‹ Syphilis. Poème en trois chantsChapitre 7 sur 34 · CHANT TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHANT TROISIÈME

LE REMÈDE

Chaque lois que surgit une vérité neuve,

L’homme la fait passer par une rude épreuve : L’orgueil, le préjugé, fléaux de tous les temps,

Se roidissent contre elle en efforts persistants,

Jusqu’à ce que, lassés de l'avoir combattue,

Ils tombent l’un et l’autre aux pieds de sa statue ; Encor voit-on parfois vers ce bloc affermi Se redresser leur tête écrasée à demi.

Quand un homme viendrai! sur les places publiques, Non pas avec des mots, des charmes, des reliques,

Mais avec des secrets inconnus jusqu’alors,

Et que d’entre la tombe il tirerait les morts; Quand il reproduirait cent lois ce phénomène, Tel est l’aveuglement de la nature humaine,

Que, même en les voyant parler et se mouvoir, On tiendrait pour suspect ce merveilleux pouvoir Tant le monde se plaît au joug de la routine, Tant dans son vieux sillon l’habitude s’obstine, Tant une vérité, pour beau que soit son prix, Subjugue lentement les rebelles esprits!

Et la vérité même, avant d’être obtenue,

Veut que par des sueurs le sage s’exténue.

Pour atteindre le but que nous voulons toucher, Entre combien d’erreurs ne faut-il pas marcher! Dans un antre étouffant le destin la comprime ;

Il faut oser descendre au fond de cet abîme,

La trouver dans la nuit, la saisir à tâtons;

Voilà comme au grand jour nous la manifestons. Ce n’est qu’en excavant les entrailles du globe, Que le mineur arrive à l’or qui s’y dérobe;

La perle de Ceylan n’est pas au bord des mers, Mais dans les profondeurs des espaces amers.

LF REM KDE.

Sachons en convenir : de tontes les sciences (9 Qui marchent au progrès par des expériences,

Nulle n’a voyagé par des circuits menteurs,

Nulle n’a varié ses lois et ses docteurs,

Nulle n’a transformé sa douteuse officine,

Nulle enfin n’a changé plus que la médecine.

Si, des siècles passés remontant les chaînons,

Et de cet art mystique évoquant les grands noms,

Vous prenez son histoire à l’époque première Où le vieil Hippocrate apporta la lumière.

Jusqu’aux jours où, dressant ce flambeau dans ses mains Celse en illumina les ignares Romains;

Si de là, traversant la nuit du moyen âge,

Où chez les Sarrasins la science surnage,

Après avoir franchi tous les débris anciens Que sema Paracelse, en y mêlant les siens,

Et 1' ère astrologique, où le peuple crédule S’inclinait sous Albert, Cardan et Raymond Lulle, Vous atteignez au bout, sous un ciel plus serein,

Ee siècle qui précède et le contemporain ;

Vous verrez tour à tour passer, comme une mode, Dogme, hectisme, empyrisme , éclectisme , méthode , Four a tour, comme absurde et de mauvais aloi,

S’exiler ce qui fut un article de foi.

Chaque époque formule une autre théorie;

Le schisme est dans Salerne et dans Alexandrie,

Et dans l’Ecole, en proie aux confuses clameurs, L’un combat pour le sang, l’autre pour les humeurs.

Dans les temps reculés, et surtout dans les nôtres, Combien de fois la foule exalta des apôtres Qui, du haut de leur chaire, embrasés de ferveur, Proclamaient un secret infaillible et sauveur!

Du fond de l’Allema gne on voit un jour paraître Un homme qui d’abord grandit et parle en maître ; Sa verge métallique expulse tous les maux ;

Quels gestes! quels regards! l’homme, les animaux, Les arbres, les rochers, tout subit ses effluves;

Le monde fasciné se plonge dans ses cuves,

Voue à l’antique dogme un ridicule amer,

Et ne reconnaît plus d’autre dieu que Mesmer.

Voilà que tout à coup sa gloire est obscurcie ; L’implacable raison chasse le faux Messie.

Il fuit, il s’évapore... A peine, en ce moment,

Ses pâles successeurs, frappés d’isolement,

Dans le désert d’un rare et crédule auditoire,

LE. 11EMÈDE.

Trouvent à pratiquer leur art divinatoire.

Plus tard la mode adopte un système nouveau : Celui-ci ne sort pas d’un délirant cerveau,

Mais d’un génie ardent que le monde vénère,

Et que l'humanité rendit trop sanguinaire.

Dieu merci ! sans bannir la sangsue et Broussais,

Notre prudence a mis un frein à leurs excès,

Et, livrant un peu moins notre chair amaigrie Au reptile aspirant que nous vend la Hongrie,

Sous un dogme plus juste et plus compatissant,

Nous conservons encor quelques gouttes de sang.

En même temps naissaient et mouraient d’autres sectes : L’Allemagne, féconde en nouveautés suspectes,

Nous envoya depuis un Luther médical,

A la parole austère, au front patriarcal,

Qui longtemps à la foule autour de lui groupée Débita le néant de sa pharmacopée ;

Mais nos yeux sont enfin dépouillés du bandeau :

Un a vu la fécule au fond du verre d’eau ;

Le culte d Hahnemanu meurt sous nos épigranime$;

Si ce n est aujourd’hui quelques légères femmes,

Qui, lautc d autre mal, inventant les vapeurs,

S en vont interroger ses mystères trompeurs,

Aucun grave clienl n’ose faire l’épreuve Ni de ses héritiers, ni même de sa veuve.

C’est l’Allemagne encor qui naguère voulut Accréditer l’eau froide en suprême salut ;

Rien n’était moins coûteux que de mettre en pratique L’efficace moyen de ce dogme aquatique;

Aussi regrettons-nous, pour le bien des humains, Qu’il soit tombé si tôt, même chez les Germains.

Et voilà maintenant que le monde et l’Ecole Érigent sur l’autel une nouvelle idole :

Oui, que l’avenir s’ouvre au règne de l’éther!

Mais craignons que, parfois, un ignare frater,

Brutal dispensateur du pouvoir qu’il dirige,

Au delà du sommeil ne pousse le prodige ;

Qu’à l’œuvre du moment étroitement borné,

En coupant sans douleur un membre condamné,

Il ne vienne à blesser, désastre cent fois pire!

Ou l’organe qui pense, ou celui qui respire,

Comme si l’on pouvait appeler guérison De conserver la vie en tuant la raison.

Ainsi la médecine, à toutes les époques.

Compta des novateurs plus ou moins équivoques,

LE REMÈDE

Des dogmes tour à tour adoptés ou bannis ;

Mais, dans cet art formé de tant d arts réunis,

Celui qui de plus près touche aux secrets organes Enfanta cent fois plus de fabuleux arcanes.

Autant qu’on peut compter de lettres dans ces vers, Que dis-je! autant qu’on foule, au retour des hivers, Dans les sentiers des bois, de feuilles entassées, Autant la Syphilis a vu de panacées.

Que de poisons vendus pour baume souverain! •Quand j’aurais une langue et îles poumons d’airain, Je les fatiguerais à dénombrer l’histoire De ce que la chimie, en son laboratoire,

Inventa de secrets, d’essais extravagants,

Débita de sirops, de tisanes, d’onguents,

De substances de mort subtilement changées En gomme, en élixirs, pilules ou dragées, Différentes de goût, de forme, de couleur,

Et toutes, fruit d’un art imbécile ou jongleur.

Fatale erreur! depuis que sur notre hémisphère L’enfer maudit jeta ce fléau pestiféré,

Faut-il, je ne dis pas, des hommes sans éclair,

Tels que Fustel, Hermann, Avisura, Winckler,

Mais des hommes l’orgueil de la savante Europe,

Fabrice de Hilden, Astruc, Vigo, Fallope, Boerhaavc, faut- il que ces princes de l'art Du funeste Mercure aient suivi l’étendard (10 ! Paré de ces grands noms, fort de leur patronage, 11 a saisi le monde ainsi qu’un apanage;

Poussé par l’ignorance ou la crédulité,

Partout, sous mille noms, il s’est accrédité : Tantôt son alambic distille avec mystère L'eau de salubrité , le nectar de Cythère;

Tantôt en doux biscuit il calme notre faim ; D’autres fois il se glisse avec nous dans le bain ; Il ressort tour à tour de l’appareil chimique En visqueux opiat, en sirop balsamique ;

Ici Wan-Swieten, germanique échanson,

Verse à l’humanité sa fatale boisson ;

Là Chrétien, allongeant ce triste catalogue,

Du muriate d'or préconise la vogue,

Et du ciel provençal, ou des lieux infernaux, Jaillit, sa poudre en main, l’infàme Godernaux. Que n’a-t-on point osé contre la foi publique? Justement effrayés de l’agent métallique, Quelques-uns, pour sauver le malade abattu,

Des plus vils aliments invoquent la vertu,

LU REMÈDE

Lui font croire qu'un peuple, au détroit de la Sonde Se guérit en mangeant une substance immonde,

Et, d’une horrible épreuve affrontant les hasards,

Lui font, tout palpitants, avaler des lézards.

11 en est toutefois qui, libres d’imposture,

D’un œil plus attentif observant la nature,

Jusque sous d’autres cieu\ allèrent conquérir De puissants végétaux destinés à guérir,

Et prônèrent, longtemps, comme triple merveille,

La squine, le gaïac et la salsepareille;

Mais, soit que leur savoir de ces nouveaux présents Eut mal associé les extraits bienfaisants,

Soit qu’en bien d’autres sucs que leur sudorifique La sage Providence eût mis son spécifique,

Ces racines, ces bois, qu’ils appelaient divins , N’opposèrent au mal que des remèdes vains.

Et le mal poursuivait le cours de ses désastres;

Et Syphilis, en proie à d’impurs médieastres,

Dans le corps maladif, horrible trahison!

Refoulée un moment, dévorait sa prison.

Gonflait son noir levain au milieu des artères ;

Et bientôt ressortaient, par de larges cratères,

il)

Le bubon lancinant, l’ulcus sarcomateux,

Le nocturne prurit, qui marche devant eux,

Le squammeux eczéma dont la peau se plastronne , Et Vénus reprenait sa hideuse couronne ;

Et du virus enfin, père de tous les maux,

La sève envahissait jusqu’aux derniers rameaux.

Un homme, cependant, dont la philanthropie II N’était pas une abstraite et superbe utopie ,

Un sage, intelligent non moins que studieux, i Navré du vaste deuil qui s’offrait à ses yeux , Sacrifiait ses jours et ses nuits vigilantes Pour saisir les effets et les vertus des plantes, Cherchant à découvrir dans ces filles du ciel

L’antidote impossible à l’art mercuriel.

C’était peu de cueillir sur nos monts et nos plaines L’innombrable tribut des simples indigènes;

A des soleils plus chauds, sous un climat lointain, Son zèle infatigable arrachait un butin;

Avide possesseur de ces biens salutaires,

Il les interrogeait dans leurs profonds mystères, Étudiait leur goût, leur force, leur parfum,

Les essayait à part, les mettait en commun,

LE REMEDE

Observait leurs accords et leurs antipathies ,

Puis fondait en un tout ces diverses parties,

Et cent fois revenait à des essais nouveaux,

Sans regretter son or, son temps ou ses travaux.

C’est ainsi que, sur l’œuvre inclinant son front blême, Il consuma vingt ans pour chercher son problème;

Il le trouve! et d’abord montre, en le proclamant,

Des malades guéris, invincible argument;

D’officiels témoins, des hommes de science,

D’austères magistrats qu’armait la défiance,

L’attestent de leur voix, le signent de leur main. Alors, tel fut toujours l’aveuglement humain,

Le préjugé, l’envie avec sa dent aiguë,

La calomnie, experte à broyer la ciguë,

Dressent leur triple tète et poussent de longs cris;

Ils ne contestent pas les malades guéris,

Mais la véracité du remède lui-mème;

Et (souffrez qu’en ce faible et profane poème .le puise aux livres saints une comparaison)

De même que les Juifs, à chaque guérison Que le Sauveur divin faisait en leur présence, Soutenaient qu’au démon il devait sa puissance,

Tels ceux-ci prétendaient que des végétaux seuls

N’arrachaient pas ainsi les morts de leurs linceuls,

Et qu’invisible au fond de la liqueur obscure,

Par son pouvoir unique agissait le mercure. L’intrépide inventeur ne formait que ce vœu;

Il demande à passer par l’épreuve du feu :

Le champ-clos est peuplé d’une foule ennemie :

On souflle les charbons ; les rois de la chimie,

Juges impartiaux de ce duel à mort,

De tous leurs dissolvants activent le ressort ,

Sûrs que, s’il en existe une seule parcelle,

Le métal sortira du tout qui le recèle.

Ainsi que trop souvent de zélés alguazils,

Armés de pistolets, de sabres, de fusils,

Fouillent tous les recoins d’une demeure honnête,

Où, dit-on, un coupable a choisi sa retraite,

Tels ces inquisiteurs torturent en tous sens,

Pour prendre un malfaiteur, tant de sucs innocents. Sur tous les assistants l’incertitude est peinte,

Le front seul de Boyveau u’en porte pas l’empreinte; Il triomphe : Fourcroy, Darcet et Yicq-d’Azyr (12 Ont cherché le mercure ils n’ont pu le saisir!

Dès ce jour, consacré par de si hauts suffrages,

LE REMÈDE

La vérité refoule enfin tous les nuages.

Ce n’est pas tout encore; elle veut désormais N’ètre pas criminelle en semant des bienfaits;

Elle veut opérer des merveilles légales,

Prendre sa robe au rang des grandeurs médicales, Et marcher librement eu face du soleil (15.

Ses vœux sont accomplis : un arrêt du Conseil L’investit pour toujours d’un solennel diplôme, Pour domaine savant lui prête le royaume,

Ratifie en tous lieux ses pouvoirs souverains (1 1, El lui livre les jours de ses braves marins.

Bien plus : dix ans après, quand une nouvelle ère Changea la monarchie en état populaire,

Même aux jours de Terreur où la France aux abois Pliait sous les Couthon et les Collot-d’Herbois ; Alors que dominait ce comité farouche Qui passait chaque tête à sa pierre de touche,

Et qui, certes, n’eùt pas couvert de son appui L’homme assez imprudent pour se jouer de lui;

Ce terrible pouvoir, changeant de caractère, Couvre de sa faveur le secret sanitaire ;

Mémorable décret, minuté sur vélin (15,

Et signé par Delmas, Treilhard, Carnot , Merlin!

SYPHIUS.

Nul titre n'est pour lui plus beau que cette page.

Sous les règnes suivants son règne se propage ;

Par un nouveau décret, au Bulletin des lois (IB,

Sous l’ère impériale il affermit ses droits.

Les Bourbons restaurés le raniment encore (17 ;

Juillet le vivifie avec sa chaude aurore,

Et, plein do plus de force, il brille aux jours présents, Après avoir passé par soixante-dix ans.

Savamment gouverné par la même doctrine,

Pur dans ses éléments, comme à son origine,

En ce moment surtout que de nouvelles mains (18 A son antique essor ouvrent d’autres chemins,

Sur l’aile des wagons, magique véhicule,

11 vole d’Arehangel aux colonnes d’Herculc,

Il atteint Syphilis au bout de l’univers.

Des bords de la Plata couronnés d’arbres verts,

Des sables africains, des flots d’Océanie,

On l’invoque ; il entend l’appel de l’agonie,

Et, dans un court espace, au malade attristé (19 Le steam-boat voyageur rapporte la santé.

-agfgo-

NOTES

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