème.

Et en effet, étant donné un malade qui vient réclamer de nous un avis sur la possibilité d’un mariage, si la syphilis dont il a été affecté n’a été que moyenne ou légère, si elle s’est bornée à un petit nombre de poussées, si les accidents qui ont composé ces poussées ont été superficiels et bénins, si la diathèse s’est montrée docile au traitement et s’est rapidement, facilement amendée sous l'influence des agents thérapeutiques, ce sont là, sans contradiction possible, autant de conditions excellentes qui doivent nous disposer favorablement. Cet ensemble de bénignité est bien fait, assurément, pour inspirer confiance et engager le médecin à se départir, presque malgré lui, de la sévérité nécessaire en pareille et aussi grave situation. Le passé semble ici garant de l'avenir, et il nous force la main, si Je puis ainsi parler, pour l’acquiescement au mariage. ;

Au surplus, ce n’est là que justice. Car, de par l’expérience, les prévisions de bon augure déduites d’antécédents aussi favorables se trouvent presque toujours confirmées par les événements ultérieurs, alors surtout que le malade compte à son actif un long et sérieux traitement.

Cependant, il ne faudrait rien exagérer en ce sens. À coup sûr, la bénignité originelle d’une syphilis constitue une condition favorable pour le mariage, mais elle

ne constitue que cela, et elle ne supplée pas à elle seule aux autres exigences du programme complexe que nous étudions. Se fier à elle seule pour permettre le mariage serait une imprudence grave qui pourrait conduire aux plus fâcheuses conséquences, et J'ai le regret de dire qu'en pratique cette imprudence n'est que trop fréquemment commise, ainsi que j'en ai les preuves entre les mains.

Je ne craindraï donc pas d’insister sur ce point, et je répète que, si bénigne qu'’ait été une syphilis dans ses premières périodes, on n’est pas autorisé par ce fait seul, sur cette donnée seule, à permettre le mariage sans plus ample informé, sans exigence d’un autre genre. En dépit de cette bénignité, dont je viens de reconnaître et dont j'affirme encore l'importance au point de vue qui nous occupe, 1l ne faut pas moins, d’après moi, que le malade satisfasse pleinement aux autres conditions communes auxquelles est assujetti tout sujet syphilitique candidat au mariage. Cela est de rigueur, et en voici le pourquoi.

D'une part, l'expérience nous apprend que des syphilis originairement bénignes peuvent se révéler plus ou moins tardivement par des manifestations sérieuses, si elles n'ont pas été soumises, comme d’autres syphilis plus graves, à un traitement intense et prolongé. Et l’on a vu plus d’une fois des syphilis de ce genre, négligemment traitées en raison de leur bénignité apparente, devenir plus tard singulièrement dangereuses dans le mariage au double point de vue de la contagion et de l’Aérédité.

D'autre part, et ceci n’a pas une importance moin-

dre, ces mêmes syphilis primitivement inoffensives d’allure ne laissent pas de comporter un point noir pour l'avenir; et ce point noir (passez-moi l'expression) est relatif aux risques personnels du mari. Je m'explique.

Il est actuellement bien prouvé — et l’on me rendra celte Justice, je l'espère, que j'ai contribué pour une part à cette utile démonstration — il est actuellement bien prouvé, dis-je, que la bénignité initiale d’une syphilis ne constitue en rien une garantie absolue pour l'avenir. Telle syphilis qui commence bien n’est pas moins exposée pour cela à mal finir (1). C’est ainsi qu’assez fréquemment on observe des malades qui, n’ayant présenté au début de la diathèse que des accidents secondaires légers, voire presque insignifiants, sont affectés à longue échéance, 10, 15, 20 ans plus tard, des manifestations tertiaires les plus graves. La syphilis cérébrale par éxemple, ainsi que je l'ai établi dans une publication récente (2), semble sévir de préférence sur des sujets à antécédents spécifiques de bénignité singulière. Il en est de même, comme je compte vous le montrer bientôt, pour la syphilis de la moelle. Et d’ailleurs, Messieurs, je ne dois en ce moment que

(1) C’est là un point sur lequel je ne cesse d’insister dans mes cours. Je l’ai étudié et développé longuement dans mes Leçons sur la syphilis chez la femme, et l'on trouvera là une longue série d'observations relatives à des malades qui, n'ayant présenté au début de la diathèse que des accidents légers, essentiellement bénins, ont abouti plus tard aux formes les plus graves de la période tertiaire (p. 1012 et suiv.).

(2) La syphilis du cerveau, Leçons cliniques recueillies par E. Brissaud, Paris, 1879.

M. Broadbent professe une opinion semblable. « Des cas que j'ai « vus, a-t-il écrit, j'ai déduit cette opinion que les sujets qui sont les « plus exposés aux accidents du système nerveux sont ceux chez qui « les symptômes secondaires ont été transitoires ou légers. »

prècher des convertis; car je parle devant des élèves de Saint-Louis, de cet hôpital qui est le refuge préféré des vieux syphilitiques. Or, ne rencontrons-nous pas ici presque journellement des malades qui, affectés de lésions tertiaires de tout siège et de lésions tertiaires menaçantes comme pronostie local ou général, ont cependant commencé la syphilis de la façon la plus légère, la plus bénigne, la plus favorable en apparence? Cela est tellement vrai que, sur nombre d’entre eux, nous avons même grand'peine à remonter jusqu’à l'étape originelle de la maladie, étape presque oubliée non pas seulement en raison de sa distance chronologique, mais en raison du peu d'importance des accidents qui l'ont signalée.

On a longuement discuté sur ces curieuses syphilis qui, après s'être fait remarquer par une bénignité Initiale singulière, aboutissent ensuite à des accidents des plus graves. Pour ma part, je n’y vois rien de bien extraordinaire, et je les considère très-simplement comme des syphilis qui, n'ayant subi à leur début, en raison même de leur bénignité apparente, qu'un traitement insuffisant, déterminent plus tard les mêmes accidents que peut déterminer toute syphilis non traitée.

En tout cas, de ce qui précède il se dégage pour nous, relativement à notre sujet actuel, une notion importante et précise, à savoir : que la bénignité initiale d'une syphilis ne constitue pas un gage de sécurité Pour le mariage, s'il ne s’y ajoute d'autres garanties, notamment celle d'un traitement suffisant.

Après les syphilis bénignes, venons maintenant à l'étude des syphilis d’un genre précisément opposé.

I est, ai-je dit, de 27auvaises syphilis pour le mariage. Ces mauvaises syphilis — je conserve le mot et je l'explique — sont toutes celles qui, pour des raisons diverses, sont exposées plus que d’autres à devenir dangereuses dans le mariage.

Quelles sont-elles ?

Elles sont nombreuses et d'ordres divers. Je ne saurais les énumérer toutes, car on ne peut tout prévoir, et les cas particuliers sont multiples et variables à Pinfini. Du moins vous citerai-je ici les principales, celles qu'il importe essentiellement de connaitre, et cela pour s’en méfier, pour se tenir en garde contre elles dans la solution du problème dont nous poursuivons l'étude. |

I. — Tout d’abord, mauvaises pour le mariage sont certaines syphilis qui, sans être graves, présentent une tendance insolite à la reproduction répétée, à la repullulation facile, réitérée, presque incessante, d'accidents variés de forme secondaire, notamment d’érosions des téguments muqueux. C’est ainsi que certains sujets restent exposés pendant plusieurs années consécutives, voire parfois en dépit du traitement le mieux suivi, à des lésions érosives se localisant surtout à la bouche, affectant plus rarement la muqueuse génitale. Ces lésions sont toujours superficielles, limitées, bénignes ; elles guérissent le plus facilement du monde, sous l'influence de la cautérisation aidée de quelques soins locaux, mais elles ne guérissent que pour se reproduire,

pour se renouveler incessamment. Par elles-mêmes, elles n'offrent aucune importance; mais elles n’en sont que plus dangereuses pour cela au point de vue de la contagion.

Tel est, comme exemple, le cas d’un malade que je traite depuis longtemps.

Ce jeune homme a été affecté, 11 y à cinq ans, d’une syphilis qu'on serait en droit de qualifier de bénigne, puisqu’à la suite du chancre initial elle ne s’est jamais accusée que par une roséole, une syphilide palmaire de légère intensité, et des syphilides buccales. Il s’est soigné, presque dès le début et assez régulièrement. Plusieurs fois il a été soumis par moi à une mereurialtsation intense (15 à 20 centigrammes de proto-iodure quotidiennement). Eh bien, en dépit de ce traitement, en dépit de tous mes efforts, ce malade (qui d’ailleurs est fumeur, circonstance essentielle à noter)n’a pas cessé depuis cinq ans d’être affecté de syphilides linguales 4 répétitions presque subintrantes. Je le guéris d’une poussée ; un ou deux mois plus tard une poussée nouvelle envahit la langue. Alors nouveau traitement, nouvelle guérison; puis récidive rapide, et ainsi de suite. Bref, je le guéris toujours, et « c’est toujours à recommencer », suivant sa propre expression. De guerre lasse, il a renoncé complètement au tabac, sur mes vives instances. Les poussées sont alors devenues moins fréquentes, mais n’ont pas cessé pour cela. Et, dans ces derniers temps, Je l'ai revu encore avec des syphilides couvrant presque toute la surface dorsale de la langue.

Or, que serait-il arrivé, si, confiant dans la bénignité d’ailleurs relative de cette syphilis et dans l'intensité du

traitement suivi, j'avais laissé marier ce malade entre deux poussées de tels accidents? Ce qui serait arrivé, je n'ai pas à le préjuger théoriquement, car j'en ai eu la démonstration pratique. Ce jeune homme, l’année dernière, prit pour maitresse une jeune femme jusqu’alors saine, exempte de tout accident vénérien. Quelques semaines plus tard il me l’amenait affectée d’un chancre induré labial, chancre manifestement dérivé par contagion des syphilides linguales de mon client.

[H. — Mauvaises également, au point de vue du mariage, sont ces variétés nombreuses de syphilis qu'à des titres divers on peut qualifier de graves : graves, soit par la multiplicité et l'intensité de leurs accidents (syphilis maligne précoce, par exemple) ; — soit par la nature de leurs manifestations (ulcérations creuses, extensives, phagédéniques, menaçantes, ete.) ; — soit

par leur tendance précoce à la forme viscérale ou, plus! généralement, à des déterminations morbides qui ne ? se produisent d'habitude que dans un âge avancé de la | diathèse ; — soit par la réaction qu’elles exercent sur À

la constitution, la nutrition, la santé (syphilis de forme asthénique, dépressive, dénutritive, ete.); — soit par leur caractère rebelle au traitement; — soit enfin par telles ou telles autres particularités, variables à l'infini, mais présentant toutes cet attribut commun d’attester manifestement une intensité insolite, voire une malignité réelle, de la diathèse.

III. — Mauvaises encore, plus particulièrement, sont au même point de vue les syphilis qui font élection, pour

leurs déterminations morbides, sur quelque organe de : premier ordre, tel que l'œil, le cerveau, la moelle, etc.

Les syphilis à localisations oculaires, par exemple, sont très-souvent remarquables par leur opiniâtreté, par leur fixité, par leurs récidives après guérison, et, somme toute, par les troubles fonctionnels graves qu’elles laissent à leur suite. Nombre de fois déjà je les ai vues aboutir à la cécité complète, et cela en dépit des traitements les plus énergiques, en dépit de tous les efforts des plus savants ophthalmologistes.

Que dire aussi de la syphilis cérébrale ? Toute localisation de Ja diathèse vers l’'encéphale comporte, pour le présent et pour l'avenir, un pronostic des plus sérieux. Assurément on peut guérir d'une syphilis cérébrale, même grave, même très-grave; j'en ai cité des exemples. Mais d’abord comment en guérit-on? Au prix d’un traitement des plus intenses, d’un traitement qui demande à être longtemps prolongé, à être repris au delà de Ja guérison maintes et maintes fois ; — et, de plus, au prix d'une hygiène spéciale, sur laquelle j'ai longuement insisté ailleurs et qui exige une observance de durée presque indéfinie (1). Puis, la guérison obtenue, reste le chapitre des récidives, et les récidives en l'espèce sont des plus communes en même temps que des plus graves. Tel malade qui a résisté à un premier assaut de la diathèse vers le cerveau, succombe à un second ou à un troisième. Les récidives même, en l'espèce, sont tellement habituelles qu’elles constituent presque /a

(1) V. Syphilis du cerveau, p. 596 et suiv.

règle (1). De là, à tous égards comme au point de vue spécial que nous poursuivons dans cette étude, le pronostic particulièrement grave de toute manifestation cérébrale issue de la syphilis.

Aussi, consulté sur la possibilité d’un mariage par un sujet qui présente dans ses antécédents spécifiques tels ou tels symptômes de syphilis cérébrale, le médecin doit-il plus que jamais s’armer de prudence et de rigueur. À mon sens et d’après ce que j'ai vu, toute manifestation spécifique vers l’encéphale constitue presque une enterdiction formelle pour le mariage, en raison ———, — des éventualités futures auxquelles elle laisse le malade exposé. Pour ma part, je détournerais énergiquement de tout projet conjugal un homme qui, même guéri, m'accuserait dans son passé des accidents non douteux d’encéphalopathie spécifique, tels que accès épileptiques, ictus apoplectiformes, hémiplégie, troubles intellectuels, ete. De tels antécédents sont, d’après moi, absolument INCOMPATIBLES avec le mariage. Je ne discuterais même pas l'hypothèse d’un mariage possible dans ces conditions.

Que si cependant la diathèse, tout en affectant bien positivement le cerveau, s'est limitée à des expressions plus superficielles, à des troubles fonctionnels plus lésers, plus bénins, alors seulement je croirais pouvoir me départir d’une interdiction absolue. Mais alors aussi n’accorderais-je mon consentement qu'après mûre analyse du cas clinique et au prix de certaines conditions expresses, telles que les suivantes : si le malade est

(1) V. même ouvrage, p. 528 et suiv.

absolument guéri de tout trouble cérébral ; — s’il en est guéri depuis longtemps, c’est-à-dire au minimum depuis plusieurs années ; — si depuis lors aucun incident nouveau, quelque minime qu’il soit, ne s’est produit; — si un traitement des plus énergiques a été poursuivi avec insistance au delà de la guérison ; — si une longue période d’immunité au delà de la suppression du traitement paraît attester une guérison complète, etc., etc.. — Et encore, je le confesse, même en dépit de ces garanties, ne serait-ce qu’avec une secrète appréhension — peut-être non motivée, je l'espère, — ne serait-ce qu à contre-cœur et avec un véritable regret, que je laisserais, sous ma responsabilité propre, un malade affecté de tels antécédents s'engager dans le marlage.

À ce propos, Messieurs, peut-être direz-vous que je suis bien sévère. Mais, une fois pour toutes, je vous répondrai que c'est ici ou jamais le cas d'être sévère, alors qu'il s’agit : 1° d'un acte facultatif comme le mariage, auquel personne n’est astreint que par sa volonté propre et ses convenances particulières ; — 2° d'intérêts multiples et majeurs impliquant l'avenir de toute une famille. — En tout cas, je ne vous parle pas ainsi sans y être autorisé, en l'espèce, par de regrettables et douloureux exemples. Tels sont, entre beaucoup d’autres, les deux suivants, que je tiens à vous faire connaître.

Un jeune homme, syphilitique depuis neuf ans, n'ayant présenté que des accidents spécifiques légers et ne s'étant jamais traité que d’une façon très-insuffisante, éprouve subitement des phénomènes d'ordre cé-

rébral. Un jour, à la chasse, il s'aperçoit qu'il ne peut plus porter son fusil de la main gauche; son bras gauche, sans être paralysé complètement, est devenu tout à coup inerte, engourdi, « demi-mort ». Un traitement énergique (frictions mercurielles et iodure) intervient aussitôt et fait promptement justice de ces accidents. — L'année suivante, retour de symptômes du même genre : à plusieurs reprises, embarras subit de la langue, avec bredouillement, bégaiement, difficulté pour trouver et articuler les mots. Nouveau traitement de mème genre; tout disparaît. — Le malade m'écrit alors pour me consulter au sujet d'un mariage qu’on lui propose. Je lui conseille énergiquement de ne pas donner suite à de tels projets. Néanmoins, il passe outre et se marie. — Or, dix Jours après son mariage, 1l est repris soudainement d'accidents cérébraux de la plus haute gravité : ictus apoplectiforme, hémiplégie, amnésie complète, troubles intellectuels, ete... En dépit du traitement, tous ces phénomènes persistent, puis s’aggravent. Dépression intellectuelle progressive, affaissement général, et mort dans la démence six mois plus tard.

” Second cas, presque identique au précédent : Un | eune homme, syphilitique depuis 63, est pris en 70 d'accès violents de céphalée , avec paralysie incomplète de la troisième paire (strabisme externe, mydriase, diplopie). Je le traite, et j’ai le bonheur de le guérir rapidement. A ce moment, il quitte Paris, et je Le perds absolument de vue. En province, il se marie, contrairement à l'opinion d’un de mes anciens élèves consulté à ce sujet. Quelques années plus tard, en 1875, je suis de

128 SYPILLLIS ET MARIAGE.

nouveau mandé près de lui, et je le trouve dans une situation des plus lamentables : hémiplégie gauche, amnésie, troubles psychiques, hébétude, etc.. Un vigoureux traitement est alors inslitué et poursuivi longtemps. Le malade est sauvé quant à la vie, mais reste débile du bras gauche et déprimé intellectuellement. : Désormais incapable de gérer ses affaires, il a dû liquider son fonds de commerce, non sans de grandes pertes matérielles ; de sorte qu'avec une femme et deux enfants à sa charge il végète aujourd’hui dans une situation des plus tristes, presque voisine de la misère.

Ce que je viens de dire des affections de l'œil et du cerveau en tant que contre-indications au mariage, je pourrais le répéter textuellement à propos des lésions spécifiques de Ja moelle, qui, elles aussi, sont particulièrement remarquables par leur opiniâtreté, leurs recrudescences, leurs récidives, qui, elles aussi, aboutissent fréquemment aux infirmités les plus graves. Pour vous en convaincre, rappelez-vous ce malheureux malade actuellement couché au lit n° 27 de la salle Saint- Louis. Affecté à trois. reprises de symptômes paraplégiques qui se reliaient de toute évidence à ancienne syphilis, il était parvenu trois fois à se d'affaire, grâce à un traitement énergique qui lui prescrit tour à tour par M. Vidal, par M. À. Guérin et par moi. Une quatrième fois les mêmes accidents se sont encore renouvelés l’année dernière, mais avec une intensité supérieure ; si bien qu’en dépit d’une médication des plus intenses, malgré tout ce que J'ai pu faire, le malade se trouve aujourd’hui dans une situation

presque absolument désespérée, voire sous la menace d’une terminaison fatale qui ne saurait tarder.

Apres les divers exemples que je viens de citer, …l serait inutile, je crois, de poursuivre cette énumération. Ce qui précède doit suffire amplement à la démonstration que je me propose d'établir, à savoir :

qu'un certain ordre de syphilis et même un certain ordre de symptômes syphilitiques sont de nature à rendre le médecin très-circonspect et très-rigoureux dans le verdict quil est appelé à rendre sur l'aptitude au

mariage.

Un des éléments essentiels d’un tel verdict réside, comme nous venons de le démontrer, dans l’appréciation du pronostic intrinsèque de chaque cas particulier, dans la détermination exacte — du moins aussi exacte, aussi précise qu'il nous est permis de l’établir — de la qualité de la syphilis dont a été affecté le malade qui vient requérir notre avis et soumettre ses destinées à motre Jugement.

C’est donc affaire à l’homme de l’art, en pareille cir-

possible sur les antécédents de son malade et sur la nature des accidents qu'il aprésentés. C’est affaire à lui de dresser par un inventaire attentif et minutieux ce que J'appelleraile bg/an pathologique de son client, de juger la qualité de la diathèse qu’il a sous les yeux ; puis, finalement, cette analyse faite, d'apprécier médicalement s'il y a lieu de considérer ladite diathèse comme dange-

reuse ou non pour le mariage.

Fournier. — Syph. et Mar. 9

En l'espèce, pas de règles générales à poser. Car tout dépend iei du cas individuel et des circonstances particulières qui s’y rattachent; et tout reste soumis à la science, au tact, à l'expérience du médecin.

C'est là le côté véritablement clinique du problème, et je n’ai pas à dire limportance considérable qui s’y rattache.

Cinquième condition : TRAITEMENT SPÉCIFIQUE SUFFI- SANT.

Traitement suffisamment prolongé, traitement suffisamment préservateur, telle est la cinquième et dernière condition de notre programme. Et celle-ci, à coup sûr, en est la condition majeure par excellence. Car, en somme, dans le problème que nous étudions, tout converge, tout revient à ceci : un malade syphilitique aspirant au mariage est-il ou n’est-il pas assez bien quéri de sa diathèse pour n'être plus dangereux dans le mariage ? À ce point que la question de l'admissibilité au | mariage d’un sujet syphilitique est presque l'équivalente de celle-ci : la guérison ou la non-guérison de ce malade.

Nous n’aurons que faire en conséquence de longs développements pour démontrer ce qui n’est plus à démontrer, ce qui est accepté de tous aujourd'hui, à Savoir :

Que c’est le traitement dit spécifique qui, d’une façon

générale, amoindrit et conjure les dangers de la syphilis.

D'où ce corollaire tout naturel, en ce qui concerne notre sujet: c’est le traitement spécifique qui amoindrit et conjure Jes dangers de la syphilis relativement au mariage; c’est lui qui confère la garantie la plus valable, la plus sérieuse, par rapport à l'aptitude au mariage d’un sujet anciennement affecté de syphilis.

Celte proposition va trouver ses preuves dans les diverses considérations suivantes.

L. — D'abord, de touteévidence, c’est le traitement spécifique qui constitue la meilleure sauvegarde, la plus sûre garantie contre les risques personnels qu’apporte l'époux dans la communauté du mariage.

Pour s’en convaincre, il suffit de comparer dans une période avancée de leur évolution les syphilis traitées et les syphilis non traitées (1). Réserve faite pour quelques cas exceptionnels qui déjouent les efforts de la thérapeutique, on peut dire que les syphilis traitées (J'entends traitées avec méthode, énergie et persévérance) n'ont pas de période tertiaire. Au delà d’un nombre variable de poussées initiales, elles ne produisent plus rien; elles deviennent et restent silencieuses, et le malade, désormais exempt d'accidents, semble rentré dans les conditions de santé communes. Tout au contraire les syphilis

(1) Voir à ce sujet, dans mes Leçons sur la syphilis chez la femme un long chapitre consacré au parallèle des syphilis traitées et des syphilis non traitées. Je crois avoir démontré là — après tant d’autres, il est vrai — les bénéfices inestimables d’un traitement sérieux, non moins que les conséquences désastreuses du système de l'expectation apliquée à la vérole (p. 1052 et suiv.). PNR

non traitées ou insuffisamment traitées aboutissent d’une facon constante, fatale, à des lésions tertiaires graves dans une phase plus ou moins avancée. La période tertiaire est l'échéance où le syphilitique indifférent, néeligent, paie à la maladie sa plus forte dette, et la vérole, comme l’a dit M. Ricord, est une créancière impitoyable qui ne fait grâce à personne. Que d’exemples du genre n’avez-vous pas ici sous les yeux ! Que de lésions tertiaires dans nos salles ! Et presque toutes consécutives à des syphilis légèrement traitées à leur origine ou même (ce qui n’est pas rare) absolument vierges de tout traitement.

Mais passons sur ce point, qui, je le répète, est accepté de tous actuellement, à de très-rares et inexplicables exceptions près.

IT. — Il n’est pas moins manifeste que le traitement spécifique diminue et supprime les chances de contagion dans le mariage.

Et, en effet, les malades soumis à un traitement sérieux acquièrent assez vite l'immunité, sinon toujours, au moins dans l’énorme majorité des cas. Voyez comment procèdent les choses dans la pratique courante. Un malade nous arrive en pleine période secondaire et nous le soumettons au traitement usuel. Qu'arrive-t-il, et cela dix-neuf fois sur vingt pour le moins? C’est, d’abord, que ce malade reste sujet dans le cours des premiers mois, voire parfois de la première année, à des poussées secondaires plus ou moins nombreuses, plus ou moins intenses, suivant la qualité de la diathèse, mais généralement atténuées et amoindries par le traitement. Puis

au delà, dès la seconde année environ, ces poussées vont décroissant ; elles se bornent à quelques manifestations isolées et bénignes, par exemple à quelques érosions buccales. Puis encore, ultérieurement, le calme s’accentue davantage ; il devient complet avec la troisième, au plus tard avee la quatrième année. Dès lors, c'en est fait de la période secondaire ; et c’en est fait, avec elle, des accidents contagieux qu’elle comporte et qui en constituent le danger principal relativement au mariage. — Telle est la règle. }

Que cette règle souffre des exceptions, je nele sais que trop, et j'en ai donné des exemples précédemment (1). Mais toujours est-il que ces exceptions sont rares; et, de plus, elles rentrent précisément dans cet ordre de cas que je vous ai présentés comme constituant des contreindications au mariage.

HI. — De même, enfin, c’est le traitement spécifique qui diminue et supprime les risques héréditaires de la syphilis.

Cela, d'abord, est surabondamment démontré pour l'influence héréditaire paternelle. Rappelez-vous, comme exemples, ces cas si probants dont je vous ai déjà entretenus précédemment et quise résument en ceci :

Une femme saine avorte plusieurs fois de suite, sans cause, sans raison. On s'inquiète, on recherche le pourquoi de ces fausses couches successives, et l’on ne trouve d'autre explication possible que la syphilis du mari. Empiriquement, le mari est alors soumis à un

traitement spécifique sérieux. Nouvelles grossesses, et celles-ei se terminent toutesheureusement, c’est-à-dire amènent à terme des enfants bien portants. — Quoi de plus démonstratif?

Eh bien, cette action du traitement n’est pas moins évidente en ce qui concerne soit l’hérédité maternelle, soit l’hérédité mixte des deux conjoints. Et ici vous me pardonnerez une courte digression qui, pour nous écarter un instant de notre sujet actuel, retrouvera bientôt son application.

Le traitement, dis-je, corrige également l’hérédte maternelle. À preuve ces innombrables cas dans lesquels on à vu des femmes syphilitiques commencer par faire plusieurs fausses couches ou par engendrer des enfants syphilitiques, puis, après avoir été soumises à une médicalion spécifique, amener à terme des envants vivants et sains. Les observations de ce genre sont tellement nombreuses, tellement banales, qu’en vérité Je crois inutile de nous attarder ici par des citations particulières (1).

Quelquefois encore l'influence du traitement surl'hérédité maternelle se traduit d’une façon plus saisissante, en raison des singularités de certains cas particuliers. Telle est, comme exemple, l'observation suivante : Une femme reçoit la syphilis d’un premier mari et ne se

(1) Exemple : « Une femme contracte la syphilis, et depuis lors fait huit fausses couches, sans pouvoir amener un enfant à terme. Elle se soumet à un traitement mercuriel prolongé, devient de nouveau enceinte et accouche d’un enfant à terme, bien portant, lequel est au-

jourd’hui âgé de cinq ans et n’a jamais eu la moindre trace de syphilis. (Notta, mémoire cité.)

traite que d’une facon très-éphémère. Veuve, elle se remarie à un homme sain, et conçoit de cet homme plusieurs enfants qui ou bien meurent in utero, ou bien naissent avec la syphilis. Elle se traite alors, et, après traitement, n’engendre plus que desenfants sains.

En troisième lieu, l'influence du traitement sur l'hérédité mixte lrouve plus souvent encore l’occasion de s'affirmer en pratique. |

Très-communément on rencontre des faitsse résumant en ceci : Deux époux syphilitiques commencent par engendrer une série d'enfants qui, tous, ou bien meurent avant de naître ou naissent syphilitiques. Is se traitent alors. Consécutivement ils procréent d’autres enfants qui viennent à terme, vivants et sains,

Il n'est même pas très-rare qu’on puisse suivre, dans une série de grossesses consécutives, l'influence progressive du traitement. Chaque grossesse alors marque un acheminement vers la guérison. Jai recueilli plusieurs faits de ce genre, entre autres le suivant :

Un jeune homme se marie, en dépit d’une syphilis encore récente, très-négligemment traitée. Sa femme, contagionnée presque aussitôt, avorte quelques mois plus tard. Les deux époux commencent alors à se traiter sérieusement. Succèdent quatre grossesses, très-rapprochées lesunes des autres, quise terminent comme il suit:

1° Accouchement avant terme ; enfant mort-né ;

2° Accouchement à terme ; enfant syphilitique, mourant quelqües jours après;

3° Accouchement à terme; enfant syphilitique, mais survivant ;

4° Accouchement à terme, enfant sain.

Mais il y a plus, et ici doit trouver place un double fait qui n’a pas encore été, ce me semble, suffisamment remarqué :

1° Il n’est pas nécessaire, pour que des parents syphilitiques engendrent des enfants sains, que la diathèse soit anéantie chez ces dits parents. En d’autres termes et plus clairement, il peut se faire que des enfants issus de parents syphilitiques naissent sains, bzen que leurs parents sortent encore sous le coup de la diathèse, ce dont témoigne l'apparition d'accidents spécifiques sur ces derniers postérieurement à la naissance de leurs enfants.

Cela, d’abord, est incontestable en ce qui concerne le père, ainsi que nous l'avons établi précédemment (1).

Cela, de plus, est également démontré relativement à la mère. Comme exemple, voyez une de nos malades actuelles de la salle Saint-Thomas (lit n° 31). Cette femme est entrée dans le service affectée d’une glossite scléro-commeuse, dont l'origine remonte à trois ou quatre mois. Or, son dernier enfant, âgé de quatorze mois, n’a Jamais présenté le moindre accident suspect ; c’est un très-bel enfant, absolument sain, comme vous avez pu el pourrez encore vous en convaincre de visu.

De même, une jeune dame de mes clientes, devenue syphilitique au contact d’un mari syphilitique, a eu deux enfants absolument sains, bien qu’à la suite de chacun de ses accouchements elle ait été affectée d’une pous-

(1} V. page 40 et pièces justificatives, note 1.

sée assez intense de syphilide psoriasiforme (1).

2° [1 peut suffire, pour qu’un enfant naisse sain de parents syphilitiques, qu'au moment de la procréation les parents se trouvent soumis à l'influence mercurielle.

Quelque singulier, quelque paradoxal, quelque inexplicable surtout que paraisse un tel fait au premier abord, il semble ressortir d’une facon évidente d’un certain nombre d'observations bien authentiques. Tel est, par exemple, un cas relaté par Turhmann (de Schœnfeld) se résumant en Ceci :

Une femme syphilitique commence par avoir sept grossesses, pendant lesquelles elle ne se traite pas. Sept fois elle accouche d'enfants syphilitiques qui ne tardent pas à mourir.

Devenue enceinte une huitième et une neuvième fois, elle se traite pendant le cours de ces deux grossesses. Chaque fois, elle accouche d’un enfant sain, bien portant.

(1) Voici le sommaire de ce cas curieux.

X..., 22 ans, constitution vigoureuse. Mariée à 20 ans avec un homme affecté d'une syphilis récente. — Première grossesse en 68. — Accidents secondaires vers le cinquième mois (syphilide érythémato-

papuleuse, syphilides buccales et vulvaires, alopécie, adénopathies cervicales). — Traitement énergique par le mercure.— Accouchement

à terme. — Enfant sain, bien portant jusqu'à ce jour.

Deux mois après l'accouchement, syphilide psoriasiforme, cerclée, occupant la face latérale du pied gauche. — Ecthyma de la jambe gauche. — Traitement mercuriel et iodure de potassium.

Deuxième grossesse en 12, — Accouchement à terme. — Enfant

sain, bien portant jusqu'à ce jour.

Trois mois après l'accouchement, syphilide papulo-squameuse, psoriasiforme, circinée, constituant un anneau de grand diamètre sur la face dorsale du pied gauche. — Reprise du traitement. — Guérison des accidents.

Survient une dixième grossesse. Cette fois, la malade ne se traite pas. Elle accouche d’un enfant syplalitique, qui meurt à SiX MOIS.

Finalement, une onzième grossesse, dans le cours de laquelle intervientle traitement, amène un enfant sain (1).

Ce fait aurait été inventé de toutes pièces, imaginé théoriquement pour les besoins de la cause, qu’en vérité il ne serait pas plus probant.

Pour ma part, j'ai déjà dans mes notes quelques observations de même genre relatives à des parents syphilitiques qui ont engendré tour à tour des enfants sains à l'époque où ils s'étaient préalablement soumis à un traitement spécifique, et des enfants syphiltiques dans une période où ils ne se traitaient plus (2).

(1) V. Gazette médicale, 24 juin 1843.

(2) Le même fait a été également remarqué par M. Kassowitz (Die Vererbung der syphilis, Vienne, 1876).

Au nombre des observations témoignant en ce sens, je citerai la suivante, qui est entourée de toutes les garanties possibles d’authenticité.

Un jeune ouvrier se marie, dans la troisième année d’une syphilis assez vigoureusement traitée. Sa femme devient enceinte après quelques mois et commence à présenter des symptômes de syphilis secondaire vers la fin de la première moitié de la grossesse {roséole, névralgies, syphilides muqueuses, alopécie, etc:). Elle est soumise à un traitement assez intense et accouche à terme. L'enfant naît syphilitique et meurt dans la consomption à l’âge d'un mois. !

La jeune femme continue à être traitée et devient enceinte cinq mois plus tard. Elle accouche d’un bel enfant, lequel, très-minutieusement observé, reste exempt de tout phénomène suspect et est aujourd’hui très-bien portant.

Rassuré sur l’état de cette femme par le fait même de cette naissance d'un enfant sain, son médecin ne la traite plus. Elle devient enceinte un an plus tard, et avorte.

Nouvelle grossesse, à quelques mois de distance. — Nouvel avortement.

Deux ans plus tard, cinquième grossesse. — Naissance à terme de

deux enfants jumeaux, tous deux syphilitiques.

+ tie posté

Il semblerait done d’après cela qu'une influence mème provisoire du traitement peut suffire pour conjurer provisotrement les effets de l’hérédité syphilitique. Telle serait du moins la conclusion à déduire des cas précédents.

Mais je n'aurai garde de vous donner ce dernier fait comme absolument démontré. Plus prudemment, je me borne à vous le livrer comme un fait à l'étude, trèscurieux assurément, déjà rendu probable par quelques observations paraissant bien authentiques, mais encore dépourvu d’un nombre de garanties suffisantes pour lui assurer droit de cité dans la science.

Toutes les considérations qui précèdent concourent de diverses façons à établir l'influence modificatrice, corrective, dépurative, qu’exerce le traitement sur la diathèse. Et la conclusion naturelle qui découle de tout cela, en ce qui nous concerne spécialement, c’est que :

La condition essentielle, capitale, à remplir pour tout sujet syphilitique aspirant au mariage réside dans un traitement spécifique sérieux, dans un traitement suffisant à conférer une immunité complète relativement

À supposer même que, dans ce cas, l'influence du traitement prête matière à contestation, il ne reste pas moins acquis, de par cette observation et d’autres semblables, qu’une femme syphilitique peut engendrer alternativement des enfants syphilitiques et des enfants sains. Cela est un fait brutal qui s'impose, si étrange d’ailleurs, si paradoxal qu'il paraisse. Reste à en trouver l'explication; mais ce n’est que sur l'explication, et non sur le fait en lui-même, que peuvent porter actuellement les dissidences.

aux dangers multiples et divers qu'importe la syphilis dans le mariage.

Pour qu'un malade syphilitique ait le droit moral de devenir époux, père et soutien de famille, 1] faut, 1l est indispensable que, grâce à un traitement suffisamment protecteur, 1l ait cessé d’être dangereux pour sa femme, pour ses enfants et pour lui-même.

Mais quel est done ce traitement « suffisant, suffisamment protecteur », auquel nous revenons sans cesse comme à notre meilleure sauvegarde ?

Cela, Messieurs, je vous l'ai longuement exposé dans une série de conférences antérieures, en vous traçant en détail les règles du traitement de la syphilis, telles du moins que je les comprends pour ma part, telles qu’elles m'ont été enseignées à moi-même et par mes maitres et par mon expérience personnelle (1). Je n'ai donc actuellement qu’à vous renvoyer à ces conférences, dont une partie d’ailleurs a été déjà livrée à la publicité et que vous pourrez consulter à loisir. |

D'une façon très-sommaire, je me bornerai seulement aujourd'hui à vous rappeler qu'un traitement digne d’être qualifié en l'espèce de « suffisant » est celui :

1° Qui a pour base l'administration de ces deux grands remèdes qu'avec juste raison on appelle communément les « spécifiques de la vérole », à savoir le mercure et l’todure de potassium ;

2° Qui à pour base l'administration de ces deux remèdes à doses véritablement actives et curatives, très-

(1) Du traitement de la syphilis. Conférences faites à l'hôpital

} Saint-Louis (Sous presse).

différentes des doses insuffisantes, timides, indifférentes, presque inertes même, dirai-je, auxquelles on se contente par routine traditionnelle de les prescrire le plus souvent ;

3° Qui est ordonnancé, régi suivant une certaine mé-

thode, laquelle a pour visée et pour résultat de conserver |

aux remèdes, en dépit de leur administration prolongée, leur intensité d'action primitive (méthode dite des #ai-

tements successifs où intermittents) ; (1) ie

4° Qui, dans ces conditions, est poursuivi avec rigueur pendant plusieurs années conséculives, au minimum pendant rois ou quatre ans.

RER nc En Je

J'insiste spécialement sur ce dernier point, et je dis :

A maladie chronique, en effet, 2/ faut traitement chronique; telle est la Loi générale, absolue. Longue, trèslongue doit être la médication, si l’on ne se contente pas de lui demander seulement un effet actuel, si l’on veut en obtenir une action d'ensemble et d'avenir. De par l'expérience il est faux, absolument faux, qu’on en ait © fini avec la vérole » après un traitement de quel-

(1) V. mes Leçons sur la syphilis étudiée plus particulièrement chez da femme, Paris, 1873, p. 1087 et suiv.

Un fait dont l'expérience m'a absolument convaincu, c’est que le mercure et l'iodure de potassium, administrés longtemps d’une facon continue, perdent singulièrement de leur efficacité. Pour ces deux remèdes, comme pour tant d’autres d’ailleurs, la continuité d'usage crée une accoutumance qui affaiblit, amoindrit et finit par annuler les effets thérapeutiques. Aussi me suis-je efforcé de combiner pour mes malades une méthode de traitement qui ait pour résultat de conserver au mercure et à l’iodure, pendant toute la durée de la médication, l'intensité d'action thérapeutique qui leur est propre. Cette méthode, je l'ai longuement exposée dans mes cours, sous le nom de Méfhode des traitements successifs ou intermittents. Je crois être autorisé à dire qu’elle m’a rendu en pratique de réels services, et je la recommande à l'attention de mes confrères.

nn.

sr

vence

UERS

Re

nn mme 7

ques mois, d’une année, de deux années même (limite extrême qu'on ne dépasse guère communément). Les traitements de ce genre ne fournissent rien de plus qu'une immunité provisoire, qu'un silence passager de la diathèse, et laissent subsister la diathèse avec tous ses dangers futurs, avec l’imminence fatale d'accidents tertiaires à longue portée. Les traitements de ce genre, je puis le dire, sont condamnés aujourd'hui par leurs nombreux et déplorables résultats. I] serait bien temps, en vérité, de renoncer une fois pour toutes à ces médications écourtées, et de rapprocher la vérole au point de vue thérapeutique de ces maladies constitutionelles, telles que la scrofule, la goutte, l’impaludisme, etc., qui, de l'avis commun, ne sont curables que par un traitement de longue haleine, que par une série de cures successives, que par l'intervention itérative, presque chronique, des remèdes propres à les combatire.

Pour ma part, je crois être autorisé à dire, d’après ce que j'ai Vu jusqu'à ce Jour, qu'en aucun cas la durée d’un traitement antisyphilitique ne peut être abaissée au-dessous de trois à quatre ans, à quelque forme de la maladie qu'on ait affaire et si bénigne même que se soit annoncée la diathèse originairement. Trois

| à quatre ans méthodiquement consacrés à une médica-

tion énergique, tel est le 72: nécessaire, d’après moi, je ne dirai pas à “guérir la vérole, mais à conjurer ses manifestations dangereuses pour le présent et l’avenir.

Encore est-1l prudent que, au delà de ce terme,le malade se soumeite de temps à autre — tous les deux

à pie

ou trois ans, par exemple — à une nouvelle cure iodurée, de façon à tenir incessamment la diathèse en bride, si je puis ainsi parler, et à conserver le terrain conquis.

Combiné avec le temps, le traitement spécifique de la diathèse constitue à coup sûr la meilleure garantie en faveur du sujet syphilitique qui aspire au mariage.

Le temps, d’une part, et le traitement, d’autre part, voilà, sans contradiction possible, les deux grands correctifs de la vérole ; voilà les deux conditions majeures à exiger de tout malade syphilitique avant de lui ouvrir ies portes du mariage.

Je ne saurais quitter ce chapitre du traitement sans y annexer encore quelques mots relativement à une pratique d’un usage très-répandu et considérée dans le public comme un critérium infaillible de la guérison ou de la non-guérison de la syphilis.

Une croyance populaire, vous le savez, attribue aux Eaux minérales sulfureuses la propriété singulière de déceler, de « faire sortir » la vérole chez les sujets syphilitiques non encore guéris de leur maladie.

Aussi, dans cette opinion, quantité de malades s’acheminent-ils chaque année vers telle ou telle station sulfureuse, soit de leur propre inspiration, soit sur le conseil de leurs médecins. Et là, ils prennent religieuse-

ment les eaux pendant les vingt-un jours traditionnels, attendant non sans anxiété le résultat de leur cure. D'après eux, « s'ils ont encore quelque chose dans le sang, les eaux le feront sortir, tandis que, s'ils n'ont plus rien, s’ils sont guéris, rien ne sortira ». Dans Ja première alternative, l'apparition à la peau de nouveaux symptômes syphilitiques sera l'indice d’un nouveau traitement à subir ; et, dans la seconde, l'absence de manifestations extérieures constituera un gage de guérison.

Or, ce « jugement des eaux » a été appliqué (et il ne pouvait manquer de l'être) à la grave question du mariage. Vous trouverez cette opinion répandue chez nombre de vos clients qu'avant de songer à prendre femme tout sujet syphilitique a le devoir d'aller faire un pèlerinage à quelque station sulfureuse, afin de savoir à quoi s’en tenir sur son état spécifique en général et son aptitude matrimoniale en particulier.

Eh bien, — ai-je besoin de le dire? — cette prétendue action révélatrice des thermes sulfureux est bien loin d’être ce qu'on la suppose bénévolement. Il s’en faut, et de beaucoup, qu’elle « dévoile l'inconnu », suivant l'expression consacrée, et qu’elle nous fournisse de la sorte un critérium de guérison ou de non-guérison de la syphilis (1).

Sans nul doute, les eaux sulfureuses peuvent bien en quelques cas déterminer des éruptions spécifiques chez les sujets en puissance de syphilis. Et il serait difficile qu'il en fût autrement, vu l’action excitante, irritante,

(1) V. Péry, Du rôle des eaux minérales sulfureuses dans le traitement des maladies vénériennes, Bordeaux, 1868. — Ce travail contient un historique très-complet de la question.

qu’elles exercent sur la peau, alors surtout qu’on en fait un usage quotidien sous forme de bains, de piscines, de douches, d’étuves, etc., comme dans la plupart de nos stations balnéaires. Tous les médecins d’eaux ont observé et cité des cas de ce genre, et j'en pourrais moimême relater quelques exemples.

Mais cette action des eaux, il faut bien le savoir, n’a rien de constant ; et de cela voici la preuve.

D'abord, chaque année, quantité de malades syphilitiques sont envoyés aux stations sulfureuses pour divers motifs, alors même qu’on les suppose aussi peu guéris que possible; ils y sont envoyés, par exemple, pour s’y réconforter, pour « s’y refaire et de leur maladie et de leur traitement ». Or, nous les voyons revenir presque tous de telle ou telle de ces stations thermales sans y avoir éprouvé la moindre manifestation nouvelle à la peau, sans avoir ressenti le moindre réveil cutané de la diathèse.

D'autre part, nous avons maintenant l’expérience de ces cures dites révélatrices, et nous savons ce qu'elles valent. J’ai dans mes notes des centaines d'observations du genre, relatives à des malades qui, ayant fait une, deux, trois et jusqu’à six cures d’eaux sulfureuses, n’ont rien vu se produire sur eux, et qui plus tard, à échéances très variées, ont subi divers assauts de la diathèse, voire des plus graves. Ces jours derniers, par exemple, j'ai été appelé à traiter un homme encore jeune, présentant des symptômes indubitables de syphilis cérébrale. Or, ce malade, lui aussi comme tant d’autres, était allé à Luchon avant son mariage et à propos de son mariage. Il y avait même fait trois saisons, et rien ne s'était ma-

Fournier. — Syph. et Mar. 10

nifesté sur Jui. D’après cette assurance, on avait cru pouvoir le laisser se marier sans appréhension. L'événement a montré la justesse du pronostic.

Et de même pour tant et tant d’autres cas que j'aurais à citer (1), et dont chaque médecin pourrait grossir la liste.

Donc, l’action révélatrice des eaux sulfureuses ne constitue en rien un crétérium sur lequel il soit permis de compter. Ce jugement des eaux est une lésende à abandonner comme tant d'autres. Il est faux, absolument faux, que les eaux sulfureuses « dégagent » la vérole de l'organisme à la façon d’un réactif qui dégage un corps d’une combinaison chimique. Et, cliniquement, nous n’avons aucune garantie sérieuse à attendre d’une cure thermale pour déterminer l’état de guérison ou de non-guérison de nos malades en vue du mariage, voilà le fait.

(1) Les deux observations suivantes pourront servir à fixer les convictions.

Oss. I. — X... Syphilis en 1861. Chancre induré, suivi de divers accidents secondaires. — Traitement mercuriel pendant quelques mois.

De 1862 à 1874, six saisons à Luchon. — Nulle action « révélatrice ».

En 1876, syphilide tuberculo-ulcéreuse de la nuque, à forme phagé-

dénique. — Traitement spécifique. — Guérison. Ors. IL. — X... Syphilis en 1856. — Chancre induré de la lèvre, suivi d'accidents secondaires. — Traitement de six mois par le mercure et

l'iodure de potassium.

En 1858 et 1862, syphilide ecthymateuse. — Traitement spécifique. — Guérison.

Sept saisons à Luchon (1862 à 1872), les deux premières associées à un traitement spécifique, les autres dirigées en vue de provoquer l’action révélatrice. — Aucun accident à la suite de ces diverses saisons thermales.

En 1874, gomme palatine ; perforation du voile.

Pour une fois où cette action révélatrice pourra se produire, elle fera défaut vingt fois, cinquante fois peutêtre. Quelle sécurité pourrait fournir un procédé aussi sujet à défaillance? Que penserait-on en chimie, par exemple, d’un réactif qui, dix-neuf fois sur vingt, ne mettrait pas en évidence le corps spécial qu'il a la prétention de révéler?

Et qu'on ne m'accuse pas de faire ici la guerre de parti pris aux eaux sulfureuses. L’accusation tomberait à faux, car je suis un «croyant» des eaux sulfureuses, car je les prescris fréquemment, très fréquemment, dans le cours de la syphilis, et j'envoie chaque année de nombreux malades à nos stations des Alpes et des Pyrénées. Mais Je crois à ces eaux et je les prescris pour d’autres mobiles que celui d’une prétendue faculté révélatrice. Je crois à leur utilité comme agents toniques, reconstituants, surtout dans les cas de syphilis à forme asthénique ou de syphilis se compliquant de lymphatisme, de scrofule ; je crois aussi qu'elles peuvent rendre d'incontestables services en facilitant la tolérance de fortes cures mercurielles, dans les cas où il y à lieu de demander au mercure toute l'intensité d'action dont il est capable, etc. Je ne conteste même pas qu’elles ne puissent quelquefois venir en aide au diagnostic, en déterminant sur nos malades des manifestations cutanées qui, sans elles, ne se seraient pas produites. Ce que je conteste seulement, ce que je repousse énergiquement comme une erreur dangereuse, c’est la faculté d'arbitrage qu'on leur accorde dans des questions aussi graves que celle-ci : la guérison ou la

non-guérison de la vérole, l'aptitude ou la non-aptitude d’un sujet syphilitique au mariage (1).

Je viens de passer en revue devant vous, Messieurs, les diverses conditions auxquelles, à mon sens, un

(1) Je suis heureux de me trouver sur ce point en parfait accord avec plusieurs de nos confrères qui ont une expérience spéciale de la question.

C’est ainsi, par exemple, que le D' Doyon, médecin de l’importante station d'Uriage, se refuse à croire qu'on puisse se servir de la médication sulfureuse comme d’une « pierre de touche », pour savoir d’une façon certaine si un sujet affecté de syphilis est ou n’est pas guéri. « Les eaux sulfureuses, dit-il, celles d'Uriage comme les autres, n'ont pas d'action révélatrice certaine. I1 est impossible de leur attribuer le pouvoir de révéler une syphilis latente par la provocation d’exanthèmes cutanés. Ce qui est vrai, seulement, c'est que parfois, assez souvent même, elles déterminent des éruptions chez les sujets incomplètement traités. Ce qui est vrai, encore, c’est qu'un malade n’ayant éprouvé aucun effet révélateur d’une ou de plusieurs saisons un peu vivement menées restera vraisemblablement indemne de tout symptôme syphilitique pour un certain laps de temps. Mais dans tout cela il n’y a, il ne saurait y avoir que des éléments de sécurité relative. Et, en somme, nous ne sommes pas autorisés à considérer comme guéri un sujet syphilitique par ce fait qu'une ou plusieurs saisons thermales n'auront déterminé sur lui aucun symptôme cutané, etc... » (Note manuscrite.)

M. le D' Vidal, médecin-inspecteur des eaux d'Aix (en Savoie), n’est pas moins explicite sur le point particulier qui nous occupe. « Je ne crois plus, me disait ce savant confrère dans une conversation que j'ai eu l'honneur d’avoir récemment avec lui, je ne crois plus à la prétendue action révélatrice des eaux sulfureuses par rapport à la syphilis. Nos eaux n'ont pas le pouvoir, bien malheureusement, de forcer la main à la syphilis pour l’obliger à se révéler par des explosions morbides vers la surface cutanée. Elles ne font au plus qu’aider,

sujet syphilitique est obligé de satisfaire pour avoir le droit d’aspirer au mariage.

De ce qui précède vous avez déjà déduit les conclusions naturelles :

1° À tout sujet ne remplissant pas les conditions — toutes les conditions — de ce programme, je crois que le médecin doit formellement et énergiquement 2nterdire le mariage ;

2° À tout sujet satisfaisant pleinement, intégralement, à toutes ces conditions, je crois que le médecin peut permettre le mariage (1).

favoriser, exciter les manifestations cutanées que détermine spontanément la diathèse.

« Ce ne sont pas nos eaux qui développeront jamais un exanthème syphilitique, s’il n’est pas dans le vœu de la diathèse que cet exanthème se produise. Mais si cet exanthème a tendance spontanément à se produire, nos eaux lui donneront alors un véritable coup de fouet; elles le stimuleront, elles l’exciteront, elles lui communiqueront une intensité de développement que sans elles il n'aurait pas atteinte. Aussi, sommes-nous forcés quelquefois de congédier certains malades syphilitiques chez lesquels l’action thermale produit des effets de ce genre et exagère certainement l'influence propre de la diathèse. »

Telle est exactement ma manière de voir.

(1) Je crois superflu de parler ici des recommandations diverses dont le médecin accompagnera son acquiescement au mariage et qui ressortent tout naturellement des données précédentes.

De ces recommandations, la principale, la plus indispensable, sera celle qui à trait à la surveillance assidue, minutieuse, que le futur mari devra exercer sur sa personne, de façon à ne rien laisser passer inaperçu de ce que pourrait susciter un retour offensif de la diathèse. Il est très essentiel que nos clients soient avertis, convaincus par nous des dangers possibles de toute lésion venant à se manifester sur eux, si minime d’ailleurs et si insignifiante qu’elle puisse leur parai. tre. Il est très essentiel qu'ils reçoivent de nous l’injonction formelle de s'abstenir de tout rapport, de tout contact, au cas où ils seraient affectés d'une lésion quelconque, soit aux organes génitaux, soit à la bouche, à la gorge, etc. — Que de fois n’ai-je pas entendu tel ou tel malade qui avait eu le malheur de contagionner sa femme se plaindre

Cela, en effet, n’est que la déduction forcée des prémisses que nous avons établies. Cela en est l'application pure et simple.

VIIT

Toutefois, après vous avoir tracé et défini ce programme d'admissibilité au mariage, tel que je le comprends, je voudrais le faire suivre de quelques réflexions, de quelques commentaires qui me paraissent indispensables.

D'abord, ne prenez ce programme que pour ce qu'il est, pour ce qu'il vaut. Ce n’est pas là un programme convenu, discuté, accepté par la science contemporaine. C’est là purement et simplement le résultat condensé de mon observation personnelle, aidé de quelques emprunts que j'ai pu faire çà et là à des sources diverses.

C'est là, en second lieu, un programme sujet à révision, susceptible d’amendements, d’additions, de corrections, et que Je serai le premier à modifier le jour où l'observation ultérieure me montrera des changements à y introduire, le jour où certains points de la question

amèrement de son médecin, lequel, disait-il, ne l'avait pas suffisamment renseigné sur les dangers de la contagion? C’est toujours le même thème que nous répètent les maris dans cette triste situation : « On ne m'a pas prévenu. Si j'avais su ce que j'ai appris à mes dépens, jamais je n’aurais communiqué la maladie à ma femme, etc...» Soyons

donc avertis à notre tour, et ne risquons pas pour notre part d'encourir un tel reproche.

qui restent encore obscurs et inexpliqués pour moi viendront à être élucidés (1).

D'ailleurs, Messieurs, ne vous faites pas illusion sur la possibilité de constituer jamais ce que j’appellerais

(1) À ne parler que d’un seul de ces points, ce que je ne m'explique pas, ce qui reste pour moi un sujet de perpétuel étonnement, c'est que certaines syphilis se montrent si redoutables, si pernicieuses, et certaines autres si bénignes, si inoffensives, relativement à leurs conséquences dans le mariage.

Ainsi, j'ai sous la main quelques observations de malades qui, s’étant mariés en dépit de syphilis graves et très insuffisamment traitées, n'en sont pas moins restés inoffensifs et pour leurs enfants et pour leurs femmes. Tel est un de mes clients qui, malgré moi, se maria à peine guéri d’un phagédénisme guttural des plus menaçants. Tel est un autre malade qui, sans me consulter, contracta mariage à peine délivré d'accidents multiples d’une syphilis maligne (ecthyma profond, rupia, céphalée, hémiplégie, etc.). Eh bien, ces deux imprudents, contrairement à toutes les prévisions rationnelles, ont eu des enfants sains, et leurs femmes sont restées indemnes.

Inversement, on voit parfois des malades qui, n’ayant jamais été affectés que de syphilis moyennes ou bénignes, s’en étant traités plus ou moins longtemps, ayant attendu consciencieusement plusieurs années avant de contracter mariage, n’en aboutissent pas moins à engendrer des enfants syphilitiques et, d’une façon ou d’une autre, à contaminer leur femme. Comme exemple, je citerai le fait d’un de mes clients actuels. En 1864, il contracte la syphilis, qui ne se manifeste que par des accidents légers (plaques muqueuses de la gorge, quelques croûtes du cuir chevelu, éclaircissement momentané de la chevelure). — Il se traite pendant deux à trois ans. — Exempt de tout symptôme suspect depuis cinq ans environ, il croit pouvoir se marier en 1871, non sans avoir pris, à ce sujet, l’avis d’un de nos confrères éminents. Et alors, il engendre un enfant syphilitique, lequel communique in utero la syphilis à sa mère!

Quelle inégalité, quelle disparité entre ces deux ordres de cas! L'un et l’autre, assurément, ont leurs raisons d’être, ont leur explication organique, matérielle. Mais force nous est bien d’avouer que, dans l’état actuel de nos connaissances, cette explication nous échappe absolument. I1 y a là sûrement une inconnue qui se dérobe à nous, au moins quant à présent, et sans doute de nombreuses observations seront encore nécessaires pour la dégager, au milieu des éléments multiples d’un problème aussi complexe.

(passez-moi le mot) un Code parfait du mariage à l'usage des sujets syphilitiques, c’est-à-dire d’édifier un programme qui réponde à toutes les éventualités possibles, qui d’une façon absolument certaine détermine dans tous les cas l’aptitude ou la non-aptitude au mariage d’un malade entaché de syphilis. Une solution catégorique, une solution empreinte d’une rigueur mathématique, n’est pas et ne sera jamais possible à donner en l’espèce à un problème de ce genre. L’espérer même serait faire preuve d’un esprit peu médical.

Toujours, quoi que nous puissions faire, notre verdict restera basé sur un simple calcul de probabilités, c'est-à-dire sur l'appréciation essentiellement difficile et délicate d'éléments vagues et mal définis, tels, d’une part, que le diagnostic prévisionnel d'une diathèse, et, d'autre part, le degré d’action corrective, préventive, exercée sur cette diathèse par le traitement.

Conséquemment — nous ne saurions nous le dissimuler, pas plus du reste que nous ne le dissimulerons à nos malades — nos jugements ne peuvent avoir qu’un degré de certitude proportionnelle aux éléments qui leur servent de base. Ce qui veut dire ceci, à parler net : quelque attention, quelque rigueur que nous apportions à l’examen d’un cas particulier, il ne sera pas impossible que les événements déjouent nos prévisions; il ne sera pas impossible que nous aboutissions à une erreur. Car, je répéterai le mot à dessein, nous ne disposons et nous ne pouvons disposer, pour établir notre sentence, que d’un « caleul de probabilités ».

Et cependant, Messieurs, ne gardez pas de ce dernier

mot une impression fâcheuse. De ce qu’en l'espèce la certitude mathématique nous fait défaut, il ne suit pas — bien loin de là — que le médecin ne soit appelé, dans cette grave question du mariage des sujets syphilitiques, à rendre aux malades et à la société de fréquents et inestimables services.

Voyez bien, en effet, comment se présentent les choses, et rendez-vous un compte exact de la situation, telle qu’elle s’impose en pratique.

Un malade vient consulter son médecin pour savoir de lui s’il peut ou non se marier en dépit d'une syphilis antérieure. Le médecin interroge, examine ce client, recherche les conditions favorables ou défavorables au mariage, en un mot dresse le bilan de la cause, et travaille à se faire une opinion. De deux choses l’une, alors, à SaVoIr :

Ou bien le médecin aura déduit de son examen des données qu’il jugera suffisantes pour être édifié sur la situation de son client, pour se prononcer dans un sens ou dans l’autre. Et, dans ce cas, il y aura bien peu de risques pour que sa sentence soit démentie par les événements.

Ou bien il manquera d'éléments pour fixer son opinion, pour asseoir son jugement. Et, dans cette seconde alternative, il s’abstiendra d’énoncer un verdict. Car, notez bien ceci, le médecin n’est pas tenu d’avoir quand même une opinion; il n’est pas dans la situation d’un juge qui, du haut de son tr'bunal, à l'obligation de statuer, de se prononcer entre deux parties adverses. Lui, tout au contraire, il a la ressource de se récuser, d’en appeler à l’aveni et de dire à son client : « Dans

les conditions actuelles, il est impossible de savoir à quoi nous en tenir sur votre état. Peut-être seriez-vous encore dangereux pour le mariage. Donc, ne prenons pas de décision quant à présent : 2/ vous faut attendre. »

Telle est, et non autre, la situation, veuillez bien le remarquer, car on l’oublie trop. Et, je le répète encore, le médecin n’est pas obligé d'aboutir soit à une erreur, soit à un jugement d'aventure, alors qu'il n’a pas par devers lui les éléments nécessaires à la solution du problème.

C'est en restant fidèle à cette règle de conduite, c’est en se tenant dans ces termes, dans cette mesure, que : le médecin respectera la science et servira le plus utilement les intérêts de son client.

Au surplus, les faits sont là pour juger en dernier ressort le degré de certitude de nos appréciations en pareille matière et le degré d'utilité de notre intervention.

J'ai déjà vu bien des malades se marier contre l’avis, contre la prohibition formelle de leur médecin. Et, si je consulte soit mes souvenirs, soit mes notes écrites, je trouve ceci: que, si quelques-uns de ces imprudents n'ont pas eu à se repentir de leur témérité, il en est un bien plus grand nombre (je puis dire même l’énorme majorité) qui ont abouti aux plus regrettables catastrophes, soit en introduisant la vérole au foyer conjugal, soit en procréant des enfants syphilitiques ou malingres,

presque toujours voués à une mort rapide (1), soit enfin en payant leur dette personnelle à la syphilis, au grand détriment de leur famille,

D'autre part aussi, j'ai vu bien des malades se marier après examen médical et avec le consentement de leur médecin. Or, ici encore lamême proportion se retrouve comme résultats, mais en sens précisément inverse. Pour quelques cas très rares, véritablement exceptionnels, où les prévisions du médecin ont été démenties par les événements, la règle presque absolue est que ces malades n’ont été dangereux ultérieurement ni pour leurs femmes, ni pour leurs enfants, ni pour eux-mêmes.

(1) Je viens encore d’observer un fait qui mérite bien, à titre d'exemple, de trouver place ici.

Un jeune homme contracte la syphilis. Il n'en éprouve au début que &es accidents assez légers : roséole, syphilides érosives de la bouche, croûtes du cuir chevelu, adénopathies cervicales. — I1 se traite par le mercure pendant quelques mois. — Tout s'évanouit, et il se croit hors d'affaire.

Six mois plus tard environ, il se marie, en dépit de la prohibition formelle d'un médecin.

Sa jeune femme devient enceinte presque aussitôt. Vers le quatrième mois de sa grossesse, elle commence à présenter des signes non douteux de syphilis secondaire (syphilide érythémato-papuleuse, syphilides vulvaires et buccales, iritis, céphalée, courbature générale, névralgies, troubles du sommeil, accidents nerveux, etc.), — Elle avorte au sixième mois.

L'année suivante, deux autres grossesses. — Avortement à cinq mois. — Accouchement presque à terme d’un enfant syphilitique, qui succombe en vingt-quatre heures.

Quinze mois ensuite, quatrième grossesse. — Accouchement à huit mois d’un enfant mort-né.

Traitement toujours très irrégulièrement suivi par le mari et par la femme. — Dix ans plus tard, le mari est pris d'accidents cérébraux qui, d’un commun accord, sont rapportés par divers médecins et par moi à une encéphalopathie spécifique. Tardivement administré, le traitement antidiathésique ne réussit à enrayer les accidents que d’une façon temporaire, et le malade est rapidement emporté.

Presque invariablement, les mariages contractés dans ces conditions ont abouti à d’heureux résultats. Cela, je suis en mesure de l’affirmer, chiffres en main.

Est-ce assez dire si l’appréciation d’un médecin instruit et prudent offre en l’espèce, même dans ce « calcul de probabilités », des garanties sérieuses ?

Est-ce assez dire enfin — et je ne reviens pas sans satisfaction sur ce dernier point — si le médecin, consulté sur la question du mariage d’un syphilitique, remplit un office des plus salutaires, des plus utiles, des plus bienfaisants, en sauvegardant dans cet instant solennel, d’une part, les intérêts de son client, et, d'autre part, derrière ce client, les intérêts de la société?

Page 1