Voir, même ouvrage, p. 28 et suiv
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expressions plus superficielles, à des troubles fonctionnels plus légers, plus bénins, alors seulement je croirais pouvoir me départir d’une interdiction absolue. Mais alors aussi n’accorderais-je mon consentement qu'après mûre analyse du cas clinique et au prix de certaines conditions expresses, telles que les suivantes : si le malade, actuellement, se trouve indemne et absolument indemne de tout trouble cérébral; — s'il en est indemne depuis longtemps, c’est-à-dire au minimum depuis plusieurs années ; — si depuis lors aucun incident nouveau, quelque minime qu'il soit, ne s’est produit; — si un traitement des plus énergiques a été poursuivi avec insistance consécutivement à la guérison ; — si une longue période d’immunité après la suppression du traitement parait attester une guérison complète, etc., etc. — Et encore, je le confesse, même en dépit de toutes ces garanties, ne serait-ce qu'avec une secrète appréhension — peut-être non motivée, je l'espère, — ne serait-ce qu’à contrecœur et avec un véritable regret, que je laisserais, sous ma responsabilité propre, un malade affecté de tels antécédents s'engager dans le mariage.
À ce propos, Messieurs, peut-être direz-vous que je suis bien sévère. Mais, une fois pour toutes, je vous répondrai que c’est iei ou jamais le cas d’être sévère, alors qu'il s’agit : 1° d’un acte facultatif comme le mariage, auquel personne n’est astreint que par sa volonté propre et ses convenances parti-
culières; — 2° d'intérêts multiples et majeurs impliquant l'avenir de toute une famille. — En tout cas, je ne vous parle pas ainsi sans y être autorisé, en l'espèce, par de regrettables et douloureux exemples dont j'ai conservé le souvenir. Tels sont, entre beaucoup d’autres, les deux suivants, que je tiens à vous faire connaitre.
Un jeune homme, syphilitique depuis neuf ans, n'ayant présenté que des accidents spécifiques légers et ne s'étant jamais traité que d’une façon très insuffisante, éprouve subitement des phénomènes d'ordre cérébral. Un jour, à la chasse, 1l s'aperçoit qu'il ne peut plus porter son fusil de la main gauche; son bras gauche, sans être paralysé, est devenu tout à coup comme engourdi, « à demi mort ». Un traitement énergique (frictions mercurielles et 1odure) intervient aussitôt et fait promptement justice de ces accidents. — L'année suiante, retour de symptômes du même genre : à plusieurs reprises, embarras subit de la langue, avec bredouillement, bégaiement, difficulté pour trouver et articuler les mots. Nouveau traitement de méme ordre; tout disparait. — Le malade m'écrit alors pour me consulter au sujet d’un mariage qu'on lui propose. Je lui conseille énergiquement de ne pas donner suite à un tel projet. Néanmoins, il passe outre et se marie. — Or, dix jours après son mariage, il est repris soudainement d’accidents cérébraux de la plus haute gravité : 1ctus apoplectiforme, hémiplégie, amnésie complète,
troubles intellectuels, ete... En dépit du traitement, tous ces phénomènes persistent, puis s’aggravent. Finalement, dépression intellectuelle progressive, affaissement général, et mort dans la démence six mois plus tard.
Second cas, presque identique au précédent.
Un jeune homme, syphilitique depuis 1865, est pris en 1870 d'accès violents de céphalée, avec paralysie incomplète de la troisième paire (strabisme externe, mydriase, diplopie). Je le traite, et j'ai le bonheur de le guérir rapidement. À ce moment, il quitte Paris, et je le perds de vue. En province, il se marie, contrairement à l’opinion formelle d’un de mes anciens élèves consulté à ce sujet. Quelques années plus tard, en 1875, je suis de nouveau mandé près de lui, et je le trouve dans une situation des plus lamentables : hémiplégie gauche, amnésie, troubles psychiques, hébétude, ete... Un vigoureux traitement est alors institué et poursuivi longtemps. Résultat : le malade est sauvé quant à la vie, mais reste débile du bras gauche et déprimé intellectuellement. Désormais incapable de gérer ses affaires, il a dû liquider son fonds de commerce, non sans de grandes pertes matérielles; de sorte qu'avec une femme et deux enfants à sa charge il végète aujourd’hui dans une situation des plus tristes, presque voisine de la misère.
Ce que Je viens de dire des affections de l'œil et du cerveau en tant que contre-indications au ma-
rlage, je pourrais le répéter textuellement à propos des lésions spécifiques de la moelle, qui, elles aussi, sont particulièrement remarquables par leur opiniatreté, leurs recrudescences et leurs récidives, qui. elles aussi, aboutissent fréquemment aux infirmités les plus graves, voire à la mort. Pour vous en convaincre, rappelez-vous ce malheureux malade actuellement couché au lit n°27 de la salle Saint- Louis. Affecté à trois reprises de symptômes paraplégiques qui se reliaient en toute évidence à une ancienne syphilis, il était parvenu trois fois à se tirer d'affaire, grâce à un traitement énergique qui lui fut prescrit tour à tour par M. Vidal, par M. A. Guérin et par moi. Une quatrième fois les mêmes accidents se sont encore renouvelés l’année dernière, mais avec une intensité supérieure; si bien qu'en dépit d’une médication des plus intenses, malgré tout ce que j'ai pu faire, le malade se trouve aujourd'hui dans une situation presque absolument désespérée, si ce n’est même sous la menace d’une terminaison fatale‘. |
À fortiori, interdirais-je le mariage, et l’interdirais-je pour l'avenir comme pour le présent, à tout malade sur lequel je découvrirais le moindre symptôme, le moindre indice pouvant servir de présage au tabes. C’est qu’en effet le tabès est peut-être la pire, la plus inexorable de toutes les déterminations possibles de la syphilis, en raison de sa résis-
1. Ce pronostic s’est, en effet, vérifié quelques mois plus tard.
tance bien connue à toute action thérapeutique, de son évolution presque fatale, des infirmités
graves qui en dérivent, etc. ”.
Après les divers exemples que je viens de citer, il serait inutile, je crois, de poursuivre cette énumération. Ce qui précède doit suffire amplement à la démonstration que je me propose d'établir, à savoir : qu'un certain ordre de syphilis et même un certain ordre de symptômes syphilitiques sont de nature à rendre le médecin très circonspect et très rigoureux dans le verdict qu'il est appelé à rendre sur l'aptitude au mariage.
1. J'ai dans mes notes plus d’une quinzaine de cas relatifs aux conséquences néfastes de mariages intervenus en de telles conditions, avec ou sans autorisation médicale.
Exemple du genre :
Un de mes clients actuels a contracté la syphilis en 1877. De vieille date il semblait indemne de tout accident spécifique, lorsque, dans les années 1882 et 1883, il fut affecté à trois reprises d’accès de diplopie passagère. En outre, il devint sujet vers la même époque à des crises douloureuses dans les membres, crises qui furent méconnues comme nature et qualifiées du nom banal de « rhumatismes ». En 1884, on lui parla mariage. Il alla alors consulter son médecin habituel, qui l’interrogea , l’examina à nouveau, et en définitive autorisa l’union projetée.
Qu’arriva-t-il? Ce qui ne pouvait manquer de se produire. Quelques mois après le mariage, et sans doute sous l'influence des excitations sexuelles qui suivirent le mariage, des symptômes tabétiques éclatèrent en foule (douleurs fulgurantes, cette fois impossibles à méconnaître, strabisme, troubles génésiques, troubles vésicaux, troubles moteurs, etc., etc.). Aujourd’hui le malade est un ataxique confirmé.
Ataxique et sans fortune, marié et père de famille, incapable de continuer la profession qui le faisait vivre, lui et les siens, tel est le bilan de cet homme actuellement. Quel service ne lui eût-on pas rendu en lui interdisant le mariage il y a six ans!
Un des éléments essentiels d’un tel verdict réside done, nous venons de le démontrer, dans lappréclation du pronostic intrinsèque de chaque cas particulier, dans la détermination exacte — du moins aussi exacte, aussi précise qu'il nous est permis de l'établir — de la qualite de la syphilis dont a été affecté le malade qui vient requérir notre avis et soumettre ses destinées à notre jugement.
Conséquemment et comme conclusion, e’est affaire à l’homme de l’art, en pareille circonstance, de s’éclairer d’une façon aussi complète que possible sur les antécédents de son malade et sur la nature des accidents qu'il a présentés. C’est affaire à lui d'établir, de dresser par un inventaire attentif et minutieux ce que j'appellerai le bilan pathologique de son client, de juger la qualité de la diathèse qu'il a sous les yeux; puis, finalement, cette analyse faite, d'apprécier médicalement s'il y a lieu de considérer ladite diathèse comme dangereuse ou non pour le mariage.
En l'espèce, pas de règles générales à poser. Car tout dépend ici du cas individuel et des circonstances particulières qui s’y rattachent; et tout reste soumis à la science, au tact, à l'expérience du médecin.
C'est là le côté véritablement clinique du problème, et je n'ai pas à dire l'importance considérable qui s’y rattache.
Cinquième condition : TRAITEMENT SPÉCIFIQUE SUFFISANT.
Traitement suffisamment prolongé, traitement suffisamment préservateur, telle est la cinquième et dernière condition de notre programme. Et celle-ci, à coup sûr, en est la condition majeure par excellence. Car, en somme, dans le problème que nous étudions, tout converge, tout revient à ceci : un malade syphilitique aspirant au mariage est-il ou n'est-il pas assez bien guert de sa diathèse pour n'être plus dangereux dans le mariage? Si bien que la question de l’admissibilité au mariage pour un sujet syphilitique est presque léquivalente de celle-ci : ledit malade s'est-il ou non suffisamment traite ?
Nous n'aurions que faire, je crois, de longs développements pour démontrer ce qui n’est plus à démontrer, ce qui est accepté de tous aujourd’hui, à SAVOIr :
Que c’est le traitement dit spécifique qui, d’une facon générale, amoindrit et conjure les dangers de la syphilis.
Or, de là ressort, en ce qui concerne notre sujet, un corollaire qui s'impose et que volel :
C’est le traitement spécifique qui, en amoindrissant, en conjurant les dangers de la syphilis, confère
la garantie la plus valable, la plus sérieuse, par rapport à l'aptitude au mariage.
Cette déduction logique est vérifiée par lexperience et va trouver ses preuves dans les diverses considérations suivantes.
I. — D'abord, en toute évidence, c’est le traitement spécifique qui constitue la meilleure sauvegarde, la plus sûre garantie contre les risques personnels qu'apporte l'époux dans la communauté du mariage.
Pour s’en convaincre, il suffit de comparer dans une période avancée de leur évolution les syphilis traitées et les syphilis non traitées‘. Réserve faite pour certains cas exceptionnels qui déjouent les efforts de la thérapeutique, on peut dire que les syphilis traitées (j'entends traitées avee méthode, énergie et persévérance) n’ont pas de période teraire. Au delà d’un nombre variable de poussées initiales, elles ne produisent plus rien; elles deviennent et restent silencieuses, etle malade, désormais exempt d'accidents, semble rentré dans des conditions de santé communes. Tout au contraire, les syphilis non traitées ou insuffisamment traitées aboutissent d’une façon presque constante, presque
1. Voir, à ce sujet, dans mes Lecons sur la syphilis chez la femme,
un long chapitre consacré au parallèle des syphilis traitées et des après tant
syphilis non traitées. Je crois avoir démontré là d’autres, il est vrai — les bénéfices inestimables d’un traitement sérieux, non moins que les conséquences désastreuses du système de l’expectation appliquée à la vérole (p. 782 et suiv.} |
fatale même, oserai-je dire, à des lésions tertiaires graves dans une phase plus où moins avancée. La période tertiaire est l'échéance où le syphilitique indifférent, négligent, paye sa dette à la maladie, et la vérole, comme l’a dit M. Ricord, est une créancière impitoyable qui ne fait grâce à personne. Que d'exemples du genre n’avez-vous pas ici sous les veux! Que de lésions tertiaires dans nos salles! Et presque toutes dérivant où bien de syphilis Iégèrement traitées à leur origine, ou, pour un nombre plus restreint, de syphilis restées vierges de tout traitement.
Mais passons sur ce point, qui, je le répète, est accepté de tous actuellement, à cela près de très rares et inexplicables exceptions.
IT. — Il n'est pas moins manifeste, en second lieu, que le traitement spécifique diminue et supprime les chances de contagion dans le mariage.
Et, en effet, les malades soumis à un traitement sérieux acquièrent assez vite l’immunité, sinon tou- Jours, au moins dans l’énorme majorité des cas. Voyez comment procèdent les choses dans la pratique courante. Un malade,je suppose, nous arrive en pleine période secondaire, et est soumis au traitement usuel. Qu'advient-il, et cela dix-huit ou dixneuf fois sur vingt? C’est, d’abord, que ce malade reste sujet, au cours des premiers mois ou de la première année, à quelques poussées secondaires, poussées variables de nombre et d'intensité suivant la
qualité de la diathèse, mais toujours très atténuées et très amoindries grâce au traitement. Puis, au delà, dès la seconde année environ et souvent même plus tôt, ces poussées vont décroissant; elles se bornent à un petit nombre de manifestations isolées et bénignes, par exemple à quelques érosions buecales. Puis encore, ultérieurement, le calme s’accentue davantage ; il devient complet avec la troisième, au plus tard avec la quatrième année. Dès lors, c'en est fait de la période secondaire; et c'en est fait, avec elle, des accidents contagieux qu’elle comporte et qui en constituent le danger principal relativement au mariage. — Telle est la règle, sans tenir même compte de cas plus heureux, qui ne sont pas
très rares, Où une intervention énergique du trai-
tement dès les premiers temps de la maladie suffit à couper court presque d'emblée à la totalité ou la quasi-totalité des manifestations secondaires.
Que cette règle souffre des exceptions, je ne le sais que trop, et j'en ai cité des exemples précédemment'. Mais toujours est-il que ces exceptions sont rares; et d’ailleurs elles rentrent dans l’ordre des cas que je vous ai présentés comme constituant des contre-indications au mariage.
IT. — De même, enfin, c'est le traitement spécifique qui diminue et supprime les risques hecrédi-
taires de la syphilis.