‹ Syrie ancienne et moderneChapitre 32 sur 63 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

IHeu seul est bon pour la Syrie , nous disait un jour un archevêque maronite, en nous vantant les magnificences du Liban , les richesses de la vallée de Béisaha, la fécondité des plaines d'AIep et de Damas ; mais en gémissant sur les déprédations des pachas , sur la fé* rocité des Druzes, sur le fanatisme cruel de tant de sectes idolâtres qui fourmillent dans la montagne. La parole de cet archevêque est vraie depuis l'an premier de l'hégire jusqu'à nos jours; elle caractérise tout aussi bien le passé que l'époque actuelle. En tous temps, en effet, les biens de la S^rie lui vinrent de Dieu, ses maux lui vinrent des hommes. Cette contrée, qui , dès l'origine des sociétés , fut le champ de bataille de tant de conquérants, la terre promise de la plupart des émigrés , est devenue aujourd'hui un asile de proscrits, et demeure toujours une proie facile pour les ambitieux. Chaque peuple de passage y a laissé des traînards , chaque armée des maraudeurs , chaque ancien possesseur des descendants ; on y rencontre à la fois des Juifs et des Perses , des Grecs

f* Livraison, (sybie modebne.)

et des Latins, des Francs et des Arabes ; puis des réfugiés des persécutions chrétiennes et musulmanes, les Maronites et les Métualis ; des victimes des destinées les plus étranges , les Samaritains et les Kédamécès ; des fous des espèces les plus honteuses, lesKelbièhs, qui adorent le chien , et les Jézidis, qui adorent le diable; des indépendants venus du nord comme du midi, lesTurkomans et les Bédouins ; enfin des despotes , les Ottomans ; des fanatiques , les Druzes ; des brigands , les Kurdes.

De tamt d'éléments hétérogènes, comment former un tout ? à ces indigènes de races si opposées , comment demander de la concordance dans les vues et dans les intérêts? Il n'y a donc pas, à proprement parler, de nation syrienne. On ne trouve dans cettc^ belle contrée que des habitants différents d'origine, de caractère et de mœurs; point d unité, point de nationalité. Si les Grecs ont laissé en héritage à la Syrie l'esprit du commerce , les Juifs y ont apporté la passion de l'usure ; si les Arabes y ont montré l'amour de l'indépendance, les Kurdes y ont introduit l'ardeur du pillage; si les chrétiens ont doté leurs

Ptïï«VlR8.

montagnes du sentftndiit <fe h charité, les Druzes ont infecté les leurs des excès deFégoïsme : contrastes affligeants, où le bien est étouffé par le mal , où les plus généreusesia8()irations ont à combattre lesjilui cruels instînets!

Puis, en regard de ces misères Immalnes, une nature opulente et superbe:

des terres toujours fertiles, malgré TabandoD où elles demeurent si souvent; des champs qui donnent à l'homme, presque sans sueurs, du froment pour sa nourriture, du coton pour ses vêtements, de l'orge pour ses bestiaux ; des collines verdoyantes où le mûrier en abondance entretient des milliers devers à soie; des montagnes où les bois possèdent tootei les qualités supérieures, depuis le cèdre jusqu'au chêne, depuis le platane jusqu'au sapin; des sycomores prodigieux^ qui couvrent de leur ombre une caravane entière; des vallées grasses et luxuriantes; des vergers où l'olivier, le citronnier et le pommier rivalisent d'excellence et de fécondité: vui là pour ïe nécessaire et Tuti le, voilà pour les besoins du corps; pour l'agréable maintenant, pour la satisfaction de Tâme : des jardins où le jasmin et la fleur d'oranger le disputent en parfums, où la rose et la tulipe le disputent en beauté ; des campagnes où le pio parasol s'entremêle au palmier, où des haies de nopal courent le long des ehemins, où des buissons de lâuriers*roses suivent le cours des eaux, où des gazons à fleurs rouges diversifient le tapis des prairies ; des rivages où les lames écumeuses de la Méditerranée se brisent sur des roches étince la ntes; un horizon où des neiges éternelles surmontent la sombre muraille du Liban ; et au-dessus de toutes ces somptuosités, un air pur, un ciel bleu. Telle est , d^ns sa plus grande partie, la Syrie, odeur de paradis, comme disent les poètes turcs , jardin tracé par Dieu pour le

Î premier homme, ainsi que l'ont pensé es poètes hébreux, eontrée bénie, où , selon les poètes arabes, chaque montagne porte l'hiver sur sa tête , le printemps sur ses épatées, l'automne dansson sein , tandis que Tété dort noucha* lamment à ses pieds.

n La Syrie , il est vrai, n'est point partout aussi brillante, aussi féconde, aussi belle ; elle présente bien des contrastes :

Une mèr beeileuleiiir ses plages abandonnées, de Saidèh à Yâfa ; le désert sur sa frontière orientale, et l'âpre Judée à Tune de ses extrémités. Pourtant ce qu'elle contient de territoires arides, ce qu'elle renforme de cinfona ravagés, ses tristesse» et ses désolations sont bien plutôt l'ouvrage de l'homme que l'œuvre du Créateur. Ses côtes virent autrefois les premiers havres des premiers marchands : l'industrie y creusa des porta, la barbarie les a conîblés (*} ; la prévoyance grecque y éleva des môles, l'incurie ottomane les laissa rouler dans les flots. La campagne de Damas était la métairie des khalifes ; elle ne sert plus, llepuis te seizième siècle, que de pacage à oes tribus nomades. Après Tyret Sidon, ces métropoles d'un commerce ineoi»u, cas sociétés qui ont à peine laissé quelques traditions après elles , anneaux

f perdus de la chaîne des civilisations, a riche Antioche, la voluptueuse Hems, la puissante Ramiah, sont devenues ées villages misérables et sordides, aux cabanes de boue et de paille , au sol raboteux, où végètent quelques pauvres pêcheurs et quelques pâtres en guenilles. Eh bien, ces^ ruines qui les a fai- | tes ? La guerre, fléau de l'Orient, plus terrible et plus ordinaire encore que la peste. Sous les satrapies comme sous les proconsulats, avec Alexandre comme avec Pompée^ sous la domination des Séleucides comme sous la verge de fer des empereurs d'Occident, parles Arabes comme par les Francs, la Syrie fut toujours exploitée ainsi qu'une nîine inépuisable. Décimée par les Grecs, ruinée par les Romains, pillée parles Arabes, ravagée par les Francs , quelle fécondité, quelles richesses naturelles, quelle puissance n'a-t-il pas fallu à cette terre, exf/osée depuis tant de siècles à l'avidité de tous , pour renaître sans cesse de ses cendres, véritable phénix entre les contrées!

Il n'existe peut-être pas de point de Yim où Dieu paraisse plus grand et rbonime plus petit que de cette terre, si

(•) En 1710, danssalatfe oontiela Port». Téaiic druze FakivKddio , pour se mettre à Tabri des vaisseaux de Constantinople, fit couler des bateaux Chargés de pierres a Centrée des ports de Sour { Tyr ) et deSaidèta ( Sâdoo )* f^agcg Volney,

SYRIE MODËRIHE.

fes. Nulle pat I les rois ne se som mtmy très plue avides, 1^ soldats plus cruels, les conquêtes plus désastreuses. Depuis douze cents ans surtout , la face de Ce pays a changé cent fois; les gouverne^ ments s'y sont succédé tous plus despotiques les aMÉ qiJM les autres ; les i^up«tions lu! sont venues de tous cétéé ; if à va tour à touir prendre place à son soleil les habitants des deux hémisphères mau*dits, du Nord et du Midi, dudésert de ndgeet du désert de sable, les aventuriers 06 THedjaz desséché et ceux des steppCà glacées de laTartarie; et tous ces bar- EaresTont traversé comme des torrents, ou s'y sont répandus comme des marais infects. En vain , après les ravaj^es dea kindes de Khaled, la civilisation des khalifes- avait-elle accumulé, en deut liècles, autant de mer veilles que les Grecs en dix, les Romains en dotize, une ar« chitecture délicieuse, un luxe éblouis* sant, une langue pittoresque, une ^am* maire, chef-d'œuvre de logique, une poésie, chef-d'œuvre d'éloquence; en vain Damas trempait-elle ses aciers les plus fins; en vain Alep filait-elle ses soies les plus éclatantes; en vain le Hauran voyait-il ses collines reprendre leur parure, ses arbres leurs fruits d'or, sa population son industrieuse activité; les hordes caucasiennes, plus ignorantes, plus farouches, plus avides que tous les anciens conquérants, incendièrent sans remords les monuments de Part et de la science, détruisirent les manufactures, massacrèrent les ouvriers, et pulvérisèrent ce qu'elles ne pouvaieht dévorer. Jetons un rapide coup d'œil sur les résolutions nombreuses et radicales qu'a éprouvées la Syrie depuis l'an t«' de rhégire jusqu'à nos jours. Les mêmes luttes ae tribu à tribu, qui caractérisent l'état des Arabes, dans l'Hedjaz et dans TYértîen, avant Mahomet, se reproduisent en Galilée, au cinquième siècle de notre ère, entre les Ghassanides, ces anciens usurpateurs nomades, et les cavaliers maraudeurs des princes de Hira, établis dans les plaines de l'Euphrate. Les uns comme les autres ont le goût des eventure», la soif du pillage, la rage <les (iombats ; et , sous le prétexte de ^rvir une grande puissance , celle des l^omains ou celle des Perses, ils entre-

th»flnettt sans ees«e la guerre sur les frontières des deux entpires. Ce sont detf bandes sans discipline, qui voMet viennent constamment de province en pro- ▼hïce, volant, brûlant, égorgeant , par {»assioti comme par représailles, avec des chances diverses de victoires et de déroutes, et préparant peu à peu, par leurs rapines et leurs saccagerttents, la dépopulation des plus fécondes contrées, la ruine des cités les plus riches : véritables enfants du désert, qui ne savent faire que la solitude autour d'eux, sorte d'auxiliaires des sables envahisseurs, qu'ils augmentent et de la poussière des générations et de la ceudre des villes.

L'invasion de Tislam ne ftit pas moins fbneste à la Syrie que les incursions des compagnons d'Amrou-beH- Amer, après la rupture de la digtte de Mareb. Conquérants vagabonds, les mih suimans s'éparpillèrent dans le pays; or, c'était précisément ce genre de guerre

gui devait entraîner les plus irréparales maux : courses spoliatrices et conthiues, razto^ successives, per^tfielles attaques en mille endroits difiérefits, eu renneml détruisait pour détruire, oà l'arbre fruitier était inhumainement arraché du sol qu^il avait si longtemps ehrichi , où les moissons étalent rasées en herbe. La montagne seule alors , le majestueux Liban, grftce à ses pics inabordables , fa ses étroits sentiers sur de profonds abîmes , à ses étages de roches si faciles à défendre, demeura à l'abri du fléau. Partout ailleurs, voyez quelle misère! Et comme ces pauvres Syriens irembïent devant les Arabes, troupeau de gazelles pourt-hassées par d'ardentes et agiles panthères! Les uns demandent grâce à genoux , et servent de guides à leurs tyrans; tes autres se laissent égor* ger, comme si le ciel leur avait commandé ce sacrifice , chrétiens sans en* thousiasme, martyrs sans couronne.

Les villes se rachètent pour un au à force d'or et de robes de soie. Totit fuit , tout s'épouvante, et le faible empereur de Constantinople s'enferme dans sa capitale , abandonnant la Syrie comme on abandonnait naguère les bouches Inutiles dans les sièges barbares. Puis, si Findolent Héraclius se réveille enfin « s'il convoque ses meilleurs généraux, s'A

L'UNIVERS

assemble ses plus nombreux bataillons , s'ilinspirequelqueinquiétudeaux soldats d*Omar, oui se replient, c'est pour voir sa formidable armée , demi- victorieuse deux jours durant, tomber le troisième , tout entière, sous le fer musulman , le long des bords de TYarmouk.

Quelques historiens ont trop bénévolement fait gloire aux Arabes de Fempire universel où tendait le mahométisme ; c*est comme si Ton imputait au premier peuple qui fut chrétien la domination qu'a obtenue le christianisme.

Il n'existe en réalité aucun rapport entre les conquêtes de Rome, par exemple, et celles de la Mekke, Dans l'établissement du mahométisme, il y a deux choses distinctes : le sabre et le Koran, l'action et la parole. Les deux puissances furent d*abord dans une seule main , elles tendirent au même but, elles régnèrent ensemble ; mais bientôt les exigences du sabre suscitèrent les disputes de la parole : dès lors il y eut schisme religieux et désunion politique. L'unité colossale rêvée par les khalifes , et dont Haroun-al-Rachid demeure pour nous la personnification la plus éclatante, n*est qu'une fiction historique. L* Arabe, pas plus que le Goth , n'a pu maintenir son pouvoir dans les nombreuses contrées qu'il a successivement envahies au galop de son cheval et dans la fièvre de son sang : il a pu conguérir , Biais il n'a pu conserver. Il a fallu , à son tour , qu'il fût vaincu par le repos , par le bien-être , par le climat *, il a fallu qu'il vînt se perdre , lui aussi , dans cette masse compacte des populations asiatiques, molles, parce qu'elles sont facilement satisfaites, inoffensives, parce qu'elles sont heureuses , contemplatives et paresseuses , parce que leur ciel est pur et que leur terre est téconde. Il ne convient donc pas de n'attribuer qu'au génie des successeurs d'Omar Fextension si rapide du mahométisme :

le mahométisme a trouvé en Asie des hommes faciles à toute croyance , voilà le secret de son pouvoir.

La religion, à vrai dire, n'est que le mode uniforme par lequel ont passé , en Orient, des peuples essentiellement homogènes , frères par les besoins , par les goûts, par les mœurs avant de l'être par une croyance unique. Le mahomé-

tisme, en tant que culte d'un seul Dieu , fut comme un creuset sublime où vint s'épurer l'âme rêveuse des races asiatiques. Les préiugés de quelques-uns les écartèrent de la nouvelle société; tels furent les Guèbres, entêtés dans leur formule étroite , fanatiques de leur mythe incomplet; les intérêts d'un moins grand nombre encore les firent lutter sans espoir comme sans grandeur ; tels furent les chefs dépossédés, les princes et leurs courtisans': mais la masse, calme , insouciante, instinctivement élevée dans ses idées, se sentant, d'ailleurs, toute sorte de sympathies pour l'expression nouvelle de la reconnaissance de l'homme envers son créateur, alla tout de suite vers les propagateurs de la foi simplifiée, et se courba, sans regret comme sans honte, sous le joug musulman.

Quant à l'Arabe proprement dit , de ses deux nobles passions , les armes et la poésie, il ne conserva, en Syrie, dès le règne des Abbassîdes, que la seconde : mais c'est celle-là qui est la civilisatrice par excellence; c'est avec celle-là que l'on fonde le bonheur ici-bas; c'est fjrace à cette sublime passion que la Syrie put recouvrer alors cette tranquillité matérielle et cette quiétude de l'âme qui disposent l'csfjrit a s'étendre et le génie à créer. Aussi, la Syrie eutelle, à cette époque, une ère de prospérité, oik la science lui dut des lumières, l'industrie des progrès, l'art des monuments , la langue des poètes.

Malheureusement l'empire des khalifes, en voulant se prolonger d'une façon gigantesque le long de l'Afrique jusqu'en Europe, à travers les déserts jusqu'aux Incles, perdit en puissance ce qu'il gagna en étendue. Omar, ce vieux lion qui, du temple de la Kaaba , son antre, avait pu diriger ses armées aussi bien contre le Grec et le Perse que sur l'Egypte et son opulente capitale , interprétait en même temps le livre sacré, f)rescrivait des rites, et promulguait des ois. Ses successeurs, investis comme lui du pouvoir spirituel et temporel à la fois, ou plutôt de la direction religieuse et du despotisme militaire, ne purent bientôt plus faire entendre leur voix, faire parvenir leurs ordres aux limites si reculées, aux bornes fantastiques de leur empire. Le despotisme fléchit le

premier; et il ne resta plus aux Abbassides , sortes de papes mahométans, que la direction religieuse. Désormais sur cette pente il fallut rouler : à tout instant des ambitieux , nommés , par la confiance insensée des khalifes, gouver»

neurs de leurs plus belles provinces, se déclaraient indépendants. La Syrie eut , comme la Perse et l'Egypte, son tvran, Thouloun, roi d'un jour, dont le despotisme fut d'autant plus pesant qu'il avait plus hâte de jouir de sa criminelle usurpation. Puis, dans cette décadence, chacun voulut venir à la curée. Après Thouloun, Seidjouk; après le purgatoire, Tenfer, pour les malheureuses populations syriennes.

A dater de cette époque , les événements se pressent, les péripéties s'ac* cumulent, la guerre devient permanente.

Les Seldjoukides se disputent la Syrie comme une proie avec les Fathimites, tout ensemble khalifes et sultans, mas* sacrant et damnant à la fois. Enfin, comme si l'Asie ne suffisait pas pour mettre en lambeaux cet infortuné pays, voici venir des fins fonds de l'Europe des hommes bardés de fer, à l'esprit exalté, au cœur barbare, qui foulent les peuples sous leurs piedscommeune poussière impure^ qui tuent par vengeance, par haine religieuse, par fanatisme chrétien ; c'est la grande réaction du moyen âge, ce sont les croisades.

Quel résultat définitif doit surgir de ces deux siècles de croisades ? Si elles remportent avec elles quelques éléments mystérieux de progrès politiques et sociaux ; si de la fusion de tant de nations diverses , si du frottement de ces deux mondes, l'Orient et l'Occident, il doit jaillir quelques éclairs de civilisation, la conséquence la plus immédiate pour la Syrie fut celle-ci : en place d'un royaume, les Francs ne laissèrent, sur les cotes de la Méditerranée, qu'une tribu, presque toujours errante , décimée par le fer et par le feu , épuisée par un climat qui A est pas le sien, narguée, trompée, exploitée tour à tour, abandonnée parce qu'elle fut toujours sans ressources > fatigante parce qu'elle se plaint sans cesse, mendiant des secours partout ctà tous, et qui a inventé pour son usage particulier la langue franque, le plus pitoyable peut-être dés patois connus.

Au départ des derniers croisés, lors-

3ue les sultans d'Egypte de la dynastie es Bahrites devinrent libres possesseurs de la Syrie, le calme de cette province fut plutôt dû à l'affaissement de l'agonie

?[u'au retour de la prospérité. Il eût allu près d'un siècle de paix pour rendre la santé à cette belle convalescente ; mais la guerre civile entre les prétendants à la domination de Damas , entre les Bahrites et les Mamlouks, vint bientôt rouvrir les plaies encore saignantes de la malheureuse Syrie. Les Mamlouks, vainqueurs, furent des maîtres méfiants, rigides et insatiables : dans tout chrétien ils croyaient voir un croisé, dans tout montagnard indépendant un ennemi , dans tout iuif un thésauriseur ; ils molestaient run, ils attaquaient l'autre et volaient le dernier; Aussi, lors* que tomba , des plateaux de la mer Caspienne, ce rumo infernal qui dévasta en Asie toutes les terres , éofanla tous les trônes, écrasa tant de populations, renversa tant de villes, lorsque Timour le boiteux et ses Tartares au n*ont bombé se répandirent depuis les campagnes d'Hérat jusqu'aux murs de Constantihople, les Syriens partagèrent à peine la terreur générale, tant il leur était indifférent sous quelle domination ils devaient végéter dans la misère et dans les alarmes. La tempête septentrionale alla éclater sur l'Asie Mineure, et épuisa sa rage en la disséminant. Alors revint pour la Syrie la tyrannie égyptienne ; alors recommencèrent pour les chrétiens les persécutions musulmanes. C'est alors aussi que le Liban devint le refuge de tous les opprimés, et que la montagne eut tout d'un coup un accroissement considérable d'habitants, formés de tous les orphelins de Jérusalem , de tous les proscrits de Galilée, des victimes de toutes les calamités.

Cependant, parmi les races qui avaient envahi rOrient , parmi les ambitieux qui s'en étaient disputé les provinces , il s'était élevé un jour une race plus forte que les autres ; il s'était déclaré tout à coup des ambitieux plus énergiques que leurs compétiteurs : cette race était la race turque , ces ambitieux étaient les Osmanlis. Habiles dans leurs attaques, prévoyants dans leurs victoires, ils avaient d'abord assiégé Cons-

yuiavERs.

cantinople;il3 s'étaieot rendus maîtres de la Thraçe et de la Bithyoie , de la Macédoine et de rHeilespont , bien &At%

Fu'ils étaient qu'une fois possesseurs de Asie Mineure et des provinces de I4 haute Grèce, après avoir tracé u^i cercle de trois cents lieues de conquêtes autour de leur magniûque capitale, ils n'au»

raient qu'à passer par la Syrie pour 1^ soumettre, qu'à marcher sur lÉgvpt^ pour la vaincre. Le projet (|u'ils avaieot conçu dès 1463 se réalisa eo 1617, Malheureusement pour la Syrie, si Se- Km l^*" était doué des qualités d'un conr

Juéraot, il ne possédait point cellej^ *un I^islateur. L'orgaMisation qu'i) împojsa a la Syrie, et qui a duré jusqu'à nos Jours , a tous les vices du degpo^ tisme sans en avoir la stabilité. Les pa* chas de Syrie , trop puissants pour étr^ si ^ éloignes du centre de l'empire, trop faibles vis-à-vis des populations s'ils r£> vent rindépendaiice, fureut peu à peu minés dans leur pouvoir, trahis par leurs conseillers, et se trouvèrent bientôt en luttes perpétuelles dans leur gouverne* Q)ent,

L'anarobie qui résulta de ce déçlo* rable état de choses fut le plus irréparable fléau qui eût jamais ravagé U Syrie : les races se divisèrent ; les sectes rompirent avec éclat; les familles principales mêmes se séparèrent , les unes s« rattachant au gouvernement de fait, les autres excitant la résistance, fomentant des troubles, appuyant tout homme audacieux qui osait d une main ferme lever l'étendard de la révolte. Ainsi, vers 1740, on vit un Bédouin énergique, le cheik Dhaher, combattre les pacbas, les vaincre » entamer leurs provinces, et se déclarer, dans la place de Saint- Jeaq d'Acre , sultan de la Syrie méridionale. Il ne fallut rien moins pour v^njrà bout de ce téméraire qu'un homme ^ moitié renard et moitié tijj;re, fourbe et féroce à la fois , le Busniafc Ahmed aclia, sur* nommé par les populations dont il avait és;orgé froidement un si grand nombre d'individus « DJezzar ( le bouclier ).

1 Pour (lue la Syrie eût vu dans ses (^nv* pagoes les luttes des plus grands coaquérauts, il fallait, après Alexandre et Pompée, que Napoléon y parût à son tour; et si, selon rexpression d'un poète comemjporain »

Tyrbrtva deux cents Jours le courroux d'Alexandre.

il appartenait à Saint- Jean d*Aere d'avoir l'honneur d'arrêter Bonaparte.

Comment , dans les temps niodernes, le Liban fut-il livré à des troubles , à des réactions et à des malheurs si grands?

comment cet ancien asile des chrétic^ns fut-il dévasté par la guerre civile?

comment l'immémoriale protection de la France devint-elle un jour entièrement inefficace? Voilà ce que nous aurons à raconter dans la dernière partie de cet ouvrage : lamentable fin d'une histoire pleine , il est vrai , de faits compliqués, d'intrigues puissantes , de caractères énergiques, de combats mémorables, mais aussi toute mouillée des larmes, tout ensanglantée des massacres des malheureux indigènes.

En résumé, trois grandesraces, depuis dou^e siècles, possédèrent alternativement la Syrie sans la peupler pourtant : les Arabes , les Francs , les Turcs. Les Turcs, actuellement, ne forment encore qu'un dixième de la population syrienne , 300.000 âmes sur environ trois millions. Mais si aucune race n'y a numériquement prédominé, chacune y a laissé des descendants, T Égyptien comme le Circassien, les soldats d'Omar comme ceux deSeIdjouk, les Croisés comme les Ottomans. Et maintenant, si l'on ajoute à ces familles sédentaires, d'origines si diverses, des tribus nomades, telles que les Bédouins et les Kurdes, et plus de quinze sectes, tant chrétiennes que musulmanes et idolâtres, on ne sera plus étonné des divisions , des tiraillements, des haines et des luttes qui font de la nature la plus riche une vallée de désolation, é^es montagnes les plus belles une contrée toute pleine d'embûches, delà campagne la plus fertile un champ de carnage : Dieu seul a $té bon pour la Syrie.

©BSCRIPTION DÇ VK SYKIB.

Cpoime la Syrie , depuis douze cents ans, a été je théâtre de bouleversementu radicaux, de révolutions multipliées, 4e quelques fondations de villes» mais de la destruction d'un bien plus ^rand nombre ; comnie, d'ailleurs , l'objet de cet ouvrage est l'iMstoiref ipodernç de

cette contrée, nous nous bornerons à décrire le pa^s tel qu*i[ est aujourd'hui, nous reservant de donner quelques détails historiques de plus sur les cités ruinées , k mesure qu'elles se pré^ seoterout dans notre récit. Notre travail étant divisé en trois parties principales, ayant trait aux actes divers des trois grandes races qui ont dominé eu Syrie : la race arabe, la race franque, la race turque, nous résumerons cba« eune de ces parties en mentionnant à ce propos les transformations physiques aussi bien que les variations politiques et morales.

Personne ne conteste l'étendue actuelle de la Syrie, appelée par les Arabes Barr-al-Cham , le pays de la gauche, par opposition à rYémeu, le pays de la droite» en prenant pour centre de l'Asie la mystérieuse et sainte Kaaba, et en se tournant comme tout bon musulman ne manque pas de le faire vers le soleil levant. Cette vaste province de l'empire ottoman renferme les neuf contrées anciennes connues sous les noms de Syriç première, Syrie deuxième et Syrie Euphratésienne, de Palmyrèoe> de Phénicie maritime et Libanique et de Palestine, divisée, ainsi que la S^^rie des Grecs, en trois parties. Située entre les 31» et 37" de latitude nord et entre les 32^ et 37 "" de longitude orientale au méridien de Paris, la Syrie moderne a pour limites, au nord l'Asie Mineure, la Caratnanie , Tancienne Cilicie deuxième ; à l'ouest, la mer Méditerranée, depuis les derniers mamelons du Taurusjusqu'à TÉgypte, jusqu'aux premières dunes de sables mouvants d'El-Arich, cent cinquafite lieues de côtes environ; au nord-est, puis à lest, par rEiiphrate jusqu'au confluent du Khabour, près Kerkisièh ; là la Syrie s'enfle, et s'étend jusqu'à uoe largeur de cent lieues du cap Ouedj jusqu'à Manièh sur la ligne de Tadmor (Palmyre) ; enfin au sud-est et au sud , elle se resserre fja^re des murailles ou des plaines de sables, bornée Qu'elle se trouve par des monts ou des c^anops incultes , par le désert , Barraï-al-Cham.

Géologiquement la Syrieestune vaste chaioe de montagnes, dont l'un des versants regarde I ouest, et descend de couches en couches jusqu'au niveau de

la Méditerranée, tandis que l'autre versant , qui appartient à un sol plus élevé , aboutit à un plateau borné par l'Euphrate au nord-est et par les sables du Barraî-al-Cham au sud-est. Cette chaîne de montagnes , qui s'étend de l'Asie Mineure à l'Arabie, du sauvage Tau-< rus au morne désert de l'Égarement, présente une immense variété dans son cours. Tantôt elle borde les côtes du golfe de Skanderoun (Alexandrette) jusqu'à Antakièh (A ntioche} ; tantôt, fuyant versle sud-est d'Antiodieà Bulbek , elle s'éloigne du rivage en y poussant seulement plusieurs suites de collines , qui vont toujours s'amoindrissant; puis elle revient brusqnement vers la mer^ enchevêtrant ses monts , entassant ses sommets, et se divisant en deux larges branches : le Liban et TAnti-Liban; plus loin, tout en se dirigeant sans cesse vers le sud, elle étend un bras colossal qui 6nit perpendiculairement audessus des lames qui s'y brisent : c'est le Garmel; plus loin encore, elle lance vers le ciel un vaste cône isolé : c'est l6 Xhabor; enfin ses élévations diminuent peu à peu, ses pentes s'adoucissent, ses versants s'annudent et n'offrent plus que des anfractuo^ités au lieu d'étages, des rochers au- lieu de mamelons; la terre disparaît pour faire place au sable :

c'est la nature infertile, c'est le désert.

Ces montagnes subissent donc des transformations infinies. Des deux

Grandes chaînes principales, comme de eux larges fleuves, s'échappent mille chaîn()nsdivers,dontlesuns vontrouler dans les flots, dont les autres s*égarent dans les plaines, dont quelques autres, tournant sur eux-mêmes , forment des cercles resserrés, emprisonnent des vallons et ouvrent des abîmes.

Cette disposition géologique offre d'ailleurs tous les climats et toutes les variétés de sol : ici des rivages dépouillés et presque torrides, là des plateaux fertiles et tempérés, plus haut des sommets boisés et neigeux; puis de longues et creuses vallées; puis encore des escarpements surmontés de verdoyants mamelons; puis des pics qui dépassent les nuages; et, enûn, à l'est, des campagnes fertiles où le soleil darde ses plus fécondant^ rayons.

L'UNIVERS

Cette maraiile protectriee de montagnes , si utile contre le déchaînement des vents ou contre les ardeurs de la lumière splaire, rend le sol propice à presque toutes les cultures, et voit naître sur ses larges gradins des productions des espèces les plus différentes, des arbres de toutes les températures. Ainsi, au pied du Liban, se rencontrent en abondance le coton , le sésame, le tabac et même la canne à sucre; puis, le palmier et Taloès, Tolivier et Foranger y forment des bois touffus. Sur le premier flanc, au contraire , au-dessus des collines les moins élevées, le figuier apparaît, et la vigne s^attachc aux rameaux des chênes et des mûriers, des platanes et des pinsparasols. Plus haut encore, aux approches de la région des tempêtes, les arbres du rïord , le sapin et le cyprès, poussent à côté du colossal sycomore et du cèdre, ce roi des végétaux : c'est là, du reste, qu*on voit des troncs de quatre-vingts pieds de largeur lancer des branches dont quelques-unes atteignent une longueur phénoménale. Enfin aescendez dans les terrains les plus bas, et vous trouverez le riz dans les marécages qu'il ai Ole; remontez sur les plus larges plateaux, et vous trouverez des champs tout couverts de froment et de maïs.

L'aspect et la forme de ces montagnes ne diffèrent pas moins que leur cours et leur végétation. Formées en général de terrains calcaires, elles sont ici blanchâtres et pelées, là verdoyantes et fécondes, parfois couvertes de pelouses menues , parfois toutes noires de forêts ombreuses; au centre âe la Syrie, enfin, aux lieux où s'élèvent les cimes les plus hautes , chacun de leurs étages donne un spectacle contrastant, d'abord une verdure douce et tendre , puis des couleurs plus prononcées , puis la r^ion nébuleuse, puis au sommet les frimas éternels. Nous ne donnerons point ici la sèche et inutile nomenclature des différentes appellations que prennent ces montagnes si nombreuses; contentonsnous de nommer les principales, qui sont, à partir d'Antioche, les monts Doumandour, Akkar, Schaïk , qui forment l'une des branches principales ; puis de Tripoli à Acre , le Liban , l'Anti-Liban, le

Kestravan, le Carmel, le Thabor et les monts si connus de ta Palestine. La hauteur moyenne des sommets varie de huit cents à quatorze cents toises; quant au Sannîn , le plus élevé des pics syriens, il n'a jamais été mesuré; mais à l'éloignement d'où l'on commence à l'apercevoir, surtout à la neige qui le couvre constamment, on peut présumer que sa hauteur doit être de quinze à seize cents toises : hauteur secondaire, du reste , auprès de celle où attei^i^nent certains pics des Pyrénées, des Alpes et surtout aes Cordillères.

La structure de la Syrie , c'est à-dire ses mon tannes une fois décrites, passons, pour ainsi parler, aux artères de ce grand corps , c'est-à-dire à ses fleuves. La Sj^rie n'a que deux fleuves , six lacs principaux, quelques petites rivières, et un grand nombre de torrents qui, pour la plupart, se dessèchent en été. A peine ces eaux, saumâtres en bien des lieux, et par conséquent non potables, sont-elles suffisantes pour la consommation humaine; aussi les pluies du ciel sont-elles conservées avec soin dans des citernes murées. Il est à présumer que l'industrie des premiers peuples syriens, en canalisant les rivières, en creusant leurs lits, en dirigeant leurs cours , a su tirer un plus grand parti de cet élément si nécessaire et si profitable; toujours est-il, à l'heure qu'il est, que l'incurie mahométane«a laissé les cascades tomber dans des gouffres , au lieu de s'épaudre dans des bassins ; les torrents se creuser des voies souterraines, miner Içs terres au lieu de les arroser; les fleuves s'encombrer de roseaux et d'herbes parasites qui resserrent leur courant et altèrent la qualité de leurs eaux. Le Jourdain, par exemple, s'il n'est pas large est très-profond, s'il n'a en moyenne que soixante pieds environ d*un bord à l'autre, a par endroits aussi vingt pieds de profondeur à six pouces de ses berges; l'Oronte fuit aveô une telle rapidité à travers des plaines dont les pentes néanmoins n'ont rien d'extraordinaire, que les Arabes, qui donnent si souvent des noms significatifs atout homme comme à toute chose, appellent ce fleuve Al-Asi , le rebelle. Oui rebelle , mais pour l'ignorance et la paresse : le Rhône chez nous est re-

SYniE MODERNE.

belle aussi, et pourtant nous avons su le dompter, nous Tavons rendu navigable.

Le terrain le plus élevé se trouvant au milieu delà Syrie, vers Damas, dans la région du Liban, ce sont de ses montagnes que roulent le plus de torrents, que descendentleplusde rivières, aue prennent naissance les deux seuls euves du pays. L'Oronte, échappé des sommets de 1 Anti-Liban en deux branches, dontrune part de Touest, et l'autre du sud, offre un cours d'une centaine de lieues, du midi au nord, sans trop de méandres et d'écarts. Tout d'abord il étend ses eaux sur un assez grand espace, forme un lac long et étroit non loin de son embouchure; puis, reprenant une marche plus régulière, aro* se Hèms(rancieune Émèse des Croisés), longe Hamah ( métropole éteinte d'un empire mahométan), se mêle, à Famièh, à un petit lac de deux lieues environ , et reprend bientôt sa course pour rece* voir au delà de Chough une petite rivière sans importance. Arrivé à Serkin , où on le passe sur un vieux pont romain, il s'élargit; puis il se divise audessus d'Antioche, aûn d'aller d'un côté alimenter le lac des Kurdes, tandis que de l'autre côté il forme un coude, ravance tout près d'Antioche , et revient sur lui-même, c'est-à-dire du nord au sud, pour courir se perdre enfln dans le golfe de Souaidièh . Dans ce long cours, qui n'est vraiment rapide que sur certaines pentes de l'Anti-Liban, les eaux de rOronte varient de teintes et de qualités : claires et légères en sortant des montagnes, elles deviennent quelque peu acres en bordant les monts Akkar , et prennent dès lors une couleur blanchâtre pour ne la plus quitter , même en traversant les terres rouges foncées du territoire d'Alep.

Quant au Jourdain, le fleuve biblique et évangélique , il n'a réellement qu'une valeur de convention , la religion et l'histoire l'ont seules fait illustre. Sa source est constestée; les uns le forment de trois ruisseaux qui tombent d'un

troupe de montagnes près d'Hasbeya; 'autres le font secrètement sortird'une grotte près de Banias. Ces premiers pas sont, du reste, aussi mornes que mystérieux : des joncs gigantesques dissi-

mulent sa prësenee, et ses rives buissonneuses sont le repaire des serpents et des sangliers. Il vient ensuite dégorger ses eaux dans le lac fétide d!E^Houlèh, puis au bout de deux lieues et demie, il en sort pour pénétrer dans l'ancienne Galilée. Là, quoiqu'il n'ait encore que trente-cinq pieds de largeur sous le pont célèbre des fils de Jacob , il s'épure, il s'assainit, il se débarrasse de ses herbes épaisses , de ses noirs roseaux, et va , après quelques détours à travers de fécondes vallées, tomber dans le lac de Tibériade ( l'ancienne mer de Galilée). Ce lac de six lieues de long sur une lieue et demie de large est véritablement enchanteur. Des montagnes aux formes pittoresques, aux teintes diverses, les unes noires, les autres grises, et avec les nuances les plus variées, forment autour de ses flots d'azur un amphithéâtre grandiose, digne cadre du plus charmant tableau. Peuplez maintenant les bords fertiles de ce beau iacdes quatre villes et des cent villages bibliques; multipliez les accidents du paysage par la diversité des cultures et par les ombrages d'arbres de toute espèce groupés avec art, et vos yeux ravis ne reconnaîtront-ils pas là l'un des plus merveilleux cantons de la terre promise ? Le Jourdain, après s'être puriGé dans les eaux limpides de ce lac, s'en échappe au sud-ouest. Ici, nous céderons le pinceau à un grand poète, M. de Lamartine, aussi habile coloriste que profond penseur. ) « Le Jourdain sort en serpentant du « lac, se glisse dans la plaine basse et « marécageuse d'Esdraëlon, à environ « cinquante pas du lac ; il passe, en bouil- « lonnant un peu , et en«faisant entenn dre son premier murmure , sous les « arches rumées d'unfpont d'architec- « ture romaine. C'est la que nous nous « dirigeons par une pente rapide et « pierreuse y et que nous voulons saluer « ses eaux consacrées dans les souve- « nirs de deux religions ! En peu de c minutes nous sommes à ses bords ; « nous descendons de cheval, nous nous « baignons la tête, les pieds et les mains « dans ses eaux, douces, tièdes et bleues « comme les eaux du Rhône , quand il « s'échappe du lac de Genève. Le Jour- « dain, dans cet endroit, qui doit être à « peu près le milieu de sa course, ne

L'umvEns.

« serait pas digne du nom de fleuve « dans un pays à plus larges dlmen- « sions; mais a surpasse cependant de « beaucoup TEurotas et le Céphise , et « tous ces fleuves dont les noms fabu- « leax ou historiques retentissent de « bonne beure dans notre mémoire , et « nous présentent une image de forcet «t de rapidité et d*abondance, que Faspect «r de la réalité détruit.

a Le Jourdain ici même est plus a qu'un torrent , quoiqu'à la fln aun « automne sans pluie, il roule douce- « ment dans un ht d'environ cent pieds « de large une nappe d'eau de deux « ou trois pieds de profondeur, claire, « limpide , transparente, laissant compa ter les cailloux de son lit, et d'une ae « ces belles couleurs d'eau qui rend « toute la profonde couleur d'un fir- « niament a Asie , plus bleu même que « le ciel , comme une image plus belle « que Tobjet , comme une glace qui co- « lore ce qu'elle réfléchit. A vingt ou « trente pas de ses eaux , la plage, qu'il « laisse à présent à sec , est semée de « pierres roulantes , de joncs ^t de « quelques touffes de laurier. -roses en- « core en fleur. Cette plage a cinq à « six pieds de profondeur au-dessous du « niveau de la plaine, et témoigne de la « dimension du fleuve dans la saisoa « ordinaire des pleines eaux. Cette di- « mension, selon moi, doit être de hui( « à dix pieds de profondeur sur cent à « cent vingt pieds de largeur. Il est plus « étroit, plus haut et plus bas dans la « plaine; mais alors il est plus encaisse « et plus profoad , et l'enaroit ou nou^ « le contemplions est un des quatre « gués que le^ fleuve a dans tout soq « cours. »

Après avoir ainsi serpenté afin de passer dans chacun des vallons des montagnes cahotées de ta Palestine , le Jourdain Gnit par arriver au sol pierreux,, aux collines arides, pleines de rocher^ nus et de cavernes profondes, qfjii conduisent 9U lae Aspnaltlte.

On a tout dit sur ce lac désolé , s'étalant sur ses rivages, plutôt qu*il ne les baigne : monstrueuse tache d huile > qui gagne de jour en Jour plus de terrain, dont l'ainnentation est un des secrets de la nature, et la qualité du liquide un phçnomène ; mer bitumineuse , au\

flots pesants et vides, qui n'a jamais senti ni poissons ni coquillages tressaillir dans son sein, qui tue toute vé^ gétation sur ses bords; lac infernal qui ne vomit que du soufre , lorsque le vent du désert vient par hasard soulever ses eaux, habituellement stagnantes comme la mort.

Nous voici arrivés aux bornes de la Syrie, et nous ne suivrons pas dans l^s sables les cours d'eau sans nom qui s*échappent de Textrémité méridionale du lac Âsphaltite.

Quelques géographes, outre TOronte et le Jourdain, décorent du nom de fleuve le Kasmièh, qui prend sa source dans les montagnes, au nord de Balbfk, fuit au centre de la riche vallée de Bekaha , serpente à tr.ivers des vallons ombreux, roule parmi des champs d'orge et de froment, et traverse des bois de mûriers, pour aller tomber dans la mer, entre des lauriers-rnsf^s et des orangers , à quelques cinq cents pas au-dessus de Tyr, après un cours d'une trentaine de lieues. Quant à nous , habitués en Europe à ne pas prodiguer le nom de fleuve au moindre ruisseau, nous appellerons à peine rivières ces eaux

3ue les anciens avaient peuplées de tant e naïades charmantes, et qu'ils avaient nommées le Léontès.

£a suivant les rivages de la Syrie du nord au sud , on trouve jusqu'à Gaza une vingtaine de rivières dans le genre du Kasmièh , dont quelques-unes n'ont

{)as même de nom et dont les principaes sont : Êl-Kébir (la grande) , qui se jette dans la mer à six lieues de Tripoli ; Êl-Kelb ( la rivière du chien ) , qui achève son cours entre Djébaïl et Masbèh; Êl-Salib, dont l'embouchure est ^ un mille deBayrouth ; le Dhamour, nui baigne le bourg des Druzes , Daïr-Èl- Kamar (maison de la lune); rAhoula, qui se perd dans les flots méditerranéens à une lieue avant Saîdèh (Sidon); rtahr-Haïfa (la rivière d'Haifd), qui ga-

§ne rapidement le golfe de Saint- Jean 'Acre; le Kanah, qui tombe dans la mer à une lieue nord de yâfa;en(jnleBelloz, qui serpente non loin de Ga;&a , sans pourtant traverser cette ville. Presque toutes ces petites rivières ont leurs sources dans le versant occidental de la chaîne du Liban; quelques-unes pré-

SYRÏK MODERNE.

sentent deux branches en quittant le$ montagnes, ou plutôt de deux ruisseaux torrentieU, il se forme plus tard un seul cours qui , en général , n'a qu'une m^^^ bouchure unique.

Le versant oriental des montagnes, qui fournit les eaux de« deux fleuves j rOronte et le Jourdain, a beaucoup moins de oes petites rivières que le c^té qui regarde la Méditerranée. On eq compte là à peine sept eu huit, en comprenant à part les principaux bras de la rivière de Damas, qui forme à deux lieues e^t de cette ville un lac asse^ importaoïl »X d*UM« étendue à peu près égaie à ediui de Tibériade. Mentionnons encore laiivièiBe d'Alep, qui descend ei| deux branches 4es dernières chaînes dq Taurus, si finit par un petit lac dans un vallon entouré 4e coiÛnes. Poi^r i^ rien OiMkr, il fiMft parler aussi des salines de Djéhoul , el des trois lits d# torrents* pleins eo biver à la fonte des neiges, vides en été , dès que les rayoDS du soleil rsprennsnt leur anieur, et qui vont se nsrdre dans les terres grasses e| fertiles des plaines du Hauran.

£n somme , uoe n^r intérieure. Fa mer Morte ; six laes priv^paux , les lacs d* Acb tioebe, d'Alep,ds Famièh, de Damas, de Houlèb et de Tibériade; deux fleuves^ rOro«te el ie JoiurdaÂn, une vingtaine de rivières,. de torrents et de ruisseaux , tel est le total §fé»éral des eaux de la Syrie* Si Ton compare maintenant ces étroitesi rivières, ees fleuves sans étendue, ces laes de médiocre grandeur, ces torrents sans eaux la moitié de Tannée, aux grands fleuves, aux larges rivièi>ss et aux iftiU le ruisseaux qui sillonnent oert^ûnes provinces européennes, il est permis d'être quelque peu étoiBné de la fécondité si vantée des contrées syriennes. Cepea* dant ce pliénomène esl explicable, d'à* bord par la rspidité avec laquelle toiH germ« «t tout mûnt dans cette terre d« predileetion, grâce aux rosées abondant tes qui OMJvrent le sol tout entier durant les nuits d'été , et ensuite par trois mois de pluies presque consécutives pendant Tbiver de ces climats.

Avant d*esquisser tes règnes nrunéral, végétal et amiiiai de la Syrie, ain de eompiétsrr bm détails pureuMOt géoiOf*

2'ques, il nous reste à direquelques mots I dessin et des aceideots des rivages ds

la Méditerranée. Au premier aperçu , ]sk mer semble creuser la Syrie au nord , et là laisser envabir ses domaines à partir de Tripali jusqu'à TÉgypte. En ne consultant (fde la carte, la'Méditerranée parait aussi ne poiut s'étendre bien profondément dans les terres , sauf au golfe d'Aleixandrette, qui a^()ar tient, du reste, pour moitié au moins , à l 'Asie Mineure. Cependant, eu y rf gardajat de plu3 près, et grâce à ù fajblesse des or^a^nes bu** mains, pour qui les moindres ecbAucrures sont des bait'S, et les pointes d'une lieue deviennent des caps , on reconnaît aisément que les rives syriennes sont fort accidentées. Ainsi ou y peut compter quatre baies principales qui sont , en commençant par le nord , les baies de Souaidièn, de Tripoli, defiayroMtb, et d^ Saint- Jean d'Acre, et six caps, les capi9 Kansir,Ziaret, Hésu, Ouedj JecapBbn^ ei la cap CarmeJ , sans faire nu>ntion des pointes de Bayroutb,de Sarfend et de Tyr, le$queUe.s n'ont, d'ailleurs, aucune importance sérieuse pour la navigation.

Malgré ses quelques petits golfes, la cote deSyrie , presque tout entière, est d'un abord difucileet d'un séjour dangereux; Ws vents d'ouest y acquièrent une grande violence, et le fond, génér^iement formé de roebes aiguës, y use proa^ptenaent les câbles pour dévorer ensuite les vais* seaux. Aussi, quelle que soit la grâce de certains rivags<> bordés d'h<>rbes brillantes ou de sable doré , ils sont inhospita- Hers pour la marias qui n'y atterrit qu'ea tren^Waot, et n'y demeure qu'avei$ mjéfiance.

On pense bien que notre intention e^ donnant queiqiies renseignemenu sur les règnes minéral , végétal et animal de la Syrie, n'est pas de parler comme la science avec une n^tbode sévère et U9 système arrêté : nous n'analysons point ici des éléments, mous ne classons pas des individus; nous devons nous borner à mentionner les eboses selon qu'elles ont affecté les hommes, à parier des produits du sol selon les rapports qu'ils ouf eus avec les babitants du pays. Comment la Providence a disArifeué ses bien* faits à la S^yrie; quelles teesourees la nar tare a offertes à l'bumaoité daas luette partie du monde ; au«4s spectacles eU# s présentés smix yeux de l'Oriental ; de quel^ botes divers elle a pisuplé ses montagnes >

UONIVERS.

ses plaines > ses bois et ses eaux : voilà notre tâche : essayons de !a remplir avec conscience , sinon avec éclat.

Le règne minéral n*est pas aussi riche en Syrie que le règne végétal ; il ne présente ni une grande variété, niune utilité ' générale. La pierre calcaire, le grès, le basalte, le schiste, le sel gemme entrent dans la charpente des montagnes que nous avons décrites. Si donc le Syrien trouve en abondance des corps solides pour bâtir sa demeure, s'il fabrique facilement de la chaux pour unir les roches qu'il emploie, le luxe lui est interdit , à moins qu'il n'ait recours à ses voisins, puisque son sol ne lui fournit ni marbre, ni porphyre. I/or et Fargent , non plus , ne naissent point autour de lui ; en revanche, le Kesrouan produit du fer, et ]*on rencontre dans les environs d'Alep, à Antabès, une mine importante de Cuivre. Ceux qui veulent absolument demander à la nature la règle de la conduite humaine sont donc en droit d'accuser d'inconséquence et de pusillanimité les peuples de la Syrie; car, d'une part, amoureux du luxe, ils ont recherché par le commerce le brillant superflu que leur contrée leur refusait, et, d autre part , ils n'ont jamais su défendre leur

fatrieavec le fer qu'elle leur prodiguait. Is devaient être pasteurs, ils se sont montrés commerçants; au lieu de demeurer dans leurs belles montagnes, ils ont préféré descendre sur leurs orageux rivages : la persécution seule leur a fait repeupler leurs monts abandonnés. £t pourtant ces montasnes, si longtemps délaissées, offrent les perspecti- Tes les plus enchanteresses, produisent la végétation la plus riche. Le figuier et l'olivier y présentent à l'envi leurs fruits délicats, le chêne et le cèdre leurs bois solides, le sapin sa résine, l'aloès son baume, le mûrier ses feuilles nutritives , la vigne ses grappes savoureuses ; tandis, que les côtes maritimes s'enorgueillissent avec raison de l'oranger et de ses pommes d'or, du palmier et de ses rameaux flexibles, du dattier et de ses fruits sucrés , du grenadier, du bananier, sans compter la canne à sucre et le tabac, ces deux modernes sources de richesses. Les plaines d'Alep et de Damas ne sont pas moins bien dotées : Alep a ses

pistaches renommées dans le monde entier; Damas possède les meilleurs fruits de nos climats, la pomme, la poire , la prune , la cerise , la pêche , et vingt espèces d'abricots , ainsi que le constate y olney; puis Gaza le dispute à Yâfa pour la qualité de ses melons et de ses pastèques. Comme produits , il faut ajouter au froment , au coton et à l'orge qui poussent partout, le dourra^ sorte de millet, le mais, le riz, la lentille, la fève, la laitue, l'oignon, le concombre si estimé pour sa fraîcheur et son arôme; puis le sésame oléagineux, la plante à cochenille vers la Méditerranée et l'indigo vers le Jourdain. En un mot, rien d'utile ne manque à ses montagnes bénies, rien de savoureux à ses vergers favorisés , rien de succulent à ses canapagnes aimées du soleil.

Si tout ce qui flatte le goût, aussi bien

Sue les aliments les plus sains , sont bondamment fournis au voluptueux Syrien , tout ce qui récrée la vue et caresse l'odorat ne lui est pas moins prodigué. Les vallées du Liban sont émaillées de fleurs naturelles , dont les couleurs vives et les parfums exquis diversifient le paysage et embaument l'atmosphère. Les myrtes et les lauriers-roses y remplacent nos tristes buissons de houx et nos ignobles chardons. Enfin, les lis tant vantés dans les saintes Écritures pour leur pureté, les narcisses pour leur élégance, les anémones pour leur éclat, les roses que Saadi affectionnait tant, les jacinthes, les jonquilles et les tulipes, qui ont si souvent servi aux comparaisons de la poésie orientale , embellissent les jardins et peuplent les parterres.

Pays d'abondance et d'ivresse, comme on le voit, où il suffit d'ouvrir le» yeux pour apercevoir des merveilles , de tendre la main pour cueillir un fruit exquis, de se laisser vivre pour être heureux. Mais aussi ces productions variées et délicates, ces arômes enivrants, ce climat salubre et tempéré, sont précisément les causes de la convoitise dés peuples et des malheurs des Syriens.

La rertilité attire les parasites; les ri« . chesses attirent les voleurs.

Les animaux nécessaires à l'homme abondent en Syrie ; les animaux carnassiers y sont rares. Débarrassons-nous tout d'abord des derniers. On oonnatl

à peine dans celte eontrée le loup, si commuD dans les foréU c^uropéenoef , et Tours, oet habitant ordinaire des valloos alpins. Quelques lions , égarés à la poursuite des gazelles, viennent parfois errer sur la lisière du désert ; pourtant ils oe dépassent jamais les sables de la Palestine orientale. I^a Bible parle d'hyènes et de panthères ; mais les caravanes modernes repoussent facilement les attaques de ces bêtes aussi ùrouches que cruelles. Une seule espèce hideuse, féroce, espèce bâtarde, qui tient du loup et du chat sauvage , s^y rencontre en assez grand nombre. Le chakal , ^ui , du reste, préfère les cadavres à la naode fraîche, va par troupes de cinquante , de cent et même de deux cents , rôder la nuit autour des bourgades, poussaut de lamentables cris aigus et prolongés ; mais ils déterrent les morts pour lés dévorer avec une gloutonne avidité, plutôt qu'ils n'attaquent les vivants par goût du sang et par amour du carnage. Ces animaux immondes, hôtes des cimetières et des champs de bataille, sont donc plus dégoûtants que redoutables ; et Ton s*en oébarrasserait facilement si les Orientaux avaient moins d'insouciance , si les guerres ci- TJies et les meurtres particuliers n'offraient pas à ces bétes sauvages des appâts nombreux et presque quotidiens.

Parmi les animaux utiles il en existe peu d'exclusivement originaires de Syrie; seulement, certaines espèces, connues dans d*autres pays , ont dans cette contrée des vertus particulières, et y prennent un développement prodigieux.

Ainsi , les chèvres y ont une qualité de lait aussi salutaire qu'excellent ; et les moutons élevés dans les pacages du Hâuran, ou dans les vallées du Liban, y atteignent une grosseur énorme; leur queue, très-épaisse et terminée par une boule de graisse, devient si lourde qu'à peine ils peuvent la traîner. La chair de ces moutons est exquise, et avec leur laine on confectionne des étoffes fussi fines que solides. Le porc, animal impur pour les mahométans aussi bien que pour les juifs, y devient habituellement sauvage, et va rejoindre les sangliers qui se vautrent à leur aise dans les fanges du lac Houlèh. .

Le bœuf n'est pas d'une qualité aussi

sapérieure que le mouton ; il ne contre d'ailleurs que sur le

ne se renque sur le versant oriental du Liban, étant par sa nature fort difficile à diriger et a nourrir sur des sommets presque aigus. L'âne, au contraire , et le mulet , au pied toujours sûr, et à la prudence reconnue, se plaisent dans ces montagnes, et y deviennent d'autant plus estimés Qu'ils sont plus nécessaires comme nétes de somme et de monture. D'une race

{dus grande que la race européenne, es ânes ont la robe plus brillante, le port plus hardi, la tête plus intelligente. Guides des caravanes, on s'en remet à leur expérience pour trouver une route à travers les fondrières et les précipices. I^ur instinct est tel qu'on ne les sent pas broncher une seule fois dans les chemins les plus escarpés et les plus étroits; ils posent invariablement le pied dans la trace formée par le sabot de leurs prédécesseurs; et là où Thomme, saisi de vertige, trébucherait et roulerait dans le gouffre, ils passent avec le calme de la sécurité. Rien de plus curieux que de les voir tâter le terrain, s'avancer avec une précision mathématique, et conserver, en marchant, l'équilibre le plus parfait dans toutes les parties de leur corps. Le cheval , plus mquiet, tend le cou, roidit le jarret, s'arrête ou quelquefois recule , de la fa^n la plus dangereuse; l'âne, au contraire, ne s'étonne de rien, et quand le pied qu'il a lancé en avant ne se trouve pas satisfait du terrain qu'il touche , l'animal prudent relève ce pied, et se met d'aplomb sur ses trois autres, avant de cheroher de nouveau la trace qu'il avait perdue. Et, pour le dire en passimt, les calomnies contre l'âne, dont se plaignait Buffon, sont plutôt dues dans nos pays à l'ignorance qu'à la malice humaine. On ne connaît point cette belle race des ânes d'Orient; on n'a pas reconnu son utilité, éprouvé son intelligence, et Fesoèoe dégénérée qu'on voit chez nous n^est certes point de nature à détruire le préjugé qui la condamne. Seulement nous ne pardonnons point à queloues-unsde nos artistes les plus célèbres n'avoir représenté Jésus-Christ les jambes ballantes sur un petit âne, le jour de de son entrée triomphale à Jérusalem :

c'est faire à plaisir de la divinité une

vvimmê.

ifiidge ridieulê, e*e«t ravator l'art en le montrant ignorant.

L'dne et le inuiet sont anssî indispefl* iérbles à rtiomme dans la montagne que le cbeval et le chameau dans le désert. Le cheval d'Orient a été mille fois déiîrit; le poëte arabe Tathanté, les prophètes hébreux l'ont proposé comme on modèle dVtivité, de vaillance et de sobriété; incapable que nous sommes de hitter an'c de pareils peintres, nous emprunterons la description qu'en a faite un île nos plus grands écrivains, M. deChâr teaubriatid.

« Les juments , selon la noblesse de « leur race , sont traitées avec plus ou

* moins d'honneurs, mais toujours avec « une rijçueur extrême. On ne met point

* les chevaux à Tombre, on les laisse « exposés à Tardeur du soleil , attachés « en terre à des piquets par les quatre « pieds, de manière à les rendre iramo- « otles; on ne leur ôte jamais la selle; t souvent ils ne boivent qu'une seule fois,

* et ne mangent qu'un peu d'orge eu « vingt-quatre heures. IJn traitement « si rude, loin de les faire dépérir, leur « donne la sobriété, la patience et la « vitesstft. J'ai souvent admiré un che* « val arabe ainsi enchaîné dans le sable « brûlant , les crins descendant épars , a la tête baissée entre ses jambes pour « trouver un peu d'ombre, et laissant « tomber de son œil sauvage un regard « oblique sur son mattie. Avez-vous « dégagé ses pieds des entraves, vous % étes-vous élancé sur son dos, //

* écume, il frémit, il dévore la terre; « la trompette sonné , îi dit : Allons ! « etvotisreconnaissez le cheval de Job. »

Sans avoir l'élégance des formes et la vivacité des mouvements qui font du cheval Tun des plus beaux animaux terrestres , le chameau ne manque pourtant n{ de tournure, ni de rapidité. Son cou flexible, qui se prête avec facilité à des ondulations diverses , sa tête intelligente , son œil doux et résigné , corrigent les défauts de son corps pansu , de Son dos montueux et de ses larges extrémités, f^uis la longueur de ses pas et sa marehe perpétuelle lui permettent d'atteindre tôt ou tard le cheval qui d'abord Ta devancé : or, il vaut mieux aller toujours que courir quelquefois et s*arréter ensuite, surtout pour des peuples

qui prennent le ftè^ft en imtbà (*), ainsi quMIs disent proverbialement. Le thameau seul , do reste , peut sûrement «t régulièrement ifaterscr les déserts : sa* ttobriété , qui supporte jusqu'à quatre et i^inq jours d^abstinence; son courage, qtii dompte la fatigue des plus longues traites ; son pied , en façon d*épongc , qui s'élargit ou se resserre à volonté, sefon les tt-rrains où il s'appuie ; la souplesse de ses énormt-s jambes , sa robe au poil généralement dur et ras , tout en lui ,

gualités physiques comme instinct, semle façonne exprès pour son rôle ici-bas de compagnon et d'aide de l'homme à traversées sable'S arides et brûlants. Il $ait, eu outre, se mettre à Pabri des plus ardents rayons du soleil en plongeant ses naseaux dans le sot , et son corps projette alors de l'ombre sur son conducteur; il sait aussi, quand vient la tempête, éviter ses chocs les plus furieux. A peine le kamsinn a-t-il commencé à souffler, à peine des teintes sanglantes se sont-elles montrées à l'horizon, que la caravane s'arrête et que les chameaux se réunissent en cercle , les jarrets enfoncés dans l'arène , la tête basse, la crqupe au vent, serrés et appuyés les uns contre les autres. Dès lors les rumbs les plus violents viennent se briser dans leur impuissance contre cette tour animée; les trombes roulent et se divisent sur ce dôme Colossal et vivant , et bientôt la tempête est vaincue. Le chameau est généralement bon, patient, attaché; pourtant il ne supporte point les injures ni les mauvais traitements : si vous êtes injuste envers lui, il se venge, quand i occasion le lui permet, en vous letant au visage du sable ou de l'eau ; si vous avez été cruel , il vous lance un coup de pied d'autant plus terrible que ce pied pompe en frappant, pour ainsi dire. En somme, le chameau est sobre, brave, généreux ainsi que l'Arabe , son maître; mais il est vindicatif comme lui.

Pour compléter nos renseignements sur le règne animal de la Syrie , il nous reste à mentionner les habitants des plaines de l'air et ceux des plaines liquides. Dans les lacs d'Alep et de Damas se rencontrent un grand nombre

(*) Sorte de chariot, traîné le plus oïdioairemenl par des 1><bu£b.

M poiSMHis o csjpècMf T&nMs ; dans re iae d^Antradie n eo existe de ronges d'ttne qaaiité contestable. Qaant an»

tse de Tibéiiade, e*est celui de la pécfae miraetriettse de Tttangile. Sous k» ombnges des yeuses et des sycomores toItigent des oiseaux au chant le plus doux, au plumage le mieux peint; sur les pics neigetix du Liban, Taigle place son aire inacees8ible,et i*on toit parfois le vau* loar cruel poursuivra à tire-d'aile des eokmibes aussi blanches que celle qui annotifa à Noé le retour de la sérénité eéleste.

Mais, direz'TOus, dans cet ensemble harmonieux n'existe-t-il pas quelques (fissoaanees ? ce tableau admirable n*a- Ml pas quelques défauts ? Noos somows obligé d^STouer que deux fléaux .

eotièremeot indépendants de ta volonté de lliomme, impossibles à prévoir et presque à éviter, menacent sans cesse la Syrie. Ces deux fléaux sont les irem- Ueinents de terre et les nuées de sauterelles. H n'est pas de siècle dont This* toire ne rapporte plusieurs tremblements de terre généraux ou partiels ; quelques-uns ont fait d*épouvantables raviiges, bouleversant les villes, englou* tissant les moissons, entre-choquant les collines pour les pulvériser Pune par l'autre, emportant les ceps de vigne eomme une poussière, arrachant les arbres comme de menues herbes. De pareilles catastrophes sont rares ^ et les tremblements de terre habituels sont plutôt de fortes secousses que des cataclysmes destructeurs.

Quant aux nuées de sauterelles, il faut en avoir vu pour se flgurerleurs ravages. Imaipnez-voiis une tache soudaine sur le ciel le plus pur : cette tache vous étonne, aucun nuage sans tempête n'apparnissant jamais en Syrie durant les trois mois d^été. Cette tache grandit; uil bruit étrange, froissement aigu, cliquetis «iard, l'accompagne : ce nVst encore que singulier et inquiétant. Mais bientôt l'horizon tout entier s^obscurcit , un Qua^e plus compact^ , plus sombre que toutes les vapeurs condensées , vous jette dans les ténèbres, dont un fracas perpétuel, plus terrible que les éclats du tonnerre, parce qu'il est plus continu , au^ mente encore rhorreur. Le nuage s'abaisse progressivement, et finit par cou-

vrir les plaines et les collines d*une couche grisâtre quigrouilleet bruit tout à la fois. Les animaux fuient épouvantés , les arbres craquent , la terre gémit. L*on entend un bourdonnement si général que le sol tout entier semble avoir une voix ou plutôt des milliards de toit, assez semblables aux sons précipités d'une immense ébullition.

Heureusement le bleu du ciel a reparu, et Ton volt arriver de tontes 8 arts , avec la olus merveilleuse célérité, es troupes ae cigognes et d'innombrables bandes de samarmars, oiseaux plus petits que la cigogne , et qui se rapprochent assez de notre loriot. Le seul remède contre le mal qui vous est tombé du ciel, vous est aussi envoyé par lui. Le combat commence ou plus tdt le carnage : la cigogne au long bec écrase à la fois et broie une douzaine de sauterelles; le samarmar, plus preste, arrive presque dans le même temps à la même destruction. Ces animaux , nne fois repus, n'en continuent pas moins leur œuvre ; mais ils ont beau faire, la couche des sauterelles est tellement épaisse qu'ils peuvent à peine l'entamer et Téclaircir. Cependant le nuage, qui s'était abaissé, se relève, l'obscurité recommence ainsi que le bruit strident et continu ; puis, quand l'horizon est à la fin débarrassé de ces nuées vivantes, quand îe jour a reparu, rien n'est plus désolant que l'aspect du canton ravagé : la terre, entièrement anudée, ne présente plus à l'œil le plus clairvoyant le moindre brin dMierbe; les arbres se montrent complètement dépouillés de feuilles et même d'écorce; le grain des épis a été dévoré aussi bien oue la paille , le fruit aussi bien que la fleur : c'est le spectacle de Thiver, qui succède lamentablement au printemps, c'est une métamorphose aussi rapide que désastreuse.

Les Syriens ont en vain cherché différents moyens de détourner le cours de ce fléau : quand une nuée de sauterelles apparaît dans le ciel , ils allument de grands feux de paille mouillée, ils cherchent à creuser de nombreux fossés ; mais les torrents de fumée ne prévalent que rarement contre ces pluies d'insectes , et les milliers d'entre ces sauterelles qui s'engloutissent dans les fossés

le

ne sont rien, tant les masses' se succèdent. Quant à Teau bouillante, employée dans les villages, elle ne sert tout au plus qu*à garantir le seuil des maisons. Si ce fléau était plus répété, rien n'y pourrait tenir , et la famine suivrait les plus belles promesses de récolle.

Volney constate une double remarque du pays ; c'est que les pluies de sauterelles n'ont lieu qu'à la suite des hivers trop doux , et que leurs nuées viennent toujours d'Arabie. « À l'aide de cette « double remarque, ajoute-t-il, l'on « explique très-bien comment le froid « ayant ménagé les œufs de ces însec- • tes , ils se multiplient si subitement , « et comment les herbes venant à s'é- « puiser dans les immenses plaines du «1 désert, il en sort tout à coup des lé- « gions nombreuses. » Il n'est presque aucune partie de la Syrie qui ne soit exposée a cette calamité; heureux est le

f>ays , lorsque le vent du sud-est pousse es nuages de sauterelles jusque dans la Méditerranée , où elles se noient. Mais là encore leur apparition est funeste ; car leurs innombrables cadavres , rap-

λortés par la lame , empestent au lom es rivages.

Tels sont les deux fléaux qui viennent de temps à autre prouver douloureusement aux Syriens que leur contrée n'est plus le paradis terrestre. Quant à la peste, nous croyons qu'on la pourrait éviter par une bonne administration , par une grande prudence , par une propreté quotidienne et obligatoire. Qu'on ne laisse plus, au milieu des rues dans les villes, et sur les routes dans les campagnes , les cadavres d'animaux se putréfier, tes ordures de toutes espèces s'amonceler, les détritus de plantes pourrir au soleil; qu'on impose certaine quarantaine aux voyageurs que les caravanes abandonnent sur leur chemin; et la peste disparaîtra à son tour, comme a déjà disparu la lèpre, cette atroce maladie du moyen âge.

En résumé, la Syrie, longue langue déterre entre la mer et le désert , toute bossuée de montasnes du nord au midi, comprend trois régions diverses de sol et de température , et où sont réunis , en moins de six mille lieues carrées, les produits des zones les plus éloignées les . unes des autres. La côte forme une con-

trée étendue , basse , étroite , dont l'atmosphère est toujours chaude sinon toujours saine, dont les terrains humides sont propices à toute espèce de culture, où fa végétation atteint en eertaios endroits une vigueur tropicale. La montagne rassemble dans son sein tous les avantages des pays tempérés : salubrité de Tair, abondance de fruits, arbres nombreux sur ses mamelons, herbes épaisses dans ses vallées. La plaine, sur le revers oriental de i'Anti-Liban , aussi bien que d'Alep à Damas , jouit d*une fécondité qui lui permet de produire sans repos, sans jamais tomber dans cet engourdissement plus ou moins prolongé des régions mitovennes ; les récoltes peuvent s'y succéder presque sans intervalles; après le grain viennent les légumes, après les légumes de nouveaux grains , et tous ces produits sont d'une qualité qu'il ne dépendrait que du travail de rendre supérieure. La Syrie, en un mot, c'est à la fuis la Provence, l'Ecosse et la Sicile, à dix lieues de distance. Et maintenant que de pareils champs restent en friche , que des terres si fécondes ne rapportentqued'inutiles roseaux, que des plantations de bois bien distribuées ne viennent pas assainir l'air et former des pluies bienfaisantes, que les eaux dirigées avec prévoyance ne doublent point encore une fertilité déjà si grande, est-ce la faute de Dieu ou la faute de l'homme? Aussi, à chaque pas qu'on y fait , la S^rie présente- t-elle en regard la magnificence de la nature et la misère humaine.

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