‹ Syphilis. Poème en deux chantsChapitre 9 sur 37 · POÈME DE FRACASTOR · texte numérisé non relu

POÈME DE FRACASTOR

Effroyable tableau ! mes yeux ont vu souvent

Dans toute leur hideur plus d’un spectre vivant ; Leurs os sont décharnés , des tumeurs corrosives Ont dévasté leur bouche et gonflé leurs gencives, Des sons durs et sifflants sortent de leur gosier.

De même que la sève au tronc d’un cerisier , S'écoule goutte à goutte, et, quand l'air la condense, De la gomme compacte acquiert la consistance ; Ainsi l'humeur gluante , en arrêtant son flux,

Se durcit, se congèle et se change en callus.

Que de fois un jeune homme en proie à ce ravage,

Songeant qu'il est encore à la fletr de son âge,

Et, ne retrouvant plus qu’un débris odieux,

Maudit amèrement les astres et les dieux !

Les plus vils animaux répandus sur la terre,

La nuit, peuvent goûter un repos salutaire ;

Pour lui seul plus de paix, de calme, de sommeil! Ni l'aurore qui brille à lorient vermeil,

Ni la clarté du jour, ni la nuit étoilée,

N’apportent quelque joie à son ame troublée ;

Pour Bacchus et Cérès ses désirs sont éteints ;

Que lui font l'abondance et ses larges festins,

Les plaisirs de la ville et ceux de la campagne?

Il cherche en vain, pour fuir l’ennui qui l'accompagne, Les bois, les clairs ruisseaux, l'air salubre des monts, Rien ne peut rafraîchir ses arides poumons ;

Et, pour dernier espoir, si, courbé sur la pierre, Vers les dieux protecteurs il lève la paupière ,

S'il charge leurs autels de suaves parfums,

Le ciel proscrit ses vœux et ses dons importuns.

Cette description est si fidèle que l’auteur paraît être notre contemporain, et l'illusion est encore plus complète lorsqu'on lit entièrement le poème. On est étonné d’y rencontrer tout ce qu'il importe de savoir sur cette maladie, et plus surpris encore en voyant le peu de progrès que l'esprit humain a fait en médecine , depuis trois siècles, sur un sujet qui intéresse au plus haut degré l'espèce humaine; car, aujourd’hui comme alors, on disserte vaguement sur l’origine, la transmission et le traitement de cette affection. Le poète contemporain d’Améric Vespuce et de Christophe Colomb réfute en ces termes l'importation américaine :

« At vero, si rite fidem observata merentur, Non ità censendum : nec certè credere par est Esse peregrinam nobis , transque æquora vectam Contagem : quoniàm in primis ostendere multos Possumus, attactu qui nullius hanc tamen ipsam Sponte suà sensêre luem, primique tulére, Prætereà et tantüm terrarum tempore parvo Contages non una simul potuisset obire. »

«Non, il faut plutôt croire que cette maladie n’a pas passé les mers et » qu’elle n’est pas étrangère dans nos climats ; s’il est vrai que des observa-— » tions faites avec soin méritent toute notre confiance , nous pourrions indi— » quer plusieurs malades attaqués de cette conta gion sans avoir communiqué » avec personne, et sans l’avoir puisée dans le sein du plaisir. D'ailleurs, » est-il possible que, dansunsicourtespace de temps, ce mal ait puse répandre » par contact pour frapper à la fois tant de régions différentes, » Il y a plus d’un siècle que Astruc, voyant que la maladie s'était graduellement affaiblie, avait annoncé qu'avant cent ans elle s’anéantirait tout à fait. Sa prophétie ne s’est pas réalisée, et Fracastor avait émis une opinion bien plus philoso= phique sur sa force et sa durée dans les vers suivants :

Namque iterùm, cum fata dabunt, labentibus annis Tempus erit, cum nocte atrà sopita jacebit

Interitu data : mox iterüm post sæcula longa

Illa eadem exurget, cælumque , aurasque reviset Atque iterüm ventura illam mirabitur ætas.

QUn temps viendra, dans le lointain des âges, où ce fléau s’anéantira tout

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