ACTUELS
Voilà un premier point qui, à coup sûr, ne soulèvera pas de contestations. Il est élémentaire, en effet, pour tout le monde, pour les gens du monde comme pour les médecins, que la première obligation à remplir pour un sujet syphilitique candidat au mariage, c'est de ne pas présenter d'accidents syphilitiques au moment même de son mariage.
Car l'existence du moindre accident syphilitique est un témoignage éclatant de la maladie, de la maladie non pas seulement en puissance, mais en action.
Et peu importe d'ailleurs que cet accident soit ou non de nature transmissible. Car : 1° s'il est de nature à être transmis, la contre-indication au mariage est aussi formelle, aussi absolue que possible ; — 2° ne serait-il pas de nature contagieuse, il ne révèle pas moins une diathèse permanente, avec tous ses dangers, avec toutes ses conséquences.
Mais n'insistons pas, car l'évidence est vraiment par trop formelle. Et l'on pourrait même s'étonner qu'une proposition comme celle-ci, l'absence d'accidents à l'époque du mariage, ait besoin d'être énoncée. A priori,
en effet, on ne croirait guère qu'il pût jamais se trouver des hommes assez dépourvus de sens moral, assez ignobles, assez éhontés pour oser se présenter comme époux avec des accidents actuels de vérole.
Et cependant, n'allez pas vous y tromper, Messieurs, cette incroyable audace n'est pas sans se rencontrer de temps à autre. Vous en trouverez quelques observations déjà signalées dans la science. Pour ma part, j'ai déjà été témoin de semblables cas une douzaine de fois. Ainsi j'ai vu (et je livre le fait à l'indignation publique), j'ai vu, dis-je, de mes yeux vu, des gens se marier en présentant le jour même de leurs noces tels ou tels symptômes syphilitiques, comme syphilides cutanées (psoriasis palmaire, syphilide papulo-squameuse, ecthyma des jambes), plaques muqueuses buccales ou gutturales, plaques muqueuses génitales, sarcocèle spécifique, accidents prodromiques de syphilis cérébrale (1). J'ai même dans mes papiers l'histoire de deux individus
(1) Le dernier cas auquel je fais allusion ici est vraiment assez extraordinaire pour mériter une mention spéciale.
Un jeune homme, syphilitique depuis quelques années, se laisse engager dans un mariage en dépit de divers phénomènes cérébraux, dont il n'avait d'ailleurs — je crois pouvoir l'affirmer — qu'une imparfaite conscience (lourdeur de tête, vertiges passagers, aptitude moindre au travail, changement de caractère, et surtout défectuosité de mémoire). Le jour des noces arrive, et le marié ne paraît pas à la cérémonie. On court chez lui, et on le trouve occupé de toute autre chose, lisant un journal au coin de son feu, ayant totalement oublié qu'il devait se marier ce jour même !
Néanmoins on passe outre, et (c'est à n'y pas croire) le mariage s'effectue.
Les troubles cérébraux, bien entendu, ne font au delà que s'aggraver. Quelques mois plus tard, on est forcé de prononcer la séparation des deux époux, pour injures, sévices, violences du mari vis-à-vis de sa femme. Puis le malade prend un accès de manie, présente divers acci-
qui, malgré moi, malgré mes plus énergiques protestations, se sont mariés alors qu'ils portaient l'un et l'autre sur la verge un chancre induré, en pleine période d'état ! C'est à n'y pas croire, n'est-ce pas ? Eh bien, cela est, je vous le certifie, je vous en donne ma parole, et cela démontre une fois de plus que « le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable ».
Quels mobiles, quelles sollicitations malsaines poussent ainsi certaines gens à se marier dans de telles conditions, en dépit de symptômes syphilitiques actuels ? C'est là une recherche, un sujet d'étude qui concernerait le philosophe, Je moraliste, plutôt que le médecin. La chose, cependant, n'est pas indifférente pour nous, car nous avons souvent besoin, dans l'exercice de notre ministère, de connaître aussi bien la pathologie morale que la pathologie physique de nos clients. Laissezmoi donc vous en dire quelques mots.
Eh bien, d'après ce que j'ai pu voir, les mobiles qui entraînent certains sujets à un acte aussi inqualifiable ne sont pas le plus habituellement ceux qu'on serait tenté de supposer à priori, c'est-à-dire : l'ignorance ou l'intérêt.
Sans doute, il est des gens qui s'engagent dans le mariage en plein état de vérole par ignorance absolue des dangers auxquels ils vont exposer leur femme, leurs enfants à venir et eux-mêmes. Ils ne savent pas ce qu'ils ont, ils ne s'en rendent pas compte; ils n'ont pas même
dents de plus en plus intenses d'encéphalopathie spécifique, et tombe finalement dans la démence.
Un médecin anglais de mes amis m'a dit avoir observé un cas presque identique au précédent.
songé, par incurie, par bêtise, à consulter un médecin. Ceux-là, ce sont les naïfs, les indifférents, les imbéciles.
Sans doute il en est d'autres — et j'en ai vu — qui savent parfaitement et ce qu'ils ont et ce qu'ils peuvent transmettre, qui se rendent un compte exact de la situation, qui en connaissent tous les dangers, et qui bravent ces dangers néanmoins parce qu'ils ont un intérêt supérieur à les braver, à savoir : une dot à toucher, une situation à se faire, une « position » à conquérir. Ceux-là, ce sont les cyniques, les infâmes.
Mais telles ne se présentent pas les choses le plus souvent. En général (au moins d'après le résultat de mon observation personnelle), les individus qui sont amenés à cet acte révoltant du mariage en pleine vérole sont des gens légers, faibles de caractère, qui se sont laissé étourdiment, niaisement, engager dans un mariage alors qu'ils y étaient aussi impropres que possible, puis qui, le moment fatal arrivé, se trouvent acculés dans une impasse d'où ils n'osent plus sortir. Bien que 1res honteux vis-à-vis d'eux-mêmes de l'action qu'ils vont commettre, bien que la regrettant, la déplorant dans leur for intérieur, ils n'ont pas le courage de reculer, de se dédire, par crainte d'un scandale, de l'éclat d'une rupture sans motifs avouables, par crainte du qu'en dirat-on, de la malignité publique venant à suspecter leur maladie, etc. (1). Bref, pour sauver les apparences, ils ne commettent rien moins que la pire des lâchetés.
(1) Exemple : Il y a quelques années un jeune homme de province \ient me demander conseil pour des accidents actuels de syphilis secondaire (syphilides buccales, alopécie, croûtes du cuir chevelu, etc.). La consultation achevée, il ajoute d'un air confus qu'il est engagé dans des pourparlers matrimoniaux, et finit même par avouer qu'il est ques-
Ces derniers sont-ils moins coupables que les précédents? En tout cas, ils ne font qu'aboutir au même résultat par d'autres voies (1).
tion pour lui d'un « très prochain mariage ». Je m'empresse aussitôt de lui déclarer qu'il y a impossibilité absolue de donner suite à de tels projets dans les conditions où il se trouve, et je lui en donne les raisons ; j'insiste énergiquement, le voyant peu disposé à se laisser convaincre, et je lui déroule toute la série des dangers auxquels il va s'exposer,, lui et sa future famille. Or, à tous mes arguments ce jeune hommeoppose une réponse obstinée, toujours la même, à savoir : « qu'il est contraint de se marier pour qu'on ne soupçonne pas sa maladie ». Je l'entends encore me répéter ceci : « Je voudrais suivre vos conseils, monsieur le docteur, mais cela n'est plus possible aujourd"hui. Quel motif invoquer pour une rupture vis-à-vis de ma future famille et vis-àvis de ma propre famille? Que dirait-on autour de moi, dans ma petite ville de province? A force de chercher, on finirait par trouver ou par suspecter le véritable motif de ma retraite, et alors... ! je serais perdu, déconsidéré, etc., etc.. »
Et, quelques semaines plus tard, je recevais indirectement la nouvelle de son mariage.
(1) Si je n'avais craint d'excéder les limites de mon programme, j'aurais annexé à ce chapitre quelques considérations relatives aux sujets qui se marient en pleine incubation de syphilis.. Les cas de ce genre sont naturellement très rares, mais non moins dignes d'attention. Ils se résument en ceci :
Un sujet sain a rapport quelques jours avant son mariage (une quinzaine, par exemple) avec une femme infectée de syphilis et reçoit d'elle la contagion. Comme les premiers symptômes de la maladie sont toujours séparés de l'époque où s'est exercée la contagion par une période de trois semaines en moyenne, quelquefois d'un mois et même davantage, cet homme se marie avec les apparences d'une immunité parfaite. Ce n'est que huit, dix, quinze jours plus tard que commencent à se révéler les phénomènes initiaux de l'infection, sous forme d'une ou de plusieurs érosions locales. De telle sorte que, contractée avant le mariage, la syphilis ne fait son éclosion qu'après le mariage, grâce à l'incubation prolongée qui lui sert toujours de prélude.
Or, qu'arrive-t-il dans ces conditions ? C'est que le mari, non initié aux secrets de l'incubation syphilitique et se croyant à l'abri de toute contagion possible, ne se préoccupe guère de la lésion qui vient de naître sur lui. Cette lésion, il est à cent lieues de supposer qu'elle puisse être de mauvaise nature; il la prend pour « une écorchure, une éraillure, un bobo quelconque insignifiant. » Conséquemment il ne
Deuxième condition : Age avancé de ladiathèse.
Avec ce second point, nous touchons à l'une des conditions les plus importantes, les plus essentielles de notre programme.
D'une façon générale, en effet, on peut poser ceci comme axiome :
Plus jeune est la syphilis de l'époux, plus nombreux et plus grands sont les. dangers qu'il apporte dans le mariage.
D'où ce corollaire, en ce qui nous concerne :
Plus âgée sera la syphilis de notre client, plus nous serons autorisés (sauf indications particulières d'un autre genre) à accorder de tolérance par rapport au mariage.
Légitimons ce qui précède.
I. — Tout d'abord, examinons la question au point de vue des dangers de contagion pour la femme.
Sans contradiction possible, c'est la syphilis jeune qui est surtout dangereuse comme contagiosité.
s'abstient pas de rapports avec sa jeune femme, et il lui transmet de la sorte la syphilis.
J'ai déjà observé, pour ma seule part, quatre cas de cet ordre. Et, dans ces quatre cas, toujours la contagion avait été transmise à la jeune mariée. Comme exemple, je relaterai plus loin l'une de ces observations (Voy. Pièces justificatives, note IV).
La possibilité d'une contamination de ce genre dans le mariage est généralement peu connue ou paraît avoir peu frappé l'attention des cliniciens. Il serait à désirer, dans l'intérêt de tous, qu'elle devînt de notion plus commune.
Fournier, Syph. et Mar. 7
En effet :
1° Il est de notion commune que ces manifestations disséminées, éparpillées, de la diathèse qui, sous les noms de plaques muqueuses ou mieux de syphilides érosives, papulo-érosives, papulo-ulcéreuses, etc., affectent si fréquemment les diverses muqueuses et la peau, il est de notion commune, dis-je, que ces lésions appartiennent surtout, chronologiquement, aux premières étapes de la maladie, à ce qu'on appelle la période secondaire. C'est clans les premiers mois, dans les deux ou trois premières années de l'infection, qu'on les observe presque exclusivement. Or, la contagiosité de tels accidents n'est plus à démontrer aujourd'hui. On peut même dire que les accidents de cet ordre constituent la source principale qui alimente et entretient la vérole parmi nous.
2° Chacun sait en second lieu que, dans les deux ou trois premières années de la diathèse, les manifestations morbides dont nous venons de parler sont essentiellement sujettes à repulluler, à récidiver, et cela avec une insistance parfois désespérante. Citons, comme exemple, les plaques muqueuses buccales qui, chez les fumeurs plus particulièrement, se produisent et se reproduisent à maintes reprises dans le cours des premiers mois, des premières années de la maladie.
3° En outre, à cette même époque de la diathèse, il il est deux foyers de prédilection qu'affectent les déterminations morbides, à savoir : la bouche et les organes génitaux.
Or, précisément, ce sont là deux localisations des plus dangereuses au point de vue qui nous occupe ; car
c'est en ces points que, dans le mariage, la contagion aura naturellement le plus de chances de se transmettre.
Ajoutons encore cette autre considération : la syphilis secondaire est particulièrement dangereuse, au point de vue de la contagion, par la bénignité même de ses accidents. Très souvent les lésions qu'elle détermine sur le tégument muqueux, à la bouche ou à la verge notamment, ne consistent qu'en des érosions très superficielles, minimes d'étendue, presque simplement desquamatives. Or, de telles lésions peuvent facilement passer inaperçues, même chez des sujets soigneux, attentifs à leur santé. Elles ne risquent pas moins d'être confondues avec des érosions vulgaires, banales, insignifiantes. A la verge, par exemple, on les prend fréquemment pour de simples écorchures, pour des éraillures inflammatoires, herpétiques ou autres. A la bouche, elles passent non moins communément pour des aphthes, des gerçures, des « irritations locales provenant du cigare ou de la cigarette », etc., etc. Somme toute, pour une raison ou pour une autre, on ne s'en méfie pas, tant elles ont l'allure inofïensive. Et cela même en fait le danger; car des accidents aussi légers, aussi bénins, ne semblentpas devoirimposer la continence et deviennent ainsi l'origine de contagions fréquentes dans le mariage. — C'est là un point que je me borne à signaler pour l'instant; j'aurai plus tard l'occasion d'y revenir en détail.
Telles sont, Messieurs, les raisons diverses pour les-
100 SYHIILIS ET MARIAGE.
quelles la syphilis jeune est si redoutable au point de vue de la contagion.
Tout au contraire, à une époque plus reculée et, à fortiori, dans une étape avancée de la diathèse, ces mêmes dangers de contagion n'existent plus ou du moins ne se présentent que d'une façon bien plus restreinte relativement, bien moins commune. Et cela pour des raisons précisément opposées, à savoir : parce que la syphilis vieillie ne s'accuse plus que par des manifestations infiniment moins multiples, plus discrètes, moins sujettes à récidives, etc. ; — parce qu'elle n'affecte plus avec la même prédilection ces deux foyers si favorables à la contagion, la bouche et la verge; — parce que les lésions qu'elle détermine à celte période consistent, non plus en des érosions minimes, superficielles, susceptibles soit de passer inaperçues, soit d'être confondues avec des accidents inoffensifs d'ordre vulgaire, mais bien en des ulcérations profondes, larges,, importantes, durables, qui ne sauraient ni échapper à l'attention du malade, ni permettre la possibilité d'une contagion par indifférence, par inadvertance, etc.
Et n'allez pas, Messieurs, prendre ce qui précède pour de la théorie pure. Ce sont là tout au contraire des raisons déduites de l'expérience. Au surplus, consultez les données de la clinique, et recherchez à quelle époque de la diathèse se produit surtout la contagion dans le mariage. Voyez quels sont surtout les maris qui communiquent la syphilis à leur femme. J'ai fait cette recherche pour ma part, je viens à nouveau d'interroger
CONDITIONS D'ADMISSIBILITÉ AU MARIAGE. 10 i
mes notes à ce sujet, et, d'une façon non douteuse, j'ai abouti à ceci :
Sinon toujours, au moins dans l'énorme majorité des cas, les maris qui communiquent la syphilis à leur femme sont ceux qui ont abordé le mariage avec une syphilis jeune encore, c'est-à-dire avec une syphilis datant de quelques mois, d'un an, de deux ans, plus rarement déjà de trois ou quatre ans.
Quand un homme se marie en puissance d'une syphilis récente, la contagion de la femme est un fait à peu près constant.
Au contraire, bien plus rares sont les cas où la contagion de la femme se produit alors que la syphilis de l'époux est plus ou moins ancienne, c'est-à-dire remonte à 6, 8, 10 ans, et au delà.
Sur ces deux points, je le répète, mes observations sont formelles, aussi péremptoires, aussi probantes que possible. Et je me résume en disant :
La contagion syphilitique clans le mariage est d'autant plus à craindre pour la femme que la syphilis du mari est de date plus récente.
II. — De même, au point de vue de l'influence héréditaire, Tâge avancé de la syphilis paternelle est une condition également favorable.
C'est un fait remarqué de vieille date, consigné d'une façon positive par divers auteurs, que l'influence syphilitique du père sur les enfants subit une décroissance progressive à mesure que vieillit la diathèse.
Ainsi, pour ma part, dans les quelques cas où j'ai vu la syphilis passer directement du père à l'enfant, sans
i02 SYPHILIS ET MARIAGE.
contamination de la mère, j'ai fait cette remarque que toujours l'infection paternelle était de date assez récente, c'est-à-dire ne dépassait pas au maximum trois ou quatreannées. Au delà de ce terme, jamaisjen'ai constaté de transmission syphilitique par hérédité paternelle.
Une autre preuve nous est encore fournie par ces cas d'avortements successifs dont je vous ai déjà parlé précédemment, comme conséquence possible de la syphilis du mari. Plus d'une fois on a observé ceci : une femme saine, indemne de syphilis, commence par faire plusieurs fausses couches; — puis (premier progrès se réalisant sous la seule influence du temps, le mari ayant continué et devant continuer encore à ne pas se traiter) cette même femme n'avorte plus, elle accouche seulement avant terme, et toujours d'un enfant mort ; — puis, second progrès (puisque nous sommes réduits à qualifier cela du terme de progrès), elle accouche à terme d'un enfant mort ou destiné à une mort très prochaine; — plus tard, enfin, elle amène à terme un ou plusieurs enfants vivants.
Quoi de plus propre à démontrer la décroissance normale de l'influence syphilitique héréditaire sous la seule action du temps?
A ce propos laissez-moi vous citer un cas curieux relaté par un de nos confrères anglais bien connu parmi nous, le docteur J. Hutchinson :
Un médecin conlracte la syphilis et s'en traite pendant six mois environ. Se croyant guéri et à l'abri de toute crainte, il se marie trois à quatre ans plus tard. Sa femme reste saine et devient enceinte onze fois. Or,
suivez bien, Messieurs, les résultats fournis par ces diverses grossesses, et voyez l'atténuation progressive subie par la diathèse sous l'influence du temps :
Première grossesse; — enfant mort-né.
Deuxième grossesse ; — enfant mort-né.
Troisième grossesse; — enfant né vivant, mais syphilitique, et mourant avec les symptômes classiques de la syphilis héréditaire,
Quatrième grossesse ; — enfant né vivant, mais syphilitique, et mourant de même de la syphilis.
Au contraire, les sept dernières grossesses fournissent des enfants qui, bien que syphilitiques, résistent à la maladie et restent tous vivants (1).
Et d'ailleurs, comment pourrait-on révoquer en doute pour l'hérédité paternelle l'influence atténuante et corrective du temps, alors que cette même influence s'atteste d'une façon si péremptoire, si évidente, pour l'hérédité maternelle ou, collectivement, pour l'hérédité mixte, dérivant des deux conjoints? N'est-ce pas un fait absolument démontré, n'est-ce pas une véritable loi pathologique, que la décroissance graduelle, puis l'extinction finale de la réaction syphilitique des parents sur les enfants? Des exemples très probants à cet égard ont été produits par divers auteurs, par Bertin (2),
(1) Mémoire cité [The British and foreign med. chir. review, 1877, vol. LX).
(2) Voici le sommaire de la curieuse observation de Bertin à laquelle il est fait allusion ici :
Père et mère syphilitiques.
Première grossesse. — Avortement à six mois. — Enfant mort-né. Deuxième grossesse. — Avortement à sept mois. — Enfant vivant 8 heures.
par M. Diday (1), par M. Bazin (2), par M. Roger (3), par M. Kassowitz (4) et tant d'autres. Mais nul
Troisième grossesse. — Accouchement à sept mois et demi d'un enfant mort.
Quatrième grossesse. — Accouchement à terme. — Enfant syphilitique, survivant dix-huit jours.
Cinquième grossesse. — Accouchement à terme. — Enfant syphilitique, survivant six semaines.
Sixième grossesse. — Accouchement à terme. — Enfant syphilitique, survivant.
(Traité de la maladie vénérienne chez les nouveau-nés, etc., Paris , 1810, p. 142.)
(1) «... En compulsant les observations où des parents syphilitiquesont eu successivement un grand nombre d'enfants, on remarque que, même en l'absence de tout traitement général, la maladie sévit plus fortement sur les aînés, qu'elle s'adoucit ensuite à mesure que ses victimes se multiplient. A la première couche un avortement a lieu à cinq mois ; il est moins hâtif à la seconde. La troisième donne un enfant à terme, mais faible et non viable ; le quatrième naît avec une constitution plus résistante... Ce qu'on observe, en un mot, c'est une diminution graduelle de l'impression diathésique sur la progéniture. »
(Traité de la syphilis des nouveau-nés et des enfants à la mamelle, Paris, 1854, p. 183.)
(2) Leçons théoriques et cliniques sur la syphilis et les syphilidesy Paris, 2e édit., 18CC, p. 164.
(3) Sommaire d'une observation relatée par M. Roger : Père et mère syphilitiques.
Première grossesse. — Accouchement à huit mois et demi. — Enfant mort.
Deuxième grossesse. — Accouchement à terme. — Enfant mort.
Troisième grossesse. — Accouchement à terme. — Enfant vivant, syphilitique, couvert de boutons à l'âge d'un mois, et mourant à quatre mois.
Quatrième grossesse. — Accouchement à terme. — Enfant vivant, fort et bien portant. — Du deuxième au troisième mois, cet enfant est affecté d'une syphilide limitée aux fesses, puis d'un coryza fort intense. Mort à huit mois.
Cinquième grossesse. — Accouchement à terme. — « Enfant syphilitique comme ses aînés, mais à un degré moindre (simple roséole). Traité par la médication mercurielle, il guérit complètement. — Agé aujoui'd'hui de dix-sept mois, et bien portant. »
(Étude clinique sur la syphilis infantile (Union médicale, 1805, t. I, p. 147.)
(4) Die Vererbung der Syphilis, Vienne, 187G.
n'est plus démonstratif et mieux fait pour commander la conviction qu'un cas très curieux dû à M. Mireur, cas se résumant en ceci :
Un jeune maçon contracte un chancre induré, et se marie au début même de la période secondaire. Il ne manque pas (cela devait être) de contagionner aussitôt sa jeune femme.
, Au delà, surviennent huit grossesses, dont les résultats se déroulent suivant l'impulsion propre de la maladie, les deux époux restant indemnes de tout traitement.
Or, ces huit grossesses se terminent de la façon suivante :
Première grossesse : — avortement au cinquième mois.
Deuxième grossesse : — avortement au septième mois.
Troisième grossesse : — accouchement avant terme ; enfant mort.
Quatrième et cinquième grossesses : — enfants vivants, mais syphilitiques l'un et l'autre, mourant le premier à trente jours, et le second à un mois et demi.
Sixième, septième et huitième grossesses : — enfants vivants et sains (1).
Un tel fait, en vérité, est assez éloquent par lui-même pour nous dispenser de tout commentaire.
Or, s'il en est ainsi pour l'hérédité mixte, on ne com-
(1) Thèse citée, p. 91. — Un point curieux, c'est que, consécutivement à ces trois dernières grossesses qui amenèrent des enfants vivants et sains, le père et la mère présentèrent encore divers accidents syphilitiques de forme grave, tels notamment, dit l'observateur, que « des. tubercules gommeux et ulcérés, abondamment répandus sur , les membres. »
prendrait guère qu'il pût en être autrement pour l'hérédité paternelle isolée.
Donc, le temps use l'influence syphilitique paternelle et la rend de moins en moins dangereuse pour les enfants ; voilà un point qui paraît bien démontré.
De là cette conclusion pratique qu'avec la syphilis il y a toutes chances h attendre le plus longtemps possible avant d'aspirer au rôle de père de famille. — C'est là du moins ce qui m'a semblé ressortir d'une façon aussi formelle que possible des faits observés par moi jusqu'à ce jour.
III. — Enfin, au point de vue des risques personnels qu'apporte un sujet syphilitique dans le mariage, l'âge avancé de la diathèse est encore une condition certainement favorable et constitue encore une garantie, une garantie non pas absolue et formelle, bien entendu, mais relative tout au moins.
Et, en effet, l'âge avancé de la diathèse permet d'autant mieux d'apprécier dans une certaine mesure la « qualité » de cette diathèse, son degré d'intensité, son pronostic général. Non pas assurément qu'en fait de syphilis le passé soit toujours, comme on l'a dit, « le miroir de l'avenir » ; tant s'en faut. Non pas qu'une syphilis primitivement bénigne ne puisse aboutir dans une étape éloignée à des accidents sérieux ou mortels. Mais toujours est-il qu'à une période déjà plus ou moins avancée on n'a plus àredouter certains accidents, certaines formes malignes, menaçantes, de la maladie. Déplus — et c'est là l'essentiel — le stage compris entre le début de l'infection et l'époque actuelle a pu être fructueuse-
ment exploité pour un long et salutaire traitement, ce qui confère en l'espèce la meilleure et la plus solide des garanties.
Donc, à tous égards, vous le voyez, l'ancienneté de la maladie constitue une condition essentielle, indispensable, pour l'admissibilité au mariage.
D'après moi, un sujet syphilitique n'a le devoir, n'a le droit d'aspirer au mariage que si sa maladie remonte déjà à un certain temps, que si déjà elle compte derrière elle une certaine durée. Cela, je l'affirme énergiquement, je le pose en principe avec une conviction absolue, qui repose aujourd'hui sur un très grand nombre d'observations.
Maintenant, avec juste raison, vous allez me presser davantage, réclamer de moi des indications plus catégoriques, et me dire : « Soit ! Une certaine durée de maladie est indispensable pour l'admissibilité au mariage. Mais parlez net, parlez en chiffres précis. Quelle est, quelle doit être, d'après vous, cette durée? »
Ah ! c'est ici que va commencer le point délicat. Tant qu'on reste dans les termes généraux, les solutions sont faciles. Mais, quand il s'agit de fixer une mesure arithmétique, dès qu'on arrive aux chiffres, les difficultés commencent.
Cependant les mêmes faits qui m'ont servi à poser les règles générales qui précèdent vont me permettre — jusqu'à un certain point — de vous satisfaire, et je vous répondrai ceci :
D'abord, l'âge d'une syphilis n'est pas la seule donnée d'après laquelle on puisse déterminer l'admissibilité ou la non-admissibilité au mariage. Cette détermination comporte d'autres facteurs, implique d'autres conditions essentielles et majeures dont nous parlerons bientôt, telles que la nature des accidents spécifiques antérieurs, la « qualité » de la diathèse (vous verrez ce que j'entends par ce mot), l'intervention d'un traitement suffisant, l'influence exercée par ce traitement, etc. De sorte qu'on ne saurait jamais se baser sur l'âge seul de la maladie pour résoudre le problème qui nous occupe, c'est-à-dire pour décider si un sujet syphilitique est devenu ou non apte au mariage.
Ces réserves faites, j'aborde la question à laquelle vous attendez une réponse, et je vous livre tout aussitôt ma profession de foi, qui peut se résumer ainsi :
Ane tenir compte pour l'instant que de la donnée de l'âge, je ne crois pas qu'il soit permis à un sujet syphilitique de songer au mariage avant une période minima de trois à quatre années, consacrée à un traitement des plus sérieux.
Trois à quatre années, tel est, d'après moi, le minimum (notez bien ce mot, je vous prie), le minimum nécessaire, indispensable, pour que la diathèse puisse s'épurer suffisamment sous la double influence du temps et du traitement, et pour que le malade, rentré dans les conditions communes, ait le droit d'aspirer à devenir époux, père, soutien de famille.
Oui, trois ou quatre années; et ce n'est pas trop, et mes exigences ne vont pas trop loin. Car mieux vaudrait davantage, j'en suis bien certain; car, avec la syphilis,
il y a toujours bénéfice à attendre, à différer, quand il s'agit d'intérêts aussi sacrés à respecter que ceux d'une jeune femme et de toute une famille.
Aussi bien, j'affirme à nouveau la proposition que je viens de formuler, en lui donnant cette consécration de l'expérience :
En deçà du minimum précité, tout est à craindre, et les dangers de la syphilis du mari se traduisent par des catastrophes, sinon fatales et constantes, du moins fréquentes, habituelles.
Au delà de ce terme, les dangers de la syphilis du mari s'atténuent et disparaissent, sinon d'une façon absolument certaine (car la certitude absolue, mathématique, nous fait et nous fera toujours défaut en pareille matière), au moins d'une façon très habituelle, assez habituelle en tout cas pour que nous soyons autorisés à permettre le mariage. Encore faut-il, bien entendu (et c'est là un point sur lequel je ne crains pas d'insister à nouveau), que, pendant le laps de temps en question, à l'influence corrective des années soit venue se joindre l'influence curative d'un traitement méthodique, intense et prolongé.
Avant trois ou quatre ans écoulés, jamais je n'oserais pour ma part, quelle qu'eût été d'ailleurs l'intensité du traitement, délivrer une patente nette pour le mariage à un sujet syphilitique. Car j'ai vu les plus tristes, les plus néfastes conséquences succéder à des unions prématurées de ce genre.
Au delà de trois à quatre années, utilement consa-
crées à une médication dépurative, je me crois autorisé, de par l'expérience, à tolérer le mariage, sauf contreindication particulière relevant de tel ou tel autre chapitre de mon programme. Et cela, parce que, dans ces conditions, j'ai vu quantité de sujets syphilitiques se marier sans devenir nuisibles à leur femme et à leurs enfants.
A dessein je viens de dire que, dans les conditions précitées, je me jugeais en droit de « tolérer» le mariage. Et, en effet, je le tolère en pareil cas bien plutôt que je ne le conseille. Je le tolère parce que je considère ce terme de trois à quatre ans comme suffisant à la rigueur pour sauvegarder les intérêts que j'ai à cœur de protéger. Mais je ne dissimulerai pas qu'un délai supérieur nie satisferait bien davantage en m'offrant des garanties plus sérieuses. Vis-à-vis d'un malade dont la syphilis (d'ailleurs bien traitée) remonte à six, huit oU dix ans, je me sens bien autrement à Taise pour lui accorder patente nette; et cela, je le répète encore, parce qu'à de nombreux points de vue la sécurité s'accroît avec l'ancienneté de la diathèse.
Aussi, pratiquement, ma règle de conduite est-elle la suivante :
Consulté sur la possibilité d'un mariage par un malade dont la syphilis (d'ailleurs régulièrement traitée) ne remonte qu'à trois ou quatre ans, je commence toujours par lui conseiller ^attendre, de différer ses projets d'union, et d'insister à nouveau sur le traitement, en vue d'accroître et de parfaire ses chances de sécurité.
Que si, cependant, le malade arguë d'un intérêt se-
CONDITIONS D'ADMISSIBILITÉ AU MARIAGE. Mi
rîeux, majeur, à un mariage immédiat, que si, de plus, il satisfait à toutes les autres exigences de mon programme, je ne me crois pas en droit de contrecarrer ses projets ; je tolère son mariage dans ces conditions ; je lui donne l'autorisation médicale qu'il vient réclamer de moi, non sans y ajouter encore quelques avis, quelques recommandations indispensables dont je vous parlerai plus tard, en terminant cet exposé.
Troisième condition : Stade d'immunité suffisamment