DIA.THÈSE
Évidemment, il y a syphilis et syphilis, comme on l'a dit et répété tant de fois, surtout de nos jours.
Sans contradiction possible, il y a des syphilis bénignes et des syphilis graves.
Il y a des syphilis bénignes, légères, qui, si peu qu'elles soient soumises à un traitement régulier, se limitent à un petit nombre d'accidents extérieurs, superficiels et sans importance ; — comme aussi il est des syphilis graves qui, même traitées, même méthodiquement et énergiquement traitées, n'en déterminent pas moins des manifestations sérieuses, importantes, doublement importantes et parle nombre et par le caractère de leurs accidents.
Or, la qualité (passez-moi le mot), la qualité, dis-je, de la syphilis dont a été affecté un malade est loin d'être sans intérêt pour le sujet spécial qui nous occupe. Tout au contraire, c'est là une considération majeure en l'es-
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pèce, une considération très-essentielle à consulter et dont il y a lieu, n'en doutez pas, de tenir grand compte pour la solution de notre problème.
Et en effet, étant donné un malade qui vient réclamer de nous un avis sur la possibilité d'un mariage, si la syphilis dont il a été affecté n'a été que moyenne ou légère, si elle s'est bornée à un petit nombre de poussées, si les accidents qui ont composé ces poussées ont été superficiels et bénins, si la diathèse s'est montrée docile au traitement et s'est rapidement, facilement amendée sous l'influence des agents thérapeutiques, ce sont là, sans contradiction possible, autant de conditions excellentes qui doivent nous disposer favorablement. Cet ensemble de bénignité est bien fait, assurément, pour inspirer confiance et engager le médecin à se départir, presque malgré lui, de la sévérité nécessaire en pareille et aussi grave situation. Le passé semble ici garant de l'avenir, et il nous force la main, si je puis ainsi parler, pour l'acquiescement au mariage.
Au surplus, ce n'est là que justice. Car, de par l'expérience, les prévisions de bon augure déduites d'antécédents aussi favorables se trouvent presque toujours confirmées par les événements ultérieurs, alors surtout que le malade compte à son actif un long et sérieux traitement.
Cependant, il ne faudrait rien exagérer en ce sens. A coup sûr, la bénignité originelle d'une syphilis constitue une condition favorable pour le mariage, mais elle
ne constitue que cela, et elle ne supplée pas à elle seule aux autres exigences du programme complexe que nous étudions. Se fier à elle seule pour permettre le mariage serait une imprudence grave qui pourrait conduire aux plus fâcheuses conséquences, et j'ai le regret de dire qu'en pratique cette imprudence n'est que trop fréquemment commise, ainsi que j'en ai les preuves entre les mains.
Je ne craindrai donc pas d'insister sur ce point, et je répète que, si bénigne qu'ait été une syphilis dans ses premières périodes, on n'est pas autorisé parce fuit seul, sur cette donnée seule, à permettre le mariage sans plus ample informé, sans exigence d'un autre genre. En dépit de cette bénignité, dont je viens de reconnaître et dont j'affirme encore l'importance au point de vue qui nous occupe, il ne faut pas moins, d'après moi, que le malade satisfasse pleinement aux autres conditions communes auxquelles est assujetti tout sujet syphilitique candidat au mariage. Cela est de rigueur, et en voici le pourquoi.
D'une part, l'expérience nous apprend que des syphilis originairement bénignes peuvent se révéler plus ou moins tardivement par des manifestations sérieuses, si elles n'ont pas été soumises, comme d'autres syphilis plus graves, à un traitement intense et prolongé. Et l'on a vu plus d'une fois des syphilis de ce genre, négligemment traitées en raison de leur bénignité apparente, devenir plus tard singulièrement dangereuses dans le mariage au double point de vue de la contagion et de Vhérédité.
L'autre pari, et ceci n'a pas une importance moin-
dre, ces mêmes syphilis primitivement inofïensives d'allure ne laissent pas de comporter un point noir pour l'avenir; et ce point noir (passez-moi l'expression) est relatif aux risques personnels du mari. Je m'explique. 11 est actuellement bien prouvé — et l'on me rendra celte justice, je l'espère, que j'ai contribué pour une part à cette utile démonstration — il est actuellement bienprouvé, dis-je, que la bénignité initiale d'une syphilis ne constitue en rien une garantie absolue pour l'avenir. Telle syphilis qui commence bien n'est pas moins exposée pour cela à mal finir (1). C'est ainsi qu'assez fréquemment on observe des malades qui, n'ayant présenté au début de la diathèse que des accidents secondaires légers, voire presque insignifiants, sont affectés à longue échéance, 10, 15, 20 ans plus tard, des manifestations tertiaires les plus graves. La syphilis cérébrale par exemple, ainsi que je l'ai établi dans une publication récente (2), semble sévir de préférence sur des sujets à antécédents spécifiques de bénignité singulière. Il en est de même, comme je compte vous le montrer bientôt, pour la syphilis de la moelle. Et d'ailleurs, Messieurs, je ne dois en ce moment que
(1) C'est là un point sur lequel je ne cesse d'insister dans mes cours. Je l'ai étudié et développé longuement dans mes Leçons sur la syphilis chez la femme, et l'on trouvera là une longue série d'observations relatives à des malades qui, n'ayant présenté au début de la diathèse que des accidents légers, essentiellement bénins, ont abouti plus tard aux formes les plus graves de la période tertiaire (p. 1012 et suiv.).
(2) La syphilis du cerveau, Leçons cliniques recueillies par E. Brissaud, Paris, 1879.
M. Broadbent professe une opinion semblable. « Des cas que j'ai « vus, a-t-il écrit, j'ai déduit cette opinion que les sujets qui sont les « plus exposés aux accidents du système nerveux sont ceux chez qui « les symptômes secondaires ont été transitoires ou légers. »
prêcher des convertis; car je parle devant des élèves de Saint-Louis, de cet hôpital qui est le refuge préféré des vieux syphilitiques. Or, ne rencontrons-nous pas ici presque journellement des malades qui, affectés de lésions tertiaires de tout siège et de lésions tertiaires menaçantes comme pronostic local ou général, ont cependant commencé la syphilis de la façon la plus légère, la plus hénigne, la plus favorable en apparence? Cela est tellement vrai que, sur nombre d'entre eux, nous avons même grand'peine à remonter jusqu'à l'étape originelle de la maladie, étape presque oubliée non pas seulement en raison de sa distance chronologique, mais en raison du peu d'importance des accidents qui l'ont signalée.
On a longuement discuté sur ces curieuses syphilis qui, après s'être fait remarquer par une bénignité initiale singulière, aboutissent ensuite à des accidents des plus graves. Pour ma part, je n'y vois rien de bien extraordinaire, et je les considère très-simplement comme des syphilis qui, n'ayant subi à leur début, en raison même de leur bénignité apparente, qu'un traitement insuffisant, déterminent plus tard les mêmes accidents que peut déterminer toute syphilis non traitée.
En tout cas, de ce qui précède il se dégage pour nous, relativement à notre sujet actuel, une notion importante et précise, à savoir : que la bénignité initiale d'une syphilis ne constitue pas un gage de sécurité pour le mariage, s'il ne s'y ajoute d'autres garanties, notamment celle d'un traitement suffisant.
CONDITIONS D'ADMISSIBILITÉ AU MARIAGE. 12i
Après les syphilis bénignes, venons maintenant à l'étude des syphilis d'un genre précisément opposé.
Il est, ai-je dit, de mauvaises syphilis pour le mariage. Ces mauvaises syphilis — je conserve le mot et je l'explique — sont toutes celles qui, pour des raisons diverses, sont exposées plus que d'autres à devenir dangereuses dans le mariage.
Quelles sont-elles?
Elles sont nombreuses et d'ordres divers. Je ne saurais les énumérer toutes, car on ne peut tout prévoir, et les cas particuliers sont multiples et variables à l'infini. Du moins vous cilerai-je ici les principales, celles qu'il importe essentiellement de connaître, et cela pour s'en méfier, pour se tenir en garde contre elles dans la solution du problème dont nous poursuivons l'étude.
I. — Tout d'abord, mauvaises pour le mariage sont certaines syphilis qui, sans être graves, présentent une tendance insolite à la reproduction répétée, à la repullulation facile, réitérée, presque incessante, d'accidents variés de forme secondaire, notamment d'érosions des téguments muqueux. C'est ainsi que certains sujets restent exposés pendant plusieurs années consécutives, voire parfois en dépit du traitement le mieux suivi, à des lésions érosives se localisant surtout à la bouche, affectant plus rarement la muqueuse génitale. Ces lésions sont toujours superficielles, limitées, bénignes; elles guérissent le plus facilement du monde, sous l'influence de la cautérisation aidée de quelques soins locaux, mais elles ne guérissent que pour se reproduire,
pour se renouveler incessamment. Par elles-mêmes, elles n'offrent aucune importance; mais elles n'en sont que plus dangereuses pour cela au point de vue de la contagion.
Tel est, comme exemple, le cas d'un malade que je traite depuis longtemps.
Ce jeune homme a été affecté, il y a cinq ans, d'une syphilis qu'on serait en droit de qualifier de bénigne, puisqu'à la suite du chancre initial elle ne s'est jamais accusée que par une roséole, une syphilide palmaire de légère intensité, et des syphilides buccales. 11 s'est soigné, presque dès le début et assez régulièrement. Plusieurs fois il a été soumis par moi à une mercurialisation intense (15 à 20 centigrammes de proto-iodure quotidiennement). Eh bien, en dépit de ce traitement, en dépit de tous mes efforts, ce malade (qui d'ailleurs est fumeur, circonstance essentielle à noter) n'a pas cessé depuis cinq ans d'être affecté de syphilides linguales à répétitions presque subintrantes. Je le guéris d'une poussée ; un ou deux mois plus tard une poussée nouvelle envahit la langue. Alors nouveau traitement, nouvelle guérison; puis récidive rapide, et ainsi de suite. Bref, je le guéris toujours, et «. c'est toujours à recommencer », suivant sa propre expression. De guerre lasse, il a renoncé complètement au tabac, sur mes vives instances. Les poussées sont alors devenues moins fréquentes, mais n'ont pas cessé pour cela. Et, dans ces derniers temps, je l'ai revu encore avec des syphilides couvrant presque toute la surface dorsale de la langue.
Or, que serait-il arrivé, si, confiant dans la bénignité d'ailleurs relative de cette syphilis et dans l'intensité du
traitement suivi, j'avais laissé marier ce malade entre deux poussées de tels accidents? Ce qui serait arrivé, je n'ai pas à le préjuger théoriquement, car j'en ai eu la démonstration pratique. Ce jeune homme, Tannée dernière, prit pour maîtresse une jeune femme jusqu'alors saine, exempte de tout accident vénérien. Quelques semaines plus tard il me l'amenait affectée d'un chancre induré labial, chancre manifestement dérivé par contagion des syphilides linguales de mon client.
II. — Mauvaises également, au point de vue du mariage, sont ces variétés nombreuses de syphilis qu'à des titres divers on peut qualifier de graves : graves, soit par la multiplicité et l'intensité de leurs accidents (syphilis maligne précoce, par exemple) ; — soit par la nature de leurs manifestations (ulcérations creuses, extensives, phagédéniques, menaçantes, etc.) ; — soit par leur tendance précoce à la forme viscérale ou, plus généralement, à des déterminations morbides qui ne se produisent d'habitude que clans un âge avancé de la diathèse ; — soit par la réaction qu'elles exercent sur la constitution, la nutrition, la santé (syphilis de forme asthénique, dépressive, dénutritive, etc.) ; — soit par leur caractère rebelle au traitement; — soit enfin par telles ou telles autres particularités, variables à l'infini, mais présentant toutes cet attribut commun d'attester manifestement une intensité insolite, voire une malignité réelle, de la diathèse.
III. — Mauvaises encore, plus particulièrement, sont au même point de vue les syphilis qui font élection, pour
leurs déterminations morbides, sur quelque organe de premier ordre, tel que l'œil, le cerveau, la moelle, etc. Les syphilis à localisations oculaires, par exemple, sont très-souvent remarquables parleur opiniâtreté, par leur fixité, par leurs récidives après guérison, et, somme toute, par les troubles fonctionnels graves qu'elles laissent à leur suite. Nombre de fois déjà je les ai vues aboutir à la cécité complète, et cela en dépit des traitements les plus énergiques, en dépit de tous les efforts des plus savants ophthalmologistes.
Que dire aussi de la syphilis cérébrale ? Toute localisation de la diathèse vers l'encéphale comporte, pour le présent et pour l'avenir, un pronostic des plus sérieux. Assurément on peut guérir d'une syphilis cérébrale, même grave, même très-grave ; j'en ai cité des exemples. Mais d'abord comment en guérit-on? Au prix d'un traitement des plus intenses, d'un traitement qui demande à être longtemps prolongé, à être repris au delà de la guérison maintes et maintes fois ; — et, de plus, au prix d'une hygiène spéciale, sur laquelle j'ai longuement insisté ailleurs et qui exige une observance de durée presque indéfinie (1). Puis, la guérison obtenue, reste le chapitre des récidives, et les récidives en l'espèce sont des plus communes en même temps que des plus graves. Tel malade qui a résisté à un premier assaut de la diathèse vers le cerveau, succombe à un second ou à un troisième. Les récidives même, en l'espèce, sont tellement habituelles qu'elles constituent presque la
(1) V. Syphilis du cerveau, p. 596 et suiv.
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règle (1). De là, àtous égards comme au point de vue spécial que nous poursuivons dans cette étude, le pronostic particulièrement grave de toute manifestation cérébrale issue de la syphilis.
Aussi, consulté sur la possibilité d'un mariage par un sujet qui présente dans ses antécédents spécifiques tels ou tels symptômes de syphilis cérébrale, le médecin doit-il plus que jamais s'armer de prudence et de rigueur. A mon sens et d'après ce que j'ai vu, toute manifestation spécifique vers l'encéphale constitue presque une interdiction formelle pour le mariage, en raison des éventualités futures auxquelles elle laisse le malade exposé. Pour ma part, je détournerais énergiquement de tout projet conjugal un homme qui, même guéri, m'accuserait dans son passé des accidents non douteux d'encéphalopathie spécifique, tels que accès épileptiques, ictus apoplectiformes, hémiplégie, troubles intellectuels, etc. De tels antécédents sont, d'après moi, absolument incompatibles avec le mariage. Je ne discuterais même pas l'hypothèse d'un mariage possible dans ces conditions.
Que si cependant la diathèse, tout en affectant bien positivement le cerveau, s'est limitée à des expressions plus superficielles, à des troubles fonctionnels plus légers, plus bénins, alors seulement je croirais pouvoir me départir d'une interdiction absolue. Mais alors aussi n'accorderais-je mon consentement qu'après mûre analyse du cas clinique et au prix de certaines conditions expresses, telles que les suivantes : si le malade est
(1) V. même ouvrage, p. 528 et suiv.
absolument guéri de tout trouble cérébral ; — s'il en est guéri depuis longtemps, c'est-à-dire au minimum depuis plusieurs années ; — si depuis lors aucun incident nouveau, quelque minime qu'il soit, ne s'est produit ; — si un traitement des plus énergiques a été poursuivi avec insistance au delà de la guérison ; — si une longue période d'immunité au delà de la suppression du traitement paraît attester une guérison complète, etc., etc.. — Et encore, je le confesse, même en dépit de ces garanties, ne serait-ce qu'avec une secrète appréhension — peut-être non motivée, je l'espère, — ne serait-ce qu'à contre-cœur et avec un véritable regret, que je laisserais, sous ma responsabilité propre, un malade affecté de tels antécédents s'engager dans le mariage.
A ce propos, Messieurs, peut-être direz-vous que je suis bien sévère. Mais, une fois pour toutes, je vous répondrai que c'est ici ou jamais le cas d'être sévère, alors qu'il s'agit : 1° d'un acte facultatif comme le mariage, auquel personne n'est astreint que par sa volonté propre et ses convenances particulières ; — 2° d'intérêts multiples et majeurs impliquant l'avenir de toute une famille. — En tout cas, je ne vous parle pas ainsi sans y être autorisé, en l'espèce, par de regrettables et douloureux exemples. Tels sont, entre beaucoup d'autres, les deux suivants, que je tiens à vous faire connaître.
Un jeune homme, syphilitique depuis neuf ans, n'ayant présenté que des accidents spécifiques légers et ne s'étant jamais traité que d'une façon très-insuffisante, éprouve subitement des phénomènes d'ordre ce-
rébral. Un jour, à la chasse, il s'aperçoit qu'il ne peut plus porter son fusil de la main gauche ; son bras gauche, sans être paralysé complètement,, est devenu tout à coup inerte, engourdi, « demi-mort ». Un traitement énergique (frictions mercurielles et iodure) intervient aussitôt et fait promptement justice de ces accidents. — L'année suivante, retour de symptômes du même genre : à plusieurs reprises, embarras subit de la langue, avec bredouillement, bégaiement, difficulté pour trouver et articuler les mots . Nouveau traitement de même genre ; tout disparaît. — Le malade m'écrit alors pour me consulter au sujet d'un mariage qu'on lui propose. Je lui conseille énergiquement de ne pas donner suite à de tels projets. Néanmoins, il passe outre et se marie. — Or, dix jours après son mariage, il est repris soudainement d'accidents cérébraux de la plus haute gravité : ictus apoplectiforme, hémiplégie, amnésie complète, troubles intellectuels, etc.. En dépit du traitement, tous ces phénomènes persistent, puis s'aggravent. Dépression intellectuelle progressive, affaissement général, et mort dans la démence six mois plus tard.
Second cas, presque identique au précédent : Un jeune homme, syphilitique depuis 63, est pris en 70 d'accès violents de céphalée , avec paralysie incomplète de la troisième paire (strabisme externe, mydriase, diplopie). Je le traite, et j'ai le bonheur de le guérir rapidement. A ce moment, il quitte Paris, et je le perds absolument de vue. En province, il se marie, contrairement à l'opinion d'un de mes anciens élèves consulté à ce sujet. Quelques années plus tard, en 1875, je suis de
nouveau mandé près de lui, et je le trouve dans une situation des plus lamentables : hémiplégie gauche, amnésie, troubles psychiques, hébétude, etc.. Un vigoureux traitement est alors institué et poursuivi longtemps. Le malade est sauvé quant à la vie, mais reste débile du bras gauche et déprimé intellectuellement. Désormais incapable de gérer ses affaires, il a dû liquider son fonds de commerce, non sans de grandes pertes matérielles ; de sorte qu'avec une femme et deux enfants à sa charge il végète aujourd'hui dans une situation des plus tristes, presque voisine de la misère.
Ce que je viens de dire des affections de l'œil et du cerveau en tant que contre-indications au mariage, je pourrais le répéter textuellement à propos des lésions spécifiques de la moelle, qui, elles aussi, sont particulièrement remarquables par leur opiniâtreté, leurs recrudescences, leurs récidives, qui, elles aussi, aboutissent fréquemment aux infirmités les plus graves. Pour vous en convaincre, rappelez-vous ce malheureux malade actuellement couché au lit n° 27 de la salle Saint- Louis. Affecté à trois reprises de symptômes paraplégiques qui se reliaient de toute évidence à une ancienne syphilis, il était parvenu trois fois à se tirer d'affaire, grâce à un traitement énergique qui lui fut prescrit tour à tour par M. Yidal, par M. A. Guérin et par moi. Une quatrième fois les mêmes accidents se sont encore renouvelés l'année dernière, mais avec une intensité supérieure ; si bien qu'en dépit d'une médication des plus intenses, malgré tout ce que j'ai pu faire, le malade se trouve aujourd'hui dans une situation
presque absolument désespérée, voire sous la menace d'une terminaison fatale qui ne saurait tarder.
Après les divers exemples que je viens de citer, il serait inutile, je crois, de poursuivre cette énumération. Ce qui précède doit suffire amplement à la démonstration que je me propose d'établir, à savoir : qu'un certain ordre de syphilis et même un certain ordre de symptômes syphilitiques sont de nature à rendre le médecin très-circonspect et très-rigoureux dans le verdict qu'il est appelé à rendre sur l'aptitude au mariage.
Un des éléments essentiels d'un tel verdict réside, comme nous venons de le démontrer, dans l'appréciation du pronostic intrinsèque de chaque cas particulier, dans la détermination exacte — du moins aussi exacte, aussi précise qu'il nous est permis de l'établir — de la qualité de la syphilis dont a été affecté le malade qui vient requérir notre avis et soumettre ses destinées à notre jugement.
C'est donc affaire à l'homme de l'art, en pareille circonstance, de s'éclairer d'une façon aussi complète que possible surles antécédents de son malade et sur la nature des accidents qu'il a présentés. C'est affaire à lui de dresser par un inventaire attentif et minutieux ce que j'appellerai le bilan pathologique de son client, de juger la qualité de la diathèse qu'il a sous les yeux ; puis, finalement, cette analyse faite, d'apprécier médicalement s'il y a lieu de considérer ladite diathèse comme dangereuse ou non pour le mariage.
Fournier. — Syph. et Mar. 9
En l'espèce, pas de règles générales à poser. Car tout dépend ici du cas individuel et des circonstances particulières qui s'y rattachent; et tout reste soumis à la science, au tact, à l'expérience du médecin.
C'est là le côté véritablement clinique du problème, et je n'ai pas à dire l'importance considérable qui s'y rattache.
Cinquième condition : Traitement spécifique suffisant.
Traitement suffisamment prolongé, traitement suffisamment préservateur, telle est la cinquième et dernière condition de notre programme. Et celle-ci, à coup sûr, en est la condition majeure par excellence. Car, en somme, dans le problème que nous étudions, tout converge, tout revient à ceci : un malade syphilitique aspirant au mariage est-il ou n'est-il pas assez bien guéri de sa diathèse pour n'être plus dangereux dans le mariage ? A ce point que la question de l'admissibilité au mariage d'un sujet syphilitique est presque l'équivalente de celle-ci : la guérison ou la non-guérison de ce malade.
Nous n'aurons que faire en conséquence de longs développements pour démontrer ce qui n'est plus à démontrer, ce qui est accepté de tous aujourd'hui, à savoir :
Que c'est le traitement dit spécifique qui, d'une façon
générale, amoindrit et conjure les dangers de la syphilis.
D'où ce corollaire tout naturel, en ce qui concerne notre sujet: c'est le traitement spécifique qui amoindrit et conjure les dangers de la syphilis relativement au mariage ; c'est lui qui confère la garantie la plus valable, la plus sérieuse, par rapporta l'aptitude aumariage d'un sujet anciennement affecté de syphilis.
Celte proposition va trouver ses preuves dans les diverses considérations suivantes.
I. — D'abord, de toute évidence, c'est le traitement spécifique qui constitue la meilleure sauvegarde, la plus sûre garantie contre les risques personnels qu'apporte l'époux dans la communauté du mariage.
Pour s'en convaincre, il suffit de comparer dans une période avancée de leur évolution les syphilis traitées et les syphilis non traitées (1). Réserve faite pour quelques cas exceptionnels qui déjouent les efforts de la thérapeutique, on peut dire que les syphilis traitées (j'entends traitées avec méthode, énergie et persévérance) n'ont pas de période tertiaire. Au delà d'un nombre variable de poussées initiales, elles ne produisent plus rien; elles deviennent et restent silencieuses, et le malade, désormais exempt d'accidents, semble rentré dans .les conditions de santé communes. Tout au contraire les syphilis
(1) Voir à ce sujet, dans mes Leçons sur la syphilis chez la femme un long chapitre consacré au parallèle des syphilis traitées et des syphilis non traitées. Je crois avoir démontré là — après tant d'autres, il est vrai — les bénéfices inestimables d'un traitement sérieux, non moins que les conséquences désastreuse* du système de Texpectation apliquée à la vérole (p. 1052 et suiv.)-
non traitées ou insuffisamment traitées aboutissent d'une façon constante, fatale, à des lésions tertiaires graves dans une phase plus ou moins avancée. La période tertiaire est l'échéance où le syphilitique indifférent, négligent, paie à la maladie sa plus forte dette, et la vérole, comme l'a dit M. Ricord, est une créancière impitoyable qui ne fait grâce à personne. Que d'exemples du genre n'avez-vous pas ici sous les yeux ! Que de lésions tertiaires dans nos salles ! Et presque toutes consécutives à des syphilis légèrement traitées à leur origine ou même (ce qui n'est pas rare) absolument vierges de tout traitement.
Mais passons sur ce point, qui, je le répète, est accepté de tous actuellement, à de très-rares et inexplicables exceptions près.
II. — Il n'est pas moins manifeste que le traitement spécifique diminue et supprime les chances de contagion dans le mariage.
Et, en effet, les malades soumis à un traitement sérieux acquièrent assez vite l'immunité, sinon toujours, au moins dans l'énorme majorité des cas. "Voyez comment procèdent les choses dans la pratique courante. Un malade nous arrive en pleine période secondaire et nous le soumettons au traitement usuel. Qu'arrive-t-il, et cela dix-neuf fois sur vingt pour le moins? C'est, d'abord, que ce malade reste sujet dans le cours des premiers mois, voire parfois de la première année, à des poussées secondaires plus ou moins nombreuses, plus ou moins intenses, suivant la qualité de la diathèse, mais généralement atténuées et amoindries par le traitement. Puis
au delà, dès la seconde année environ, ces poussées vont décroissant ; elles se bornent à quelques manifestations isolées et bénignes, par exemple à quelques érosions buccales. Puis encore, ultérieurement, le calme s'accentue davantage ; il devient complet avec la troisième, au plus tard avec la quatrième année. Dès lors, c'en est fait de la période secondaire ; et c'en est fait, avec elle, des accidents contagieux qu'elle comporte et qui en constituent le danger principal relativement au mariage. — Telle est la règle.
Que cette règle souffre des exceptions, je ne le sais que trop, et j'en ai donné des exemples précédemment (1). Mais toujours est-il que ces exceptions sont rares; et, de plus, elles rentrent précisément dans cet ordre de cas que je vous ai présentés comme constituant des contreindications au mariage.
III. — De même, enfin, c'est le traitement spécifique qui diminue et supprime les risques héréditaires de la syphilis.
Cela, d'abord, est surabondamment démontré pour l'influence héréditaire paternelle. Rappeiez-vous, comme exemples, ces cas si probants dont je vous ai déjà entretenus précédemment et qui se résument en ceci :
Une femme saine avorte plusieurs fois de suite, sans cause, sans raison. On s'inquiète, on recherche le pourquoi de ces fausses couches successives, et l'on ne trouve d'autre explication possible que la syphilis du mari. Empiriquement, le mari est alors soumis à un
traitement spécifique sérieux. Nouvelles grossesses, et celles-ci se terminent toutes heureusement, c'est-à-dire amènent à terme des enfants bien portants. — Quoi de plus démonstratif?
Eh bien, cette action du traitement n'est pas moins évidente en ce qui concerne soit l'hérédité maternelle, soit l'hérédité mixte des deux conjoints. Et ici vous me pardonnerez une courte digression qui, pour nous écarter un instant de notre sujet actuel, retrouvera bientôt son application.
Le traitement, dis-je, corrige également Y hérédité maternelle. A preuve ces innombrables cas dans lesquels on a- vu des femmes syphilitiques commencer par faire plusieurs fausses couches ou par engendrer des enfants syphilitiques, puis, après avoir été soumises à une médicalion spécifique, amener à terme des envants vivants et sains. Les observations de ce genre sont tellement nombreuses, tellement banales., qu'en vérité je crois inutile de nous attarder ici par des citations particulières (1).
Quelquefois encore l'influence du traitement sur l'hérédité maternelle se traduit d'une façon, plus saisissante, en raison des singularités de certains cas particuliers. Telle est, comme exemple, l'observation suivante : Une femme reçoit la syphilis d'un premier mari et ne se
(1) Exemple : « Une femme contracte la syphilis, et depuis lors fait huit fausses couches, sans pouvoir amener un enfant h terme. Elle se soumet a un traitement mercuriel prolongé, devient de nouveau enceinte et accouche d'un enfant à terme, bien portant, lequel est aujourd'hui âgé de cinq ans et n'a jamais eu la moindre trace de syphilis. (Notta, mémoire cité.)
traite que d'une façon très-éphémère. Veuve, elle se remarie à un homme sain, et conçoit de cet homme plusieurs enfants qui ou bien meurent in utero, ou bien naissent avec la syphilis. Elle se traite alors, et, après traitement, n'engendre plus que des enfants sains.
En troisième lieu, l'influence du traitement sur Y hérédité mixte trouve plus souvent encore l'occasion de s'affirmer en pratique.
Très-communément on rencontre des faitsse résumant en ceci : Deux époux syphilitiques commencent par engendrer une série d'enfants qui, tous, ou bien meurent avant de naître ou naissent syphilitiques. Ils se traitent alors. Consécutivement ils procréent d'autres enfants qui viennent à terme, vivants et sains.
Il n'est même pas très-rare qu'on puisse suivre, dans une série de grossesses consécutives,, l'influence progressive du traitement. Chaque grossesse alors marque un acheminement vers la guérison. J'ai recueilli plusieurs faits de ce genre, entre autres le suivant :
Un jeune homme se marie, en dépit d'une syphilis encore récente, très-négligemment traitée. Sa femme, contagionnée presque aussitôt, avorte quelques mois plus tard. Les deux époux commencent alors à se traiter sérieusement. Succèdent quatre grossesses, très-rapprochées les unes des autres, qui se terminent comme il suit:
1° Accouchement avant terme ; enfant mort-né ;
2° Accouchement à terme ; enfant syphilitique, mourant quelques jours après;
3° Accouchement à terme; enfant syphilitique, mais survivant ;
4° Accouchement à terme, enfant sain.
Mais il y a plus, et ici doit trouver place un double fait qui n'a pas encore été, ce me semble, suffisamment remarqué :
1° Il n'est pas nécessaire, pour que des parents syphilitiques engendrent des enfants sains, que la diathèse soit anéantie chez ces dits parents. En d'autres termes et plus clairement, il peut se faire que des enfants issus de parents syphilitiques naissent sains, bien que leurs parents soient encore sous le coup de la diathèse, ce dont témoigne l'apparition d'accidents spécifiques sur ces derniers postérieurement à la naissance de leurs enfants.
Cela, d'abord, est incontestable en ce qui concerne le père, ainsi que nous l'avons établi précédemment (1).
Cela, de plus, est également démontré relativement à la mère. Comme exemple, voyez une de nos malades actuelles de la salle Saint-Thomas (lit n° 31). Cette femme est entrée dans le service affectée d'une glossite scléro-gommeuse, dont l'origine remonte à trois ou quatre mois. Or, son dernier enfant, âgé de quatorze mois, n'a jamais présenté le moindre accident suspect;, c'est un très-bel enfant, absolument sain, comme vous avez pu et pourrez encore vous en convaincre de visu.
De même, une jeune dame de mes clientes, devenue syphilitique au contact d'un mari syphilitique, a eu deux enfants absolument sains, bien qu'à la suite de chacun de ses accouchements elle ait été affectée d'une pous-
(1) V. page 40 et pièces justificatives, note 1.
sée assez intense de syphilide psoriasiforme (1).
2° Il peut suffire, pour qu'un enfant naisse sain de parents syphilitiques, qu'au moment de la procréation les parents se trouvent soumis à l'influence mercurielle.
Quelque singulier, quelque paradoxal, quelque inexplicable surtout que paraisse un tel fait au premier abord, il semble ressortir d'une façon évidente d'un certain nombre d'observations bien authentiques. Tel est, par exemple, un cas relaté parTurhmann(deSchœnfeld) se résumant en ceci :
Une femme syphilitique commence par avoir sept grossesses, pendant lesquelles elle ne se traite pas. Sept fois elle accouche d'enfants syphilitiques qui ne tardent pas à mourir.
Devenue enceinte une huitième et une neuvième fois, elle se traite pendant le cours de ces deux grossesses. Chaque fois, elle accouche d'un enfant sain, bien portant.
(1) Voici le sommaire de ce cas curieux.
X..., 22 ans, constitution vigoureuse. Mariée à 20 ans avec un homme affecté d'une syphilis récente. — Première grossesse en 68. — Accidents secondaires vers le cinquième mois (syphilide érythématopapuleuse, syphilides buccales et vulvaires, alopécie, adénopathies cervicales). —Traitement énergique par le mercure. — Accouchement à terme. — Enfant sain, bien portant jusqu'à ce jour.
Deux mois après l'accouchement, syphilide psoriasiforme, cerclée occupant la face latérale du pied gauche. — Ecthyma de la jambe gauche. — Traitement mercuriel et iodure de potassium.
Deuxième grossesse en 72. — Accouchement à terme. — Enfant sain, bien portant jusqu'à ce jour.
Trois mois après l'accouchement, syphilide papulo-squameuse, psoriasiforme, circinée, constituant un anneau de grand diamètre sur la face dorsale du pied gauche. — Reprise du traitement. — Guérison des accidents.
Survient une dixième grossesse. Cette fois, la malade ne se traite pas. Elle accouche d'un enfant syphilitique, qui meurt à six mois.
Finalement, une onzième grossesse, dans le cours de 1 aquelle intervient le traitement, amène un enfant sain (1 ) .
Ce fait aurait été inventé de toutes pièces, imaginé théoriquement pour les besoins de la cause, qu'en vérité il ne serait pas plus probant.
Pour ma part, j'ai déjà dans mes notes quelques observations de même genre relatives à des parents syphilitiques qui ont engendré tour à tour des enfants sains à l'époque où ils s'étaient préalablement soumis à un traitement spécifique, et des enfants syphilitiques dans une période où ils ne se traitaient plus (2).
(1) V. Gazette médicale, 24 juin 1843.
(2) Le même fait a été également remarqué par M. Kassowitz (Die Vererbung der syphilis, Vienne, 1876).
Au nombre des observations témoignant en ce sens, je citerai la suivante, qui est entourée de toutes les garanties possibles d'authenticité.
Un jeune ouvrier se marie, dans la troisième année d'une syphilis assez vigoureusement traitée. Sa femme devient enceinte après quelques mois et commence à présenter des symptômes de syphilis secondaire vers la fin de la première moitié de la grossesse (roséole, névralgies, syphilides muqueuses, alopécie, etc.). Elle est soumise à un traitement assez intense et accouche à terme. L'enfant naît syphilitique et meurt dans la consomption à l'âge d'un mois, j
La jeune femme continue à être traitée et devient enceinte cinq mois plus tard. Elle accouche d'un bel enfant, lequel, très-minutieusement observé, reste exempt de tout phénomène suspect et est aujourd'hui très-bien portant.
Rassuré sur l'état de cette femme par le fait même de cette naissance d'un enfant sain, son médecin ne la traite plus. Elle devient enceinte un an plus tard, et avorte.
Nouvelle grossesse, à quelques mois de distance. — Nouvel avortement.
Deux ans plus tard, cinquième grossesse. — Naissance à terme de deux enfants jumeaux, tous deux syphilitiques.
Tl semblerait donc d'après ceia qu'une influence même provisoire du traitement peut suffire pour conjurer 'provisoirement les effets de l'hérédité syphilitique. Telle serait du moins la conclusion à déduire des cas précédents.
Mais je n'aurai garde de vous donner ce dernier fait comme absolument démontré. Plus prudemment, je me borne à vous le livrer comme un fait à l'étude, trèscurieux assurément, déjà rendu probable par quelques observations paraissant bien authentiques, mais encore dépourvu d'un nombre de garanties suffisantes pour lui assurer droit de cité dans la science.
Toutes les considérations qui précèdent concourent de diverses façons à établir l'influence modificatrice, corrective, dépurative, qu'exerce le traitement sur la diathèse. Et la conclusion naturelle qui découle de tout cela, en ce qui nous concerne spécialement, c'est que :
La condition essentielle, capitale, à remplir pour tout sujet syphilitique aspirant au mariage réside dans un traitement spécifique sérieux, dans un traitement suffisant à conférer une immunité complète relativement
A supposer même que, dans ce cas, l'influence du traitement prête matière à contestation, il ne reste pas moins acquis, de par cette observation et d'autres semblables, qu'une femme syphilitique peut engendrer alternativement des enfants syphilitiques et des enfants sains . Cela est un fait brutal qui s'impose, si étrange d'ailleurs, si paradoxal qu'il paraisse. Reste à en trouver l'explication ; mais ce n'est que sur l'explication, et non sur le fait en lui-même, que peuvent porter actuellement les dissidences.
aux dangers multiples et divers qu'importe la syphilis dans le mariage.
Pour qu'un malade syphilitique ait le droit moral de devenir époux, père et soutien de famille, il faut, il est indispensable que, grâce à un traitement suffisamment protecteur, il ait cessé d'être dangereux pour sa femme, pour ses enfants et pour lui-même.
Mais quel est donc ce traitement « suffisant, suffisamment protecteur », auquel nous revenons sans cesse comme à notre meilleure sauvegarde?
Cela, Messieurs, je vous l'ai longuement exposé dans une série de conférences antérieures, en vous traçant en détail les règles du traitement de la syphilis, telles du moins que je les comprends pour ma part, telles qu'elles m'ont été enseignées à moi-même et par mes maîtres et par mon expérience personnelle (1). Je n'ai donc actuellement qu'à vous renvoyer à ces conférences, dont une partie d'ailleurs a été déjà livrée à la publicité et que vous pourrez consulter à loisir.
D'une façon très-sommaire, je me bornerai seulement aujourd'hui à vous rappeler qu'un traitement digne d'être qualifié en l'espèce de « suffisant » est celui :
1° Qui a pour base l'administration de ces deux grands remèdes qu'avec juste raison on appelle communément les « spécifiques de la vérole », à savoir le mercure et Viodure de potassium ;
2° Qui a pour base l'administration de ces deux remèdes à doses véritablement actives et curatives, très-
(!) Du traitement de la syphilis. Conférences faites à l'hôpital Saint-Louis (Sous presse).
différentes des doses insuffisantes, timides, indifférentes, presque inertes même, dirai-je, auxquelles on se contente par routine traditionnelle de les prescrire le plus souvent ;
3° Qui est ordonnancé, régi suivant une certaine méthode, laquelle a pour visée et pour résultat de conserver aux remèdes, en dépit de leur administration prolongée, leur intensité d'action primitive (méthode dite des traitements successifs ou intermittents)] (1)
4° Qui, dans ces conditions, est poursuivi avec rigueur pendant plusieurs années consécutives, au minimum pendant trois ou quatre ans.
J'insiste spécialement sur ce dernier point, et je dis :
A maladie chronique, en effet, il faut traitement chronique; telle est la loi générale, absolue. Longue, trèslongue doit être la médication, si l'on ne se contente pas de lui demander seulement un effet actuel, si l'on veut en obtenir une action d'ensemble et d'avenir. De par l'expérience il est faux, absolument faux, qu'on en ait « fini avec la vérole » après un traitement de quel-
(1) V. mes Leçons sur la syphilis étudiée plus "particulièrement chez la femme, Paris, 1873, p. 1087 et suiv.
Un fait dont l'expérience m'a absolument convaincu, c'est que le mercure et l'iodure de potassium, administrés longtemps d'une façon continue, perdent singulièrement de leur efficacité. Pour ces deux remèdes, comme pour tant d'autres d'ailleurs, la continuité d'usage crée une accoutumance qui affaiblit, amoindrit et finit par annuler les effets thérapeutiques. Aussi me suis-je efforcé de combiner pour mes malades une méthode de traitement qui ait pour résultat de conserver au mercure et à l'iodure, pendant toute la durée de la médication, l'intensité d'action thérapeutique qui leur est propre. Cette méthode, je l'ai longuement exposée dans mes cours, sous le nom de Méthode des traitements successifs oie intermittents. Je crois être autorisé à dire qu'elle m'a rendu en pratique de réels services, et je la recommande à l'attention de mes confrères.
ques mois, d'une année, de deux années même (limite extrême qu'on ne dépasse guère communément). Les traitements de ce genre ne fournissent rien de plus qu'une immunité provisoire, qu'un silence passager de la diathèse, et laissent subsister la diathèse avec tous ses dangers futurs, avec l'imminence fatale d'accidents tertiaires à longue portée. Les traitements de ce genre, je puis le dire, sont condamnés aujourd'hui par leurs nombreux et déplorables résultats. Il serait bien temps, en vérité, de renoncer une fois pour toutes à ces médications écourtées, et de rapprocher la vérole au point de vue thérapeutique de ces maladies constitutionnelles, telles que la scrofule, la goutte, l'impaludisme, etc., qui, de l'avis commun, ne sont curables que par un traitement de longue haleine, que par une série de cures successives, que par l'intervention itérative, presque chronique, des remèdes propres à les combattre.
Pour ma part, je crois être autorisé à dire, d'après ce que j'ai vu jusqu'à ce jour, qu'era aucun cas la durée d'un traitement antisyphilitique ne peut être abaissée au-dessous de trois à quatre ans, à quelque forme de la maladie qu'on ait affaire et si bénigne même que se soit annoncée la diathèse originairement. Trois à quatre ans méthodiquement consacrés à une médication énergique, tel est le minimum nécessaire, d'après moi, je ne dirai pas à guérir la vérole, mais à conjurer ses manifestations dangereuses pour le présent et l'avenir.
Encore est-il prudent que, au delà de ce terme, le malade se soumette de temps à autre — tous les deux
ou trois ans, par exemple — à une nouvelle cure iodurée, de façon à tenir incessamment la diathèse en bride, si je puis ainsi parler, et à conserver le terrain conquis.
Combiné avec le temps, le traitement spécifique de la diathèse constitue à coup sûr la meilleure garantie en faveur du sujet syphilitique qui aspire au mariage.
Le temps, d'une part, et le traitement, d'autre part, voilà, sans contradiction possible, les deux grands correctifs de la vérole ; voilà les deux conditions majeures à exiger de tout malade syphilitique avant de lui ouvrir les portes du mariage.
Je ne saurais quitter ce chapitre du traitement sans y annexer encore quelques mois relativement à une pratique d'un usage très-répandu et considérée dans le public comme un critérium infaillible de la guérison ou de la non-guérison de la syphilis.
Une croyance populaire, vous le savez, attribue aux Eaux minérales sulfureuses la propriété singulière de déceler, de « faire sortir » la vérole chez les sujets syphilitiques non encore guéris de leur maladie.
Aussi, dans cette opinion, quantité de malades s'acheminent-ils chaque année vers telle ou telle station sulfureuse, soit de leur propre inspiration, soit sur le conseil de leurs médecins. Et là, ils prennent religieuse-
ment les eaux pendant les vingt-un jours traditionnels, attendant non sans anxiété le résultat de leur cure. D'après eux, « s'ils ont encore quelque chose dans le sang, les eaux le feront sortir, tandis que, s'ils n'ont plus rien, s'ils sont guéris, rien ne sortira ». Dans la première alternative, l'apparition à la peau de nouveaux symptômes syphilitiques sera l'indice d'un nouveau traitement à subir ; et, dans la seconde, l'absence de manifestations extérieures constituera un gage de guérison. Or, ce « jugement des eaux » a été appliqué (et il ne pouvait manquer de l'être) à la grave question du mariage. Yous trouverez cette opinion répandue chez nombre de vos clients qu'avant de songer à prendre femme tout sujet syphilitique a le devoir d'aller faire un pèlerinage à quelque station sulfureuse, afin de savoir à quoi s'en tenir sur son état spécifique en général et son aptitude matrimoniale en particulier.
Eh bien, — ai-je besoin de le dire? — cette prétendue action révélatrice des thermes sulfureux est bien loin d'être ce qu'on la suppose bénévolement. Il s'en faut, et de beaucoup, qu'elle « dévoile l'inconnu », suivant l'expression consacrée, et qu'elle nous fournisse de la sorte un critérium de guérison ou de non-guérison de la syphilis (1).
Sans nul cloute, les eaux sulfureuses peuvent bien en quelques cas déterminer des éruptions spécifiques chez les sujets en puissance de syphilis. Et il serait difficile qu'il en fût autrement, vu l'action excitante, irritante,
(1) V. Péry, Du rôle des eaux minérales sulfureuses dans le traitement des maladies vénériennes, Bordeaux, 1868. — Ce travail contient un historique très-complet de la question.
CONDITIONS D'ADMISSIBILITÉ AU MARIAGE. t45
qu'elles exercent sur la peau, alors surtout qu'on en fait un usage quotidien sous forme de bains, de piscines, de douches, d'étuves, etc., comme dans la plupart de nos stations balnéaires. Tous les médecins d'eaux ont observé et cité des cas de ce genre, et j'en pourrais moimême relater quelques exemples.
Mais cette action des eaux, il faut bien le savoir, n'a rien de constant ; et de cela voici la preuve.
D'abord, chaque année, quantité de malades syphilitiques sont envoyés aux stations sulfureuses pour divers motifs, alors même qu'on les suppose aussi peu guéris que possible ; ils y sont envoyés, par exemple, pour s'y réconforter, pour « s'y refaire et de leur maladie et de leur traitement ». Or, nous les voyons revenir presque tous de telle ou telle de ces stations thermales sans y avoir éprouvé la moindre manifestation nouvelle à la peau, sans avoir ressenti le moindre réveil cutané de la diathèse.
D'autre part, nous avons maintenant l'expérience de ces cures dites révélatrices, et nous savons ce qu'elles valent. J'ai dans mes notes des centaines d'observations du genre, relatives à des malades qui, ayant fait une, deux, trois et jusqu'à six cures d'eaux sulfureuses, n'ont rien vu se produire sur eux, et qui plus tard, à échéances très variées, ont subi divers assauts de la diathèse, voire des plus graves. Ces jours derniers, par exemple, j'ai été appelé à traiter un homme encore jeune, présentantdes symptômes indubitables de syphilis cérébrale. Or, ce malade, lui aussi comme tant d'autres, était allé à Luchon avant son mariage et à propos de son mariage. Il y avait même fait trois saisons, et rien ne s'était ma-
Fournier. — Syph. et Mar. 10
nifesté sur lui. D'après cette assurance, on avait cru pouvoir le laisser se marier sans appréhension. L'événement a montré la justesse du pronostic.
Et de même pour tant et tant d'autres cas que j'aurais à citer (1), et dont chaque médecin pourrait grossir la liste.
Donc, l'action révélatrice des eaux sulfureuses ne constitue en rien un critérium sur lequel il soit permis de compter. Ce jugement des eaux est une légende à abandonner comme tant d'autres. Il est faux, absolument faux, que les eaux sulfureuses ce dégagent » la vérole de l'organisme à la façon d'un réactif qui dégage un corps d'une combinaison chimique. Et, cliniquement, nous n'avons aucune garantie sérieuse à attendre d'une, cure thermale pour déterminer l'état de guérison ou de non-guérison de nos malades en vue du mariage, voilà le fait..
(1) Les deux observations suivantes pourront servir à fixer les convictions.
Obs. I. — X... Syphilis en 1861. Chancre induré, suivi de divers accidents secondaires. — Traitement mercuriel pendant quelques mois.
De 1862 à 1874, six saisons àLuchon. — Nulle action « révélatrice ».
En 1876, syphilide tuberculo-ulcéreuse de la nuque, à forme phagédénique. — Traitement spécifique. — Guérison.
Ors. II. — X... Syphilis en 1856. — Chancre induré de la lèvre, suivi d'accidents secondaires. — Traitement de six mois par le mercure et l'iodure de potassium.
En 1858 et 1862, syphilide ecthymateuse. — Traitement spécifique. — Guérison.
Sept saisons à Luchon (1862 à 1872j, les deux premières associées à un traitement spécifique, les autres dirigées en vue de provoquer l'action révélatrice. — Aucun accident à la suite de ces diverses saisons thermales.
En 1874, gomme palatine ; perforation du voile.
Pour une fois où cette action révélatrice pourra se produire, elle fera défaut \ringt fois, cinquante fois peutêtre. Quelle sécurité pourrait fournir un procédé aussi sujet à défaillance? Que penserait-on en chimie, par exemple, d'un réactif qui, dix-neuf fois sur vingt, ne mellrait pas en évidence le corps spécial qu'il a la prétention de révéler?
Et qu'on ne m'accuse pas de faire ici la guerre de parti pris aux eaux sulfureuses. L'accusation tomberait à faux, car je suis un «croyant» des eaux sulfureuses, car je les prescris fréquemment, très fréquemment, dans le cours de la syphilis, et j'envoie chaque année de nombreux malades à nos stations des Alpes et des Pyrénées. Mais je crois à ces eaux et je les prescris pour d'autres mobiles que celui d'une prétendue faculté révélatrice. Je crois à leur utilité comme agents toniques, reconstituants, surtout dans les cas de syphilis à forme asthénique ou de syphilis se compliquant de lymphatisme, de scrofule ; je crois aussi qu'elles peuvent rendre d'incontestables services en facilitant la tolérance de fortes cures mercurielles, dans les cas où il y a lieu de demander au mercure toute l'intensité d'action dont il est capable, etc. Je ne conteste même pas qu'elles ne puissent quelquefois venir en aide au diagnostic, en déterminant sur nos malades des manifestations cutanées qui, sans elles, ne se seraient pas produites. Ce que je conteste seulement, ce que je repousse énergiquement comme une erreur dangereuse, c'est la faculté d'arbitrage qu'on leur accorde dans des questions aussi graves que celle-ci : la guérison ou la
non-guérison de la vérole, l'aptitude ou la non-aplitude d'un sujet syphilitique au mariage (1).
Je viens de passer en revue devant vous, Messieurs, les diverses conditions auxquelles, à mon sens, un
(1) Je suis heureux de me trouver sur ce point en parfait accord avec plusieurs de nos confrères qui ont une expérience spéciale de la question.
C'est ainsi, par exemple, que le Dr Doyon, médecin de l'importante station d'Uriage, se refuse à croire qu'on puisse se servir de la médication sulfureuse comme d'une « pierre de touche », pour savoir d'une façon certaine si un sujet affecté de syphilis est ou n'est pas guéri. « Les eaux sulfureuses, dit-il, celles d'Uriage comme les autres, n'ont pas d'action révélatrice certaine. 11 est impossible de leur attribuer le pouvoir de révéler une syphilis latente par la provocation d'exanthèmes cutanés. Ce qui est vrai, seulement, c'est que parfois, assez souvent même, elles déterminent des éruptions chez les sujets incomplètement traités. Ce qui est vrai, encore, c'est qu'un malade n'ayant éprouvé aucun effet révélateur d'une ou de plusieurs saisons un peu vivement menées restera vraisemblablement indemne de tout symptôme syphilitique pour un certain laps de temps. Mais dans tout cela il n'y a, il ne saurait y avoir que des éléments de sécurité relative. Et, en somme, nous ne sommes pas autorisés à considérer comme guéri un sujet syphilitique par ce fait qu'une ou plusieurs saisons thermales n'auront déterminé sur lui aucun symptôme cutané, etc.. » {Note manuscrite.)
M. le Dr Vidal, médecin-inspecteur des eaux d'Aix (en Savoie), n'est pas moins explicite sur le point particulier qui nous occupe. « Je ne crois plus, me disait ce savant confrère dans une conversation que j'ai eu l'honneur d'avoir récemment avec lui, je ne crois plus à la prétendue action révélatrice des eaux sulfureuses par rapport à la syphilis. Nos eaux n'ont pas le pouvoir, bien malheureusement, de forcer la main à la syphilis pour l'obliger à se révéler par des explosions morbides vers la surface cutanée. Elles ne font au plus qu'aider,
sujet syphilitique est obligé de satisfaire pour avoir le droit d'aspirer au mariage.
De ce qui précède vous avez déjà déduit les conclusions naturelles :
1° A tout sujet ne remplissant pas les conditions — toutes les conditions — de ce programme, je crois que le médecin doit formellement et énergiquement interdire le mariage ;
2° A tout sujet satisfaisant pleinement, intégralement, à toutes ces conditions, je crois que le médecin peut permettre le mariage (1).
favoriser, exciter les manifestations cutanées que détermine spontanément la diathèse.
« Ce ne sont pas nos eaux qui développeront jamais un exanthème syphilitique, s'il n'est pas dans le vœu de la diathèse que cet exanthème se produise. Mais si cet exanthème a tendance spontanément à se produire, nos eaux lui donneront alors un véritable coup de fouet; elles le stimuleront, elles l'exciteront, elles lui communiqueront une intensité de développement que sans elles il n'aurait pas atteinte. Aussi, sommes-nous forcés quelquefois de congédier certains malades syphilitiques chez lesquels l'action thermale produit des effets de ce genre et exagère certainement l'influence propre de la diathèse. »
Telle est exactement ma manière de voir.
(I) Je crois superflu de parler ici des recommandations diverses dont le médecin accompagnera son acquiescement au mariage et qui ressortent tout naturellement des données précédentes.
De ces recommandations, la principale, la plus indispensable, sera celle qui a trait à la surveillance assidue, minutieuse, que le futur mari devra exercer sur sa personne, de façon à ne rien laisser passer inaperçu de ce que pourrait susciter un retour offensif de la diathèse. Il est très essentiel que nos clients soient avertis, convaincus par nous des dangers possibles de toute lésion venant à se manifester sur eux, si minime d'ailleurs et si insignifiante qu'elle puisse leur parai tre. Il est très essentiel qu'ils reçoivent de nous l'injonction formelle de s'abstenir de tout rapport, de tout contact, au cas où ils seraient affectés d'une lésion quelconque, soit aux organes génitaux, soit à la bouche, à la gorge, etc. — Que de fois n'ai-je pas entendu tel ou tel malade qui avait eu le malheur de contagionner sa femme se plaindre
Cela, en effet, n'est que la déduction forcée des prémisses que nous avons établies. Cela en est l'application pure et simple.
Toutefois, après vous avoir tracé et défini ce programme d'admissibilité au mariage, tel que je le comprends, je voudrais le faire suivre de quelques réflexions, de quelques commentaires qui me paraissent indispensables.
D'abord, ne prenez ce programme que pour ce qu'il est, pour ce qu'il vaut. Ce n'est pas là un programme convenu, discuté, accepté par la science contemporaine. C'est là purement et simplement le résultat condensé de mon observation personnelle, aidé de quelques emprunts que j'ai pu faire çà et là à des sources diverses.
C'est là, en second lieu, un programme sujet à révision, susceptible d'amendements, d'additions, de corrections, et que je serai le premier à modifier le jour où l'observation ultérieure me montrera des changements à y introduire, le jour où certains points de la question
amèrement de son médecin, lequel, disait-il, ne l'avait pas suffisamment renseigné sur les dangers de la contagion? C'est toujours le même thème que nous répètent les maris dans cette triste situation : « On ne m'a pas prévenu. Si j'avais su ce que j'ai appris à mes dépens, jamais je n'aurais communiqué la maladie à ma femme, etc.... » Soyons donc avertis à notre tour, et ne risquons pas pour notre part d'encourir un tel reproche.
qui restent encore obscurs et inexpliqués pour moi viendront à être élucidés (1).
D'ailleurs, Messieurs, ne vous faites pas illusion sur la possibilité de constituer jamais ce que j'appellerais
(1) A ne parler que d'un seul de ces points, ce que je ne m'explique pas, ce qui reste pour moi un sujet de perpétuel étonnement, c'est que certaines syphilis se montrent si redoutables, si pernicieuses, et certaines autres si bénignes, si inoffensives, relativement à leurs conséquences dans le mariage.
Ainsi, j'ai sous la main quelques observations de malades qui, s'étant mariés en dépit de syphilis graves et très insuffisamment traitées, n'en sont pas moins restés inoffensifs et pour leurs enfants et pour leurs femmes. Tel est un de mes clienls qui, malgré moi, se maria à peine guéri d'un phagédénisme guttural des plus menaçants. Tel est un autre malade qui, sans me consulter, contracta mariage à peine délivré d'accidents multiples d'une syphilis maligne (ectbyma profond, rupia, céphalée, hémiplégie, etc.). Eh bien, ces deux imprudents, contrairement à toutes les prévisions rationnelles, ont eu des enfants sains, et leurs femmes sont restées indemnes.
Inversement, on voit parfois des malades qui, n'ayant jamais été affectés que de syphilis moyennes ou bénignes, s'en étant traités plus ou moins longtemps, ayant attendu consciencieusement plusieurs années avant de contracter mariage, n'en aboutissent pas moins à engendrer des enfants syphilitiques et, d'une façon ou d'une autre, à contaminer leur femme. Comme exemple, je citerai le fait d'un de mes clients actuels. En 1864, il contracte la syphilis, qui ne se manifeste que par des accidents légers (plaques muqueuses de la gorge, quelques croûtes du cuir chevelu, éclaircissement momentané de la chevelure). — Il se traite pendant deux à trois ans. — Exempt de tout symptôme suspect depuis cinq ans environ, il croit pouvoir se marier en 1871, non sans avoir pris, à ce sujet, l'avis d'un de nos confrères éminents. Et alors, il engendre un enfant syphilitique, lequel communique in utero la syphilis à sa mère !
Quelle inégalité, quelle disparité entre ces deux ordres de cas ! L'un et l'autre, assurément, ont leurs raisons d'être, ont leur explication organique, matérielle. Mais force nous est bien d'avouer que, dans l'état actuel de nos connaissances, cette explication nous échappe absolument. Il y a là sûrement une inconnue qui se dérobe à nous, au moins quant à présent, et sans doute de nombreuses observations seront encore nécessaires pour la dégager, au milieu des éléments multiples d'un problème aussi complexe.
(passez-moi le mot) un Code parfait du mariage à l'usage des sujets syphilitiques, c'est-à-dire d'édifier un programme qui réponde à toutes les éventualilés possibles, qui d'une façon absolument certaine détermine dans tous les cas l'aptitude ou la non-aptitude au mariage d'un malade entaché de syphilis. Une solution catégorique, une solution empreinte d'une rigueur mathématique, n'est pas et ne sera jamais possible à donner en l'espèce à un problème de ce genre. L'espérer même serait faire preuve d'un esprit peu médical.
Toujours, quoi que nous puissions faire, notre verdict restera basé sur un simple calcul de probabilités, c'est-à-dire sur l'appréciation essentiellement difficile et délicate d'éléments vagues et mal définis, tels, d'une part, que le diagnostic prévisionnel d'une dialhèse, et, d'autre part, le degré d'action corrective, préventive, exercée sur cette diathèse par le traitement.
Conséquemment — nous ne saurions nous le dissimuler, pas plus du reste que nous ne le dissimulerons à nos malades — nos jugements ne peuvent avoir qu'un degré de certitude proportionnelle aux éléments qui leur servent de base. Ce qui veut dire ceci, à parler net : quelque attention, quelque rigueur que nous apportions à l'examen d'un cas particulier,, il ne sera pas impossible que les événements déjouent nos prévisions; il ne sera pas impossible que nous aboutissions à une erreur. Car, je répéterai le mot à dessein, nous ne disposons et nous ne pouvons disposer, pour établir notre sentence, que d'un « calcul de probabilités » .
El cependant, Messieurs, ne gardez pas de ce dernier
mot une impression fâcheuse. De ce qu'en l'espèce la certitude mathématique nous fait défaut, il ne suit pas — hien loin de là — que le médecin ne soit appelé, dans cette grave question du mariage des sujets syphilitiques, à rendre aux malades et à la société de fréquents et inestimables services.
Voyez bien, en effet, comment se présentent les choses, et rendez-vous un compte exact de la situation, telle qu'elle s'impose en pratique.
Un malade vient consulter son médecin pour savoir de lui s'il peut ou non se marier en dépit d'une syphilis antérieure. Le médecin interroge, examine ce client, recherche les conditions favorables ou défavorables au mariage, en un mot dresse le bilan de la cause, et travaille à se faire une opinion. De deux choses l'une, alors, à savoir :
Ou bien le médecin aura déduit de son examen des données qu'il jugera suffisantes pour être édifié sur la situation de son client, pour se prononcer dans un sens ou dans l'autre. Et, dans ce cas, il y aura bien peu de risques pour que sa sentence soit démentie par les événements.
Ou bien il manquera d'éléments pour fixer- son opinion, pour asseoir son jugement. Et, dans cette seconde alternative, il s'abstiendra d'énoncer un verdict. Car, notez bien ceci, le médecin n'est pas tenu d'avoir quand même une opinion; il n'est pas dans la situation d'un juge qui, du haut de son tribunal, a l'obligation de statuer, de se prononcer entre deux parties adverses. Lui, tout au contraire, il a la ressource de se récuser, d'en appeler à l'aveni et de dire à son client : « Dans
les conditions actuelles, il est impossible de savoir à quoi nous en tenir sur votre état. Peut-être seriez- vous encore dangereux pour le mariage. Donc , ne prenons pas de décision quant à présent : il vous faut attendre. »
Telle est, et non autre, la situation, veuillez bien le remarquer, car on l'oublie trop. Et, je le répète encore, le médecin n'est pas obligé d'aboutir soit à une erreur, soit à un jugement d'aventure, alors qu'il n'a pas par devers lui les éléments nécessaires à la solution du problème.
C'est en restant fidèle à cette règle de conduite, c'est en se tenant dans ces termes, dans cette mesure, que le médecin respectera la science et servira le plus utilement les intérêts de son client.
Au surplus, les faits sont là pour juger en dernier ressort le degré de certitude de nos appréciations en pareille matière et le degré d'utilité de notre intervention.
J'ai déjà vu bien des malades se marier contre l'avis, contre la prohibition formelle de leur médecin. Et, si je consulte soit mes souvenirs, soit mes notes écrites, je trouve ceci : que, si quelques-uns de ces imprudents n'ont pas eu à se repentir de leur témérité, il en est un bien plus grand nombre (je puis dire même l'énorme majorité) qui ont abouti aux plus regrettables catastrophes, soit en introduisant la vérole au foyer conjugal, soit en procréant des enfants syphilitiques ou malingres,
presque toujours voués à une mort rapide (1), soit enfin en payant leur dette personnelle à la syphilis, au grand détriment de leur famille.
D'autre part aussi, j'ai vu bien des malades se marier après examen médical et avec le consentement de leur médecin. Or, ici encore la même proportion se retrouve comme résultats, mais en sens précisément inverse. Pour quelques cas très rares, véritablement exceptionnels, où les prévisions du médecin ont été démenties par les événements, la règle presque absolue est que ces malades n'ont été dangereux ultérieurement ni pour leurs femmes, ni pour leurs enfants, ni pour eux-mêmes.
(1) Je viens encore d'observer un fait qui mérite bien , à titre d'exemple, de trouver place ici.
Un jeune homme contracte la syphilis. Il n'en éprouve au début que des accidents assez légers : roséole, syphilides érosives de la bouche, croûtes du cuir chevelu, adénopathies cervicales. — Il se traite par le mercure pendant quelques mois. — Tout s'évanouit, et il se croit hors d'affaire.
Six mois plus tard environ, il se marie, en dépit de la prohibition formelle d'un médecin.
Sa jeune femme devient enceinte presque aussitôt. Vers le quatrième mois de sa grossesse, elle commence à présenter des signes non douteux de syphilis secondaire (syphilide érythémato-papuleuse, syphilides vulvaires et buccales, iritis, céphalée, courbature générale, névralgies, troubles du sommeil, accidents nerveux, etc.). — Elle avorte au sixième mois.
L'année suivante, deux autres grossesses. — Avortement à cinq mois. — Accouchement presque à terme d'un enfant syphilitique, qui succombe en vingt-quatre heures.
Quinze mois ensuite, quatrième grossesse. — Accouchement à huit mois d'un enfant mort-né.
Traitement toujours très irrégulièrement suivi par le mari et par la femme. — Dix ans plus tard, le mari est pris d'accidents cérébraux qui, d'un commun accord, sont rapportés par divers médecins et par moi aune encéphalopathie spécifique. Tardivement administré, le traitement antidiathôsique ne réussit à enrayer les accidents que d'une façon temporaire, et le malade est rapidement emporté.
Presque invariablement, les mariages contractés dans ces conditions ont abouti à d'heureux résultats. Cela, je suis en mesure de l'affirmer, chiffres en main.
Est-ce assez dire si l'appréciation d'un médecin instruit et prudent offre en l'espèce, même dans ce « calcul de probabilités » , des garanties sérieuses ?
Est-ce assez dire enfin — et je ne reviens pas sans satisfaction sur ce dernier point — si le médecin, consulté sur la question du mariage d'un syphilitique, remplit un office des plus salutaires, des plus utiles, des plus bienfaisants, en sauvegardant dans cet instant solennel, d'une part, les intérêts de son client, et, d'autre part, derrière ce client, les intérêts de la société?