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DIVISIONS ACTUELLES DE LA SYBIE

PachaUk d'Alep,

Depuis la conquête des Ottomans ( 1507 ), la Syrie a conservé les divisions que lui avait imposées son dernier vainqueur, Sélim r*^. Séparée en quatre pachaliks, tout son territoire se trouve compris dans ces limites politiques, le

{»ays de Jérusalem excepté. Ces pacliaiks sont divers d'étendue et d'importance : ceux de Tripoli et d'Acre , qui bordent la mer, n'ont guère chacun qu'une quarantaine de lieues de long sur une douzaine de large, tandis que celui d'Alep compte au moins cent quatrevingts lieues de tour, et celui de Damas

cent lieues de long et, en quelques endroits, cent lieues de large ; il est vrai one ce dernier contient, à partir du sud de Tancienne Palmyre, le Barraî-Al- Cham, le désert de la Gauche. Gommen- ; çoDS notre excinrsion au nord , et en- ! tronseo Syrie par la route de Constantioople , par les gorges du Taurus.

Le pacbalik d'Alepa pour bornes, à l'ouest, le golfe d'Aiexandrette, puis la Méditerranée jusqu'à six lieues au-dessous de Souaidièn (Séleucie); à Test, rCupbrate depuis Bir ju^qu*â Kelat- Djabar; au nord, il fait une pointe vers le Taurus, comprend Aïntab, pousse jusqu'aux environs de Bazardjik , et redescend jusqu'à Merkès ; au sud , il entre dans le désert jusqu'aux monts Uscheron, remonte jusqu'à Marrah, passe rOronte à Djesr-Chughr, et de là va en droite ligne à la mer.

Cette vaste province, dont les démarcations vers le midi surtout sont purement de convention, et ont varié plusieurs fois, fut jadis toute remplie de citésetde Villages, fut peuplée de plusieurs inillions d'habitants. La seule vil le d' A ntiocfae, l'ancienne capitale de toute la Syrie du temps des Grecs, contenait encore, un siècle avant la domination des Turcs, près de trois cent mille habitants; et Séleucie, l'un des havres les plus considérables de Séleucus-Nicanor, voyait autrefois mille vaisseaux dans soD port et cent mille marins et commerçants dans son enceinte. Antioche (ADlakièh) est aujourd'hui un bourg qui n'a pas quinze cents habitants ; Séleucie (Soaeidièh) n'est qu'une plage où m dizaine de bateaux pécheurs tout aQ plus viennent s'abriter. La vallée de rOronte, qui, à l'époque des Séleucides, nourrissait cinq cents éléphants , dix mille chevaux et des troupeaux innombrables, dont les villages se regardaient, 3 un mille de distance, sur une étendue de Tingt lieues, n'est plus, à l'heure ju'il est, que tachetée à de lointains intervalles par les tentes noires des Bédouins et les tentes blanches des Turl^omaos. Encore ces réunions d'hommes sont-elles essentiellement provisoires, car dans les camps de ces tribus nomades, lesquels forment invariablement le rond, les moutons restent parqués , les chevaux sellés , les chameaux chargés,

2^ lÂvrahon, (Syrie moderne.)

et les chiens, seules sentinelles, semblent toujours prêts à donner l'alarme par leurs glapissements, ou par leurs aboiements le signal du départ.

Quelle désolation s étend où régnait la prospériti^. ! Et pourtant le sol presque entier de cette province est d'une fécondité proverbiale : gras et argileux , là où la main de l'homme ne l'a pas semé, il produit une herbe épaisse et vivace, qui surgit de toutes parts aux premières pluies de l'automne; là où la charrue a tracé les moindres sillons , les blés sont aussi drus que dans notre Beauce, et les cotonniers presque partout montrent une fertilité extraordinaire. Malgré cette abondance de fruits d'une terre à peine travaillée, les deux grandes plaines d'Alep etd'Antioche restent aux trois quarts en friche. Les nombreux canaux d'irrigation et de transport sont comblés ou desséchés; les voies qui traversaient la campagne en tous sens ne laissent plus çà et là que des vestiges; les ponts ne montrent plus que quelques arches croulantes ; ce ne sont partout que ruines de châteaux gothiques , de cirques romains, de basiliques grecques»

de colonnes de temples et de clochers d'églises.

Une seule ville est restée debout de toutes ces magniûcences, la Bérhoë des Grecs, l'Halab des Arabes, l'entrepôt de l'Europe et des Indes, Tune des étapes des grandes caravanes. Merveilleusement placée entre Erzeroum et Bagdad , entre Alexandrie et Trébisonde, Alep voit s'arrêter dans ses murs les richesses de toute l'Asie, depuis les noix de galle du Kurdistan jusqu'aux cachemires des Indes, depuis les poils de chèvre de l'Anatolie jusqu'aux aciers de Damas , depuis les cafés de Moka jusqu'aux tapis de Brousse. Située dans une plaine onduleuse, aux coteaux fertiles et aux vergers couverts de pistachiers, Alep possède dans son sei n une petite rivière d'eau douce qui ne tarit jamais, avantage inappréciable en Orient. Ses dômes élégants, ses minarets élevés, les hauts cyprès de ses cimetières tranchent de lom de la façon la plus pittoresque sur la terre rougeâtre de la plaine, et sur la verdure aux mille teintes des collines. Contrairement à ce qui arrive d'ordinaire en Turquie, on n'éprouve aucun désenchan-

tertient en pénétrant dans Alep : la ville est bien bâtie, sefetifessorit propre^ et asset larges, ses places sont vastes ^t plantées d'arbres ; deui cents fontaines y répandent des eaux claires et murmurantes ; et le château en ruine , qui , du haut d*une montagne, au centre d*un faubourg , domine les pignons des mai- •isons et les flèches de cent mosquées, produit feYfet le plus original et le plus caractérfstlque : véritable cité orientale, 'toute pleine d'arbres verts et de blancs 'minatets, encombrée de dômes et de kiosques, avec des cigognes sur ses terras- Ites^ des pigeons dans ses carrefours, des tih*ondeiles partout, avec de longues caravanes de dhameaux sur ses routes , de nombreuses cavalcades sur ses promenades, et ses 100,000 habitants au Costume fcariolfe, les uns brodés d'or, ies autres éclatants de couleurs.

l)'Alep à la mer on rencontre d'abord des champfs incultes jusqu'à Andjara, petit village sans importance et sans Caractère. Puis après ces quelques huttes informes de pauvres labourei/rs mahométans , le pays devient montueux , les collines se rapprochent et s'unissent; j[)lus loin éfles s'écartent et courent au sud-est pour laisser passage à de vertes prairies que parcourent dans tous les sens les Turkomans avec leurs troupeaux de moutons , de chèvres et de chamelles. Au delà de ces prairies dans lesquelles rOronte , formant deux bras , entretient une fraîcheur perpétuelle, commence une plaine, maintenairt en friche, qui a'boutit au midi à des montagnes, où les mûriers en qiiinconces, les Gguiers en étages , les vignes en espaliers, é^ayen't te paysage en offrant de toutes patts le doux spectacle de la prospérité. La routesur laquelle nous marchons est une voie romaine que le temps et les musulm;ins, bien plus destructeurs encore, ont épargnée. Cette route se termine par un« accumulation de chaumes misérables, avec desfumiers devant chaque porte, des trouées caverneuses au lieu de rues ,'des . mares infectes au lieu de places , un pont ruiné à l'une des extrémités, une forteresse aux pierres menaçantes à l'autre : c'est Antakièh.

Maintenant regardez au-dessus de votre tête ces hautes murailles qui montent avec tant de hardiesse sur la colline;

suivez-lessur ce plateau jusqu'à ces deux tours colossales que tie hantent désormais que le fauve vautour et le noir hibou ; redescendez dans un vallon pourremonter deux fois encore deux collines élevées ; remarquez ces quaftre grandes ouvertures, qui furent des portes mormmentales, ces innomhrableis assises qui formeretit trois cent sOii^aiite tourelles de combat; admirez ces nombreux fûts de coionneis qiri entouraient jadis un palais •impérial., ces marbres disséminés qui or- Tïaierit une église patriarcale ; et quand Vous aurektait trois lieues en suivant le •carré Icingdes muraiH'es, vous pourrez vous imaginet ce que c'était que Tancienne Antioche et ce qu'elle est devenue. "Notre récit dira par quel te suite de calamités, de sièges , de sacs et d'incendies, forgueilleuse capitale de Séfcucus-Nicanor s'est transformée en une méchante bourgade turque.

Si nous quittons ce spectacle affligeant de décadence , c'est pout en retrouver un autre plus affligeant encore à quelques lieues de là , sur les bords de la mer. Cette douzaine de caiks ( bateaux ) sèches sur le sable auprès de ces môles écroulés et en deçà de ces deux jetées, dont il reste à peine quelques traces , remplacent les mille galères qui tenaient à l'aise, dans un port creusé à mains d'hommes, et artistement protégé contre la fureur des flots par une double enceinte de pierres. Ces quelques masures , accoudées à de larges pans de murs ou à des débris de pilastres, c'est là cette Séleucie naguère si opulente, si misérable aujourd'hui.

En remontant vers le nord 1« rivage tortueux qui forme le Raz-el-Kanzir ( le càp du Sanglier), on trouve le hameau de Rhosos. ainsi appelé sans doute parce qu'il fut bâti au pied des montagnes du Rhosus, qui longent te golfe de Skanderounjusqu aux environs de Payes (l'ancienne Issus). Puis s'aperçoit à gauche le village deBaîlan, qui, lui, a emprunté son nom aux autres montagnes qui vont retrouver leTaurus. Entre ces deux chaînes de monts escarpés s'étend une vallée fort accidentée que les Kurdes habitent seuls, et dont ils partent pour aller attaquer les caravanes qui se dirigent d'Alep à Marash. Plus on pénètre oanï ce pays infesté de brigands, plus on trouva

wemtiJwmMie^ aux moalagoes pelées.

M» eampagaes isouftef, aux cotes on mugit la lenipéta. Eafin^ on parvient à b rade de SkaïuSeroun < Alexandrette ), assez bien -garantie contre la vague du large, doot le fond de sable «st apprécié (»r les laarifis, mais qui est dangereuse M hiver à cause des trombes qui tombeot du pie neigeux des montagnes, et efl été à cause des miasmes fiévreux qui s'échappent des marais du voisinage.

Malgré son âssee bonne situation, k petite ville d* Alexandre! te n'a donc jamais pu fleurir, et quoiqu'elle semble le port le plus commode pour Ale;)^ le commerce préfère iKibitueilement entreprendre on plus coûteux voyage, faire un long détour , et iiorter ses marchandises, destinées à la voie maritime^ à Laiakièh, ou à Tripoli. Aussi Skanderoufl, bâtie sur une plaine d^alluvions, entourée d*eaux croupissantes, végètet-eiie de plus en plus, et voit-elle tous les

Sirs diminuer sa population au visage ve, au teint j.iune, aux veux ternes, et à l'abdomen gonflé. Si les habitants d'Alexandrette ressemblent à des ombres lan^uissaates , ceux de Baïlan , au con- ^aire^ ont Faspect de la santé la plus iH-illante. Leur village, du reste, est placé comme par enchantement à mi-côto f un mamelon pittoresque, tout en- ^ré de précipices ombreux et de rochers couverts de fougères , d'où tom- ^nt plusieurs cascades , dont le bruit pliit tant aux OrientnuK. La salubrité ^ la fraîcheur de l'air font de ce joli endroit une retraite charmante à parler de mars. Malheureusement il devient wquiétant d'y séjourner en janvier et l^w, tant les eaux se précipitent avec wreur de tous les sommets, à travers |outes les pentes, emportant quelquefois '«maisons avec leurs vergers, et les roui^Bt péle-méle dans d'insondables abt- ^. Les habitants de ce village, vivant 2 produit que leur donnent le lait de l^rs chèvres et les légumes de leurs potage, sont en général , et comme presque |ous les agriculteurs turcs , simples et ^ns, et font un contraste frappant avec J caractère farouche et les mœurs dépré- <iatrjces des Kurdes , qui les entourent. Au nord-est deSkanderoun le pays, <l« plus en plus sauvage , n'est traversé q«ala hâte, et sous bonne garde, par

les caravanes qu! n*y séjournent jamais. Les pâturages qu'on y trouve sont entièrement abandonnés aux Turkomans; el les rochers servent de repaires aux Kurdes, ces incorrigibles voleurs de grands chemins. Il faut remonter Jusqu'à Aîntab pour retrouver quelques Turcs, quelques chrétiens arméniens, unaga, un bazar, et des karavan-sénns, «'est-a-dire un protecteur tel quel^ un marché et des auberges.

Pour tourner autour du pachafili que nous décrivons, il est nécessaire maintenant de gagner PEuphrate, el de descendre jusqu^à Kélat-Djahar, à l'est d'Alep. ile vaste pays, coupé encore par une ligne de montagnes, présente à peu près le mémeiisuect que la plaine d'Antioche, quant à rabandon où on le laisse sur presque tous les points. Cependant les tribus nomades qui y amènent leurs troupeaux, quoique venant pour la plupart de Van et d'Ormiah, c'eht-à-dire ap|)artenant à la race des kurdes, sont moins voleurs et moins intraitables que leurs frères des montagnes de BaTlan.

Divisés en familles puissantes, telles que celles des Moucabeyiis, des Kiziks et des Bézikis, ces Kurdes maintiennent entre eux une certaine police, et payent asse^ régulièrement à la Sublime Porte •des droits dédouane et de pacage, en venant vendre leurs brebis ou leurs cha- 4i)eaax Jusque dans l'intérieur des vi.les de Syrie. A deux journées au sud -est d' Aîntab, sur la rive occidentale de l'Euphrate, se rencontre un village, appelé Yaraboulos, fameux, dit-oa, parce qu'il est bâti sur l'emplacement de l'antique Hiérapolis. Pourtant, malgré cette renommée, que semble justiûer d'ailleurs la ressemblance du nom moderne avec le nom ancien, aucun vestige certain, aucun reste remarquable n'ont été constatés par les voyageurs. Volney même prétend que c'est à Mambedj, à six lieues au sud de Yaraboulos, qu'il faut chereher les ruines de Hiérapolis. Il ne se voit cependant dans cette dernière bourgade rien autre chose qirun de ces canaux souterrains tels qu'il en abonde, du reste, dans toute l'étendue du pachalik d'Alep , et qui prouvent que les Mèdes et les Perses, avant les Grecs et les Romains, avaient reconnu la nécessité de faire courir les eaux tout à travers

L'UNIVERS

un sol nature) lement fertile et dont on multipliait ainsi la valeur.

Il ne serait pas juste, par l'exemple de cet abandon partiel d'un ouvrage si utile, d'accuser le gouvernement de la Sublime Porte d'une insouciance et d'une imprévoyance coupables relativement à l'entretien des canaux : on connaît, d'une part, les prescriptions du Koran qui ont trait à l'emploi fréquent de Teau pour les ablutions religieuses, et qui par conséquent excitent à en étendre et à en conserver le bienfait ; et, d'autre part, Tétude des mœurs ottomanes nous a appris quels soins on prenait à Gonstantinople, à Andrinopleet àBrousse, en Thrace comme en Bithynie, des cours d'eau de toutes sortes, sources, citernes, chutes, étangs et rivières, et comment certaines corporations sont devenues très-habiles dans l'art de la canalisation. Mais la Syrie est trop loin du centre gouvernemental, le système de fermage des pachas ne peut y être assez efficacement inspecté; elle est pauvre, d'ailleurs, et ne pourrait point subvenir elle-même aux dépenses considérables que nécessite la réparation de ses canaux. Le pachalikd Alep en particulier est en pleme décadence : les tribus nomades le peuplent à peine; quelques Turcs et quelques chrétiens en sont les seuls cultivateurs, et de jour en jour les populations agricoles tendent à abandonner un pays où la propriété manque de garanties et la récolte de sdreté. Voilà la raison de la déplorable absence d'eau, durant les chaleurs de juillet etd'août, dans une contrée toute sillonnée pourtant de ruines de citernes et de conduits souterrains , dans une contrée où naguère l'Oronte était joint à l'Euphrate, où plusieurs petites rivières, ingénieusement dirigées, fournissaient des tributs à un grand nombre de canaux de communication et à des milliers de réservoirs d'irrigation.

Plus que toute autre partie de la Syrie peut-être , le pachalfk é\\\ep présente donc le spectacle continuel de la magnificence de la nature et de la misère humaine; et si nous voulons le parcourir jusqu'au bout, nous ne trouverons à chaque pas que des preuves nouvelles et répétées de ce que nous avons établi comme conclusion de notre description géologique. De Mambedj

aux limites'méridionales du paysd' Alep, ce ne sont déjà plus que dès plaines immenses, façons de steppes, verdoyantes il est vrai , mais déjà assez semblables au désert , et qui ne sont accidentées que par une suite de monticules , portant à leur sommet des citadelles écroulées. Les villages y sont de plus en plus éloignés; les camps des tribus ne s'y pressent qu'aux approches de la capitale de la province. Là , les représentants de tous les peuples nomades de l'Asie semblent s'être donné rendezvous : outre des Turkomans et des Kurdes, se rencontrent des Bédouins; et parmi ces peuplades que de nuances ! parmi ces tribus que de familles! Voici les Richanlis du Diarbckir, dont un grand nombre se disperse depuis Djézirèh sur le Tigre, jusqu'à Antioche sur rOronte , cent vingt lieues de parcours; voici les Barakhs, originaires du Kurdistan, qui s'en vont maraudant sans cesse , sur plus de dix mille lieues carrées ; voici clés Arabes Montefik, qui remontent le Ions de l'Euphrate depuis Bassora iusau à Rncca , trente journées de soleil , de poussière et de solitude ; voici les Arabes Hadjaï, qui amènent des frontières de l'Arabie leurs chevaux si précieux de la race Kchel.

La plupart de ces émigrants n'ont d'autres occupations que de paître leurs troupeaux , et de les présenter aux bazars d'Alep. Mais , s'ils enrichissent le marché de cette ville, s'ils y offrent à bas prix de superbes moutons , des chameaux de mille espèces, depuis le grand chameau noir de l'Asie Mineure jusqu'au maigre dromadaire blanc de la i Nubie , et surtout des chevaux admira- < bles, supportant les fatigues et les priva- ' tiens de toutes sortes, ardents et doei-l les, rapides et patients à la fois ; en re-j vanche ils dévastent les contrées par oûN ils passent, s'approprient les moissons quand ils en trouvent, inquiètent les populations sédentaires , et reprennent parfois aux caravanes , dans les gorges des montagnes , ce qu'ils leur ont ven« du sur les places de la ville.

Pour en finir avec le pays d'Alep nous n'avons plus qu'à mentionner les salines de Djéboul, enfermées dans un cercle de collines élevées, et dont le rapport vaut

Si

pour ia Porte, dans cette proTince, le produit tout entier du Karatch (capitation). En somme, que contient ce pacbiik; )e second pour retendue de toute la Sjrie, le dernier pour le nombre des babitauts? Des terres excellentes, mais qui restent en friche faute de bras pour les cultiver ; de luxuriantes prairies , mais que les campements désordonnés des tribus nomades ravagent à tout instant; dies champs au sol gras et fécond , mais qui ne produisent, dans leur abandon, que de hautes herbes inutiles; quelques montagnes productives au sud d'Antioche, et quelques beaux vergers autour d'Alep. Si ce pachalik possède une riche capitale , il ne renferme dans tout son territoire aucune ville intermédiaire, aucun port fréquenté; ce ne soQt partout que ruines d antiques cités, que vestiges d'une civilisation éteinte ; c'est, en un mot,rimage la plus frappante et la plus triste de la barbarie. Qu^nt au nombre des habitants indigènes , il est presque impossible à déterminer : par exemple , Alep compte parmi ses cent mille âmes, plus de la moitié d'étrangers allant et venant sans cesse pour les affaires de leur négoce ; les campagnes ne voient que des tribus de passage , et Fou peut à peine admettre que les tiourgs et hameaux du territoire entier soient peuplés de plus décent cinquante mille malheureux laboureurs ou pauvres pêcheurs : partant , fort peu d'agriculture, point d'industrie, et pour la seule Alep un commerce de transit et les avanl^es (l'un entrepôt considérable.

Pachalik de tbipoli.

Le pachalik deTripoli (Taraboulousi- Chain) nous doit intéresser à plus d'un titre : c'est à l'une de ses extrémités, en effet, qu'habitent les Maronites, <^oot la France a été si longtemps la protectrice chaleureuse et désintéressée. Cette colonie catholique rappelle, d'ailleurs, par sa charité , par la simplicité de ses mœurs, par sa naïve inaustfie et ses travaux en commun , la première société chrétienne , société de frères unis et laborieux , où l'on partag^it les peines de la vie pour en sentir moins le poids, où l'on partageait les bienfaits du ciel pour en rendre de plus

générales actions de grâces au Seigneur : sincère égalité devant Dieu, véritable communion dont l'Église était le centre sublime. Ce qui ne manque pas non plus d'un autre genre dintérét, c'est cette nature admirable, qui' résume, dans un cadre assez étroit pour être perceptible aux facultés humaines , toutes les majestés terrestres : ces montagnes lumineuses et diversement colorées qui , d'étage en étage, d'échelons en échelons , vous rapprochent davantage de l'abîme éthéré, font circuler dans vos poumons un air de plus en plus vif et salutaire , élèvent votre âme, et servent à vous mieux pénétrer de la bonté et de la grandeur de la Providence. C'était un noble instinct des populations antiques que d*aller s'agenouiller sur les hauts lieux ; c'est un sentiment pareil qui a poussé ces religieux, simples et honnêtes, à bâtir leurs couvents sur des sommets accessibles quoique^scarpés. De là, en effet, ils dominent un monde qu'ils ont volontairement quitté, de là ils veillent sur un plus ^rand nombre de leurs frères ; et la voix sonore de leurs suintes maisons, répétée par les échos des monts, appelle autour d'eux les ûdèles à la prière.

Ce n'est pas que le pachalik deTripoli ne soit haoîté que par des chrétiens; mais, avant de revenir à nos chers coreligionnaires, qui ne peuplent que la partie méridionale du pavs, il nous faut retourner vers le nord , à la frontière du pachalik d'Alep. Renfermé entre les montagnes et la mer, borné au nord par une petite chaîne transversale des monts Doumandour qui va se perdre dans la mer, le pachalik de Tripoli se termine à la petite rivière d'ÊI-Kelb (l'ancien Sydnus). Étroit d'abord , et n'ayant par endroit qu'une dizaine de lieues de large, il s'étend au centre de son territoire jusqu'à avoir plus de vingt lieues du port de Bâtroun au versant occidental des monts Akkar.

Ce pays, presque partout montueux, ne présente c|ue sur le rivage, de Latakièh à Tripoli, une longue plaine fertile, où coulent plusieurs rivières et un grand nombre de ruisseaux et de torrents.

Ce qui prouve ici Fincontestable

L'UNIVERS

suf^riariti da Fesprit chrétien sur l'esprit musulman , c'est que les montagnes du Liban, malgré les difficultés du sol et malgré leurs arides rochers, SQnt bien mieux cultivées que la côte plane et féconde qui s'allonge aa nord de Tripoli; mais aussi, dans le Liban, l'industrie est venue en aide à )a nature, et les terres que Ton a soutenues par des murs et des terrasses, sont toujours travaillées avec activité et intelligence. Quoi qu'il en soit de l'ind.o^ jence mahométane , le canton de Lata-»

kièh n'en est pas moins très-productif en orge, en froment, en coton, et surtout en tabac, dont la qualité est d'unoi supériorité telle, qu'on le réserve, en, partie, pour l'approvisionnement du sérail de Constantinople. Du temps des Grecs, on vantait en tous lieux les vins de Laodicée ( Latakièh ) ; et aujourd'hui encore , quand la récolte de Chypre n'a pas été assez considérable pour satislaire à toutes les demandes, on s'adresse. aux coteaux vinicoLes de Latakièh.

Laodicée fut, du reste, la troisième> ville fondée par Séleucus Nicanor; il lui donna le nom de sa mère, et la plaça à la base d'une pointe qui s'avance assez avant dans la 'mer, sorte de jetée naturel le qui garantissait le port des tempêtes occidentales. Aussi, grâce à un môle solidement bâti, une centaine de galères s'abritaient- elles à l'aise le . long des quais de la ville. Laodicée a eu des maîtres de toute espèce, depuis l'époque où les. Grecs en avaient fait une de leurs pljjs gi'acieuses cités;, mais ces maîtres divers, loin de l'embelUr et de l'augmenter, ont laissé tomber uae à une ses élégantes colonnes corinthiennes, éclatants fleurons de sa couronne murale. Aujourd'luii c'est bien pis encore; les sables de la Méditerranée encombrent de çlusen plus oe purt si artistemeul, creusé ; le môle en ruln^ est devenu un écueil , et à peine quatre de nos irois-mâU osentils s'aventurer a la fois dans ce bassin rétréci.

A l!est de Latakièh ^ sur le versant de plusieurs hautes montagnes, habitent les Ansarièhs, peu{»lade d'idolâtres^ dont nous parierons en détail à leur première apparition dans l'histoire.

ContentODS-nous de dire, ici qu'assez

bons agriculteurs, ils cultivent passablement leurs montagnes ; généreux et hospitaliers cliez eux comme tous, les Orientaux , ils se montrent au dehors vindicatifs et pillards. Plus loin, plus enfoncés dans les gorges intérieures, rôdent les Ismaélites, farouche et cruelle engeance. Le voisinage inquiétant de ces tribus force le mousselim de Latakièh à tenir constamment sur pied une petite troupe de Barbaresques , presque aussi redoutables pour les populations tranquilles que les Ansarièhs et les femaélites eux-mêmes : ç'e>t ainsi qu'en Turquie le remède est quelquefois pire que le mal. Une chose étrange à remarquer, du reste, c'est que les gens de la basse police en Syrie appartiennent presque tous à la race africaine , tandis qu'à Tunis, qu'au Maroc, et

Qu'autrefois en Alger on venait recruter es soldats parmi les montagnards les plus féroces du Liban ; tant il est vrai que , si nul n'est prophète en son pays, comme le dit saint Matthieu l'evangéliste , nul non plus n'y peut être impunément tyran.

En suivant la côte, où une houle presque continuelle vient jeter son écume éclatante et son bruit harmonieux, on arrive au petit havre de Djébilèh. Quelques minarets blancs, au sommet desquels tranche la cigogne plus blanche enrore, annoncent de loin une cité;, quelques mâts élevés de volikSy petits bâtiments à antennes, et à poupe haute et plate, indiquent une plage hospitalière. Puis en rade, couchées sur la lame, apparaissent les deux voiles latines ou plutôt les deux ailes d^ ces bateaux pécheurs si pittoresques , et que les Orientaux, toujours |)eintrés dans leur langue riche et sonore, appellent kù'languit^'hs (hirondelles). Pénétrez maintenant dans la ville, au, delà de cette fontaine élégante, et qui porte en lettres d'or sur sa faç^ade gracieu' sèment sculptée la phrase sacramentelle qui commence le ^oran : Bism illahil-rcfhnian alrrahipi ,3ni nom de Dieu,, le clément,^ Te miséricordieux:

(par excellence); suivez. cette ru^ longue et étroite qui mène an port; regardez ces hommes gravement affairés, qui se saluent en posant leur main droite alternativement sur leur firent et sur leur

SYRIE ]WpI>Çï^NE.

coeDr; ces harnais (oortefaix), chargés d'une lourde balle de coton, gui avancent d^un pas conopté et majestueux; ces jardinijers, les jambes croisées et Iç. tchibovck (pipe) aux lèvres, k côté dô: leur pile de concombres et de pastèq/u^es;^ ces iactioDiiaires , aux jambes nues , ai^' pantalon blanc, à la veste rouge, à la ceinture garnie de pistolets et de kandjars (poignards), qui montent la.

garde accroupis, la pipe d'une main, leur longue carabine dans. Tautre ; re^ marquez surtout ce sobre échange de paroles, ces rapports en signes lorsque les mots sont inutiles ;. et a cette tran-. quillité inaltérable , à ce silence presque reliiiieux , à celte absence de femmes et d'enfants, c'est-à-dire d'œil curieux et de voix, criarde , vous, reconnaîtrez ujac. vijle entièrement turque.

Au delà des deux grosses bourgade»

de Belnias et de Markab, après avoir traversé plusieurs rivières torrentueuses, et après avoir longé du nord au sud un littoral df je plein d'esc^irpements et de roches colossales, on parvient enfin à Tortose ( Tancienne Orchosias).

Cette petit.e ville offre toiU d'abord le constraste ie plus saillant avi>c la mor derne Djél>ilèh. Si la première est une cité toute turque , la seconde e^t une cité toute grecque. A voir ces mouvements si vifs et si répétés , à entendre ce bourdonnement continu, à suivre le pas pressé de ces hommes à Tample foustanelle, au justaucorps serré qui contient plus habituellement à la cemture un encrier en corne qu'une arme en acier , à écouter ces explications infinies, ces exclamations perpétuelles,^ ces disputes, souvent, à suivre de Toeil dans les nombreux cordages de leurs navires, ou sur leurs calks étroits ces marins audacieux et rapides, qui ne reconnaîjtrait les Hellènes , ces Provençaux de l!Orienl? Les mille habitants, qui séjournent sur les quais circulaires et dans les rues montueuses de Tortose, sont presque tous Grecs, schismatiques ou latins; quelques Arméniens y servent de sara/s, banquiers et gardes- notes à la fois, et le gouvernement de la Porte y est représenté par un simple naïb , magistrat du, cinquième ordre.

ISe quittons pas le rivage de Tortose sans regarder en mer ce vaste roc qui

fut la république phénicienne d' A radu«^ et qui n'est plus qu'un immense écueil. Jamais, disparution de. cité n'a été plus ^jénérale , jamais effacement humain n'a été plus complet : aucun vestige d'ba-. bitation, aucune pierre taillée,, aucune assise enfouie ne sont restés sur cettft. fie rase, nue et déserte. Et pourtant, ce rocher d'une lieue de tour était na-. guère tout couvert de maisons pluSi hautes, selon Strabon, que les plu»

hautes de Rome même; les.échancrureA de la roche formaient des havres oh venaient s'entasser les çalères d^e Tyr et de Sidoo ,. et l'industrie des Aradiec^ avait découvert entre Tile Qt le contir nent, au fond des. flots araers^. une source^ d*eau douce, dont on s'abreuvai4 eOi temps de guerre au nïoyen (^e tujfauïi en bronze et d'une cloche en plomb»

Les Aradjens, habiles copstcucteuc^.

maritimes, fournissaient d^s vaisseau^ aux riches marchands dtj la côte pbéni,<:. ciem)e„ et ils prospérèrent oin^ ou si)| siècles à cet endroit où. les. goèamis e^, les mouettes viennent seuls auiourd'l^ chercher un abri dans la te4n.pete.

De l'île deRouad on aperçoit déjàleft larges pans, les piédestaux giga^itesqueSq^ les dômes et les flèches de cette 00I0S7 sale architecture terrestrequ'on appelle le Liban. Cependant eu redescendant, sur le rivage il faut encore faire plu& de quinze lieues pour y atteindre. I^a côte s'arrondit jusqu'au cap Hesn ; des. collines de toutes couleurs la bordent , les unes de grès blanc, les autres de sable rouge , celles-ci cou,vertes d'oliviers au feuillage grisâtre, celles-là de noirs sapins. Des rivières d« plu^en plus nombreuses roulent entre deux murail.les de rochers , ou s'étendent sur d$s champs caillouteux; quelques villages sur des mamelons , quelques buttes^ au pied des vagues , apparaissent de place ea place jusqu'à ce qu'après avou: tourné, une langue de terre, qui sailie assez profondément dans la mer, vx>us aperceviei^ tout à coup une plaine qui verdoie , et. derrière une muraille qui flamboie, une grandecitéqui pouduoie. Ces expressions, naïves d*un de nos contes les plus naïfs expriment parfaitement l'effet prismatique que produitTripoli, assise au pied de* sa montagne, à une demi-lieue de la Méditerranée, avec sa prairie étincelante et

L'UNIVERS

toute moirée de courants d'eau devant elle , sa couronne de pins-parasols , et ses murs blanchis à la chaux ou les rayons du soleil viennent sans cesse se briser en pétillant.

Taraboulousi-Cham , autrefois Tripoli, c'est-à-dire les trois villes formées par les colonies de Sidon, de Tyr et d'Aradus , est une véritable échelle du Levant. Cette cité, en effet, contient un échantillon de tous les peuples , des individus de toutes les races , des sectateurs de toutes les croyances^ des sujets de tous les gouvernements. Chaque nation y a , pour ainsi dire , son quartier ou au moins sa rue; et cette partie de la ville qui s'est portée jusqu'à la naissance de la vague , à Textréme embouchure de la rivière KadichUy dont les maisons, bâties sur pilotis, ont des degrés qui descendent jusque dans la mer, dont le rez-de-chaussée est à un pied de Teau y et dont la cave est une chaloupe ; voilà ce qu'on nomme avec une certaine raison une échelle du Levant. Les Provençaux appellent ce quartier la Marine^ sans doute pour le distinguer d'un port ; car il n'y a sur cette côte qu'une rade à fond de roches, et exposée aux violences du vent de nordouest qui s'échappe avec furie des golfes de Tarsous et d'Alexandrette. A l'époque des Croisés, cette rade, toute dangereuse qu'elle soit, était fortement défendue : sept tours encore debout, et un grand nombre d'autres écroulées maintenant ou disparues, formaient un redoutable ouvrage avancé, et indi-

Suaient une cité importante et riche ont on avait fait d'ailleurs la capitale d'un comté franc.

Rien de plus original que l'aspect d'une de ces villes mixtes , moitié asiatiques , moitié européennes, avec toutes les nuances qui différencient les peuples divers de ces deux parties du monde. Au sommet de la ville, sur des plateaux couverts de vergers , campent les Arabes, qui ont des tentes plutôt que des maisons : à quelques-unes de ces familles indigènes il suffit même d'une peau de chameau pour se garantir à la fois contre les rayons du jour et les rosées de la nuit. Plus bas est le quartier turc, avec ses maisons aux lenétres grillagées , ses fontaines toutes remplies

de versets du Koran, sculpture religieuse qui rappelle à chaque pieux musulman Allah teala (Dieu très-haut) à l'instant où il s'apprête à jouir d'un de ses bienfaits , avec sa ceinture de noirs cyprès , tachetée de place en place d'une pierre blanche surmontée d'un turban , ornement ordinaire des tombeaux. Ces deux quartiers, le quartier arabe et le quartier turc, ont le même caractère de tranquillité silencieuse, que vient seulement interrompre cinq fois par jour la voix du muessin appelant les fidèles à la prière du haut de la galerie des minarets. Plus bas est le quartier des Francs avec ses vastes enclos remplis d'orangers, de grenadiers et de limoniers, et divisés par des haies de nopals, avec ses terrasses où l'on dîne toujours , où Ton couche souvent, avec ses magasins où s'entassent les balles de coton , avec ses bazars bruyants, et ses grands mâts où flottent les pavillons consulaires.

Ici une activité mcessante a remplacé la gravité ottomane et l'indolence asiatique : chacun y semble pressé d'agir, de vendre ou d'acheter; l'Arménien à l'ample robe brune y coudoie l'ouvrier grec aux bras et aux jambes nus ; le matelot hollandais à la peau blanche et mate s'y croise avec l'Éthiopien à la peau noire et luisante; toutes les races y sont mêlées, tous les idiomes y sont parlés. A la Marine, les mouvements sont encore plus prompts, le bruit y devient tumulte, le frôlement y devient rixe; on s'y dispute tout colis, on s'y arrache toute marchandise.

Il faut , du reste , observer que cette activité ne dure guère que trois mois , durant la saison où la chaleur n'est pas étouffante , où un vent de nord régulier permet l'arrivage et l'appareillement des navires. Le reste du temps, les Européens établis» à Tripoli s^enfuient dans la montagne pour j trouver un climat tempéré et un air salubre. Ainsi , maigre ses parterres embaumés , ses vergers où les fruits les plus délicieux surabondent, son beau paysage et son ciel inaltérable , Tripoli se voit abandonné huit mois sur douze : c'est que le grand nombre des eaux que l'hiver a accumulées dans la plaine, charge l'air de miasmes pesants et putrides , dès que les rayons du soleil ont

SYRIE MODERNK.

acquis toute leur puissance ; de là des fièvres épidémiques, qui, après vous avoir frappé une ^is, vous laissent dans un état d^atonie continuelle, et font, selon Fexpression de Voiney, que la santé n'est qu*nne convalescence.

La destinée de Tripoli est loin d^avoîr toujours été heureuse : peu inquiétée d'abord par les Arabes et les Seldjouki- ^ des, qui se disputaient avant tout les deux riches cités de Damas et d*Alep, elle ne fut exposée à une guerre désastreuse qu'à la fin du onzième siècle de notre ère, lors de la première croisade. Devenue ensuite petite capitale d'un petit État indépendant, elle prit de l'importance, grâce à la frécjuentation des flottes génoises et vénitiennes, qui abondaient à sa plage pour approvisionner les émigrations belligérantes des Croisés. Plus tard , conquise par Selim I^% elle vit un pacha, tout-puissant alors y lui imposer un régime de terreur qui la mata pour longtemps.

Ce despotisme violent fut, d'ailleurs, loin de lui plaire, et, chaque fois qu'elle en trouva l'occasion, elle secoua le joug de ses maîtres passagers, arbora hardiment le drapeau de la révolte , et ne se rendit jamais qu'à composition.

Mais la hardiesse des peuples effarouche l'esprit du commerce, amoureux delà paix. Aussi Tripoli trouva-t-elle, durant ses troubles temporaires , deux rivales qui lui enlevèrent une partie majeure de ses affaires. Ces deux rivales furent, dans le siècle passé , Latakieh , dont nous avons déjà parlé , et , au commencement du siècle où nous sommes, Bavrouth , la première grande ville au sud , au delà du Kesrouan.

Tripoli perd donc tous les jours de son importance, à cause du caractère mutin de ses habitants, à cause de l'orgueil de quelques-uns des indigènes musulmans Qui portèrent longtemps le turban vert des cousins de Mahomet , et se qualifièrent du titre de chèrifs , à cause surtout de la dégénérescence de sa principale exportation, les soies, qu'on attribue au dépérissement progressif des mûriers qui couvrent ses environs. Volney explique ce dépérissement de la façon suivante : « Si les mûriers ne présentent plus que « des souches creuses , un étranger s'é- « crie sur-lechamp : Que n'en plante-

« t-un de nouveaux ? Mais on lui répond : A C'est là un propos d'Europe. Ici on f. :ie plante jamais , parce que si quel- ( qu'un bâtît ou plante , le pacha dit : « Cet homme a de l'argent. Il le fait veft nir, il lui en demande; s'il nie, il a « la bastonnade ; et s'il accorde , on la lui « donne encore pour en obtenir da* « vantage. » Ces traitements odieux se nomment en Turquie des avanies ; les rayas y sont en effet souvent exposés, surtout dans les pays éloig[\és de la capitale , et où la puissance des seigneurs ottomans demeure presque sans contrôle. Aussi verrons-nous dans notre i histoire que le gouvernement des pachas fut peut-être pour la Syrie la pire de toutes les tyrannies.

A peine est-on sorti de Tripoli qu'on entre en plein Kesrouan, cet antique refuge des Maronites. Tout change à la fois : la nature et l'homme. Les montagnes s'entremêlent, les cimes s'amoncellent, de larges pans de grès foncé s'élèvent perpendiculairement , des vallons étroits et profonds descendent dans des abîmes, des rochers les surplombent, dont les uns sont aigus comme des lames de pierre, dont les autres sont massifs et ronds comme de gigantesques boulets; des pics percent les airs à une hauteur prodigieuse , des cônes plus hardis encore montent au delà de l'atmosphère terrestre, et demeurent couverts de neige , malgré un ciel d'azur et un soleil d'or. Dans ce majestueux amas de montagnes, certaines vallées, eniprisonnées entre de colossales murailles , ne reçoivent que quelques rayons obliques qui ne les éclairent qu*à certaines heures du jour ; les eaux , précipitées de toutes parts , tombent de pentes en pentes en nappes épaisses et bruyantes, jetant autourd'elles une poussière liquide, qui, se renouvelant sans cesse, produit sans cesse un nuage prismatique et une pluie de lu finesse la plus exiguë.

Lesdétails ne sont pas moins austères que l'ensemble : ici ce sont de larges crevasses qui ont fendu la montagne à trois et quatre cents pieds de profondeur, eftrayante entaille du glaive de Dieu, suite terrible des tremblements de terre; là ce sont des rochers écroulés des sommets les plus élevés , et qui ont laissé une trace dévastatrice sur un ver-

L'UNIVERS-

sant tout entier; plus loin c*est une noire forêt de sapins qui jette sa sombre ipélancofidsur le paysage. £b bien, malgré les rigueurs de cette nature, malgré ces horreurs sublimes qui ne plaisent qu'au poëte qui passe, et non au prolétaire qui demeure , qui ne semble nonne tout au plus qu'aux abstraites méditations du solitaire, cette rigide Xbébaîde est devenue le centre d'uiie population qui Ta toujours croissant. Escaladez eq effet cette première enceinte de montagnes, suivez sans vertige ces sentiers ^ pic où le pied peut glisser à tous les pas. sur des caiUoi>x polis ou sur des rocher luisantes « montez une à une ces marches que te main des proscrits a taillées -y et, parvenus au premier sommet, an delà de quelq/ues larges plateaux, vous apercevrez un spectacle aussi grandiose que consolant.

l>'autres montagnes se présentent à vos regards, dont cbaq.ue étage est peuplé : cette tache blanche sur un niaraeion boisé', c'est un village; cette, tache bru/îe sur une roche blanche ^ c'est un couvent; cette muraille audessus de laquelle s'élève une végétation nuancée , c'est un verger: ce groupe d'arbres disposé avec art , ce sont des mûriers; ces branches grimpantes étalées avec soin sur un talus, ce sont des vignes ; cette ligne grisâtre qui descend dans un vallon , cq sont des oliviers ; ce morceau, de terres maintenu Sar une solide bâtisse , c'est un champ e blé; ces sillons profondéineut creusés,. et où roule une blanche écume,^ ce sont des canaux ; ces palissades autour d'un carré vert , c'est une prairie ; toutes ces merveilles , c'^est Toeuvre d*ua peuple patient,, laborieux, twi>en. ua mot , chrétjea.

A coup sûfr une société^ toute chré-. tienne pouvait seule vaincre tant de difficultés premières, surmonter tant d*obstacres renaissants. Ces terrains cultivables ont été conquis un par un , ces terres féconde? ont été apportée^, poignée par poignée, chacun de ces arbres a coûte plu3 de sueurs à. planter, qu'en Europe uflie {orôt ne coûte à eor tretenir. Et une fois ces immenses labeurs terminés ,. pour recueillir le fruit des arbres et le ^rain des moissons ,.

que de veilles continuelles, que de soins

attentifs ! les neiges de rhiv,er,. les d.é-

fjels du printemps, les rochers qui rouent,, les torrents qui tombent, menacent successivement. 11 a donc falhi^ à force de travail et d'industrie, creuseï: un chemin à Timpétuosité des eaux,. opposer dtts digues à la chute des roches, ici soutenir le sol, là le déblayer^ se garantir contre les tempêtes, et prévoir même les cataclysmes.

Malheureusement les Maronites ne travaillent que de corps. Sans doute ils pratiquent fa primitive fraternité i. mais une Maternité toute matérielle» pour ainsi dire, oii le cœur se n)ontre chaud et fçénéreux , mais où l'esprit sans émulation demeure froid et iinproductif.

Aussi, que trouve-t-on dans lie Liban.' un peuple dont les mains sont occupées^ mais dont le génie est iiierte; un peuple bon, mais indolent; un.peuple.qui, raal^ gré ses vertus patriarcaJes, nô fait aucun prosélyte , qui vit séparé des peuplades orientales, sans goût pour ks, relations internationales t sans penchant pour le commerce , et qui resté eoufinê dans ses montagnes., secoucable envers.

ses compatriotes , inutile à. se§ voisins. Ce peuple excellent s'^endort donc dan& Tignorance; son bas clergé cosinprend à. peine les prières de l'Église ; sjes évéque§ sont sans action, son patriarche sans force; et de son sein stérilt* jamais il ne s'élève une de ces individuafités actives, audacieuses , puissantes , dont la destinée est de faire faire un progrès à la civilisation^ un pas à l'huiDanité. Les Maronites se croient, arrivés, et ne suivent point les nations euroQéen^ies dao^ leur marche. La religion catholique,, chez eux, est bien la religion du aa:

lut céleste, mais elle. n'est pas celle. du salut terrestre.

!Nous pensons donc que M,- de tiamartîne se fait illusion en attendant quelque chose de ce grand couvent libanlen, vertueux assurément , njaift qjji &*est con^ damné lui même à ne paaavojlc d'avenir, comme ses moiaes se sont coodanmés à ne pas avoir de postérité. Nous raconte rons dans le courant de n.otrç histoire l'origine et les louablea commencements de ce ^uple solitaire, nous a aurons que des éloges pour ses efforts matériels contre une nature ingrate; mais en plaignant ses malheurs modernes , nous montre*

roQs commeDt lis ne sont oes ^ue de soo manque, d'action aur ceux, qui l*entou* reat , que de son bounête mais regret^ table passivité. Quelle différeace eatre/ cette colonie d'émigrés froids etimpuis^ sants, qui s*est egîoaie , ii y a douza^ ceDts ans, dan» tes mo/itagoes de la Syrie, et cette autre colonie d'es{)rit$^ ardents et fiers qui s*est élancée , il y a moins d'un siècle, à travers les iinmenses plaines de la Pensylvanie: les premiers sont encore des proscrits , les seconds sont déjà une grande nation !

La partie du Lii^n nommée le Kesrouaaest presque ex<el^sivement habitée par les Marontles ; lis y sont donc plustranquilles et plus beureux que dans le pachalick d'Acre. Assez nombreux pour s'oppoeer dux attaques des Druzes , il»

se trouveot eu outre, derrière leuF^^, inoDtegfie& escarpées, à l'abri des incursions des peu plaides^ nomades; aussi tous leurs villages présentent- ils Fimage du caluie et de la prospérité. La valkei des Saints en est remplie ; et le patriarche, qui séjourne dans le vaste couvf^nt de Kaiioubin , peut ,.de la hauteur d'oiji il domine, suivre les travaux journaliers^ de ses ouailles , comme i i peut entendre, le soir, le murmure de leurs actions de^ grâces. RaooubîB est tti> Neu vénéré;.

on en attribue la fondation à Théodose: le Grand. Rien encore de plus animé ei de plus Hche que lesv vallons où roule; récumaute Kadicha. Os vaiions coarmeiicent par des bois touffus d'orangers et de caroubiers , et finissent pnr des forêts ombreuses de peupliers et decyprès. Plus loin , au nord, voici te bouru d'f.dfn, <|ui ne justifie son nom guedan» les cbaieurs qui durent de juia à septembre ; car dès que Fautomna crève ses première» nuéw^ un manteau; de neige couvre, tout ealifir ce pUieaj* élevé, les^ arbres qui yj sont plantés eft les toit» qu» y sont bâtis.

En avafi^aftt toujoursi de Vouest % ^m , remarquez ce& sortes.de cellules taillées dans, lee flancs dbut rocher, ces maisons suspendues tes unes sur les autres au-dessus des précipices, ces cabanes creusées dans l«s vastes racines de quelques treac&séoulaires , c'est Beschiéraii, dont les habitante sont aussi chassés tous les hivers, par d'indomptables frimas. Enfin , redouble;: vos ^^

forts , ayez le courage d'employer sept heures pour faire trois lieues , tant les chemins sont escarpés» tant ils descendent dans des gorges profondes pour remonter sur les crêtes les plus élevées , Qt tout à coup vous allez apercevoir les bras gigantesques , le feuillage sombre , le trojic rugueux , la tournure majestueuse de ces rois du règne végétal qu'on appelle les cèdres, \olney, par un esprit de contradiction peu sensé , a trouvé sans doute qu'il serait originaf de dénigrer ces hôtes vénérables du Liban ; voici dans quels termes de dédain il en parle : a Ces cèdres si réputés res- « semblent à bien d'autres merveilles \^ « ils soutiennent mal de près leur répu- «i tation ; quatre ou cinq gros arbres ^ « les seuls qui restent^ et qui n'ont rien « de particulier, ne valent pas la peine «. que Ton prend à franchir les précipices « qui y mènent. ■ Telles sont les paroles ironiques d'un froid philosophe; rapprochons-les des pages inspirées d'un poète plein de cbaleiuTv Tant i dote auprès du poison :

« Ces arbres sont Tes monuments «^ naturels les plus célèbres de l'uni- « v«*rs. La religion , la poésie et l'hîs- « toire les ont également con.«iacrés.

« L' Rcriture sainte les célèbre en pliu- «. sieurs endroits. Ils sont une des ima- « ges que les prophètes emploient de «> prédilection. Salomon voulut les con- « sacrer à l'ornement du temple qu'if « éleva le premier au Dieu unique , sans •, doute- à cause de la renommée de <c magniflcence et de sainteté que ces <L prodiges de la végétation avaient dès <% cette époque. Ce sor)t bien ceux-là : «I car Ézéchiel parle des cèdres d'Éden « CouMne des plus beaux du Liban. Les < Arabes de toutes les sectes ont une « vénération traditionnelle pour ces ar- <t bres. Ils leur attribuent , non-seule- « ment une force végétative qui les « fait vivre éternellenient, mais encore %> une âme qui leur fait donner des si- ^ gnes de sagesse ^ de prévision, sem- « blables à ceux de l'instinct chez les «^animaux, de rintelligence chez les «. hommes. Ils connaissent d'avance les « saisons, ils remuent leurs vastes ra- « meaux comme des membres , ils éten- « dent ou resserrent leurs coudes ,. ils « élèvent vers le ciel ou inclinent vers

L'UNIVERS

(1 la terre leurs branches, selon que la « neige se prépare à tomber ou à fondre, u Ce sont des êtres divins sous la forme a d'arbres. Ils croissent dans ce seul Il sito des groupes du Liban ; ils pren- « nent racine bien au-dessus de la ré- « gion oii toute grande végétation ex- « pire. Tout cela frappe d'étonnement « rimagination des peuples d Orient, A et je ne sais si la science ne serait pas « étonnée elle-même. Hélas ! cependant, « Basan languit , le Carmel et la fleur « du Liban se fanent. Ces arbres di- « minuent chaque siècle. Les voyageurs « en comptèrent jadis trente ou qua- « rante , plus tard dix-sept , plus tard « encore une douzaine. Il n'y en a plus « que sept , que leur masse peut taire « présumer contemporains des temps « bibliques. Autour de ces vieux té- « moins des âges écoulés, qui savent « rhîstoire de la terre mieux que This- « toire elle-même, qui nous raconte- « raient, s'ils pouvaient parler, tant « d'empires , de religions , de races hu- « mnines évanouies, il reste encore une « petite forêt de cèdres plus jeunes qui « me parurent former un groupe de « quatre ou cinq cents arbres ou arbus- « tes. Chaque année, au mois de juin, « les populations de fieschiéraï,d'Éden, « de Kanoubin et de tous les villages « des vallées, voisines montent aux cè- « dres et font célébrer une messe à « leurs pieds. Que de prières n'ont pas « résonné sous ces rameaux ! et quel « plus beau temple, quel autel plus « voisin du ciel ! Quel dciis plus majes- « tueux et plus saint que le dernier pla- (( teau du Liban, le tronc des cèdres et « le dôme de ces rameaux sacrés qui « ont ombragé et ombragent encore « tant de générations humaines, pro- « nonçant le nom de Dieu différemment, « mais le reconnaissant partout dans « ses œuvres, et l'adorant dans des tt manifestations naturelles! »

Il faudrait plusieurs mois pour parcourir tout le Kesrouan^ s arrêter à tous les beaux sites, visiter tous les villages. Ce sont toujours des monta-

§nes, il est vrai , mais avec toutes sortes e variétés de couleurs et d'aspects :

les unes grises, pelées et aiguës; les autres larges et rondes , d'un vert foncé jusqu'à la moitié de leur hauteur, et à

leur cime d'uu ton violet clair qui se fond merveilleusement avec le bleu du ciel. Les villages ne sont pas moins divers d'attitude que les monts ; ceux-ci sont jetés au fond d'une gorge verdoyante , ceux-là s'avancent , pour ainsi dire, au milieu del'éther, placés qu'ils se trouvent sur une façon de promontoire en rocailles. La voix humaine parvient d'un de ces villages à l'autre , et cependant on ne peut y aller uu'en deux ou trois heures : la route de Vair n'aurait pas une demi-lieue, celle de la terre en a parfois jusqu'à quatre. Les sentiers sont des labynnthes qui tournent sans cesse autour des larges flancs de la montagne. Sans nous engager dans ces sinuosités infinies, boruoosnous à reprendre notre direction du nord au sud , en regagnant le littoral. Après être descendu assez longtemps le long des rives encaissées de la turbulente Kadicha , le chemin s'ouvre tout à coup sur une étendue bleue, miroitante et sonore : c'est la Méditerranée.

Parvenu sur le rivage, on est étonné de rimposante magnificence de ces deux grandes choses face à face, la mer et les montagnes. La chaîne du Kastravau borde la plage durant plus de quinze lieues, et jette son ombre immense sur les flots , lorsque le soleil se lève derrière elle. Ainsi , pendant toute la matinée, les vagues du large paraissent d'un bleu sombre , légèreiiieiit mêlé de blanc , lorsqu'elles moutonnent ; à midi, ce sont des lames d'or dans le lointain, des lames d'argent sur le premier plan; dans la soirée enfin , quand la brise se calme , quand le soleil décline vers l'occident , c'est une nappe claire et pure, un sublime miroir où se dessinent les arêtes des monts avec une douceur et une netteté sans égales. Puis l'astre du jour s'abaisse de plus en phis , la mer passe alors du bleu au violet, du violet au pourpre, par toute la gamme des couleurs, par toute l'harmonie des nuances, jusqu'à ce qu'enfin, grâce à ce phénomène des pays orientaux, la nuit succède brusquement au jour, les ténèbres à la lumière.

Ce beau rivage de Tripoli à Bayrouth, sans être complètement accidenté, présente pourtant plusieurs pointes et plu^ sieurs golfes. Voici d'abord le cap Ouedj

qui s'avance du sud au nord ; puis la pointedeBatroun, assez élevée pour vous offrir un coup d'oeil presque général de la Syrie, depuis le promontoire 'de Latakièh jusqu'au golie d'Acre , près de cin-

auante lieues d'étendue de chaque côté : evant vous Thorizon plan et sans borne , derrière vous la ligne onduleuse des montagnes , qui de loin ressemble aux vagues immenses d'un océan pétrifié. Un grand nombre de ruisseaux roulent sur des sables fins jusqu'à la mer; mais le seul cours d'eau important est la rivière dTbrahim, naguère d'Adonis. C'est dans une vallée des environs, en effet, que ce type de la beauté païenne répandit son sang limpide et pur, et depuis ce temps des anémones brillantes naissent sans cesse sur les fraîches berges de la rivière. A l'embouchure de rYbrahim est située Djébaïl, Tancienne B^blos. D'abord résidence d'un petit roi de la Phénicie , dont le palais n'a laissé aucun vestige, les Romains plus tard la choyèrent aussi à cause de sa ravissante position, et y élevèrent un théâtre dont les ruines s'aperçoivent encore. Puis yinrent les croisés , qui y bâtirent sur un rocher un château gothique d'une telle hauteur que les Turcs prétendent qu'un cavalier peut, au soleil levant, marcher une heure à son ombre. Enfin , lors de la domination musulmane, un sultan du nom d'Ybrahim dota Djébaïl d'un hôpital , d'une vaste mosquée et d'un pont d'une remarquable légèreté, élevé à plus de trente pieds au-dessus du fleuve, et formé dune seule arche de cinquante pas de large. Malgré ses granaeurs éteintes , Djébaïl n'a guère que six mille habitants ; mais sa baie gracieuse , son pont élégant sur sa jolie rivière, les colonnes de marbre doré qui restent de son ancien théâtre, et surtout les murs crénelés de son château, d'où ne sortent aujourd'hui que des bouquets de feuilles et de fleurs, les salles de cette forteresse aux toits éboulés d'où se sont élancés des pins et des sycomores , les lierres qui tapissent les donjons, les lianes qui tombent des tours, toutes ces ruines pittoresques , au milieu de cette admirable nature , font de Djébaïl le plus agréable des séjours, ! De la rivière d'Ybrahim à la rivière

du Chien (Nahr-el-Kelb) on ne trouve qu'un petit havre appelé Djafer-Djouni, où se balancent quelques polacres grecques , où sont tirés sur le sable quelques caïks de pécheurs. Puis dans la montagne, au milieu d'un site tout verdoyant , plein des vignes et des mûriers habituels, avec sa couronne accoutumée de pins-parasols et de svcomores, un assez gros bourg , nomme Antoura. C'est là qu'il y a environ deux siècles les jésuites avaient voulu former un établissement.

Un couvent fut bâti par eux avec de nombreuses annexes , destinées à un séminaire de jeunes gens maronites et grecs-catholiques. Mais , une fois le collège terminé, les étudiants ne vinrent pas , soit méfiance contre la trop célèbre compagnie, soit plutôt insouciance pour l'instruction qu'on voulait leur donner. Puis , ce qui prouve combien les innovations sont difficiles chez ce peuple

2ui s'est retiré du monde, |}our ainsi ire, et qui repousse toute science nouvelle, sacrée comme profane , c'est que les nouveaux venus,* loin de trouver l'appui qu'ils étaient en droit d'attendre, rencontrèrent une sorte de persécution.

On leur fit d'abord une guerre sourde, ensuite on entreprit contre eux une concurrence désastreuse : les jésuites avaient voulu fonder un couvent de filles, les Grecs les dépossédèrent , et bâtirent en face du leur un couvent qu'ils nommèrent la Visitation. Enfin les jésuites, entravés dans leurs actes, empêchés dans leur œuvre, abandonnés de tous, furent obligés de se retirer. Les lazaristes les remplacèrent; mais , malgré leur honnêteté partout proclamée, malgré leur sincère esprit de charité, malgré les succès auxquels ils étaient habitués dans les autres contrées du Levant , ils ne réussirent point non plus à Antoura. Du temps de Yolney, en 1785, ils étaient déjà en décadence ; et , en 1832 , M. de Lamartine n'a plus trouvé que deux jeunes frères dans le vaste enclos désert. La position pourtant était trèsbonne pour avoir une action facile sur tous les chrétiens du Liban; mais les chrétiens du Liban, comme presque tous les rayas orientaux , sont méfiants , et' il paraît même qu'ils se défient de leurs propres coreligionnaires, ainsi que de tous ceux qui viennent s'établir chez

LTnSïVEBS.

eax pour lear donner des conseils on teur offrir des secours.

Lps Mafroniies ne conservent donc Ae délations régulières avec rÈurope que grâce à un légat do pape qai habrte un6 charmante viîta itatiefnne, bSïtiesuir un mamelon en îface d'Antoufa. Ce prélat, du reste, isolé comme il est, ne peut avoir tout au plus (ju'unp certaine autorité religieuse, fit son influence comme représentant politique ne doFt sans doute pas plus s'exercer sur les Maronites que sur les Turcs. L'organisation de ces chrétiens orientaux est d'ailleurs demeurée toute féodale. Des cheiks héréditaires sont leurs chefs temporels.

Des évéques, présidés par un patriarche , et assistés par des curés , sont leurs chefs spirituels, iftaîs comme il y a eu souvent conflit entre les deux autorités , comme en outre les cheicks ne sont pas assez puissants pour être juges reconnus pendant ia paix et généraux obéis pendant la guerre , il en est résulté qu'on a eu souvent recours à un tiers pour décider certains cas difficiles Ou pour réunir une armée. De là toirtes les calamités qui ont pesé sur les pauvres Maronites. Une fois l'étranger admis dans leurs montagnes, à quelque titre que ce fut, ils ont eu à subir des maux de toutes sortes. Ce n'est pas encore ici le lieu àe donner tout son développement à notre pensée; contentonsnous de dire que les Maronites sont mal gouvernés ou plutôt ne sont pas gouvernés du tout, et qu'il suffit d'un seul mauvais esprit pour troubler leur quiétude, d'un fait passible de la plus légère répression pour autoriser une intervention mahometane qui , loin de ramener Tordre parmi eux , n'a jamais su qu'y exciter l'anarchie.

A quelques lieues au-dessous d'Ântoura coule si.encieusement dans une gorge profonde la rivière du Chien (Nahr-el- Kelb). C'est là la limite toute conventionnebe du pachalik de Tripoli; car en réalité la môutagne continue toujours^ le paysage ne change pas, les cultures sontl^s niêmes, les vallées sont aussi fécondes et aussi belles^ les sommets aussi hauts, les versants aussi rapides^ les eaux aussi torrentueuses , et le Sannln y le pic le plus élevé du Liban , montre sa tête neigeuse au delà de la rivière

gui sert «de frontière nu ^odvëriiefhent. es habitants aussi ont les'mêâies mœurs et le même càtaclèlrê que ceux du Kesrouan ; seulement au delà 'de Bayrouth les Druzes apparaissent, leurs villages se mêlent aux villages maronites : dès lors tes Maronites n'étant plus seuls setrotivént inquiétés dans leurs propriétés, gênés dans leurs travaux , molestés de toutes Tes façons; c'est là que commence le pa}'s des troubles et des guerres continuelles. En résumé, une capitale qui perd tous les jours de son importance, Tripoli ; deux villes, qui n'ont à peine chacune que six mille habitants, Latakièhet DjébaîU deux petits ports où abordent des vaisseaux de cent à deux cents tonneaux tout au plus, Djebilèh et Tort ose ; mais des villages en grand nombre et presque les uns sur les autres dans le Kesrouan, des couvents sut tous les plateaux, des ermitHges sin- tous les hiamelons , voilà ce qu'offre, dans sa médiocre étendue, \e pachalik de Tripoli. Une nature fertile au nord , mais abandonnée dans ta plaine par l'indolence des Ànsarièhs; une nature ingrate au sud , mais admirablement cultivée par PactiWté des Maronites ; des gorges escarpées, au nordest, qui servent de retraites aux mystérieux Ismaélis ; des 'cimes éïevées , au sud-est , oili s'entassent les laborieuses populations chrétiennes ; enfin, un littoral tout plein d'anses et de baies naturelles à l'ouest, que ne hantent que quelques soldats turcs, quelques marchands arabes , quelques négociants arméniens et quelques marins grecs; tel est l'aspect de cette partie de la Syrie. De ces éléments divergents peut-il surgir une unité future? Parmi ces races mêlées peut- il s'élever tout à coup une race prépondérante qui doive englober les autres, leur imprimer une impulsion, créer un ordre nouveau , fonder une civilisation ? nous en doutons. Les Arabes y sont trop dégénérés , les Turcs trop impuissants, et les Maronites se sont malheureusement habitués , depuis un trop long temps, à ne vivre qu'entre eux, comme de méfiants proscrits ou comme de timides rayas.

PACHALIK d'ACBE.

Le pachalik d'Acre a éprouvé d'assez fortes vicissitudes et d assez grands

SYKIÊ MODERNE.

SI

changiefyiehts depuis iSélim I*^ II eat d'abord Saidèhpour ville principale, et fat appelé de ce nom ; mais depuis guë lé hardi aventurier Dhaher, au milieu du dix-haitiême siècle, souleva les Druzes^ i'éfttfisrtjen % peu le représentant âé'lh Sublime Porte in^avolr plus d'autorîtë Que sur la garnison de Saidèh; depuis Surtout qu^il fortifia Tancienne Ptolë- ^mais, €ft en IBit ome pla<;e assez redoutable pou'r des armées turques , après le rè^ne énhémère de ce vaillant montagnard , Djezzar, qui Pavait vaincu , alla S^tablir dans sa t^apitale, dont il fit le nouveau clief-lieu de son pachalik. A Theute qu'A est le pachalik d'Acre a une as^ei jyBrtde étendue., borné qu'A est au nord par la rivière d*EI-Kefb; puis s'étendant à Test le long de F Anti- Liban, sans y comprendre BaîbeTt néanmoins, suivant ta vallée deBekaha jusqu'aux sources du Jourdain, et bordant la rive droite de ce fleuve en y englobant le lac de Tibériade, l'ancienne mer de 'Galilée; à l'ouest la Méâiterrauée en baigne les rivages de Bayruth à Kaîsarièh , qui le limite au sud.

Ce pachalîk /comme celui de TrîpoTi , a deux natures , Vune âpre et sévère , l'autre gradeuse et Crante; il a aussi deux climats, l'un presque torride, l'autre tempéré; d'une part des vallées aux productions tropicales, d'autre part des «loiita^es aux escarpements arides ^ aux flancs péniblement cultivés, ïout cela , du reste, ne formerait qu'un contraste intéressant et agréable, et en variant les produits du sol assurerait !a prospérité générale, si ce pacbalik n'avait aussi deux populatitins, l'une turbulente et l'autre tranquille, l'une farouche êt'Pai/tre douce, l'une idolâtre et l'autre di retienne., les Druzes et les Maronites. Ce qui fait le malheur des Maronites dans ce canton, c'est qu'ils sont mêlés aux Druzes, ennemfs sans foi et sans pitié; ce qui fait l'ihfamie des Druzes , c'est qu'ils ont attiré les Maronites par des promesses mensongères , c'est qu'ils ont concédé des terres de leur plein gré aux chrétiens, et qu'ils les leur arradient ensuite avec violence, c'est qu'ils dépouillent de la moisson ceux qui ont répandu la semence. Peuplade perfide et dange-

reuse que ces Druzes, dont l'histoiro nous apprendra les trahisofts et les oritnes successifs ; dure aux petrts , ilndolefnte 'et vbl^se, chieHe «% tâéhe tout ensemble! Pluti^ Vel^ 'de bourreaux ^e b<:mrréànx eux-m$m«6 , les Drupes poussent è bout les 'Waroiïitt'S -à ftnnîe (Tavanies; et, !orsque'<?eiMrJ^i«e9«fu levant enfin , s'unissent ^j[)^ri{e défendre, les Druztfs )ie& vont ûëiiùiHser à la vindi(?te turgoe, et se font tes ^»écuteiirs des hautes œuvres du pacha. Tant qu'une poFitt<pae tiuhiafne 'et énergique à la fois n'atfr& pas réparé à tdujours les Dru^eis de* Maronites , 'l'ivraie du bon gratn , le^ troubles , les dépnéJatîons, les meurtres ne <îesseront pas flans dette malheureuse contrée.

ïl y a encore d'ïrutres peuplades que tes Maronites et les Druzes dans h pachalik d'Acre. A-u fond du désert de Bafbel[, dans les gorges de l' Anti-Liban , ^e trouvent en assez grand nombre les MétualiS, race rnolfensive quoique brave, câTme et craimtive depuis que la ^yrannîe de Djezzar-pacha s'est appesantie sur elle. Proscrits, dû reste, comme sectateurs d'Afi , t'anti-khalife , lès MéttinHs se ca(^hent dans leurs montagnes on ne demeurent que dams les plaines les plus éloignées de toute grande ville. Avec eux s'ceartent aussi des grands centres de populations quel- Jues sectes idolâtrer , dont nous détail- Terons les mœurs dans un chapitre particulier, mais dont Finfluence n'est pas assez importante pour é*re mentionnée ici. Enfin, aux environs de Kaîsarièh se rencontre une nombreuse tribu arabe, dite de Sakr. Reprenons maintenant notre description poliliqlie , ferfrfs nous inquiéter davantage de quelqtïes individus isolés qui se réfugient dans t^es cavernes de l'Anti-'Liban, comme des bêtes fauves danseurs tanières.

On entre dans le pachalik ^'Acre en 'traversant une gorge célèbre par son étendue, par sa prcfondeuT, et par la Oifficiilié de seschettJins. Des 'rochers à pic la "bordent de toirtes parts , et ces ro(îhers sor/t devtjnus histo/^iqnes par les inscriptions doiît ilb sont couverts. Des 'conquérants divers y ont laissé leur 'empreinte : Séso^ris y a fait sculpter quelaues-uns de ses soldats immolant aux dieux des captifs; ïrajan y a laissé

L'UNIVERS

sur le roc la preuve de ses travaux de déblayement : rupibus imminentifms iter liberavil ; enfin Djaffar El-Mansour y fit graver sur la pierre la date de son glorieux passage. Outre les vestiges de ces illustres tueurs d'hommes , se trouvent aussi les traces toutes charitables , au contraire , des premiers anachorètes chrétiens : ce sont des cellules , creusées dans la montagne, où Ton voit encore Je banc de pierre des méditations religieuses, et quelquefois Timage naïvement sculptée du Sauveur. Une fois le défiift traversé , on arrive de pentes en pentes à une merveilleuse vallée , celle de Bayrouth. Nous vous avons déjà bien souvent parlé d'orangers aux branches élégantes et parfumées , aux fleurs d'argent auxquelles succèdent des fruits d'or; de nopals aux feuilles larges, veloutées et luisantes; de caroubiers à la verdure forte et accentuée; de platanes à l'écorce aussi brillante que le feuillage; de jpins à la tête haute et ombragée; d'oliviers à la couleur grise et tendre; de palmiers aux rameaux souples et gracieux ; nous vous avons vanté aussi ces gazons tout émaillés de jacinthes, d*anémones et de giroflées; nous vous avons dit encore le dessin varié des coteaux, les couleurs changeantes de la mer, et les majestueuses cimes qui s'échelonnent à l'horizon ; nous vous avons parlé de toutes ces magnificences en détail, à mesure qu'elles se présentaient à nos yeux ; eh bien , imaginez-les réunies dans un seul tableau , et vous pourrez vous figurer l'aspect de la plaine enchantée de Bayrouth.

Bayrouth (l'ancienne Béryte) est digne d'être la ville d'une aussi belle campagne. Élégamment étendue vers la mer, descendant d'une colline douce et gracieuse , la tête dans les nues , les

Fieds dans l'eau , elle ressemble , selon expression orientale , à une charmante sultane accoudée sur un coussin vert , et regardant les flots dans sa rêveuse indolence. Ses terrasses toutes chargées de fleurs, ses maisons aux sveltes ogives, ses toits plats surmontés de créneaux en pierre ou de balustrades en bois, ses murailles moresques aux ruines fleuries et feuillues, la couleur éclatante de ses fortifications modernes,

ses rochers par groupes qui pointent sur la mer, sa rade fermée par un promontoire aigu , les mûriers blancs qui s'étendent sur ses flancs, les têtes coquettes de palmiers qui s'élèvent de ses places , les tofis harmonieux de ses murs

Seints en bleu ou en rouge. les minarets e ses mosquées, les dômes de ses parais, et avant tout son ciel toujours pur, son air limpide qui permet à la vue de tout saisir et de tout détailler à la fois , cet ensemble forme un specta* de ravissant. Cette cité, que les Romains avaient appelée Félix (l'Heureuse), dont le sol est immémorialement fertile, dont l'origine se perd dans la fable, dont la fondation est attribuée à Saturne, cette cité détruite par Typhon, fut rebâtie par Auguste, qui ne trouva pas de meilleur emplacement pour sa colonie romaine, et qui lui donna le nom si cher de sa fille Julia. Favorisée par toutes les civilisations, embellie par tous les maîtres de la terre , sa rade bien abritée semble appeler le commerce et tendre les bras au monde; mais malgré ses accroissements quotidiens, malgré l'augmentation progressive de ses habitants , cette cité n'en est pas moins aujourd'hui un séjour d'aflliction. Point central du Liban, Bayrouth est devenu le quartier général des troupes envoyées de Gonstantinople pour imposer la paix à la montagne.

C'est de là qu'en ces derniers temps se sont élancées ces bandes d'Arnautes indisciplinés, qui, accompagnés des Druzes , leurs féroces auxiliaires , ont porté le fer et le feu dans les villages maronites. Ainsi, une contrée où l'homme semblait prédestiné au bonheur s'est changée en une de ces vallées de larmes dont parlent les prophètes , ces rigides augures.

Au sud-est de Bayrouth on rencontre Deïr-el-Kamar, l'aire redoutable de ces avides vautours qui dévorent le pays, la capitale des Druzes. On arrive à l'ancienne résidence de l'émir Beschir, qui seul a jamais pu maintenir les populations idolâtres de ces montagnes, par une route vraiment infernale, digne avenue de cette cité de démons. Ici nous ne pouvons résister encore au plaisir de citer un tableau de pluis de notre grand peintre, de I^amartine,

aussi bien lutter avec lui serait une trop

folie témérité : « Nous arrivâmes , après

« deux heures de marche , à une vallée

« plus profonde, plus étroite et plus

" pittoresque qu'aucune de celles que

« nous avions déjà parcourues. A droite

« et à gauche s'élevaient, comme deux

« remparts perpendiculaires hauts de

« trois à quatre cents pieds , deux chaî-

« nés de montagnes qui semblaient

« avoir été séparées récemment Tune

« de l'autre par un coup de marteau

a du fabricateur des mondes, ou peut-

« être par le tremblement de terre qui

a secoua le Liban jusque dans ses fon-

« demeuts quand le FilsdeThomme, ren-

« dant son âme à Dieu, non loin de ces

« mêmes montagnes , poussa ce dernier

« soupir qui refoula resprit d'erreur,

a d'oppression et de mensonge, et

(i souma la vérité, la liberté et la vie

« dans un monde renouvelé. Les blocs

1 gigantesques, détachés des deux

« flancs des montagnes, semés , comme

« des cailloux par la main des enfants ,

« dans le lit d'un ruisseau , formaient

<c le lit horrible, profond, immense,

« hérissé , de ce torrent à sec : quel-

« ques-unes de ces pierres étaient des

« masses plus élevées et plus longues

« que de hautes maisons. Les unes

« étaient posées d'aplomb comme des

« cubes solides et éternels; les autres,

« suspendues sur leurs angles et sou-

a tenues par la pression d'autres ro-

« ches invisibles, semblaient tomber

«encore, rouler toujours, et présen-

« talent 1 image d'une ruine en action,

« d'une chute incessante, d'un chaos

« de pierres, d'une avalanche intaris-

« sable de rochers : rochers de couleur

« funèbre, gris, noirs, marbrés de feu

« et de blanc, opaques; vagues pétri-

u fiées d'un fleuve de granit ; pas une

« goutte d'eau dans les profonds inter-

« stices de ce lit calciné par un soleil

« brûlant ; pas une herbe, une tige, une

« plante grimpante, ni dans ce torrent,

« ni sur les pentes crénelées et ardues

« des deux cotés de l'abîme; c'était un

« océan de pierres , une cataracte de

a rochers à laquelle la diversité de leurs

« formes , la variété de leurs poses , la

« bizarrerie de leurs chutes, le jeu

« des ombres ou de la lumière sur

« leurs flancs ou sur leur surface, sem-

3'"*^ Livraison, (syrie modbbne

« blaient prêtes le mouvement et la « fluidité. Si le Dante eût voulu pein- « dre dans un des cercles de son enfer, « l'enfer des pierres , l'enfer de l'aridité, « de la ruine , de la chute des choses , « de la dégradation des mondes , de la « caducité des âges, voilà la scène qu'il « aurait dû simplement copier. C'est « un fleuve des dernières neures du « monde quand le feu aura tout con- « sumé, et que la terre, dévoilant ses « entmilies, ne sera plus qu'un bloc « inutile de pierres calcinées sous les « pas du terrible juge qui viendra la « visiter! »

Deïr-el-Kamar, située dans une vallée assez bien cultivée, n'a rien par elle-même qui mérite d'être mentionné.

Ses maisons basses et grillées , ses rues non pavées et mal entretenues, les restes insignifiants d'un château qui ne possède point l'élégance ordinaire de l'architecture mauresque, lui donnent beaucoup plutôt l'aspect d'une grosse bourgade que d'une capitale. G est bien là le centre d'une peuplade sauvage , qu'on ne peut gouverner que par la terreur, qu'on ne peut contenir qu'avec le sabre, qui ne sait tirer aucun parti des richesses qu'elle dérobe , qui n'a d'autre luxe que celui des armes , et quelquefois celui des vêtements toujours éclatants d'or, toujours brillants de couleurs. Ce qui, au contraire, captive Tattention, en prouvant toute l'instabilité des fortunes orientales, c'est le palais vide de l'ancien dominateur du Liban , Témir Beschir.

Voyez sur ce mamelon cette enceinte immense , toute pleine de tours carrées, de galeries qui s^ta^ent , d'arcades qui courent de tous côtés, de vastes écuries , de larges cours ; remarquez cette chapelle catholique face à face d'une mosquée musulmane, ce bâtiment particulier qu'au petit nombre de ses fenêtres grillagées , qu'à ses portes basses et lourdes , qu'à ses jardins intérieurs tracés avec soin, on reconnaît facilement pour un harem ; jetez les yeux sur ces fontaines d'où l'eau ne coule déjà plus , sur ces parterres de fleurs que des herbes parasites remplissent seules désormais; considérez cette morne solitude, écoutez ce silence lugubre, et vous comprendrez avec quelle rapidité les

LUWVERS.

ruines se font en Syrie, an milieu d'uu peuple barbare, tes Druzes, et avec des maîtres indifférents, les Turcs. Ce désert de monuments encore debout, mais qui déjà chancellent oe tous côtés, c'est Dptéciin , Tancienne résidence de la famille Shaab déportée, en 1840, à Malte, par l'Angleterre.

Redescendons maintenant sur le rivage sablonneux de la Méditerranée, et, à sept ou huit lieues au sud de Bayruth , après avoir traversé sur un grossier pont en bois l'impétueux Dhamour ( l'ancien Thamyrisde la mythologie grecque) et le ruisseau d'Ël-Aoulasurun tronc d'arbre, nous allons trouver Saidèh, abandonnée pour la dernière fois sans doute, découronnée à jamais. C'est ici qu'il nous faudrait évoquer le eénie de l'histoire pour nous raconter des grandeurs dont il ne reste que le vide emplacement , des magnificences disparues si complètement qu'on en cherche en vain quelques vestiges. La ville actuelle s'amoindrit tous les jours, laisse tomber des maisons, perd des habitants et voit s'effacer jusqu'à ses ruines. Cet amphithéâtre, jadis tout couvert d'édifices , et qui embrassait deux ports pleins de vaisseaux , ne Sorte plus que la luxuriante végétation e la nature syrienne; les débris de Fancien palais gothique, à l'architecture fine et riche , ont été dispersés il y a moins d'un siècle par les boulets turcs ; leehâteau mauresque, qui commandait la

fasse , et dont les tours se rattachaient la ville par un pont aussi hardi que pittoresque, a croulé hier sous les bombes anglaises. Quelques rues sales, quel- 2 ues places encombrées de pierres écroules , une rade nue , une oarse comblée de sables , voilà ce qui reste de toutes les richesses accumulées tour à tour enr ces lieux par les Phéniciens , les Grecs et les Romains. Sous le gouvernement des premiers pachas, Saidèh contenait encore vingt mille âmes; depuis cinquante ans elle a perdu déjà les trois quarts de cette population. Le commerce s'en est allé aborder ailleurs; les Européens ont quitté peu à peu cette plase dépossédée, et avec eux sont partis leurs consuls , leurs correspondants, la vie active.

Avant de visiter Tyr (Sour ), l'antique rivale en prospérité ae Sidon (Saidèh), aujourd'hui sa sœur en décadence , je-

tons encore un coup d'œil sur le rivage. Les souvenirs .historiques ou religieux s'y pressent à tous les pas : voici la montagne ronde qui servait de sépulture aux anciens Sîdoniens. £Ue avait été creusée de toutes parts pour y loger la morne nation des trépassés; chaque corps humain avait son alvéole dans cette ruche de la mort. Certains esprits orgueilleux ont voulu conserver leurs distinctions sociales jusque dans cette cité de l'égalité étemelle; des caractères, tracés en couleurs vives , disaient sans doute leur nom et leur célébrité; mais la langue que ces caractères représentaient a disparu comme eux, et leur appel à l'immortalité n'est plus qu'un vague dessin sans signification. D autres ont prétendu étaler leurs richesses jusqu'au delà de leur tombe : le marbre blanc de leur sarcophage est encore là; mais leurs os, ou sont-ils? Sortons de cette montagne funèbre, et regardons, aux portes de Saidèh , cette petite chapelle isolée au milieu des jardins : de pieux maronites l'ont élevée en mémoire de Marie, fille de Lazare, qui eut là sa maison, X)ù elle est morte. Plus loin des musulmans ont bâti une mosquée à cinq dômes sur le point de la côte on la baleine biblique déposa Jonas , selon la tradition juive et cnrétienne aussi bien que mahométane.

C'est dans les environs de cette mosquée que commence la région des sables qui mène jusqu'à Sour (Tyr). On ne sait comment s'expliquer ce phénomène singulier, ce morceau du Sahara , jeté à travers une nature si riche et si verdoyante. Les Arabes, dans leur simplicité , prétendent qu'il existe des sources de sable comme il y en a d'eau; ils croient aussi que des courants souterrainfs transportent à une grande distance, d'El-Arich par exemple au centre de la Syrie, des flots de sable auxquels les tremblements de terre donnent ensuite des issues et qui se répandent sur le sol comme une marée montante. Toujours est-il que ces sables , qui presque tous sont d'un rouge foncé, s'amoncellent en collines, forment des dunes mouvantes , fort difficiles à traverser, et qui vous engloutiraient si un veut impétueux s'élevait tout à coup, si un simoun venait aussi

de l'Arabie. Rien ne parait donc plus délicieux, au milieu de ce petit désert, que Toasis d* Al-Kantara : ce n*est pourtant qu'une fontaine d'eau limpide, quelques maisons et quelques jardins sur la plage, et un karavanseraï aux vastes cours, aux écuries spacieuses, mais aux murailles entièrement nues.

Nous voici, du reste, arrivés sur la routedes caravanes; les montagnes sont moins escaroées, les lits des torrents plus praticables ; le chameau reparaît ; les marchandises afOuent et se laissent aspirer par cette pompe sociale Cfu'on appelle une capitale. Damas est là derrière TAnti -Liban, Damas qui, à elle seule, vide plusieurs ports, Tripoli, Bâyruth, comme Saint- Jean d'Acre.

Lorsqu'on a gravi plusieurs côtes rocailleuses et arides, qui s'étendent au sud d'Al-Kantara , on débouche enfin sur une plaine nue, brûlée, plane, aux buissons rares et épineux , qui s'en va, huit lieues durant , jusqu'à la mer, où elle lance un promontoire aigu. Puis, BU delà de ce promontoire , parmi les roches du rivage , on voit un point brillant qui ressemble à un vaisseau eiigravé dans la vase , c'est Tyr, la cité naufragée en effet. Une jetée en ruine, quelques cabanes de boue adossées à des murailles croulantes, quelques troupeaux de chèvres noires pour toute richesse, quelques Arabes déguenillés pour toute population, la voilà telle que la malédiction d'Ëzéchiel Ta faite, cette reine des mers. Pas une école dans l'enceinte de la ville qui inventa l'écriture ; pas un lambeau de soie sur le dos des descendants de ceux dont la pourpre habillait les rois C); pas un soldat sur la

n « On a fait de graves dissertations sur les «moyens qu'employaient les Tyriens pour « extraire la couleur du coquillage. Quoi qu'il « en soit, un usage qui existe de temps immé- « morial dans les environs de Tyr amènerait « peut-être la solution de celte dimculté. Vers « le mois de juin et Jusqu'au milieu de Juillet

< la mer rejette une assez grande quantité de ,« coquillages , peut-être le murex purpureus: « on les trouve dans les sables de la plage , a « peine à un pied de profondeur sous Peau. A « cette époque, on célèbre la fête du Cheik-Ma-

< chou , santon en ruine élevé sur une butte « artificielle au milieu de la plaine , et à côté « des restes de Taqueduc qui conduisait an- « dennement les eaux à la ville. Les enfants « vont à la pèche de ce coquillage, qui, retiré « de Peau , rejette une matière baveuse de cou- « leur bleu'pàle ou violette « qu'ils essuient

plage de la dernière possession des Croisés en Syrie ; pas un vaisseau dans le port de la grande cité navigatrice des premiers âges, de la Venise antique!

Mais, que dis-je.' Venise, qu'est-el le devenue elle-même.?

Parmi les décombres, informes , qui entourent la plaine où fut Tyr, on reconnait encore , quoique avec peine, des arcades , sous les quelles se distinguent de place en place les cavités à moitié comblées d'un canal : c'était l'aqueduc c|ui portait des eaux fraîches et pures jusque dans l'isthme phénicien. En suivant^ les traces de ce canal on arrive à des réservoirs dits Puits de Salomon par les Chrétiens , etRas^l'^în, tête de la source, par les Musulmans. Il existe trois puits principaux et plusieurs petits. Leur ensemble, formé d'un ciment plus dur que la pierre , s'élève à plus de quinze pieds du sol. On parvient a la margelle de ces puits par une pente douce que peuvent monter les animaux, tout aussi bien que les hommes ; et là ce qui frappe resprit d'étonnement^ c'est qu'au lieu d'apercevoir l'eau profondément enfouie , vous la voyez , au contraire, au ras de la plus haute maçonnerie , bouillonnante et écumante comme un torrent , et s'épandant à travers plusieurs canaux. Comment cette eau si abondante et si limpide surgit-elle ainsi au milieu d'une plaine desséchée.' c'est ce qu'aurait dû nous apprendre Salomon, qui fit, dit-on, construire ces puits pour reconnaître les services que lui avait rendus le roi Hiram de Tyr, et sa marine , et ses architectes , lors de la construction du temple de Jérusalem.

Au delà des puits de Salomon les montagnes recommencent à s'élever, sans se peupler pourtant, et sans offrir souvent l'aspect de la culture. Quelquesunes s'avancent dans la mer, entre autres le Raz-AlrAhiad y la Tête blan-

« sur des linges blancs, en formant des bandes « régulières ; ils y ajoutent un peu de soude , n et expriment le Jus d*un petit limon ; leurs « linges sont aussitôt teints des plus vives cou- « leurs. Chaque enfant, à la fête du Cheik-Ma- « chou, porte au bout d*un bâton son petit « drapeau à couleurs vives et variées.

« Cette remarque a été envoyée à une société « scientifique de Naples, par M. Jionis, direc- « teur de la quarantaine a Sour. »

[Extmii du livre de M, Ferdinand Perrier, ancien aide de camp de Soliman'Pacha, )

L'tJKIVERîS.

che, qui forme uti cap très-élevé et très-étendu. On est longtemps à le franchir, et longtemps on est poursuivi sur le rivage par le retentissement continu des lames qui se brisent sans cesse sur ses larges flancs. Dans ces parafes, d'ailleurs , la mer est presque toujours houleuse. Ne pouvant entamer le roc solide du Raz-al-Abiad , elle s'en venge sur le littoral sablonneux, et creuse dans des collines en terre noirâtre des trous profonds, de longues cavernes , où elle s'élance en mugissant.

Au bout d'une dizaine de lieues sur cette cote sauvage , le rivage tourne tout à coup vers l'est , s'arrondit , s'étend dans les terres, et forme un large demieercle, qui aboutit au cap Carmel. A l'extrémité sud de la baie est situé le petit village de Kaïffa, qui, malgré l'avantage d'être accoté au mont Carmel , et de posséder le meilleur ancrage des environs, n'a pourtant jamais joui d'une prospérité réelle. A l'extrémité nord, au contraire, s'étend la ville d'Acre, qui, après des destinées bien diverses, a repris depuis soixante ans environ une assez grande importance. Les juifs la connaissaient sous le nom d'Haco , tes Grecs sous celui d'Accon; Ptolémée l'affectionna, et l'appela Ptolémaïs.

Après avoir été pecque et égyptienne, elle devint colonie romaine sous l'empereur Claude ; puis les Arabes la conquirent en 638; les Croisés la reprirent au commencement du douzième siècle, et, à cette époque, nous la verrons dans toute sa force et dans toute sa célébrité. Deux siècles plus tard , elle fut saccagée , brûlée, ruinée par ces mêmes Égyptiens qui naguère l'avaient embellie^ Enfin elle végéta dans la misère et dans l'oubli jusqu'à ce que, vers 1760, Ahmed-Pacha en fit sa résidence. Acre eut le don d'apprivoiser cette bête féroce; Diezzar (le Boucher) , tout en étalant quelques têtes coupées sur ses fortifications à la manière des tyrans orientaux, là dota pourtant d'une mosquée digne de Constantinople, d'une fontaine digne d'Alep, d'un bazar digne de Damas. Quoi qu'il en soit. Acre ne peut jamais devener une capitale , car sa rade est dangereuse , son port est comblé , et ses routes de terre sont presque impraticables.

La campagne qu'elle commande est

fertile, il est vrai, mais elle fut toujours mal cultivée ou exploitée avec négU-

fencé. C'est qu'aussi Djozzar avait onné le plus mauvais des exemples :

il avait accaparé tout le blé de la plaine et monopolisé tout le coton qu'elle produisait. On ne pouvait vendre qu'à lui, on ne pouvait acheter qu'à lui : les populations agricoles et commerçantes étaient à la tois pressurées. En vain les Européens réclamèrent-ils auprès de la Porte par l'entremise de leurs ambassadeurs; la Porte était déjà trop faible pour influer sur la volonté du despote d'Acre. Aussi , on avait beau s*appuyer sur des traités avec le divan , se fonder sur des capitulations librement consenties, le pitoyable gouvernement des pachas empêchait la justice d'avoir son cours, les lois internationales d'être appliquées. Ces satrapes, trop puissants, pillaient les provinces pour s'enrichir ; et une fois possesseurs des trésors que le massacre de leurs propriétaires leur garantissait, ils menaçaient la Porte de se déclarer indépendants, si elle ne les laissait pas continuer leur système de déprédations, d'avanies, de meurtres et de vols. Le résultat déplorable d'un pareil système survivait même au tyran; et le pays dévasté n'offrait plus au successeur d'un pacha despotique les ressources nécessaires pour payer le montant de sa ferme. Qu'on ne s'étonne donc plus à présent de la misère de cette pauvre Syrie , de la décadence de ses villes et des larmes de ses habitants.

Reposons -nous sur le Carmel des tristes émotions que le souvenir de Djezzar-Pacha nous a fait éprouver. Sur son sommet est une chapelle dédiée au prophète Élie. Là se développent à vos regards la grandeur des montagnes, l'étendue des eaux, l'immensité des cieux.

Le spectacle de l'œuvre sublime du Créateur peut seul consoler des infamies humaines qui grouillent à vos pieds. Uq monastèrede charitables carmélites vous y donnera une hospitalité toute chrétienne. Les religieux qui l'ont bâti ont eu à lutter jusqu'à nos jours contre l'avidité des pachas : on leur cotait chaque pierre qu'ils apportaient, on leur tarifait chaque pan de mur qu'ils élevaient : pour ouvrir telle croisée il fallait payer telle somme; pour pjacer telle

porte il fallait solder le double; chaque coup de marteau ruinait la congrégation; et quand l'argent manquait» Tes bons frères carmélites suspendaient leurs travaux , s'en allaient quêtant par la montagne, demandaient des secours à Rome et à la France, au centre^du catholicisme et au centre de la générosité. Enfin un jour le toit fut placé , nouvelles exigences de la part des Turcs, nouveaux sacrifices de la part des chrétiens. Mais alors notre pavillon national vint couvrir de ses plis protecteurs l'ouvrage des religieux, et désormais tout put être terminé , et un nouveau refuge s'ouvrît à la chrétienté tout entière.

Le cap Carmel est la limite de la Syrie fertile, cultivée, hospitalière.

Une fois la montagne sainte descendue, pour atteindre le long des rivages aux bornes du pachalik d'Acre, il faut s'engager dans des défilés de collines nues, sèches, arides , noires de rochers, ou blanches de poussière. C'est déjà comme unavant-gout du désert, c'est déjà la nature usée, dépouillée, éteinte de la Judée. Seulement aux décombres de toutes espèces que l'on rencontre , on est obligé de reconnaître qu'autant cette terre est abandonnée aujourd'hui, autant elle fut peuplée autrefois ; autant elle est triste , autant elle fut riante. Ici ce sont des colonnes de marbre de Paros dont vous poussez du pied une brillante parcelle , ruines j^ecques ;' là ce sont les gradins circulaires d'un cirque immense, ruines romaines; plus loin ee sont des murailles découpées à jour à la mode mauresque, ruines mahoinétanes ; plus loin encore un faisceau dispersé de colonnettes , ruines chrétiennes. Toutes les grandes races ont laissé des vestiges sur cette terre. Mais à qui demander le nom de ces villes disparues ? Derrière ces pans de murs on ne trouve que le chakal accroupi ; sur le sommet de ces colonnes on ne voit que l'aiçle rêveur. Le premier endroit habite par quelques Arabes, à moitié nomades, et simplement couverts de leurs longs manteaux de laine blanche, est le bourg que les Croisés avaient nommé Castel Peregrino (le Château des pèlerins). Le château est détruit, le 6oui^ s'en va pierre à pierre.

Enfin, après avoir traversé un cours d'eau sans importance, que Pline avait appelé le Fleuve des Crocodiles, et que les Syriens nomment Zirka , on arrive en vue d'une ceinture de murailles hautes et crénelées , qui pourraient défendre une cité de 20,000 âmes. On approche, quelques tours apparaissent; quelques colonnes de porphyre se détachent sur le ciel bleu. On avance encore , on pénètre dans l'enceinte fortifiée : pas un être vivant , des rues désertes et pleines de décombres. Et pourtant ces murailles sont celles que saint Louis fit relever, ces colonnes sont les débris du temple d'Hérode, ce fouillis de ruines, c'est ce qui reste de la splendide Césarée . la ville où prêchait saint Paul , la ville d'où partirent les apôtres pour renouveler la face de la terre. Arrachons- nous aux souvenirs religieux et historiques qui nous assaillent dans ces lieux où le silence des temps accomplis a remplacé le bruit des

§énérations vivantes ; et nous parvienrons bientôt , en suivant toujours les rives de la Méditerranée , à une vaste forêt de chênes , la plus belle de toute la Syrie : c'est là la limite méridionale du pachalik d'Acre.

En remontant à l'est, à travers des roches calcaires, et des montagnes qui , au lieu des grands arbres du Liban, n'ont plus que des buissons rachitiques, on se trouveen pleineGalilée. Quelle prodigieuse transformation ! En place de la nature riche des saintes Écritures, une nature pauvre ; en place de forêts , des sables; en place de la culture générale, l'abandon le plus complet; en place de villes florissantes, de misérables villages. Ces bourgades, que n'habitent plus, du reste, que quelques chrétiens , quel(^ues juifs, et des bandes d'Arabes pillards, ont presque toutes une his^ toire célèbre et un nom illustre. Ainsi Nazareth , sanctifiée par la résidence de Jésus-Christ; Kana, le lieu du premier miracle du fils de Dieu ; Tibériade , puissante dès le règne de Tibère, importante encore à l'époque des Croisades , et dont la destruction vient d'être presque achevée par le tremblement de terre de 1837 ; enfin , au nord, non loin de la vallée de Bekaha, qui borde le pachalik d'Acre à l'est, Sapbet, une des quatre

ts

L'UNIVERS

Tilles saintes des Hébreux , village arabe aujourd'hui à moitié abandonné. Nous ne nous étendrons pas davantage sur Tancienne Galilée, çarce que le savant M. Munck nous avait prévenu , dans sa Palestine, et a fait, d*aiileurs, la description la plus exacte et la plus consciencieuse qu'il soit possible.

En résunoé, le pachalik d'Acre, avec ses deux villes principales de 15,000 âmes chacune, Acre et Bayruth, et ses ruines mémorables de cités à peine fréquentées à l'heure qu'il est, Sidon et Tyr, ne compte guère plus de 400,000 habitants. Le sol de ce paehalik est fertile dans le canton de Bayruth et d'Acre, aride dans les collines rocheuses du sud , mais quelquesunes de ses vallées seraient admirables si la tranquillité du pays n'était atout instant compromise par des Métualis affamés^ des Bédouins pillards et des Druzes aussi avides que féroces.

PÀGHÀLTK DE DAMAS.

Nous voici arrivés à une nature plus égale, à un climat plus régulier, à une contrée plus homogène. Les grandes montagnes sont à l'ouest, le désert est au siid, l'Ëuphrate est à l'est; quant aux bornes septentrionales du paehalik de Damas , c'est une ligne tout administrative, qui n'a aucune barrière naturelle et distincte. Les gouvernements de Damas et d'Alep n'ont d'ailleurs, sur cette ligne, aucune ville fmportante à se disputer; car il ne se trouve sur leur frontière que des terrains vagues , que de vastes solitudes. Une longue langue de terre, qui s'étend de Djesr-Choughr à Bostra , est seule cultivée dans ce paehalik, qui passe pour le premier de l'empire, et donne en abondance un froment exquis , un coton recherché , et toutes sortes de plantes oléagineuses.

Plusieurs villes, heureusement situées et traversées presque toutes par l'Oronte , peuplent cette contrée favorisée. Ainsi^ au nord de ce paehalik , à partir du versant des montagnes jusqu'à quinze à vingt lieues à l'est, s'allongent de grasses et abondantes prairies : c'est la vallée de l'Oronte. En arrivant à Damas, le sol devient plus sec, plus maigre, et ne produit avec avantage que des fruits de tous genres et du tabac renommé. Au sud de

la capitale, enfin, commencent les longues plaines du Hauran, d'une fertilité proverbiale. Si ce pays , dont nous venons de détacher la meilleure partie, était régulièrement travaillé, il nourrirait facilement six millions d'âmes sur ses quatre-vingts lieues d'étendue; on en compte aujourd'hui à peine un quart, en y comprenant les peuplades nomades des Bédouins au sud et des Turkomans au nord.

la première ville qu'on rencontre en sortant du paehalik d^Alep est Famiah , l'ancienne A pâmée. Strabon nous apprend que les Séleucides avaient établi dans cet endroit une école mémorable de cavalerie , tant le local était bien disposé pour cet objet, tant les pâturages étaient nombreux, tant les eaux limpi- ^ des. Quel déplorable changement! Au lieu de clairs ruisseaux , de noirs marécages; au lieu de fougueuses cavales, de lourds buffles; au lieu d'herbes odorantes, de fétides roseaux. Le grand fondateur Séleucus Nicanor avait bâti Apamée en rhonneur de sa femme; les Arabes ruinèrent cette ville idolâtre en l'honneur de leur prophète. Quelques

Sauvres paysans, cle races diverses, y érobeiit avec peine à l'avidité des Turcs et aux ravages des Arabes quelques maigres moissons d'orge et de maïs. Aussi, les habitants de Famiah sont-ils plus en droit que tout autre de répéter ce proverbe des rayas de la Sublime Porte :

Partout où un Osmanli met le pied, l'herbe cesse de croître.

Quittons ces lieux désolés, et suivons la route des caravanes , qui n'est autre qu'une chaussée romaine. Elle nous conduit d'abord par un pays presque inhabité, tant il est expose aux incursions des Bédouins Maouâlis, jusqu'à Chizar, historiquement célèbre, mais aujourd'hui petit village sans importance et fréquenté seulement par des pâtres arabes. A quelques lieues au delà de ce hameau de parcs et d'étabies, apparaît une campagne plus cultivée. A mesure qu'on avance, le paysage devient de plus en plus pittoresque; les coteaux se couvrent de la verdure la plus variée : le chêne à côté du palmier, le laurier-rose à côté du cyprès. Rien n'offre un aspect plus étrange et plus agréable à la fois que cette diversité de dessins, cette conti]!sion de

couleur^) ce mélange de parfums qui caractérisent certaines contrées orientales. Ce caractère est sensible surtout dans Tendroit où nous sommes parvenus :

voici dans le même verger Toranger et le dattier à Texposition du midi, le pommier et le poirier à l'exposition du nord ; voici dans ce jardin des plantes grasses et frileuses non loin de la violette et de la primevère de nos climats; voici le saule pleureur sur les bords de rOronte; voici des bananiers sur ce coteau élevé. Cette riche végétation, cette culture soignée, ces vergers, ces jardins annoncent un grand centre de population. Ce n'est pourtant pas une puissante cité que nous allons rencontrer, c'est seulement une petite ville riche et heureuse, exception presque unique en Syrie. En avançant encore à travers une vallée étroite et accidentée, au fond de laquelle roule rOronte sur un lit de blancs cailloux, à un détour du chemin, sur une petite hauteur dominante, nous allons apercevoir le plus joli, sinon le plus majestueux des paysages. On dirait une vue de la basse Seine : c'est la même verdure éclatante, ce sont les mêmes coteaux, à la forme gracieuse, aux sommets boisés, aux flancs émaillés de fleurs, où broutent de blanches chèvres et de gras moutons. Mais, à l'avantage de la Syrie, le fond de ce vallon charmant contient une ville bien plus pittoresque que la rouge Caudebec ou la grise Quillebœuf. Les dômes de plomb de ces mosquées, les flèches de pierres de ces minarets, ces kiosks aux bandes bleues et blanches, aux toits pointus et surmontés d'une boule dorée, ces maisons aux jalousies vertes et aux stores roses, ces rotondes aux cent colon nettes qui s'avancent sur rOronte , ces places de terre battue , entourées de deux lignes de palmiers, ces lilas qui courent sur les murs, ces jasmins qui entourent les portes, ces toiles peintes qui ombragent les rues, et surtout ces roues hydrauliques les plus grandes que l'on connaisse, et qui , en élevant^ans cesse l'eau du fleuve, la font rejaillir en mille cascades écumantes et en mille jets gracieux , toutes ces élégances, tous ces charmes, toutes ces harmonies réunies font de Hamah une véritable ville des Mille et une nuits. C'est qu'aussi Hamah est la résidence habi-

tuelle des négociants turcs qui se sont enrichis à Damas : c'est là qu'ils ont réuni tout ce qui plait à leur goût, tout ce* qui nourrit leurs longues rêveries , tout ce qui flatte leurs sens délicats : des eaur murmurantes, des jardins embaumés, et le luxe intérieur le plus éblouissant. Entrons maintenant dans une de ces demeures de la félicité orientale. Chaque salle a son bassin et son jet d'eau, son sopha circulaire et son estrade de fleurs. Quelques-unes de ces salles sont pavées en marbre blanc, quelques autres en mosaïques, et le plus grand nombre sont couvertes d'un de oes riches tapis dont les couleurs sont si vives, la laine si épaisse que l'œil croit voir et le pied croit sentir une pelouse à l'herbe haute et aux fleurs harmonieusement distribuées. Mais ce n'est rien encore : pénétrons un instant dans le kiosk où le maître de céans fait son kief, c'est-àdire s'abandonne à cette rêverie vague, à ce repos étudié , à cette demi-somnolence qui permet à l'âme d'errer à soa aise à travers l'œuvre du Créateur, par* mi le monde des idées et l'univers des songes. Avec quels soins tout a été préparé pour satisfaire les sens et bercer l'imagination! Dans une salle ronde, aérée par cinq fenêtres en ogive , aux grillages dorés, et qui montent et baissent à volonté, des socles en albâtre portent des vases de fleurs ou des cassolettes de parfums; plusieurs eolonnettes, peintes alternativement eo bleu et en rouge , soutiennent un plafond ovale où sont représentés des arores d'or sur un fondd'azur. Entre chacune des colonnettes sont écrits, dans oes beaux caractères qui sont un des luxes de l'Orient, des sentences arabes, des poésies persanes etdes versets du Koran. Puis, d'un côté, brille un faisceau d'armes où - les fines lames de Damas et d'Ispahan s'échelonnent sur les pistolets damasquinés de Stamboul, sur les larges espingoles barbaresques et les longues carabines albanaises ; de l'autre côté, en pendant, s'étale un râtelier de pipes, dont Tambre jaune, la soie pourpre, les cheminées dorées, les tuyaux de merisier poli font la richesse. Enfin, un tapis de Brousse, un sopha de velours et un bassin d'eau limpide complètent l'ameublement de ce délicieux retira.

L'UNIVERS

* Étonnez- vous maintenant que le riche en Orient s'abandonne si facilement à la mollesse; qu'il ne songe ni à augmenter sa fortune, lorsqu'elle lui offre le bien-être que je vous ai esquissé , ni à rechercher les grandeurs dangereuses du vizirat, ni à s'mquiéter d'autres soins que de jouir en paix de son doux climat, ae sa belle nature, de sa parfaite quiétude. En Orient, les marques honorifiques ne servent qu'à hiérarchiser le pouvoir, et non à flatter l'amour-propre de celui qui en est revêtu : aussi , ceux qui ont acquis de quoi vivre à leur gré n'ont plus aucun souci de ce qui préoccupe notre existence en Occident, le rang social, la position dans le monde. L'égalité est réelle en Turquie ; on rencontre presque autant d'orgueil et de dignité personnelle dans le simple soldat ottoman que dans le plus puissant pacha : la race entière des Osmanlis se croit noble.

En quittant la ville heureuse et charmante de Hamah , qui , malgré son étendue matérielle , ne compte pas plus de cinq mille habitants, tant les jardins y sont entremêlés avec les maisons, on trouve encore, durant quelques lieues, une campagne cultivée avec soin, une végétation brillante et variée ; ce sont comme les faubourgs delà cité du bonheur. Mais bientôt reparaissent les champs en friche, les cailloux, les sables, et aussi les Kurdes rôdeurs, sortes de bêtes farouches sans cesse en quête de leur Eroie. Quelques hameaux misérables s'aritent derrière des buttes, ou se cachent dans les roseaux du fleuve ; c[uelques ruines de temples grecs apparaissent çà et là, lançant vers le ciel leurs colonnes sans chapiteau , ou faisant étinceler au soleil leurs fûts brisés ou leurs fragments de marbre. Passez vite sur cet élégant pont en pierre, qui date de l'époque mémorable des Abbassides, et ne tous arrêtez pas au petit bourg deRussaïn, de peur d*être englouti par une éruption soudaine de boue noire et infecte, dont l'odeur sulfurique seule est mortelle. Encore une demi-journée de marche , et vous allez atteindre Hems , l'antique Émèse.

Les Grecs anciens avaient fait de cette ville un comptoir considérable :

une population nombreuse s'y pressait, une population non moins nombreuse la traversait sans cesse. Les

Arabes, au contraire, l'abandonnèrent après l'avoir dévastée. Mais ayant , par sa position sur les rives fécondes de rOronte , excité la convoitise des Croisés , elle fut conquise par quelques-uns d'entre eux, repeuplée et choisie pour capitale d'un comte franc. Maigre cet honneur, elle ne put jamais retrouver son ancienne prospérité. Tout au contraire , elle suivit la fortune essentiellement variable des Croisés ; tantôt dans la sécurité, tantôt dans les alarmes ; tantôt dans la joie , tantôt dans la douleur; prise et reprise , et en définitive tombée au pouvoir des Mamioucks à la fin du treizième siècle. Amoindrie dès lors , dépouillée et réduite peu à peu à l'état où elle se trouve aujourd'hui, de ville elle est devenue gros bourg, avec quelques Grecs pour artisans, quelques Arabes pour propriétaires, quelques Turcs pour maîtres, et un aga assez puissant auquel le pacha d'Alep sous-loue la contrée qui s'étend de TOronte aux ruines de Palmyre. Maïs visitons d'abord la ville vivante, la ville mahométane par excellence, la ville sainte, la porte de la Mekke, Damas, qui le dispute au Kaire en étendue, à Alep en richesse, àConstantinople en importance comme centre du commerce de la basse Asie, comme entrepôt des Indes, comme anneau d'or qui lie l'Europe à l'Asie ; plus tard nous reviendrons sur nos pas, et nous irons contempler ces deux admirables cadavres de cités qu'on nomme maintenant TadmoretBalbek, et qui furent Paimyre et Hélios-polis.

A partir de Hems les villages se succèdent assez nombreux et assez peuplés sur le versant de l'Anti -Liban , sur les rives de TOronte, et même sur une autre ligne , à l'est , qui sert de route ordinaire aux caravanes. Pourtant ces différents villages n'ont rien qui mérite une mention particulière, sinon quelques ruines grecques ou franques, colonnes ou tourelles. Quelques sites aussi , ^râce à la fraîcheur de leur végétation , a leurs coteaux ombreux et à leur horizon de montagnes, sont charmants aux ]^eux, et semblent offrir une retraite aussi délicieuse quignorée : malheureusement le voisinage des peuplades no« mades enlève toute sécurité à ces beaux lieux. Cependant les dernières

collines des monts Djebel-Chaïk , en formant un demi-cercle assez large, semblent vouloir garantir des autans du nord et des sécheresses du midi le vaste bassin où nous allons entrer. Ce bassin est une plaine onduleuse , toute couverte d'arbres à fruits , avec des vergers qui se suivent des lieues entières sans interruption , avec des maisons de campagne aux pignons élégants , à la toiture plate et surmontée de terrasses pleines de fleurs, qui se pressent de plus en plus , avec des chemins ombragés qui se dirigent de mille côtés , avec des ruisseaux cristallins qui sillonnent la campagne en tous sens. A ces marques infaillibles de l'approche d'une capitale , il faut ajouter ces longues files de chameaux qui vont d'un pas lent et tranquille, portant les uns des balles de coton , les autres des pierres de taille ; ces lourds arabas (chariots) traînés par des bœufs ou des buffles , et dont 1 intérieur, entouré de rideaux verts, renferme plusieurs grandes dames syriennes ; puis ces successions de Musulmans, aune démarche aussi mesurée que les graves animaux qu'ils emploient ; puis ces marchands sur leurs ânes de grande espèce; puis ces jeunes Ottomans sur leurs admirables chevaux ; enfin ces rayas à pied , humbles et dé^ guenilles.

Tout à coup, au sommet d'une montagne de schiste où la route tourne en montant , par une ouverture entre les branches d'un bois de noyers colossaux , s'offre le spectacle le plus grandiose , le plus origmal et le plus féerique à la fois. Au-dessous de vous apparaissent des faubourgs , tout verdoyants de jardins; ces faubourgs s'éparpillent, en groupes d'arbres et de maisons, tout à travers une large plaine , et tout autour d'une enceinte de murailles la plus singulière du monde. Ces murailles, en effet , au lieu d'avoir la teinte terreuse , sale, triste, des fortifications occidentales, brillent , au contraire, de la façon la plus merveilleuse. Composés 'de pierres jaunes et noires, alternées de mille façons, les unes rondes, les autres carrées, d'autres triangulaires, mais toutes disposées avec art, ces remparts crénelés ont réellement l'air d'une ceinture de velours parsemée de topazes ,

ainsi que le disent les poètes d'Orient. Cette enceinte , d'ailleurs , n'est pas la seule qui se présente aux regards ; en voici d'autres à l'intérieur de la ville qui séparent les divers quartiers, celles-ci remarquables par les tours carrées qui les flanquent, celles-là par les ornements, sous formes de turbans, qui les surmontent. Mais ce n'est ici que le premier plan du tableau, le fond est bien plus éclatant et plus curieux encore. Il se compose de presque autant d'arbres que de maisons r ici une ligne de cyprès , c'est une promenade; là une suite prolongée d'arcades mauresques, c'est un bazar; puis un groupe de palmiers qui balancent leurs têtes gracieuses au-dessus du bassin en demi-cercle d'une fontaine monumentale; puis des quinconces d'arbres fruitiers dans l'intérieur d'un palais musulman ; enGn plus de mille coupoles avec leurs croissants de cuivre à leur sommet, et leurs minarets aigus sur leurs flancs. Ce labyrinthe de terrasses fleuries , de grands arbres et de beaux jardins , produit un effet d'autant plus prestigieux que la lumière d'un soleil ardent et les reflets argentés des sept branches sinueuses de la rivière Barradèh lui prêtent encore toute la magie des couleurs. C'est Damas, Al-Cham, comme l'appellent les Arabes, en lui donnant le nom de la Syrie elle-même.

Cette ville, tout admirable qu'elle soit dans son ensemble, ne possède pourtant aucun monument digne de Tart de ses anciens maîtres , les Grecs et les Arabes. Les mosquées v sont presque toutes du même modèle banal, quoinue assez élégant ; les bazars, quoique formant des voûtes bien proportionnées, n'ont de valeur que par leur étendue, qui se prolonge pour quelquesuns jusqu à une demi-lieue. Une seule mosquée est remarquable par sa masse, et surtout par une colonnade en marbre et en granit de Syène. Cette mosquée fut autrefois l'église de Saint-Jean Damascène; quoique bâtie par les Grecs, elle est d'une architecture lourde et écrasée, et n'a rien de la grâce et de la richesse byzantines. Ce qui, au contraire , mérite tous les éloges , c'est une Oeuvre toute moderne , le Khan d'Hassan-Pacha y qui sert de bourse au com-

L'UNIVERS

meree de Damas. Imaginez, dans le style arabe le plus pur une voûte immense, comparable par sa hardiesse et sa hauteur à celle de Saint-Pierre de Rome , selon l'opinion de M. de Lamartine; une coupole de la plus parfaite élégance entoure le dôme principal, et le tout porte sur des piliers de granit. L'intérieur de ce monument grandiose est composé d'une rotonde immense; puis derrière chaque pilier , sont distribués des magasms oii s'échelonnent des marchandises de toutes espèces , et des escaliers qui mènent à plusieurs étages de chambres et de corridors.

Voilà pour l'ensemble du monument ; quant aux détails , outre des ajrabesques d'un caprice infini , outre un système d'ornementation aussi original que gracieux, on ne peut trop admirer une porte dont les nattants colossaux sont allégés par des dentelures et des dessins qui feraient honneur à nos plus grands artistes. Et qu'on vienne dire, après avoir applaudi à cette merveille, que le peuple qui l'a exécutée est ennemi des arts : çropos de civilisation jalouse qu'il est indigne de l'Europe de répéter ! Cette oeuvre, d'une incontestable beauté, ne suffit pas à la gloire monumentale de Damas. Ce qui fait au contraire la honte morale de cette cité, c'est le fanatisme de ses habitants. Il n'y a pas vingt ans encore , tout chrétien ne pouvait entrer dans cette ville sainte que la tête nue et le dos courbé; aussi n'y trouvait-on que des Arméniens parqué dans un quartier, fermé comme une citadelle, et qui dissimulaient leurs richesses sous l'apparence de la misère. Leurs vêtements étaient sombres et négligés, lorsqu'ils allaient par la ville; quant à leurs maisons, quoique luxueuses à l'intérieur, elles n'avaient sur la rue qu'une façade en boue,

Rercée de quelques rares fenêtres grilles du haut en bas, avec des volets peints en rouge foncé , et des portes tellement étroites et basses qu'on ne les pouvait prendre réellement que pour des ouvertures de cabanons. Il y avait aussi à Damas quelques rayas grecs de la pire espèce, fourbes et lâches comme des esclaves, méprisés comme des filous, exposés quotidiennement aux injures des femmes musulmanes ; aux coups de pierres

des enfants, aux coups de bâton des hommes. Avec un pareil traitendent, comment ne pas tomber dans Tabrutissement le plus abject? Les races les

{>lus fières n'y résisteraient point; et 'on ne conçoit pas comment les Arabes, qui se laissant dominer dans leur capitale par une poignée d^ Turcs , ne font jamais de retour sur eux-mêmes, et s'indignent ainsi contre la lâcheté de quelques Chrétiens. Ces orgueilleux Musulmans sont pourtant ^ut aussi soumis aux Osmanlis que lecHrs plus craintifs rayas.

Nous verrons dans le cours de cette histoire Damas puissante, guerrière et conquérante sous les Ommiades; nous la verrons riche et florissante , manufacturière du premier ordre en soie et en acier, sous les Abbassides; nous la verrons ruinée et décimée par Timour- Lenk (Tamerlan), qui emmena ses meilleurs ouvriers et massacra le reste , oui pilla ses palais et dispersa sa population ; nous la verrons renaître de ses cendres sous les Osmanlis , tant sa position est importante comme grande étape entre l'Europe et les Indes ; aujourd'hui elle n'est plus que mercantile , superstitieuse et perfide. Elle a beau entasser les richesses dans ses bazars , elles n'y font que passer : Ispahan sait mieux qu'elle aujourd'hui tremper les aciers.

Brousse teindre les laines, Constantinople façonner les étoffes : toutes ses réputations se sont éteintes à la fois. Elle a beau, à chaque nouveau retour du rhamadan, voir son enceinte remplie d'un peuple de pèlerins; ces pèlerins, grossiers pour la plupart, s'excitent dans leur intolérance , loin d'acquérir par leur frottement l'esprit d'association et de progrès. Elle a beau être une foire perpétuelle où se rencontrent toutes les nations asiatiques, la mauvaise foi immémoriale de ses indigènes n'en laisse] pas moins de force à ce jeu de mots si* miurieux pour les Damasquins : Chami, Ghoumiy c'est-à-dire, les habitants de Cham ( nom arabe de Damas ) sont des perfides.

On n'a jamais pu connaître le chiffre exact des habitants de cette grande ville; mais vu le nombre de ses maisons, on peut lui attribuer hardiment cent mille propriétaires; vu le nombre de ses

caravansérails, cent mille étrangers.

Dans le total des sédentaires les deux tiers sont Arabes, vin^t mille Arméniens, Grecs schîsmatiques et jotfs, et dix mille seulement Ottomane.

Avant de continuer notre marche vers le sud du pachalik que nous parcourons , il nous faut faire une pieuse excursion aux deux antiques rivales de Damas : Tune, perdue dans les sables , Palmyre, l'autre, cachée dans les rochers, Balbek. Nous n'entreprendrons point pourtant de vous expliquer toutes les merveilles qui gisent en lambeaux sar un désert de poudre ou parmi de noires rocaltles. C est à l'histoire ancienne à vous apprendre les noms de ceux qui ont élevé ces temples si nombreux et si riches; c'est à l'archéologie à vous faire connaître le sens de ces inscriptions et de ces emblèmes si réputés ; c'est à l'architectonique à relever le plan de ces superbes édifices , à rétablir leur ensemble , à leur rendre leur beauté. Si nous ne consultions, d'ailleurs , que les misérables habitants actuels de ces ruines magnifiques , ils attribueraient la fondation de l'une et l'autre de ces deux grandes villes au seul Salomon , le plus grand des monarques selon les historiens arabes, le roi des génies (Djins) selon les Musulmans , poétiques jusque dans leur ignorance.

On ne peut, du reste, visiter Palmyre sans une grande suite et de copieuses provisions ; le voyage est pénible à travers un désert de plus en plus aride; il est dangereux si l'on rencontre une de ces bandes errantes de Bédouins dont Vétat habituel est la guerre, qui ne vivent que de rapines et de brigandages.

Mais la vue des ruines vaut toutes les peines qu'on se donne pour les atteindre. Figurez-vous une vaste plaine toute remplie de débris merveilleux, de marbres magnifiquement travaillés , entassés les uns sur les autres. Figurez-vous de longues rues de colonnes, toutes plus ou moins attaquées par le temps, mais conservant encore cette belle couleur jaune qui charme sans éblouir, ayant encore toute la grâce de leur pose, toute l'harmonie de leurs proportions.

Combien y a-t-il de temples , de portifjues , de galeries , d'arcs de triomphe

détruits dans cet amas sublime? A quel degré de civilisation fallait-il que le peuple de Zénobie fât arrivé pour entasser ainsi les somptuosités PLesRo* mains nous le disent à peine , et la reine qui possédait un si grand nombre de palais n'eut pas un seul historien.

En débouchant par les colttnes de sable , d'où l'aspect de cette cité morte emprunte à sa chute même une majesté qu'elle ne posséda peut-être pas dans sa prospérité , on est frappé tout d'abord de la confusion de décombres précieux, de l'étendue de certains monuments dont les colonnes debout vous donnent encore ridée la plus grandiose, de certains péristyles qui ont encore toute la beauté gue des architectes de génie leur ont imprimée pour une longue suite de siècles. Puis , si l'on veut se rendre compte par le détail de son impression si saisissante, si l'on veut raisonner sonenthoijh siasme et classer ses sujets d'admiration, voici ce que l'on trouve en avançant pas à pas dans cette capitale d'un art disparu. On laisse de coté tout d'abord les restes d'un château arabe, qui seraient pittoresques et curieux en tout autre enoroit , mais qui , dans ce rendez-vous de merveilles , attire à peine les regards. Quelques sépulcres carrés, aux pilastres élégants, méritent déjà vos éloges.

Passez vite pourtant, afin d'arriver plus tôt à cette avenue admirable de colonnes, les unes à moitié enfouies, les autres mutilées par le haut, d'autres encore presque mtactes, celles-ci isolées, celles-là rattachées encore par la plus élégante architrave. Est-ce là une suite de monuments, ou un seul édifice? L'érudition artistique pourra trouver un jour le mot sublime de cette énigme de marbre.

Avançons encore, et nous allons rencontrer le chef-d'œuvre sans doute entre ses chefs-d'œuvre , le temple du soleil qu'on adorait à Palmyre aussi bien qirà Balbek. On y avait prodigué toutes les riéhesses de la sculpture : toutes les pierres en sont fouillées avec un soin et un goût parfait, et l'ensemble présente néanmoins le spectacle de l'unité dans la variété, de l'ordre dans la magnificence. La façade du portique est formée de douze colonnes colossales, et mène à une cour earrée de soîxante-diX'*

L'UNIVERS

neuf pieds sur chacune de ses faces, ornée d'un double rang de nouvelles colonnes; puis se voit un péristyle avec quarante et une colonnes encore, percé (rune large porte, dont le soffite, qui gît dans la poussière, nous montre un zodiaque semblable au nôtre, et un oiseau mystérieux , aigle ou phénix , sur un fond parsemé d'étoiles. Cette porte , sans doute, ouvrait sur le sanctuaire, dans lequel on ne rencontre plus aujourdliui que décombres amoncelés ; et pourtant le dieu qu'on adorait dans cette enceinte y darde toujours à profusion ses rayons éclatants : ses prêtres ont disparu pour jamais, et seul désormais il remplit la solitude de son temple. Il nous paraît inutile de continuer la description de ces pompes éteintes , nous craindrions, d'ailleurs, de tomber dans une sèche et froide nomenclature; contentons-nous de mentionner encore les quatre superbes colonnes de granit que les tremblements de terre ont épargnées, et l'arc de triomphe qui termine l'avenue de colonnes dont nous avons parlé en commençant. Parmi ces marbres somptueux, dont le travail prouve si bien la puissance de l'esprit humain^ s'aperçoivent quelques huttes informes de terre et de paille : c'est la demeure actuelle de quelques pauvres Arabes. Comparez maintenant la Syrie ancienne à la Syrie moderne ; nulle part décadence ne fut plus manifeste!

Les ruines de Balbek sont moins nombreuses , sinon moins magnifiques que celles de Palmyre. Au lieu de former un cercle vaste et allongé comme celles dont nous venons de nou.s occuper, elles sont plus ramassées, pour ainsi dire, et se trouvent enceintes d'un mur de sept à huit pieds de hauteur qui figure un carré long. En escaladant cette muraille aux pierres énormes,- dont quelques-unes ont Jusqu'à trente pieds de largeur, on parvient au milieu d'une agglomération prestigieuse de marbres brisés, de chapiteaux renversés, de corniches et d'entablements épars sur le sol, de voûtes dont il ne reste qu'un pan, de colonnes dont il ne reste que le fût. C'est qu'aussi à Balbek l'action de l'air n'a pas seule agi contre les monuments humains^ la végétation a fait aussi son œuvre de destruction : elle a étendu ses lierres vi-

vaces qui ont disjoint les murs les plus solides, elle a disséminé ses pariétaires sur les ornements architecturaux les plus élevés , elle a écrasé les pilastres avec ses buissons de nopal , elle a crevé les plafonds avec la tête de ses sycomores. Ce mélange de marbre éclatant et de verdure brillante est favorable au coup d'œil, il est vrai; mais combien de beautés cette nature luxuriante n'at-elle pas déjà dévorées!

Il existe pourtant quelques restes encore debout, et un temple presque intact. Ces restes sont six colonnes gigantesques d'une pierre d'un jaune doré, moins éclatant que le marbre, moins mat que le travertin : ces colonnes ont été fouillées avec un art infinr; leurs architraves et leurs corniches sont dignes de Corinthe. On croit que ces colonnes colossales faisaient partie d'un temple, aux énormes proportions, qui aurait été abattu par un tremblement de terre, et qu'après la chute de cet immense monument, on en aurait élevé un autre à côté, sur le même dessin, mais considérablement diminué.

Cette conjecture, tout ingénieuse qu'elle soit, ne nous paraît pas probable; car pourquoi des architectes, toujours jaloux de leurs prédécesseurs, si grand que soit leur mérite, auraient-ils laissé exister en face de leur œuvre terminée des fragments d'un art plus audacieux que le leur, des preuves d un plan beaucoup plus grandiose? N'est-il pas plus simple de penser que là , comme à Palmyre, le génie si fécond des anciens avait semé les temples grands et petits dans l'enceinte de leur ville sacrée , et en l'honneur de la foule de leurs dieux ? Quoi qu'il en soit, une inspection raisonnée des ruines de Balbek a fait juger qu'il y avait dans l'enceinte de la ville des débris de plusieurs âges : ainsi quelques blocs énormes, aux sculptures mystérieuses^ font présumer une architecture inconnue, presque antédiluvienne ; quelques colonnes massives aux chapiteaux en palmes annoncent un art phénicien , frère de celui d'Egypte; enfin certains portiques sont grecs, certaines voûtes romaines.

Le temple le mieux conserve est évidemment de l'époque antonine; les feuilles d'acanthe de ses corniches, le

dessin de sa fHse, les ornements de ses pilastres, tout ie prouve surabondamment. Voici, en outre, des caissons sculptés, qui indiquent que ce monument était dédié aux dieux païens : ici c'est une figure de déesse, là de dieu ou de héros; plus loin c'est Ganymède enlevé par Faigle de Jupiter, partout les symboles vivants de la mythologie. En somme, l'ensemble de ces ruines doit ravir notre imagination : pour l'artiste ce sont d'admirables modèles , pour le poète un thème à ses inspirations, pour le philosophe un sujet de profondes rêveries :

pour les barbares seuls, qui en habitent les environs , elles sont froides et muettes.

Poussons maintenant jusqu'au bout notre voyage du nord au sud de la Syrie. Le canton de Damas est une oasis de quinze lieues de tour dans un désert immense, qui va rejoindre à l'est les solitudes de rirak- Arabi, et au midi les sables de FHediaz. Il y a bien encore quelques terrains fertilesrquelques terres noires et grasses, la plaine du Hauran, par exemple, que nous avons déjà plusieurs fois mentionnée; mais on est bien loin de tirer toujours un parti avantageux de ce sol excellent : les Bédouî ( les hommes du désert) sont trop menaçants, et les cultivateurs sont en trop petit nombre; d'ailleurs il faudrait presque tenir garnison dans chaque champ depuis le temps des semailles jusqu'au temps des moissoins. Pourtant autour de$ villages de Bostra, d'Adréath et de Djérash le pays est cultivé et productif. Au delà commencent les pâturages du Jourdain à l'ouest, et les sables du Barrai- Al-Cham à l'est. 11 faut aller jusqu'à Naplous pour trouver un pays riche et une ville habitée. Pïaplous est bâtie non loin de l'ancienne Sichem, et sur les débris de la Néapolis des Grecs : c'est la retraite de quelques Musulmans puissants, amoureux de l'indépendance, mais assez bons agriculteurs; aussi font-ils rendre à leur sol beaucoup de blé, de coton et d'olives. On n'aurait qu'à louer leur manière de vivre patriarcale et leur caractère de noble fierté, s'ils n'avaient malheureusement un défaut qui gâte bien de leurs qualités, l'intolérance religieuse.

Ils n'ont jamais voulu souffrir de Chrétiens parmi eux , et les pèlerins doivent

éviter de passer par leur ville, dans la crainte d'être injuriés et molestés.

Sauf la vallée du Jourdain , la contrée est presque partout montueuse et aride.

Les collines de la Judée sont grises, incultes, tristes, aux flancs à pic, aux noires cavernes, aux ravins sombres et creux ;quelques figuiers rachitiques pous* sent à travers d'énormes charcfons et de nombreux arbrisseaux épineux. Plus on avance, plus la végétation diminue, plus les cailloux comblent les champs, plus une poussière volcanique s'élève de toutes parts, et attriste l'horizon. Encore un pas, et nous allons arriver à ta cité sainte, pour la possession de laquelle les Francs ont si longtemns et si inutilement combattu. Jérusalem est entourée d'un désert de pierres ^ris de cendre; des rochers noirâtres forment comme des avenues funèbres à la ville des larmes et des désolations. Les vieux oliviers contemporains des douleurs de Jésus-Christ ne sont plus que de colossales racines pétrifiées. Les jardins des orgueilleux pharisiens ne sont plus que des terrains vides et nus. Poussière sombre , pierres lugubres , pâles oliviers, rochers noirs, tachetés de blanc comme un drap mortuaire semé de larmes, lit desséché du torrent Cédron, collines éboulées du Calvaire et de Sion semblables à Tamoncellement horrible des ossements de cent générations, source intermittente de Siloë, vallée profonde et rigide de Josaphat, où le ciel lui-même semble prendre une teinte funèbre , tel est le paysage actuel de Jérusalem.

Nous ne vous ferons pas ici la description d'une villeque presque tout lemonde connaît, que tant de voyageurs ont décrite, que tant de poètes ont chantée, et que d'ailleurs nous verrons dans notre histoire à bien des âges divers , à plusieurs époques caractéristiques , qui exigent chacune son tableau. Laissons donc derrière nous les remparts crénelés, les portes monumentales, le dôme du Saint- Sépulcre et les arcades d'ElSakkara (la mosquée bâtie par Omar), les clochers et les minarets mêlés de la cité q\\^ les Arabes eux-mêmes appellent El- Kods i la Sainte. Au sud oe Jérusalem c'est la même tristesse et la même aridité : vallées brûlées par les rayons du soleil , montagnes calcinées par le feu

LtmiVERS.

des volcans , mer Morte à rh(Nrizon, voilà ce qu'on rencontre de Jéricho à Saint- Saba. Pour retrouver la verdure des arbres et Tordes moissons, il faut redescendre vers la mer, et nous diriger vers l'ouest. Nous pouvons tout d'abord reposer nos yeux sur la vallée de Kâriat- Êl-Anep , autrefois de Jérémie. Ici les mûriers reparaissent, et des jardins, entourés de haies de chèvrefeuilles odorants, sont divisés en vergers et en parterres , et arrosés par d'abondants ruisseaux.

Avant d'arriver à Ramlâh , il faut encore traverser des défilés escarpés, tanières de bêtes féroces, repaires de brigands. Enfin on parvient à la plaine de Ramlah, qui a deux aspects bien différents, celui du printemps et celui de Tété. Au printemps , c'est la verdure la plus variée, des tulipes, des anémones, des primevères ; puis de jaunes et belles moissons, où les épis ont plus de six pieds de tige. £n été, au contraire, le soleil dévore jusqu'aux moindres plantes, pompe l'eau des ruisseaux , écorche la terre et la laisse fendue de toutes parts , et avec ce ton rougeâtre, particulier au sol de la Palestine, Ramlan est l'ancienne Arimathie, la patrie de Samuel; elle n'a aujourd'hui qu'un millier d'âmes, elle est sans caractère propre et original.

Aquelques lieues de là, sur les bords de la Méditerranée se repose mollement la voluptueuse Yâfa. C'est là upe véritable merveille orientale, mer bleue, ciel bleu, foret de palmiers, de grenadiers, de citronniers et de cèdres maritimes , jardins délicieux, chemins jonchés de fleurs d'oranger, murs couverts de jasmins, fontaines jaillissantes , terrasses crénelées , blancs minarets , éclatantes coupoles, balcons mauresques, le tout se détachant sur le fond olanc du désert et sur les sables onduleux de la côte.

Au sud de Yâfa gisent les ruines d'Ascalon, que nous verrons prise et reprise tant de fois durant l'époque* des Croisades. Puis Gaza, ville déjà égyptienne, admirablement située entre l'Afrique et l'Asie^ avec les restes de son opulence d'autrefois qui s'aperçoivent encore dans le marbre blanc qui sert de lit à ses ruisseaux , avec son sol noirâtre si fertile en grenades, en oranges, en dattes , avec ses jardins qui produi-

sent des oignons de renonoales st renommés qu'on en expédie chaque année pour les parterres du sérail de Constautinople. Après Gaza , le grand désert d'Arabie commence y et la Syrie finit au petit châteaufort de Khan-Younes.

r En résumé, comme les autres pachaliks de Syrie , le pachalik de Damas offre plus de villes détruites que de villes florissantes, plus de terres en friche que de champs cultivés; plus de misères que de richesses. Damas est encore bien puissanté, Hamah bienagréabte; mais quelle décadence dans Hems , et dans toutes ces cités qui naguère peuplaient les bords de l'Oronte, et qui à peine peuvent passer aujourd'hui pour de simples bourgades! Aussi malgré son étendue, ce pachalik compte tout au plus quinze cent mille âmes. Deux fléaux, du reste, le minent sans cesse, et l'envahissent de plus en plus, le désert et les Bédouins ; un jour viendra, si elle n'y songe, où la nère Damas elle-même sera détruite par l'un ou par les autres. Quant à la Judée, sauf une partie de son littoral avec sa ville charmante Yâfa, sauf deux ou trois étroites vallées , sauf une plaine unique, celle de Ramlah , tout le reste est tellement appauvri, usé, éteint, qu'on a peine à s'imaginer qu'en ces lieux désoles il vécut, il y a quelque vingt siècles, une grande et puissante nation, les Hébreux.

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