‹ Syrie ancienne et moderneChapitre 56 sur 63 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Que s'est-îlpasséen Syriedepuis 1842 ?

Rien qui ait amélioré le sort des Chrétiens. Le protectorat de la France s'est de plus en plus affaibli, annulé sous l'influence de la politique égoïste du dernier règne. Aussi , dans leur désespoir, les Maronites envoyaient-ils le 12 février 1848 au ministère, si indifférent à leur égard , de Louis-Philippe , une dernière pétition j ou plutôt un cri su-

LTJNIVERS.

préme de douleur, contenant ce résumé si pitoyable des calamités qui ont suivi dans le Liban notre abandon momentané : a Voilà la cause des malheur»

« qui nous ont atteints, de notre ruine « immense, de notre sang versé, de Tin- « cendîe de nos maisons , de la profana- « tion de nos églises, du déshonneur de « nos filles vierges, du massacre de nos « enfants, fendus en deux par Tépée sau- « vage des Druses. »

Mais Dieu semble enfin avoir entendu les gémissements de ce peuple si odieusement opprimé; car il a voulu que sa pétition, adressée à la monaràiie, fut rapportée par la République.

La République généreuse et sensée, par humanité autant que par raison , prendra à cœur de secourir aes malheureux, et de revendiquer les droits et privilèges qui furent concédés il y a trois siècles à la France par la Turquie. C'est la un beau rôle assurément , et nous ne doutons pas qu'il ne soit accepté tout entier par le gouvernement du 24 février. Seulement suffira-t-il maintenant de ne réclamer en Syrie que le protectorat des Chrétiens ? Les choses n'en sont-elles

Eas Tenues à ce point oiH un remède plus éroîque soit nécessaire? La haine, excitée de nouveau et si criminellement dans le cœur des Druses contre les Maronites, s'apaisera-t-elle à un signe de nos consuls? La Porte, au pouvoir si faible et si tiraillé, pourra-t-elle, en admettant sa bonne volonté , rendre au Liban la paix, à ses représentants en Svrie le sentiment de la iustice , de la probité, de Timpartîalité? rïous ne le croyons guère, et voici les raisons de notre doute :

Le Turc n'est plus aujourd'hui ce gu'il fut si longtemps. ^Naguère, les jambes nues, le front découvert, la barbe épaisse , la poitrine chargée d'armes de toutes espèces , il vivait fier, insoucieux, dans la contemplation de sa puissance et dans le mépris de ses adversaires : à rheure qu'il est, avec sa redingotte étriquée, son pantalon de palefrenier, ses bottes à éperons, qui le gênent, sa cravatte, véritable carcan, il semble aussi chétif que son ancêtre paraissait fort.

Naguère, après avoir retiré des peuples .nouvellement conquis tout le suc qu'il en pouvait extraire, après s'être entouré du luxe de l'ameublement , de la beauté

des femmes, delà sensualité des mets, après s'être abandonné aux plaisirs de toutes sortes, il se levait tout à coup , secôuaitson enivrante apathie, chargeait ses longs pistolets , aiguisait son large kandjar, montait son cheval rapide, et, avec quelques poignées de riz pour nourriture, son manteau pour couche, son intrépidité pour âme, s'en allait envahir les longues plaines de la Servie ou les vastes prairies hongroises. Maintenant, rangé par avarice, sobre par nécessité, ne recherchant plus les contrastes anciens de son existence , mais envieux du confort de la vie moderne , il redoute l'Autrichien et tremble devant le Russe. Que voulez-vous que fasse le divans autrefois si orgueilleux , actuellement si modeste, Xtdivan, qui s'inspire ducalcul, lui qui jadis n'écoutait que l'audace; que voulez-vous que résolve ce divan dégénéré vis-à-vis des difficultés insurmontables que lui présente la pacification du Liban ! Il a laissé des missionnaires protestants y soufQer la discorde ; il n'a pas efficacement appuyé des envovés français qui cherchaient à y rétablir Tordre. Ce qu'il fut en 1840 et en 1847, il le sera toujours : il sera tout aussi impuissant pour fonder le bien qu'il Ta été pour empêcher le mal. Il n a jamais trouvé, pour détruire en Syrienne anarchie de plus en plus effrayante, que des expédients sans durée , que des remèdes sans valeur : ainsi, pour n'en citer

Sue deux exemples , son désarmement ela montagne, qui ne s'est opéré que chez les Maronites, et aucunement chez les Druses ; sa nomination de deux kaïmacams, qui ne pouvait aboutir qu'à diviser la tyrannie en deux portions , aa lieu^de lui laisser au moins la puissance de l'unité. Il n'y a rien donc à attendre d'un gouvernement en décadence, qui promettra toujours sans tenir, parlera sans agir, ordonnera sans être obéi.

Au lieu de perdre ainsi son temps en négociations inutiles , la France ne ferait-elle pas mieux de réclamer tout de suite ce que l'avenir forcera la Porte de faire, c'es^à-dire, ne ferait-elle pas mieux de demander au dwan de laisser les Maronites se gouverner eux-mêmes, de traiter le Liban comme il traite la Molvadie, la Valacbie , la Servie. Pour atteindre ce but il faudrait d'abord détruire l'éUt in-

SYRIK MODEftKE.

toléiabie de œs vQlages iniztesdela Montagne, oà les Drasesarmésinspirentsans cesse Teffiroi, Tinquiétude de l'avenir, la crainte da crime aux Maroni tes désarmés. Il faudrait aussi éloiener ces premiers, naturellement nomades et aventuriers, en les faisant indemniser, s*il j a lieu , par les Maronites devenusles héritiers des champs que les Druses laissent en friche. 11 faudrait encore permettre aux Chrétiens de porter, eux aussi, le vatagan et la carabine, Tépée et le îusil. II faudrait enfin tolérer qu'ils se fortifias-

sent dans leur montagne, à la condition formelle de n'en point sortir. Alors le lihan deviendrait uoe Suisse orientale , où, grâce à l'industrie de ses habitants , à l'activité de leur travail , à leur sécurité future , pourrait commencer pour ses peuples une ère de paix et de prospérité que nous leur avons vu , dans le cours de cette histoire, espérer inutilement pendant douze siècles , et poursuivre à travers tant de larmes et tant de sang. Nous émettons ce dernier voeu sous le patronage de la fraternité républicaine.

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