‹ Syphilis et mariageChapitre 66 sur 82 · Cf. page · texte numérisé non relu

Cf. page

saurait-elle prévaloir contre ce que j'appellerai l'évidence élinique, c’est-à-dire contre la masse énorme de faits cliniques qui, recueillis de toutes parts, sur les théâtres les plus différents, s'accordent tous néanmoins, non pas seulement à innocenter le mercure de laccusation spéciale en question, mais encore à le présenter comme la meilleure sauvegarde contre les tendances abortives de la syphilis. Cette opinion, je la réprouve, je la condamne énergiquement pour ma part; je n'hésite même pas à la qualifier de désastreuse en lespèce; car, si elle était accréditée, elle aurait pour conséquence logique de priver du bénéfice d’un remède puissant les femmes syphilitiques en état de gestation, et réaliserait ainsi le plus sûr moyen de condamner ces femmes aux chances probables, voire presque certaines, de l’avortement.

Au reste, à de très rares exceptions près, laccord est fait aujourd'hui sur la question ; et, sans insister davantage sur un point que j'ai vraiment le droit de considérer comme jugé, je résumerai ce qu’on peut appeler l’état actuel de la science, relativement au sujet qui nous occupe, dans les deux propositions suivantes :

1° Le mercure n'empêche pas toujours lPavortement de se produire chez les femmes syphilitiques ; — mais rien ne démontre qu'il y contribue jamais, alors du moins qu'il est administré à doses thérapeutiques, à doses non excessives, non toxiques ;

2° D'une facon très évidente, il réussit dans la plupart des cas à prévenir lavortement, à prolonger la grossesse et à la conduire jusqu'à son terme normal.

1. Que d’autorités n’aurais-je pas à invoquer ici! Citons au hasard :

«... Je serais tenté de mettre la syphilis au nombre des causes les plus fréquentes de l'avortement... On peut cependant être très certain de détruire cette cause d’avortement dès qu’on a pu la reconnaître. Le mercure convenablement administré réussit presque toujours... On craint communément de recourir au mercure pendant la grossesse parce qu’on s’imagine qu’il peut causer l’avortement. Mais une grande expérience m'a convaincu que cette opinion était dénuée de tout fondement, et qu’en usant de prudence on pouvait administrer le mercure dans tous les temps de la grossesse, à une dose convenable pour guérir tous les symptômes de syphilis, sans nullement nuire à la mère et à l’enfant..….. Lorsqu'une femme grosse est évidemment attaquée de syphilis, ou même lorsque j'ai de fortes raisons pour l’en croire infectée, je n’hésite jamais à lui faire passer les grands remèdes ; ce parti m'a toujours paru avantageux, etc... » (Benjamin Bell, Traité de la gonorrhée virulente et de la maladie vénérienne, trad. de Bosquillon, t. IE, p. 6o8.)

— « La gestation, loin de s'opposer à ce que des soins énergiques soient donnés, exige encore plus d'attention et. de sage promptitude. J’ai vu plus d’avortements chez les femmes syphilitiques non traitées que chez celles qui, prises à temps, étaient soumises à une médication méthodique. » (Ricord, Traité pratique des maladies vénériennes, 1838.) — Et ce que M. Ricord entend ici par une « médication méthodique » n’est autre que le traitement usuel de la syphilis par le mercure.

— «Le traitement mercuriel est regardé à Lourcine comme le préservatif de l'avortement. » (Coffin, travail cité.)

— @.. Administré convenablement, le mercure est pour l’enfant un préservatif des plus puissants; et, comme l’a établi M. Vannoni (Il raccogl. med., août 1872), s’il ne met pas plus souvent obstacle à l'avortement, c’est qu'on ne le donne pas assez tôt ou pas assez longtemps... Il y a une telle urgence à prendre en considération la grossesse dans la thérapeutique de la syphilis qu'on a vu un traitement mercuriel administré à des femmes enceintes préserver les enfants nés des premières couches et laisser la maladie sévir

Done, alors que nous rencontrerons en pratique une femme syphilitique en état de grossesse, notre premier soin devra être de la soumettre au traitement spécifique. Et, si cette femme — comme c’est

sur ceux des grossesses ultérieures qu’on avait abandonnées à ellesmêmes. » (Rollet, Traité des maladies vénériennes, Paris, 1865.)

— « On a beaucoup exagéré les dangers des préparations mercurielles chez les femmes enceintes; on reconnaît au contraire aujourd’hui qu’elles leur rendent d'immenses services, lorsque la syphilis a été la cause soupconnée des avortements antérieurs, car la maladie peut rester latente chez la femme ou n’atteindre que le fœtus. C’est sans doute dans ces cas de cause obscure que Joung, Beatty, Russel, en Angleterre, ont obtenu les succès dont ils rapportent tout l'honneur au mercure. » (Devilliers, article 4vortement du Nouveau dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques, Ha à PE REA

— «... Sans aucun doute, l'administration du mercure, de l’iode et. d’autres médicaments qui contiennent un principe toxique, portée au point de produire une sorte d’intoxication chronique, est une cause puissante d’avortement, et les faits d’avortement attribués au mercure ne sont pas tous des erreurs d'interprétation... Mais il n’est pas moins vrai, et l'observation le confirme tous les jours, que, pour tout esprit dégagé d'idées préconcues, un traitement par le mercure ou par toute autre substance active pour combattre, pendant la grossesse, des symptômes syphilitiques, détruire une diathèse ou fortifier la constitution, loin d’être un danger, est au contraire un avantage pour la mère et pour l'enfant, si ce traitement est dirigé avec prudence et à doses modérees. » (Jacquemier, article Avortement du Dictionnaire encyc'opédique des sciences médicales, t. VII, p 339.)

— «... Quelques auteurs ont accusé le mercure de produire lPavortement. Nous ne pouvons que répéter avec Vannoni qu'il en est le préservatif Le plus puissant et que, s’il n’y met pas toujours obstacle, cela vient soit de ce que le virus avait de l’avance sur son antidote, soit de ce que la susceptibilité qui accompagne si souvent la gestation a rendu impraticable d’en élever et d’en prolonger suffisamment les doses. On s'arrête, en effet, trop tôt lorsque l'irritabilité des premières voies, complication presque inséparable de l’état de grossesse, rend la médication mercurielle mal tolérée à l’intérieur. On fléchit devant cette contre-indication sans chercher

310 à APRÈS LE MARIAGE.

d’ailleurs le eas dans l’ordre de situations que nous étudions iei — se trouve affectée d’une syphilis encore jeune, réclamant l'emploi du mereure, nous n'hésiterons pas à prescrire le mercure. Nous le prescrirons sans doute à doses modérées, appropriées aux forces et à la tolérance gastrique de Îa malade; nous le preserirons sous les formes et d’après les méthodes qui sembleront devoir être le mieux acceptées; mais nous le prescrirons d’une facon active, soutenue, prolongée, véritablement efficace, suffisante en un mot pour réaliser le but que nous poursuIvons.

Et ce traitement, Messieurs, je ne crains pas de le répéter encore en terminant, nous l’instituerons avec d'autant plus de soin, nous le surveillerons avee d'autant plus de méthode, de sollicitude, de vigilance, qu’il ne s’agit pas ici seulement d’une malade à guérir, mais qu'avec cette malade et de par elle il est une autre existence à sauvegarder, celle de Penfant qui partage si intimement à cette époque les destinées de sa mère.

à la surmonter par des tâtonnements. des essais réitérés, sans songer qu'on peut l’éluder au moyen des frictions, des fumigations, des lavements, des bains mercuriels, et surtout des injections souscutanées. » (P. Diday et E. Diday, Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, article Syphilis convénitale, p. 662.)

Et que d’autres citations de même ordre n’aurais-je pas à emprunter à des publications du jour !

DANGERS CONCERNANT LA NOURRICE. 3x1

Nous venons de passer en revue dans ce qui précède les quatre situations diverses qui peuvent se présenter alors que la syphilis à été introduite dans un ménage par un mart syphilitique. Et, à propos de chacune d'elles, j'ai essayé de déterminer les indications spéciales auxquelles nous avons à satisfaire.

Notre sujet, cependant, n’est pas encore tout à fait épuisé.

Un point essentiel et des plus pratiques me reste à vous signaler. Ce point est relatif à un véritable devoir socral (vous verrez si le mot à rien d’exagéré), qui s'impose au médecin dans les circonstances particulières que nous venons d'étudier ; devoir évident, indéniable, dont lPaccomplissement est fécond en utiles résultats, et cependant devoir souvent omis, négligé, transgressé même dans la pratique courante, au grand détriment de ceux que nous avons mission professionnelle de protéger.

La plupart de nos classiques restent absolument muets sur la question qui va suivre. Vous me permettrez done de la traiter avec quelques détails, pour vous en montrer et l’importance et les difiicultés pratiques.

Lorsque la syphilis est entrée dans un ménage, il

y a grand risque, comme nous l’avons établi précédemment, que l’enfant issu de ce ménage naisse entaché de syphilis.

Or, cet enfant, à le supposer syphilitique, apporte évidemment avec lui des dangers de contagion. En d’autres termes, la syphilis dont il est affecté peut rayonner de lui sur les personnes qui lentourent, qui sont appelées à lui donner des soins, qui, à des titres divers, se trouvent en contact avec lui.

Eh bien — et c’est là le point sur lequel je veux appeler votre attention — qu’arrivera-t-il, si cet

enfant vient à être confié à une nourrice? La réponse est facile : c’est que presque infailliblement cet enfant contagionnera cette nourrice.

Voila done, de la sorte, la syphilis sortant de la famille de Penfant et frappant une personne étrangère. Premier malheur, première conséquence déplorable de la situation qui nous occupe actuellement.

Mais ce n'est pas tout. Vous savez, pour me lavoir entendu répéter ici bien souvent! quelle faculté singulière d'expansion, d'irradiation, présente la syphilis des nourrissons et des nourrices, laquelle se propage ou peut se propager par une série de ricochets, jusqu’à constituer de véritables foyers épidémiques. Combien de fois, par exemple, n'est-il pas arrivé qu’un nourrisson syphiltique ait

1. V. Nourrices et nourrissons syphilitiques, Lecons professées à

l'hôpital Saint-Louis, Paris, 1878, À. Delahaye.

infecté plusieurs personnes de son entourage’, ou

bien qu'une nourrice contagionnée par un enfant syphilitique ait transmis la maladie soit à son propre enfant, soit à son mari, soit à un nourrisson étranger? Et combien de fois aussi chacune de ces con-

1. Exemple du genre. — Une nourrice infectée de syphilis arrive dans un jeune ménage dont l’enfant lui est confié. Elle contagionne cet enfant. La nature des symptômes morbides reste méconnue tout d’abord, comme cela devait être presque forcément, si bien qu'on ne se tient pas en garde contre les dangers possibles d’une contamination. Qu'’arrive-t-1l? C’est que l’enfant contagionne à son tour : 1° sa mère ; — 2° sa grand’'mère ; — 3° et 4° deux bonnes de la maison, filles absolument irréprochables et vierses.

Et la jeune mère à son tour, quelques mois plus tard, transmet la contagion à son mari.

Je l’ai dit bien souvent, rien n'est dangereux comme un enfant syphilitique pour son entourage. Les mille soins qu'exige l'élevage d’un nouveau-né, les baisers, les tendresses qu’on lui prodigue, servent d’origine à de faciles et fréquentes contaminations. J’ai dans mes notes, à ne parler que de faits observés par moi, une vingtaine de contagions de cet ordre. C’est ainsi, par exemple, qu'une grand’mère, âgée de 65 ans, fut contagionnée par son petitfils qu’elle faisait manger à la cuiller, en ayant soin de porter chaque cuillerée à sa bouche avant de la présenter à l'enfant ; très certainement le virus fut transmis de la sorte des lèvres du nouveauné à celles de la grand’mère. — De même, je donne actuellement mes soins à une jeune femme qui a été contagionnée par son enfant, contagionné lui-même par une nourrice. — Mon regretté collègue, M. Hillairet, m'a raconté le fait suivant. « Un jeune homme affecté de syphilis se marie prématurément et ne tarde pas à contagionner sa femme. Un enfant naît de ce ménage, présente quelques semaines plus tard des accidents de syphilis héréditaire, et infecte sa nourrice. Confié alors à ses grands parents maternels, il leur transmet la contagion à l’un et à l’autre par l'intermédiaire d’un biberon. Le grand-père et la grand’mère avaient l'habitude d’amorcer le biberon avec leurs lèvres, et cela sans prendre la précaution de l’essuyer, alors même qu'il sortait de la bouche de l’enfant. Or, l’enfant étant affecté de syphilides labiales, l'un et l'autre furent contagionnés à la bouche. Ils présentèrent tous deux des chancres indurés labiaux, bientôt suivis d'accidents constitutionnels. »

pe a

tagions nouvelles n'est-elle pas devenue à son tour l'origine d’autres contagions ?

Les cas dans lesquels se sont produites ces cascades de contagions, si je puis ainsi parler, issues comme origine première de la syphilis d’un nouveau-né, fourmillent véritablement dans la science. Je vous en ai cité un grand nombre l’année dernière, en vous faisant l’histoire de la syphilis des nourrices et des nourrissons. Laissez-moi, comme types du genre, vous rappeler sommairement les trois observations suivantes.

1. — Un jeune homme affecté de syphilis se marie prématurément. Il ne tarde pas à contagionner sa femme. — Un enfant né de ce mariage est confié à une nourrice et contagionne cette nourrice. — Celle-ci, à son tour, transmet la syphilis à son enfant, d’abord; — puis à un autre nourrisson ; — puis, deux mois plus tard, à son mari”.

1. — Un enfant syphilitique, né dans de bonnes conditions apparentes, est confié à une nourrice qu’il infecte bientôt. — Cette nourrice, qui allaitait en même temps un autre nourrisson, Contagionne cet enfant, qui ne tarde pas à mourir. — Elle prend alors un troisième nourrisson, lequel contraete la syphilis à son tour et meurt. — Une autre nourrice, amie de là précédente, ayant par obligeance donné le sein à ce dernier enfant, reçoit de lui la syphilis ; à son tour et tout naturellement elle infecte son nourrisson.

Page 1