L'ORIGINE
Désormais, répandant moins de deuil et d’effroi,
Il règne, plus paisible, en légitime roi.
Les temps sont loin de nous où dans les cimetières S’engloutissaient d’un coup des peuplades entières.
Où des infortunés, en proie à leurs tourments, Foudroyés par l’Église et parles parlements,
Expulsés des cités, des temples, des hospices,
Errants dans les forêts, au bord des précipices,
Parias vagabonds, troupeaux expatriés,
Couvraient les champs impurs de leurs os cariés.
Non, ces temps ne sont plus ; notre Age philanthrope Leur prodigue des soins qu’un mystère enveloppe ;
Ils sont libres d’entrer aux lieux où nous allons :
Nos cercles roturiers, nos plus nobles salons,
Sont tous, à leur insu, peuplés de ces malades ;
Chaque jour en suivant nos douces promenades,
Sans craindre leur contact, sans rebrousser chemin,
A ces pestiférés nous présentons la main ;
Et les rois chevaliers, dans leurs ardeurs courtoises, Peuvent mettre en leur lit des maîtresses bourgeoises, Sans voir, sous leurs rideaux semés de fleurs de lis, L’inévitable mort escortant Syphilis.
Pourtant ne croyez pas que l’impure furie Soit rentrée aux enfers, sa première patrie,
Et que sans crainte on puisse affronter son courroux. Quoique ceux quelle atteint de ses funestes coups, Au sein des carrefours et des places publiques, N’osent plus étaler leurs maux hyperboliques.
Qu’ils dérobent leur peste aux rayons du soleil;
Si vous voulez revoir dans tout leur appareil Son cortège effrayant de hideux phénomènes,
Entrez dans ces égouts des misères humaines,
Dans ces grands lazarets où, sur des lits ardents,
Se tordent des douleurs qui font grincer les dents. Ah ! quelque préparé que soit votre courage,
Si de ces lieux maudits vous tentez le passage, Quand, marchant pas à pas, de rideaux en rideaux, Vous verrez tour à tour soulever ces bandeaux,
Ces linges purulents, ces flocons de charpie Gonflés d’un sang noirâtre et d’une humeur croupie Quand vous verrez à nu, sur les os et la chair,
Les empreintes du mal, de la flamme et du fer , Croyez-moi, vos genoux fléchiront d’épouvante,
Vos yeux se terniront devant la mort vivante,
Vos sens bouleversés éprouveront encor
LOHIGINE.
La poétique horréur qu’exprimait Fracastor.
Oui, si vous voulez voir Syphilis en personne,
Entrez dans cet empire où tout mortel frissonné :
Là, comme dans la cuve où bouillonne le vin,
On entend fermenter son putride levain ;
Sur les frêles tissus qui couvrent les viscères On voit naître la mort et ramper les ulcères.
Oh! qui pourrait compter, sur tant d’êtres souffrants, Tant d’indicibles maux alignés sur deux rangs ! L’ingénieux fléau, dans son fécond caprice,
Assigne à chaque membre un différent supplice : Tantôt l’humeur visqueuse, épanchée au dehors, D’une sordide écaille enveloppe le corps;
D’autres fois, elle teint en couleur purpurine Les épaules, les bras, les flancs et la poitrine*
Les uns, en gémissant, étendront sur leurs lits Des os exfoliés, cassants ou ramollis ;
D’autres vous montreront ces ulcères vivaces Qui gonflent des tumeurs ou percent des crevasses ; Vous frémirez, surtout, en voyant leurs progrès Sur l’informe appareil des organes secrets,
Déplorables débris, que recouvrent à peine Quelques lambeaux de chair qu’oublia la gangrène ,
Et qu’un homme, impassible à force d’étre humain, Sous le tranchant acier fera tomber demain.
Plus dignes de pitié, plus difformes encore,
Ceux qui, la face en proie au chancre carnivore,
Le miroir à la maiu, contemplent chaque jour Leurs traits jadis si beaux qu’idolâtrait l’amour ! Que l’amour vienne donc contempler ces ruines , Ces noires cavités en place de narines,
Ces lèvres que laboure un sulfureux sillon,
Cette langue épaissie en forme de bâillon,
Ce front illuminé de pustules grossières,
Ces paupières sans yeux et ces yeux sans paupières Désespérants tableaux ! dont la réalité S’imprime tellement dans l’œil épouvanté,
Que leur souvenir seul, leur image ternie,
En passant devant nous dans des nuits d’insomnie, Leur simulacre en cire, ou leur pâle dessin, Hérissent nos cheveux et glacent notre sein .