SAINT LOUIS
Fait inoui jusque alors ! Innocent IT , entratné par sa haine contre Frédéric II, qui s'était adressé au roi de France comme médiateur entre lui et le souverain pontife, s'oppose de tout son pouvoir au départ de saint Louis pour ra Terre Sainte* Quelle déplorable variété, quelle funeste contradiction dans ces croisades ! La septième a pour adversaire un pape. Celt que sai ni Louis seul , à cette époque , comprenait l'union cathoiiaue , la fraternité évangélique, la soiiàarité chrétienne. Aussi son armée est-elle la véritable Église : il y réunit les proscrits d'Aibi et de Toulouse aux plus ardents papistes , les guelfes aux gibelins. Son expédition^ SI les hommes de son temps eussent été meilleurs, aurait offert l'exemple d'une guerre réellement sainte, réactive contre les traitements cruels que les Musulmans, poussés à bout, avaient infligés aux Chrétiens, mais réactive seulement par la douceur envers les prisonniers , par la générosité en dehors de Faction du combat, par la grandeur et par la noblesse. Malheureusement saint Louis ne commandait ni à des hommes vertueux comme lui, ni à des troupes disciplinées : ses soldats n'étaient pas même à demi policés !
Malgré les exhortations de sa mère, Blanche de Castille, Louis IX se croisa avec ses trois frères : Robert, comte d'Artois, Alphonse, duc de Poitiers, Charles , duc d'Anjou. Sa croisade eut tout d'abord les caractères de la charité : le roi ordonna à ses juges d'activer tous les procès ; aux chevaliers féodaux en querelle de jurer entre eux une trêve de cinq ans; à ceux qui tenaient des biens injustement de les restituer sur 1 heure; aux barons rigoureux envers leurs vassaux de leur demander pardon. Saint Louis voulut aussi faire participer le peuple à son entreprise. Il emporta des instruments aratoires, afin d'établir une colonie agricole en Egypte. En outre il araitfait creuser le port^rAigaes-Mortes
pour entretenir plus tard des rapports commerciaux avec rOrient(*).
La croisade de saint Louis fut, do reste, une suite d'actions nobles et généreuses de sa part plutôt qu'une expédition^ utile aux Syriens. Ainsi, parti d'Âigues-Mortes en automne avec cinquante mille hommes, il fut forcé de faire escale en Chypre. Cette île fat toujours une sorte de lieu de délices; les produits abondants de son sol, tes mœurs luxueuses et intempérées de ses habitants, parvinrent à corrompre , durant le séjour d'une saison , Tarmée du saint roi. Ce dernier fut forcé, par ses justes réprimandes, par rénergie de ses actes, par la sévérité de ses ordonoaoces , de rendre à ses soldats le sentiment de l'honneur, du devoir et de la discipline. Malheureusement, en quittant cette terre de mollesse et d'abâtardissement, au lieu de se diriger sur la Syrie, il crut plutôt devoir attaquer la puissance musulmane en Egypte qu'au pied du Liban. U fît donc voile vers Damiette, et à peine abordé à sa plage sablonneuse, il donna l'exemple de l'intrépidité eo se précipitant Tun des premiers wen le rivage. L'émir Fakr-Ëddin, avec une puissante armée de terre et de mer, attendai t les croisés ; mais les Musulmans ne purent résister à l'élan impétueux des Chrétiens : leurs troupes furent enfoncées, dispersées, leurs vaisseaux briHlés ; la déroute parmi eux fut telle, qu'ils ne songèrent même pas à défendre la ville, et qu'ils évacuèrent Danûette sans oser résister un instant derrière ses puissantes murailles.
Les croisés, à peine maîtres d'une cité opulente, tombèrent de nouveau dans les désordres et les déréglementa de toutes espèces. Ils en vinrent méue à méconnaître l'autorité du plus respectable des souverains. Insouciants de leur propre vie, on les voyait dans leurs
Postes avancés s'adonner au jeu et à orgie, plutôt que de repousser les incursions des Arabes-Bédouins qui arrivaient jusque dans leur camp butiner et enlever des prisonniers. Cette impunité de quelques partisans audacieux rendit l'espoir au sultan du Kaire. Il s'occupa
r) y«yex l'abbé de Gboisy, rié 4e êomt
SYRIE MODERJME.
3onc de rdever le moral de ses populaioHS) de rassembler une nouvelle armée )lus considérable que la première ; et la confiance, qui renaissait de jour en our , fut encore augmentée par la nouelle de la prise de Sidon, due à la vieoire de^s Musulmans de Damas sur les Chrétiens de Syrie. Il oe fallut rien moins [ue le débarquement du comte de Poiiers avec Tarrière-ban des chevaliers rancaispour secouer Tapathiedescroi' es, déjà efféminés par le climat oriental. >aînt Louis, d'ailleurs, profita de l'ardeur les nouveau-venus pour faire honte à es anciennes troupes. Malheureusement our la chrétienté, si saint Louis avait outes les vertus d*un roi , tout le cou« âge d'un guerrier sans peur et sans reroche, il ne montra pas toujours toute } prudence d'un général consommé.
unsi , avec une armée qui ne pouvait ecevoir ni recrues ni ravitaillement, I ne craignit pas de s'enfoncer au cœur 'un vaste empire et de marcher à la onquête du Kaire. Ses premiers pas urent des succès. Ses ennemis ne puent empêcher sa marche sur le bord du ^11. Ils en furent même si effrayés, qu'ils ui firent de nouveau des propositions de »aix. Mais saint Louvv, après avoir conuité ses chevaliers, repoussa l'offre des lusulmans. Il semble que ce fut un sysème chez les croisés de ne rien devoir [u'à leurs armes , à la victoire , à la sou- Qission absolue de l'âme et du corps : [rande faute , preuve de barbarie et de anatismeàla fois(*)!
Avant d'assiéger la ville de Mansouab , les croisés vinrent camper sur le >ord d'un canal qui leur barrait le »assage , et en face duquel étaient posés les Musulmans. Pour franchir ces aux profondes, saint Louis fit entre- «rendre une di^^ue. Ce travail n'inquiéta las les Musulmans, qui y répondirent de a façon la plus ingénieuse, en creusant e sol de leur côte. De cette façon la ive reculait sans cesse devant les Ghréiens; et mali^ré leurs efforts ils ne par- 'enaient pas à l'atteindre. Un mois du- •ant les croisés s'obstinèrent à contiluer leur digue. Les Arabes, par contre, le se lassèrent pas de creuser le terrain ,
et de plus ils aocaUèreot leurs adversaires de leurs longues flèches et de leur feu grégeois. Enfin un traître de leur armée indiqua un gné aux Chrétiens. Saint Louis et son frère le comte d'Artois le franchirent des premiers; pais le comte d'Artois n'ayant su, malgré sa promesse, attendre le reste de l'armée, se précipita comme un fou à travers les lignes musulmanes. Decetteimprudencedaien^ fatalement tous les malheurs de l'armée chrétienne 1
L'irruption inattendue du eomte d'Artois et de ses chevaliers porta tout d'abord le trouble et la conrusion dans les rangs arabes. Les Chrétiens parvinrent même, après un choc terrible , à s'emparer du camp musulman. C'était plus que jamais le cas de s'arrêter, après l'ardeur de consulter la prudence. Le bouillant comte d'Artois ne se crut pas vainqueur qu'il n'eût exterminé tous ses en« uemis ; et, malgré les représentations du grand maître des Templiers, il s'engagea immédiatement à la poursuite des Arabes. Avec les fuyards il pénétra jusque dans la ville de Mansourah. Là les Musulmans, s'apercevant du petit nombre de leurs vainqueurs, firent volte-face, harcelèrent de tous côtés les|]uinze cents chevaliers du comte d'Artois, et les exterminèrent jusqu'au dernier avec le malheureux prince qui les commandait.
Par une fatalité singulière , pour réparer la témérité de son frère, saint Louis en commit un nouvel acte. Il fît passer le canal au reste de son armée, de façon qu'à mesure que les Arabes se ralliaient, ils tombaient en masse sur les croisés, qui n'arrivaient , eux , que par pelotons. Bientôt une peur panique vint encore troubler le mouvement des Chrétiens. Le bruit se répandit que les Musulmansétaientvainqueurs. La masse des troupes chrétiennes reflua alors vers le canal, et elles s'y noyèrent en grand nombre. Saint Louis, resté presque seul au milieu des ennemis , se cléfendit avec un courage de héros contre six Musulmans. Cette résistance désespérée de leur roi fit honte aux chevaliers : ils s'élancèrent de nouveau au combat, et dégagèrent saint Louis(*).
»iï ^2y«^.^oïo'*'lei Chronique, et Mathiea
(*) Voyez Guillaame de Naagii, Met Gettee de 9a»ni jLouû.
L'UNIVERS
Quoique maîtres du terrain, les Chrétiens n'en étaient pas moins épuisés et découragés. Il leur fallut les jours suivants renouveler des luttes générales €[ui les lassèrent et les décimèrent peu a peu.
Quels que fossent les traitsde vaillance de saint Louis , il ne put faire que son armée redevint agressive. Or la temporisation ne pouvait que lui être funeste , rimmobilité était sa perte. Bientôt même elle eut à lutter contre leclimat aussi bien
Suecontre les hommes. L'amoncellement es cadavres autour du camp chrétien occasionna une épidémie épouvantable, qui frappa à la fois les chefs et les soldats. Nouvel héroïsme de saint Louis :
après avoir bravé le fer des ennemis, il voulut braver les atteintes de la peste. On le vit à tout instant non-seulement porter des consolations aux mourants, mais soigner de ses propres mains les malades. Il fit tant que la contagion Tatteignit à son tour. Sa maladie fut le dernier coup pour son armée. Elle se renferma dans son camp inerte et désolée; elle laissa les Arabes Fentourer d'une ceinture de fer impénétrable, lui couper les vivres, détruire ses convois de ravitaillement ; et bientôt pour elle la famine se joignit à la peste. Dans cette extrémité , saint Louis fut contraint de songer à traiter avec ses ennemis. Ceuxci voulurent lui imposer des conditions inacceptables ; alors le héros chrétien, à peine convalescent d'une effrayante maladie, malgré sa faiblesse corporelle sentant toute la force de son âme, ranima le courage de ses soldats, exalta leur enthousiasme, et les entraîna à sa suite vers Damiette. Durant cette retraite, saint Louis se battit comme un simple capitaine. Toujours à l'arrièregarde, aussi actif que valeureux, il commença une retraite où il ne fut égalé en héroïsme que six siècles plus tard, par le maréchal Ney. Comme ce dernier, saint Louis lutta à la fois contre la nature et contre l'humanité ; seulement au jieu du soufle glacé du septentrion, c'était l'haleine brûlante du simoun que le roi de France avait à vaincre, aussi bien que des myriades de Bédouins, ces Cosaques de l'Afrique.
Après s'être multiplié pendant la retraite de ses troupes , saint Louis arriva épuisé de fatigue , de maladie, de
veilles dans le bourg de Minieh. H espérait y trouver un refiige, il n'y rencontra que la trahison. Au moment où il allait traiter d'une suspension d'armes avec l'émir qui le poursuivait, un homme infâme parcourut les rangs de Parmée française en criant : « Au nom de la vie du roi , cerné de toutes parts , rendezvous tous , si vous ne voulez pas qu'il meure. » A cette fausse nouTelle les chevaliers mirent bas les armes, et saint Louis fut chargé de fer par ses ennemis. - La captivité fut pour lui une épreuve capitale,durantlaquellesedéveioppaune nouvelle face de sa grande âme. Embar-
âué sur le Nil avec une partie nombreuse e sa noblesse, il voulut partager en tout les souffrances et le denûment de ses compagnons. Tratné en triomphe à Maosourah , il fut impassible devant les injures de la populace ; jeté dans un cachot presque sans pain et sans Tétement, il ne daigna pas se plaindre. Ses ennemis ftirent contraints d'admirer la hauteur de son caractère et la fierté de sa résignation. Étendu sur la paille, le livre deii psaumes à la main, il ne détournait pas les yeux aux menaces de ses geôliers, et donnait la meilleure partie de ses grossiers aliments à l'unique serviteur enfermé avec lui . Le sultan du Kaire, frappé de cette grandeur royale, envoya à saint Louis cinquante pelisses d'honneur pour lui et ses principaux chevaliers, et il l'invita à un superbe festin : saint Louis reftisa et le présent et le festin. L.e sultan lui offrit ensuite la liberté à la condition de faire rendre aux Musulmans \e^ villes chrétiennes de la Palestine : saint Louis ne voulut pas ' ruiner la Syrie à son profit. Le sultan, irrité, insista, et menaça de mort le roi français : saint Louis resta aussi indifférent aux menaces qu'aux avances de son ennemie*).
Sans doute saint Louis serait à la longue devenu victime de son sublime entêtement, si le soulèvement des sujets du sultan n'était venu à son aide. Ce soulèvement était dû à la turbulence de plus en plus anarchique des mamelouks, milice fanatique, composée d'enfants Tatars, qu'on avait élevés dans la haine des
(*) Voyez DJemal-Eddin, Histoire du suitt» Milih'SaUh.
Chrétiens et daos Tamour du pilla^.
Ce fut là, du reste, l'un des plus tris^ tes résultats des croisades, qui, en exaspérant les populations , poussèrent les chefs arabes à s'adresser aux plus mau* vais penchants, et à recruter des défenseurs de rislam jusque parmi les barbares. Ces barbares, pourtant, traitèrent avec saint Louis ; et, moyennant la seule ville de Damiette, ils rendirent la liberté au roi de France. Quelques historiens orientaux prétendent même qu'après avoir tué leur sultan , et enthousiasmés par les vertus militaires et civiles de saint Louis, les mamelouks allèrent jusqu'à lui offrir le trône d'Egypte. Quoi qu'il en soit , Damiette fiit évacuée par les croisés. Rien ne fut plus triste que leur retour de la déplorable expédition d'Egypte. Une armée de malades, d'affamés, de mendiants, aborda en 1251 à Ptoiémaïs ; et, une fois secouru par leurs frères de Syrie, chacun voulut s'en retourner au plus vite en Occident.
Louis IX persista presque seul à rester, aOn d'alléger autant qu il était en lui les souffrances des Chrétiens d'Orient.
L'Europe ne fut pas entraînée à suivre l'exemple du saint roi ; quelques rares chevaliers répondirent à son appel. Puis des bergers et des laboureurs quittèrent leurs troupeaux et leurs champs pour venir en aide à saint Louis. Ce fut là un hommage aux qualités de roi et d'homme de ce dernier, quoique la croisade des pastoureaux n'ait point abouti jusqu'en Syrie. Malgré l'abandon dans lequel on le laissa, saint Louis n'en demeura pas moins deux ans encore en Palestine, releva les murs de Sidon, rendit de l'autorité morale au royaume chrétien ,* et ne retourna en France en 1254 qu'à la nouvelle de la mort de sa mère, régente du royaume. Louis IX s'en revint sans être parvenu jusqu'à Jérusalem, but de 9on expédition : il ne réussit qu'à développer toutes les qualités d'un bon prince, toute l'intrépidité d'un bon soldat, toutes les vertus d'un homme de cœur, douceur, charité, humanité; il mérite les plus grands éloges comme individu, il pourrait être critiqué comme souverain.
L'intervalle de seize ans de la septième à la huitième croisade est remplie en Syrie par des dissensions déplorables, à pro-
pos de commerce , entre les Vénitiens et les Génois, à propos de prépondérance militaire, entre les Templiers et les Hospitaliers. Puis viennent les Tatars-Mo* goll , sous la conduite d'Houlakou , petit-fils de Gengiskan. Us tombèrent d'abord sur Alep et Damas; bientôt ils traversèrent le Liban et se répandirent eh Palestine. Pour les en chasser, les Chrétiens et les Musulmans s'allièrent de nouveau. Désormais les colonies européennes d'Orient agissent avec leurs adversaires et irréconciliables ennemis les Musulmans, comme si les intérêts matériels étaient à l'avenir seuls en cause entre eux. Ils furent du reste dupes de leur confiance. Beybars, sultan usurpateur du Kaire, après avoir vaincu avec les Chrétiens, Kerbogha, l'un des lieutenants d'Houlakou, profita des dernières pertes de ses alliés pour leur prendre la forteresse de Sephed, la ville de Jaffa et le château de Karak. Puis, non content de ces diverses perfidies, il s'en alla ravager la principauté d'Antioche, jusqu'alors à l'abri de la guerre , s'empara de la capitale, la livra au pillage de ses soldats , massacra dix-sept mille de ses habitants, et en emmena cent mille en esclavage(* ).
Quels que fussent les malheurs des Chrétiens d'Orient, en Europe on ne pensait plus à eux que quand les troubles civils étaient apaisés, les conquérants repus , les rivaux las. Si l'une des intentions des croisades a été de chercher à fonder parmi les Chrétiens un esprit de secours mutuel et de fraternité , une alliance défensive et offensive , une so- lidarité dans la fortune , une charité réciproque dans les rapports internationaux, ilfaut avouer que le but des papes a été bien mal atteint. Clément IV prêche en vain une nouvelle croisade :
saint Louis seul l'entend , et encore au grand regret de Joinville , des esprits sensés et des populations françaises.
Mais l'excellent roi nevoulut'pas quitter de nouveau la France sans lui assurer la tranquillité et lebonheur. Il dicta donc cette œuvre de justice, de sagesse et de libéralisme^ qui nous est parvenue sous le nom d'Etablissement de saint
(*) Yoyei Makrizl, DraiU de Ja route qui mène à la connaisiance des dynasties royales.
tso
LfjiayERs.
î/nA$. Après avoir doté ses sujets , embrassé et consolé sa femme Margaerite, saint Louis s*enibarqaa une seconde et dernière fois, Ie4 juiltet 1370, à Atyies» Mortes, avec trente mille hommes d'infanterie et six mille de cavalerie. On ne comprend pas dans quelle étrange erreur était tombé saint Louis endingeant sa flotte vers la terre africaine , au moment des plus violentes chaleurs , et dans l'espoir que le prince de Tunis se ferait chrétien. Fatale illusion qui valut à Tarmée française des souffrances inouïes, la dyssenterie et la peste ! Une des premières victimes de ce dernier fléau fut le fils chéri du roi de France, le duc de Nevers. En soignant Tenfant le père fut atteint. Saint Louis sentit bientôt qu'il était perdu , et il ne songea à employer ses derniers moments qu'à donner des conseils à sou fils aîné et à lui recommander sa patrie adorée. Enfin après ses devoirs de père et de roi accomplis , il ne pensa plus qu'à Dieu, et lui lendit son âTme aussi pure que forte, aussi grande que généreuse , le 25 août 1270, a trois heures après midi, moment de la journée où le Christ lui-même avait rendu le dernier soupir. Telle fut la fin d'un prince qui semble n'être venu en Orient que pour sanctifier les croisades, pour en faire un fait civilisateur, pour terminer noblement et humainement une guerre qui avait été si longtemps aussi abjecte que barbare.
DBSTAUCTIOII DB l'sMPIAS CHHBTU»
BN PALBSTINB.
La mort de saint Louis fut pour les Chrétiens d'Orient comme le signe de l'abandon de Dieu. Après lui Edouard d'Angleterre seul vint à leur secours. Malheureusement les sept mille soldats qu'il avait amenés étaient loin de suffire à lutter contre le sultan mamelouk Beybars, le héros sauvage de l'époque. Le futur conquérant de l'Écosseise borna donc en Palestine à reprendre la petite ville de Nazareth , et à obtenir des Musulmans une trêve de dix années. Les espérances
3u'on avait conçues en Syrie de l'arrivée 'un descendant de ce fameux Richard, dont le nom était resté l'épouvantait de r Islam , furent donc bien promptement frustrées, de même que celles que donna rélévation de Thibaut , ancien arche-
vêque croisé , au troae pontifleal. Ca était fût des croisades : l'esprit do oècle les avait dépassées; et, malgré b bonne volonté do nouveau pape, malgré un concile qu'il avait eonvoqoé exprès!
Lyon , U ne partit poor la Palestine que quelques chevaliers aventureux et isolés. Beybars avait beau menacer de plus en plus Ptolémais, dernière ^ille importante des possessions chrétiennes, rKurope laissa faire le sultan du Kaire; et. si la mort n'en avait délivré les Syriens, le royaume de Jérusalem finissait en 1277, sous le règne de cet infatigable soldat. Son successeur, du reste, Kfr laoun, hérita de sa haine contre les colonies franques ; et l'an 1280 il prit, saccagea, rasa Tripoli, et sur ses ruines fumantes il rebâtit one autre cité, cellelà entièrement musulmane. Dix années durant Kalaoun ravagea les possessions chrétiennes; et n'ayant pu parvenir à s'emparer de Ptolémaîs, il fit jurer à son fils Khalil de poursuivre cette conquête. Le fils fut fidèle aux prescriptions du père. A la tête d'une armée de soixante mille hommes il vint entourer le dernier rempart de la croix en Palestine (*}.
Le premier effet que produisirent sur les Chrétiens les rangs serrés des Musulmans, leurs trois cents chameaux, la musique sauvage de leurs tambours, le nombre prodigieux de leurs machines de guerre, fut un effet d'épouvante. Les Chrétiens revinrent pourtant de leur effroi, se défendirent longtemps avec le courage du désespoir, repoussèrent deux fois les ennemis entrés jusque dans la ville: mais la désertion au roi de Cbypre et de ses chevaliers , le découragement des Templiers et des Hospitaliers apprirent enfin aux habitants oe Ptotémaïs qu'ils n'avaient plus qu'à s'ensevelir sous les ruines de leur cité. C'est ce qu'ils firent. Au dernier assaut, qu'ils ne purent pas repousser, il se retirèrent pasà pasdans leurs rues, défendant pied à pied le terrain, se battant de maison en maisou , jusqu'à ce que la masse sans cesse renaissante de leurs ennemis les eût écrasés, vers le milieu du dix-huitième jour de mai 1291. Après cette dernière défaite le massacre des Chrétiens corn-
(*) Voyez AlK>ul-al-Fan(J|j» CkromàpiÊ nriaque.
mença pour n*étre plus interrompo que par un ouragan •terrible, qui cfëtruisit et bouleversa tout ce que le fer et le feu des Musulmans n'avait pas encore atteint dans la ville.
RÉSULTATS DBB CROI8ADB8.
A la nouvelle du désastre définitif des Qirétiens d*Orient , le pape Nicolas lY fit tous les efforts imaginables pour réveiller Tardeur des fidèles. Afin de pousser la chrétienté à une nouvelle croisade^ il accumula les promesses miséricordieuies , promit des indulgences de toutes sortes, admit parmi les soldats de la croix les pécheurs les plus endurcis, et s'adressa tour à tour à Edouard, roi d'Angleterre, à Rodolphe, empereur d'Allemagne, à Philippe le fiel, roi de France , puis aux empereurs de Constantinopie et de Trébisonde; aux rois d'Arménie, de Géorgie et de Chypre, et jusqu'au khan des Tatars-Mo^ols.
Hélas! tous ses efforts furent inutiles, toutes ses lettres sans effet , toutes ses prières sans résultat. Depuis vingt-cinq ans, du reste, les croisades avaient
Eerdu leur dernier prestige : or les maif^ureux Chrétiens d'Orient, abandonnés à eux-mêmes, vaincus surtout le littoral de la Syrie, ne furent plus désormais qu'une tribu vis-à-vis d un peuple, qu*une poignée d'hommes contre une armée. En définitive, qu'advint-ilde plus clair de ces croisades si vantées ? Beaucoup de malheur pour les petites gens; quelques riches butins pour les chevaliers féodaux; une haine entre deux races entretenue pendant deux siècles ; le fanatisme, ce vice des religions, alimenté par une guerre perpétuelle; la charitable pensée du Christ, enfin, changée en une intolérance barbare, qui recula la civilisation européenne de trois cents ans. •
On a presque toujours mal ju^é les eroisades : les uns en ont fait un épisode détaché de Phistoire des onzième, douzième et treizième siècles; les autres une sorte d'inspiration religieuse qui a saisi les peuples tout à coup , et les a enrôlés sous les drapeaux de Dieu par l'effet d'une grâce toute spéciale; ceuxci prétendent qu'elles furent un sujet de gloire et de prépondérance cléricales , et à ce propos ils ont écrit des livres de
partisjdesdéclamationsultramontaines; ceux-là enfin veulent qu'à la France revienne tout rhonneur de ces guerres interminables. Quant à ces derniers, nous leur demanderions d'abord ce qu'était la France en 1095? Était-ce Taveoturière Normandie, la sournoise mais brave Bretagne, la molle mais industrieuse Aquitaine, le Poitou indécis, l'Anjou indépendant, la Flandre allemande , la Lorraine féodale ? Ou bien était-ce ce pauvre petit royaume dont le roitelet, taible et pieux homme, avait de la peine à se défendre contre ses propres vassaux . Sans nous croire les instigateurs et les seuls héros des croisades, contentons-nous de leur avoir fourni d'intrépides soldats et leur plus grand homme , saint Louis. Les Anglais , du reste, sont plus ménagers que dous de leurs ancêtres : ils ne redescendent pas volontiers dans les siècles pour épouser les querelles et prendre leur part de res-
Eonsabilité dans les actes cfe quelques arbares. Hallam", dans son Europe au moyen âge, évite même de parler des croisades, et par conséquent des exploits de ce Ridiard, si vantes en Palestine. 11 n'y a pas de quoi en effet s'enorgueillir de quelques batailles gagnées à travers tant de turpitudes et de crimes {*).
Ce qui prouve évidemment la barbarie des croisades, et ce qui fait qu'il est dif-, ficile de comprendre qu'on en veuille , à la gloire d'une nation quelconque, revendiquer ridée et l'exécution, c'est que leurs lois de répression étaient aussi dures, aussi inflexibles, aussi injustes souvent que leurs lois de possession. Les lois de répression étaient presque toutes régies par la sauvage équité du talion. La disposition qui réglait la conquête était la loi brutale du premier occupant Quant aux assises de Jérusalem, ce furent les lois du royaume de Godefroy de Bouillon, et non celles des croisades. A ia seconde expédition, on fit des rèéléments, mais on ne les suivit pas. A la troisième, on établit des défenses somptuaires, qui ne servirent guère plus. Du reste, ce qui donne précisément un caractère de migration à la première croisade, c'est, outre les mul-
n Voyez Mlchelet, HitUwn de France, «• vo-
Ui
L'UNIXERS.
titudes à la suite de Tarmée, la vente que firent les barons féodaux de leurs domaines, les richesses qu'ils emportèrent avec eux, leur nombreux domestique , le luxe de leurs armes , de leurs chevaux , de leurs habits, de leur table. La seconde croisade a un caractère plus guerrier ; c*est beaucoup plus que la première une expédition militaire, circonscrite et disciplinée. Un autre abus qui fut corrigé en partie à la seconde expédition, fut le privilège qu'avaient les croisés de ne pas payer leurs dettes et de ne pas tenir leurs engagements, abus qui faisait ressembler la première croisade à une faillite colossale.
Comme on le voit, les papes avaient employé tous les moyens pour exciter à la guerre sainte : avec l'entnousiasme religieux l'intérêt personnel , avec la rémission des péchés la remise des dettes et l'exempticAi de la taille, plus l'absolution du passé et carte blanche pour l'avenir. Ce qui , dans cette confusion , fit néanmoins quelgue bien et porta un coup puissant à la léodalité, fut le droit aux possesseurs de fiefs de les engager et même de les aliéner sans le consentement de leurs suzerains et de leurs fômilles. En somme, on se ruine pour aller à la première croisade ; à la seconde il faut justifier de la possession de trois marcs d'argent; à la quatrième enfin on reçoit une solde de trois onces d'or par an. Louis IX alla plus loin encore, il paya ses propres chevaliers : l'éventualité des conquêtes et du pillage n'était déjà plus une amorce, l'acte religieux n'était plus un devoir (*)•
Avant la aime saladine, dés la seconde croisade , on avait levé des impôts pour la guerre sainte; les couvents, tes églises, le clergé avaient dû fournir de l'argent pour l'expédition sacrée. Plus tard , comme tout se perfectionne vite en matière d'impôts à percevoir sinon à employer, on punit de la prison les mauvais payeurs , et on se racheta du pèlerinage armé moyennant finance.
Grâce à ces ressources on chercha à s'approvisionner : le saint roi fit de l'île de Chypre son dépôt central ; mais les distributions se firent si mal que la disette accabla encore les croisés sur les bords
' C) Voyez Joinville Chronique.
du Nil. Donc, si les croisades apprirent aux armées européennes à faire la guerre au loin, ce fut certes bien aux dépens desgénérationsquisesuccédèrentdurant cent quatre-vingts années sur la route de la Palestine.
11 serait absurde d'attribuer au fait des croisades tous les progrès qui se sont opérés en Occident de 1095 a 1270. Il faut se borner à constater ce qui a résulté de direct de ce grand frottement de l'Europe contre l'Asie , tout en remarquant néanmoins que les rapports de guerre et de haine religieuses ont dû nécessairement moins faire en deux siècles que des relations amicales n'eussent fait en deux lustres. £h bien , à notre sens, la seule conquête évidente des croisades , conquête qui ne pouvait venir, d'ailleurs, ^e de la part de gens 2ui eussent séjourné longtemps en Prient , qui en eussent parcouru les différentes contrées, tandis que le commerce maritime s'arrête volontiers aux côles dans ses explorations, c'est la conquête de quelques plantes utiles ou agréables, telles que la canne à sucre et le rosier, et d'un assez grand nombre d'arbres fruitiers , tels que le pêcher et le cerisier. C'est là le seul bienfait général et réel des croisades; quant aux avantages commerciaux, il iry eut guère que les Vénitiens qui en profitèrent en fondant des comptoirs dans presque toutes les villes de Syrie, et en établissant une manufacture de verre à Tyr dès le douzième siècle. Pour ce qui regarde les résultats politiques, cefurent d'abord, dans toute l'Europe, la modification du système féodal, c'est-à-dire de l'établissement grossier et brutal de la conquête des temps barbares ; puis, en France, grâce à un certain bonheur, sinon à rhabiïeté de nos rois, l'affaiblissement du pouvoir, de l'indépendance , et partant oe l'orgueil des grands vassaux. On dojt enfin aux croisades une certaine levée régulière d'hommes, une habitude de hiérarchie, des impôts sur la noblesse et leclergéque l'ooJi'avait point pu obtenir jusqu'alors. Tel est le bien; voici le mal maintenant : Saadi, le grand poète persan, aussi sage qu'il était savant , aussi généreux qu'il était inspiré; Saadi, une des gloires de la plus glorieuse époque littéraire de l'Orient; Saadi , qui, selon
SYBl£ MODËAIMË.
m de ses biographes, passa trente ans te sa vie dansrétnde^ trente ans dans les voyages, trente ans dans la retraite et a composition y eut le malheur, à Té- )oque de la troisième croisade, de tom- )er au pouvoir des Francs. Ceux-ci, inepes et grossiers qu'ils étaient, le firent trarailler, lui l'homme de contemplation et ie poésie, à une des tranchées oe Tripoli le Syrie , mêlé à des juifs sordides et I de simples manouvriers. Aussi le grand )oéte , victime des Francs et témoin de eur dureté, dit-il dans son immortel Guistariy en parlant des croisés, qu'ils ne néritent pas même ie nom d'hommes.
I/émir et le kadi de Gésarée s*adres- »!ent ainsiaux Chrétiens qui assi^eaient leur ville : « Pourquoi Toolez-vous enrahir notre pays et nous donner la mort, {puisqu'il est écrit que Dieu nous a créés somme vous à son image? » Paroles de raison, de justice et de fraternité réelle, )ui eussent dû faire réfléchir les croisés, ii le fanatisme le plus violent ne les avait complètement dominés. Mais, sous couleur de religion , les croisés n'accomplissaient en réalité à Tégard des Orienlaux que le même fait brutal, sauvage, itroce, de tous les barbares du Nord dans éurs irruptions consécutives et spoliatri- )es à travers les pays méridionaux. Encore les irruptions des barbares furentlUes jusqu'à un certain point des faits dvilisateurs. En effet, à la suitede ces irliptions les barbares demeurèrent dans es lieux qu'ils avaient envahis; ils l'incorporèrent aux masses qu'ils y ivaient trouvées , et en venant apporer à des générations vieillies du sang eune et chaud ils reçurent en échange les idées sociales gui les dépouillèrent leu à peu de leur férocité native. Dans es croisades, au contraire, les envahiseurs ne purent pas se maintenir dans eurs conquêtes; loin de s'unir aux K)pulations asiatiques, mille causes les Q séparaient; ils ne leur apportèrent |u'un fanatisme extrême, qui excita ;))ez elles un autre fonatisme réacionnaire : ce qui fit continuer la juerre même après la domination, et 'éternisa sans aucun avantage;pour l'avenir (*).
. (•) Voyez Aboul-r-Féda, Ahrégéde V histoire w 9^re humain,
23* Ltwawon (Syrie moderne).
Jamais de sincérité , jamais de probité politiques de la part des croisés.
Voyez les étranges conflits diplomatiques entre Frédéric Barberousse, puis entre Richard Cœur de Lion et Saladin , où la raison , le bon sens et la justice des représailles reste à ce dernier. Pourquoi donc les Occidentaux ne faisaient-ils aucun cas des traités conclus avec les Orientaux , des trêves consenties de part et d'autre.' Pourquoi ces loyaux chevaliers ne croyaient-ils pas forfaire à l'honneur en méprisant, visà-vis leurs adversaires, la lettre des contrats? C'est pourtant ce manque de foi internationale oui nous a fait le plus grand tort et a discrédité les Européens dans l'esprit des peuples d'Orient, dont * la parole estsacrée en toutecirconstance, et oui respectent la tradition et l'usage (aakef) au suprême degré.
Ainsi on échoua en Orient aussi bien par la force des armes que par le mépris des traités. Ainsi la législation , la diplomatie aussi bien que Part de la guerre ne firent, en somme, aucun progrès par le fait des eroisades. Elles ne réussirent
âu'à occasionner une des plus immenses oucheries d'hommes dont les siècles offrent l'exemple, qu'à allumer le fanatisme dans deux religions qui avaient pourtant toutes deux des principes sacrés de tolorance , qu'à profiter a quelques marchands de vivres et de navires, au'à enrichir quelques villes maritimes , ont les destinées n'eurent jamais au' cune grande influence sur l'Europe, Pise , Gênes, Venise; qu'à laisser enfin sur tes rivages orientaux une peuplade misérable, quelques moines craintifs et une colonie à laquelle on s'intéressa de moins en moins. C'est de cette dernière dont il nous reste à retracer la déplorable histoire.
Plus désormais degrands événements,
i>lus de mémorables batailles, plus de uttes gigantesques» rien qu'un abrutissement de plus en plus profond , un esclavage de plus en plus pénible. Des maîtres différents : des mamelouks Borgites après des mamelouks Bahrites. Après un siècle d'obscure servitude une tempête de fer et de feu lancé par Timour- Leng : Alen, Êmesse, Damas et tant d'autres villes noyées dans le sang. Puis l'orage se détourne, laissant après lui des
LIJIilVEBÇ*
ravages qu'un siède eotier ne peut réparer. Enfin en an un nouveau conguéraot, Sélim I*', un nouveau peujjle, )8 Osmanlis » qui imposent a la Syrie le terrible gouveruement des pachas, dont la dvili^îation moderne n'a pas pu encore la délivrer. Cette dernière période exige quelques développen^ents.
LBS OfilCANUS.
A la fin de treizième siècle s'était agglomérée dans l'Asie Mineure une nouvelle race d'hommes. Pasteurs errants d'abord, soldats d'aventure ensuite «les Osmantis peu à peu devinrent les maîtres définitif de Tempire rêvé par Ma- * homet, et héritèrent de l'autonté religieuse des khalifes, après avoir succédé en Asie Mineure à la puissance politioue des Seldjoukide^s. Leur fondateur, Osman, surnommé Gfaaxi (le victorieux), prince aussi rieide ^e brave , de vassal et lieutenant ou prince seldjoukide Ala- Eddin (Aladin), se fit bientôt son rival en force et son égal en droit, sans pourtant le combattre ou le trahir. Les soldats de cet homme entreprenant et sévère appartenaient à des hordes nomades qui n'avaient d'autre occupation que de mener des troupeaux : réunis (Mur le génie d'un chef belliqueux , ils ajoutèrent plus tard à leur première occupation l'occupation, moins innocente et moins patriarcale, d'augmenter leurs troupeaux des troupeaux de leurs ennemis les Byzantins. C'est sur ceux-là qu'ils s'agrandirent ; c'est avec quelques-unes des anciennes provinces grecques qu'Osman se forma un royaume, dont il sut de jour en jour étendre les limites. Cependant , lorsqu'il se fut rendu maître de la Bithynie tout entière et d'une partie de la Paphlagonie, il s'arrêta juste à temps pour consolider son empiie par des lois, après ravoir ébauché par des victoires.
Il offrit la paix à quelaues-uns de ses voisins , s'mblit dans les environs de la célèbre Brousse, premièi^ convoitise des Turcs avant qu'ils songeassent à Constantinople, et orgaaisa son empire ou plutôt divisa son âvmée, et lui imposa une discipline risoureuse. On a attribué, du reste, les resolutions pacifiques et régulatrices du premier sultan des Osmantis aux conseils de Malhoun*Kha-
toun,/ei»iiie trésor ^ comme l'expnr çon nom H-
Cette femme, aos^i belle quedisti guée, dit la tradition, était fille d'un sii pie cheik (chef musulman], nomr Édébal^. Osman l'avait connue et aim quand il était déjà le favori du pria seldjoukide Ala-Êddin. Tout comma dant en chef d'une armée puissante qo fût, Osman n'en épousa pas moios la fi du vieux cheik. Elle devint mère 1274 du second sultan de la race d Osmanlis, Orkhan-Ghazi. On rattac au mariage d'Osman une tradition s perstltieuse qui caractérise assez bi le fatalisme oriental. Avant d'épous Malhoun-Khatoun, Osman «ituneco versation avec elle, où . n'osant pas : fronter le préjugé hiérarchique qui séparait de sa bien-aimée, celte^i consola en l'invitant à se distraire p la guerre et par les conquêtes, et enl prouvant qu'elle avait elle-même p son parti par ces oaroles, devenues c lèbres : « I^a fille aun pauvre cheik, q « n'a pour toute fortune qu'une safi « doctrine et une grande vertu, ne pe « aspirer à s'unir a un seigneur de f « tre rang. » Osman, désespéré, pas une nuit tout entière dans la roédi^ tion et dans les Iprmes; et au lererl l'aurore, en bon musolman, il se pr(| terna la face contre terre , et pria aj ferveur. Cette prière calma sa douM et tout à coup , comme une consolât»
céleste , un spn^eil profond desced sur ses yeux.
Or il vit en songe une luear, as| semblable à I9 blanchie et pure clarte| la pleine lune, sortir des cBtes du c Edébaly, cpmme autrefois Eve des 1 d'Adam. Cette lu^ur mystérieuse entourer Osn^an, et lui ^t |tpercev(i arbre immense qui nrep^it racinfi son nombril. Cet arbre jSântastioui levait jusqu'aux 9ues ; à ses brandu; nombrables , pend^iejit d'innoait)i; fruits aussi beaux que savoureux, et feuillage, épais, brillant, inconun4 *rable, couvrait (a terre entière de soi bre. Un des rtimeayx, q*un vert pli que les autres, 0 foçouné e^ ciiu< s'étendait vers Constantinople. S( ombrage prodigieux, qui serv
(*) Voyez Chalooodyle, De wthis Tk
enteau globe terrestre, on apercevait de Bi^es fleuves roaler dans d'imnoenses irairîes, et se distribuer en courants diers , qui allaient fructifier d'admirables ergers et des terres toutes couvertes 'épis; enfin dans de vastes plaines se emarquaîent des villes aux dômes co- }ssaiix , aux minarets aigus , dans lesueiles cent peuples , venus de tous les oins du monde , faisaient éclater dans » airs leurs acclamations d'allégresse.
Le cheik Édébaly expliqua de la faon suivante à Osman, qui le consultait, e songe miraculeux : Tarbre était le 'houhah, qui ombrage le paradis maholétan; sa nauteur, ses fruits àdmirales, sa végétation puissante , c'étaient litant d'images de la prospérité de la ]ce d'Osman ; les fleuves , les palais , s villes indiquaient l'étendue de l'emireque cette race allait fonder; les coules nombreux et satisfaits exprimaient s diverses nations adjointes tour à >ur à sa domination ; le rameau pen- »é vers Constantinople était le pronos- 6 certain de la prise future de cette Ile; enfin la lueur qui émanait des ites du cheik n'était pas autre chose le le fantôme de Malhoun-Khatoun , mt le mariage avec Osman semblait re commande par Allah lui-même. Osan crut-il aux promesses miraculeuses 1 vieux cbeik ; ou bien profita-t-il de tte circonstance mystérieuse pour lincre ses derniers scrupules ? Les bisriens orientaux ne le disent pas. Touurs est-il que Malhoun-Khatoun sut citer dans son mari les plus nobles issions, les plus sages pensées, et temirer par sa douceur râpreté quelque !U sauvage de ce fondateur de la dyistie des Osmanlis (*). Sous le règne d'Orkhan , fils bien dite par sa vaillance dans la lutte, son ergie dans la conquête, sa volonté intxible dans le gouvernement des homes , de l'illustre fondateur d'empire à li il devait le jour , fut créée cette miîe célèbre nommée par nous les janis* 1res, par les Turcs y éni-tckéri, mot mot : nouvelle troupe. Ce furent les irétiens qui firent les frais de cette ornisatiôn militaire qui, cinq siècles irant , leur fut si funeste. On leur en-
;♦) Voyez Chalcondyle,Z>#i»ôiif Tkureicië.
levait des enfants de dix à quinze ans : on faisait abjurer aux fils la religion de leurs pères ; puis , plus tard , on les menait, armés et fanatisés, contre leurs mères et leurs sœurs. On sait que cette farouche milice fut fondée par le conseil d'Hadji-Bektach , sorte de moine militaire aussi fanatique que brave, vieillard renommé surtout par son expérience presque séculaire. Grâce à ce corps, qui dès sa création devint terrible, et grâce à une réorganisation des autres corps ottomans, le sultan Orkhan put établir à Brousse l'avant-garde de son armée. Mais comme la réorganisation de ces troupes encore barbares n'avait ét^ réalisée que par des promesses de victoires, et que ces hommes de fer ne pouvaient être soldés que par le butin pn« sur l'ennemi, il fallut bien qu'Orkhan ne restât à Brousse que l'espace d'un campement , et s'envolât bientôt avec ses sipahis, cavaliers aux chevaux arabes, ses azabs, coureurs infatigables , et ses jeunes et bouillants yenitchéri , vers de nouveaux pays à sacca* ger, vers de nouvelles villes a détruire. Les prises successives d'Aîdos, de r^icée, de Pergame, furent le résultat de cette marche furibonde en avant ; et à peine resta-t-il au sultan , qui s'avançait tour à tour vers l'empire de Byzance et vers les anciens royaumes des Seldjoukides , le loisir d'élever quelques monuments religieux à IMicée et un palais (serai) à Brousse.
Pendant qu'une nouvelle puissance étendait ainsi ses bras monstrueux vers elle, la Sjyie restait plongée dans l'esclavage des £g3rptiens et dans l'insouciance de son avenir. Les derniers espoirs de soulagement dans sa misère qu'elle avait conçus, en 1296, "par l'expédition du Mog'ol Razan, à moitié converti au christianisme, (en 1320), par la prise de Rhodes, due à la hardiesse des Hospitaliers ; ces derniers espoirs à si longue distance s'étaientmalheureusementcban-
§és bien vile en déceptions. L'expédition e Kazan ne dura que le temps d'un éclair, laissant après son apparition plus d'obscurité que jamais; la conquête d une lie de l'Archipel sembla contenter l'ambition des ex-chevaiiers de Saint-Jean de Jérusalem , et à la suite de cet exploit égoïste ils abandonnèrent sans plus
SM
LfJKIVEHS.
8*éiiioovoîr lemi^ârères du eoatineDt «MU le joug mflezible des mamelouks.
Les Synens finirent même par redouter plutôt qu'appeler les secours de knrs coreligiomiaires d'Europe. En efifet, en 1366, le roi de Chypre» après la plus vaine et la plus piteuse promenade à tra* vers les différentes eours chrétiennes, parvint à réunir quelques mercenaires, et, les décorant du nom pompeux de croisés , il tomba tout à coup avec ces soudards sans discipline sur les côtes d'Egypte et de Syrie. Loin d'être profitable aux Syriens, cette irruption leur fit le plus grand mal. Elle fiit d'abord la cause & l'incendie de plusieurs de leurs cités maritimes , et plus tard le prétexte de nouvelles persécutions contre leur religion delà part de Musulmans, demeurés vainqueurs (*).
Cependant le successeur d'Orkhan, MuraMl-Khan (en français Amurat), fut encore plus audacieux, s'il est possible, et certainement plus aventureux que son
Ëre. Ce fut lui qui eut la ffloire , |»armi i Osmanlis, de mettre le premier le Sied en Europe. Tout fier de la prise 'Andrinople , il résolut d'y établir sa cour, et d'en relever la splendeur en Tornant de monuments superbes et colossaux. Le djami (cathédrale] qu'il fit élever au milieu de cette capitale excite encore l'admiration des générations actuelles. Ce prince eut, d'ailleurs, le temps de fonder quelque chose de durable, aussi bien en édifices qu'en institutions, à la faveur d'une paix de six années dont il sut faire jouir son empire naissant.
Grâce, du reste, aux Osmanlis et à leurs conquêtes, les luttes de l'Orient et de rOccioent sont désormais transportées bien loin de la Syrie, dans les provinces qui formèrent depuis la Turquie d'Europe. Les Francs n'eurent pourtant pas l'habileté de profiter de la aiversion que leur offrit en 1403 l'invasion de Timour-Leng et de sa nuée vengeresse de soldats. Les Syriens avaient été les premières victimes du plus invincible des chefs Tatars. lis ne surent , quand il se retira de leur pays pour aller combattre un rival digne de lui, Baïezid (BajazetI ), surnommé Il-Dirim, le foudre deguerre.
qu'ensevelir leurs morts et Eure des T<na impuissants pour la paix du monde. Durant les règnes de Mobammed-Ebao (Bfahomet I**), de Murad-Kkan (Amorat II ), même impuissance de la part des Chrétiensde Palestine. La croisade n'ar rive plus jusqu'à eux : on ne combat !¥ lam a cette époque qu'en Albanie, eo Servie et en Hongrie. Les deux héros catholiques de l'époque, Jean Hunniade, Yanhiy comme rappellent les Osmanlis.
et Scanderberg (Iskendor-faey) luttent ea Europe : la Syrie est trop loin; la Syrie est séparée de ses frères par uoe race nouvelle de Musulmans qui bientôt se retournera contre elle. La Syrie né-
Erouve donc que le contre-coup des délites du christianisme : à la prise de Constantinople, en 1453, par le septièax sultan osmanlique, Munammed-Khai £i-Fatyh (Mahomet II, le (k)nqoéraut;, elle entrevoit de nouveaux maloeursEï effet ce succès prodigieux de Tlslam m ble rendre plus haineux,plus iatoléraots, plus féroces les mamelouks, toujoan maîtres de la Palestine. Ils ne veoleai plus supporter ni l'aspect des Ghrétieii^ ni la vue des objets de leur culte. lisdj vastent leurs couvents, ils ruinent led églises , ils dispersent les ossements d( leurs saints. Le saint-sépulcre est eocoej une fois la proie de la rage mabooft tane (*).
Le tombeau de Dieu, misérable' ment violé en Asie par des barbares, if soulève plus l'indignation des peujii^ européens. Le pape Calyxte III , oup son zèle pieux, mal^é sa charité m faveur de ses fils d'Onent, au iieud'a; voyer une armée en Palestine, nepa^ vient qu'à instituer une prière, Uw lus, en faveur des combattants cbré tiens. Les Vénitiens, presque seuls, foij la guerre religieuse aux Musulmaosi 1472 à 1478; et encore ils la cessejl après s'être fait céder Chypre par" veuve de Jacques de Lusignan, dernid roi de Chypre et de Jérusalem. Enfin ij découverte de l'Amérique ruine enw^ rement l'idée des croisades. Tousl^ esprits se tournent vers ce nouve^ monde; les expéditions militaires aus^ bien que les missions évangéliqoes | trouvent en même temps le but de ieu'^
{") Yoyez ZaoOiet , Chronique de Cornétius. (♦) Voyez Raynaldi , Annale$.
rêves. Qu'importe dorénayant à TEorope Quelques malheureux moines égarés dans la vallée de Josapbat ! Que lui importe le sort des Maronites, à Tabri, d'ailleurs , des ennemis de leur foi derrière les pics inaccessibles du Liban !
Voici une terre nouvelle à conquérir, d'innombrables peuplades à convertir, des royaumes à fonder , des églises à élever , une œuvre de guerre et de religion à mener à bien , et assez vaste encore pour occuper toutes les ambitions, pour satisfaire tous tes appétits, pour donner carrière à tous les vices et même à toutes les vertus ! L'Amérique achève de tuer la Palestine. C'est donc l'heure pour les nouveaux conquérants de rislam d'absorber à leur prolit cette province. Mais hélas! quel est l'auteur de cette conquête définitive , c'est le plus cruel des tyrans , c'est Sélim I" , le féroce (El-Yavous ).
GOUYERItEMENT DBS PACHAS.
Le prédécesseur de Sélim I*" au trône ottoman de Constantinople, Baïezid II, avait été un prince sans énergie , et qui, le premier, avait manqué de la qualité ordinaire et souveraine de ses aïeux , le courage. Esprit inquiet, cœur de femme , caractère sans solidité aucune , Baïezid II avait présenté dans sa vie les contrastes les plus étranges : dévot et débauché à la fois , tantôt il s'enivrait de vin , tantôt il se condamnait à des ieânes prolongés ; adonné aux vices de la chair, après plusieurs jours d'orgie il se faisait fustiger , se couvrait d'un cilice, et cachait sous la cendre Vomhre de Dieu sur terre. En affaiblissant son corps par la débauche et la pénitence , il parvint aussi à affaiblir son esprit : dans les derniers temps de sa vie il était devenu mélancolique ; il passait des semaines entières en contemplation religieuse , le corps prosterné sur la terre^ la tête baissée et les mains suppliantes; et quand il se relevait de cette attitude d'humiliation, ce n'était p^s pour agrandir son empire, pour faire du bien à ses peuples , c'était pour se livrer secrètement et honteusement aux îemmes et à la boisson.
Il fallut un baptême de sang pour laver toutes ces horreurs , et le féroce Sélim F' alla bien au delà des prescrip-
tions les pins .inhumaines du' phis cruel des dieux. A peine eut-il monté sur le trône, par un caprice ^des janissaires et par la volonté de quelques ministres ambitieux , au'il réaéit presque aussitôt contre ceux a qui il devait l'empire. La reconnaissance ne l'embarrassait pas seulement, elle l'humiliait. Certains historiens accusent Sélim I^' d'avoir fait mourir son père pour, pouvoir, en l'absence de tout compétiteur au trône, s'abandonner à loisir aux élans fougueux de son atroce tyrannie. Aussi durant les neufs ans que ce tigre humain resta sur le trône , est-il impossible de compter le nombre de ses victimes. Apres avoir massacré soixante mille dissidents religieux nommés cA'ti«> ou partisans d'Ali ; après avoir fait égorger des troupes entières pour insubordmatîon, des chefs pour un conseil malsonnant, et sept de ses ministres pour lui avoir dé-
EIu , il s'en prit à sa propre famille , et t étrangler son frère Korkoud et cinq de ses neveux. Le camp des Osmanlis était alors une cour martiale en permanence, et la tente du sultan la demeure du bourreau. Le sang ruisselait sans cesse dans cet antre de bête féroce , et les portes avaient pour ornement les têtes perpétuellement renouvelées des exécutés. Que maintenant on glorifie Sélim P' de la conquête de la Syrie, de l'Egypte , de l'Arménie : pour nous, à peine si ces trois royaumes nous paraissent assez grands pour étancher le sang qu*il a répandu (*).
Après la victoire qu'il remporta sur le sultan d'Egypte Kansou-Ghawri, Sélim V n'eut, pour ainsi dire, qu'à traverser la Svrie pour s'en emparer.
Halep, Hamab, Hems et Damas lui ouvrirent successivement leprs portes. Puis , à son retour de l'Egypte, qu'il avait conquise avec autant de facilité que la Syrie , il s'occupa de donner à cette dernière les lois qui la régissent encore. Ces lois sont avant toutes despotiques; et malgré leur apparence d'intégrité et de justice , elles sont devenues la source de l'arbitraire le plus odieux et des avanies les plus répétées. Divisée en cinq pachaliks , la Syrie se trouva livrée ainsi à la volonté toute puissante
{*) Voyez ChalooDdyle , De rébus Thurcicit,.
L'UNIVERS
de cinq vice-rois. Qu'est-ce en effet qu'un pacha ? C'est à Ta fois un général-, un administrateur, un juge et un exacteur souverain en matière d'impôts et de confiscations'. Il peut en même temps mettre son pachalik en état de siège , y lever des contributions forcées, faire tomber la tête de tous ses ennenûs, imprimer en un mot la terreur pour se consolider ou s'enrichir. Lors de la conquête des Arabes, Omar respecta les
i>ropriétés qu'il trouva établies, et les aissa se transmettre hérédit^nrement , moyennant une légère contribution de , rachat. Lors de la conquête des Osmanlia^ Sélim 1*' se déclara maître suprême du sol , et les propriétaires ne furent pins considérés que comme des usufruitiers , et ne purent par conséquent ni vendre ni transmettre. En outre, sous le nom de miri, chaque ex-propriétaîre fut forcé de payer un impôt foncier au gouverneur ae la province, impôt qui variait selon les besoins ou même les caprices des pachas. On en vint même plus tard à faire peser sur tous les Syriens une nouvelle charge appelée le miri vert, c^est-à-dire une imposition sur les plans d'oliviers et de mûriers. Cette imposition, Gxéed*abord à cinq pour cent du revenu d'une faible année, mouta bientôt jusqu'à dix et quinze pour cent ; et encore on imposait l'arbre dès qu'il était planté, de façon qu*il payait au fisc avant de produire au propriétaire.
Comment une telle facilité d'exploiter les populations n'eût-elle pas fait du gouvernement des pachas la plus odieuse des tyrannies? Ajoutez à cela que les sultans, de plus en plus avides, finirent par vendre les pachaJiks à l'enchère , laissant celui qui leur donnait la plus grosse somme se récupérer en extorquant le plus d'argent possible à tous ceux qui avaient le malheur de vivre sous son ioug. Ainsi, les cultivateurs, pour échapper au miri vert, arrachaient-ils leurs mauvais plants d'oliviers , on leur donnait la bastonnade comme ayant voulu frustrer le flsc. En plantaient-ils de nouveaux en place des anciens , on les faisait payer à la fois pour les anciens et pour les nouveaux.
Ces exactions continuelles découragèrent peu à peu les Syriens , et leur
firent abandonner des cultures qui dans les siècles passés leur servaient à réparer les malheurs des temps. Les autres conquérants de la Syrie avaient parfois fait de cette province un champ de carnage; le gouvernement des pachas tendait à en faire un désert. Et encore nous ne parlons ici que des souffrances des Syriens musulmans ; quant aux Syriens catholiques, c'était bien autre chose! Ces derniers, outre le payement du haradi , c'est-à-dire la capitation, le droit de porter leur tête sur leurs épaules, étaient en butte à toutes les sortes d'exactions et d'à mondes. Portaient-ils du rouge dans leurs vêtements , amende. Ne se détournaientils pas de leur route à rapproche du pacha ou de l'un de ses officiers, amende. Oubliaient-ils d'ôter leur chaussure en passant devant une mosquée, amende. Montaient-ils un cheval au lieu d'un âne, amende. Enfin, malgré les capitulations passées entre Souleyman et François I*', les Chrétiens d'Orient n'en souffraient guère moins qu' auparavant : seulement, les avanies avaient remplacé les persécutions.
Que devait amener le gouvernement des pachas, outre la ruine des populations? La guerre entre tous les rivaux de ce pouvoir sans bornes délégué par le maître souverain de Constantiuople.
Tel fut donc, trois siècles durant, le sort définitif de la Syrie. Parmi ceux qui se montrèrent les plus audacieux et les plus tenaces dans cette rage de domination, il faut compter l'arabe Dhaher. Né en 1686 d'une race de Bédouins qui erraient le long du Jourdain, Dhaher, à la mort de son père Omar , {jartagea avec son oncle et ses deux frères le commandement de sa tribu. Hardi, énergique, entreprenant, de la petite ville de Sapheth , son primitif domaine , il s'ëlanca avec ses cavaliers sur Tibériade, et s'en empara.
En 1742, le gouverneur de Damas vint l'attaquer; il se défendit avec courage, et fut servi par ie destiq, qui le débarrassa de son ennemi. Alors , sou ambition grandissant, avec la perfidie de sa race il se délivra tour à tour de ses différents concurrents; puis enfin, devenu unique chef de ses partisans, il se rendit maître par un coup d'audace de
SYRIE MODERTffi:.
Safot-Jean d'Acre et de son beau port.
Une fois là il lui fallut légitimer son usurpation, et à force d'argent et de caresses il obtint de la Sublime-Porte son investiture en 1750.
Par son adresse autant oue par sa valeur, Dhaher augmenta de jour en jour sa puissanee, et finit par faire ombrage an divan de Constant ino pie.
Dès lors on lui suscita partout des rivaux. Ce furent d'abord Othman, pacha de Danoas ,et ses deux fils, pachas de Tripoli et de Saîda. La guerre ensanglanta donc encore une fois la Syrie; et malgré la défaite d*Othman par Dhaher en 1766, elle se prolongea encore, grâce à Teutremise du révolte d*£gypte, AliBey. Les deux nouveaux allies, aussi ambitieux l'un que Tautre , voulaient se partager la Syrie, et y seraient peut-être parvenus si la Porte aux abois n'avait lâché contre ses ennemis de la Palestine un chat-t^re humain , le trop célèbre Ahmed, à qui sa cruauté valut le titre de DJezatat {it boucher}.
Ahmed ne put nas d'abord résister à Ali-Bey et à Dbaher réunis. Mais Ali- Bey étant retourné en Égvpte, où il fût tué par trahison, Ahmed , tant par la ruse que par la force , finit par vaincre l'usurpateur Dhaher. La Syrie et la Porte n'eurent pas lieu pourtant de se féliciter du changement de l'Arabe Dhaher en Djezzar le Bosniak. Djezzar-Pacha devint pour l'une le plus exécrable des tyrans , et pour l'autre le plus rebelle des gouverneurs . Il s'enrichit des sueurs du pauvre , en même temps qu'il se moqua des ordres du divan. Aussi avide que cruel, il décapitait les chefs des familles {puissantes, afin de s'emparer de leurs biens. Vainqueur des Druses, qui s'étaient révoltés contre lui , il les déchaîna plus tard contre les Maronites, et troubla ainsi la quiétude du Liban. Enfin ce tyran infâme , malgré ses exactions de toutes sortes, ses vengeances terribles contre quiconque s'opposait à ses volontés, ses crimes nideux, ses passions féroces, régnait encore par la terreur et la mort , lorsque Bonaparte et les Français pénétrèrent en Syrie, en février 1799 (*).
Il ne nous appartient pas de raconter
\ (*) Voyez Hiêtok» du amaulat et de ^*empirê P^ M. Thien.
cette mervâlteose campagne d'Kgypte et de Syrie , où le drapeau de la France se montra de nouveau vainqueur et, ce qm' vaut mieux, civilisateur en Orient.* Constatons seulement que le général^ Bonaparte, alors dans te plus pur mo«( ment de sa gloire et mu par ses senti-< ments élevée de respect pour les peuples et de compréhension du réie sacré de la république , dont il était l'un des plus illustres enfants, tout en respectant les Musulmans dans leur foi, sut prendre sous sa protection les Chrétiens, immémorialement persécutés. D'étapes en étapes victorieiAes , il entra tour à tour dans tes villes d'EI-Arish , de Gaza , de Yafa. Malheureusement Tartillprie lui manqua devant Saint-Jean d'Acre, et, les Anglais aidant, il ne put pas faire brèche et livrer assaut à la place, avant l'arrivée de l'armée turque, commandée par Abdallah, pacha de Damas;* La nécessité de vaincre ces auxiliaires de l'exécrable Djezzar exigea que l'armée firançaise quittât en partie S:)int-Jean d'Acre pour se rendre à Esdrelon , où , ayant trouvé une plaine cou venaUe, elle battit, dispersa et détruisit ces janissaires tant vantés, ces Arnautes soi-disant invincibles. Les Syriens respiraient, et se croyaient à rheur^ de leur délivrance éternelle. Hélas ! une autre nation chrétienne, qui avait jadis combattu si vaillamment et si longtemps pour le triomphe de r£uroj[)e contre l'Asie à l'époque des croisades, s'allia cette fois avec les oppresseurs de TOrient , avec les pachas, ces tyrans subalternes , plus farouches
3u'aucun de leurs souverains, et la otte anglaise força , par les ravitaillements et les secours qu'elle offrit à Djezzar, les Français libérateurs à lever le siège de Saint-Jean d'Acre et à évacuer la Syrie. Que résulta-t-il de ce crirùe de lèse -humanité commis par l'Angleterre? Une consolidation du pouvoir arbitrabre et déplorable des pachas, un état pour ainsi dire approuvé de la servitude chrétienne , tous les malheurs et toutes les faiblesses de l'anarchie, l'impuissance gouvernementale de la Porte , la division haineuse des races, une lutte partielle et constante entre certaines familles, l'assassinat, le viol et le pillage tolérés, une misère générale et presque incurable.
SM
BTÂT BU UBÀN EN 1842.
Nous ne pourrions pas faire un meilleur tableau de Tétat actuel du Liban et des traités qui en régissent la protection que le tableau suivant , qui fut présenté à la Chambre des députés en 1843 par M. Pierre David , ancien consul général en Orient de 1806 à 1826, et alors député du Calvados. Revendiquant Fappui de la France pour les populations chrétiennes de la Syrie, M. David s'exprimait en ces termes (*) :
« Nous étions en Orient les protecteurs nés de la religion catholique et de ceux lui la professaient. Nous tenions;ce droit les concessions de plusieurs sultans, et surtout de la coutume, ce consentement générai qui , sous le nom d^adhet, est , après le Koran , la loi commune des Ottomans. Ce droit de protection, ce droit consacré par une possession de trois siècles , ce droit devenu respectable à force de bienfaits , nous fut momentanément enlevé, en 1840, par le concert de quatre puissances qui prétendirent régler sans nous les affaires intérieures de Tempire ottoman. On sait trop ce qu'il en résulta de troubles et de violences. Les prétendus modérateurs des Turc« devinrent les destructeurs de leurs villes, frappèrent sur tous les partis à la fois , et , pour délivrer les Chrétiens du Liban de la domination du pacha d'Egypte, les livrèrent à des pachas de Syrie, cent fois plus oppresseurs encore. lis enlevèrent même a ces montagnes , où la croix surmonte le croissant, le vieux émir Béchir , victime apparemment de son ancienne sympathie pour les Français. Plus que jamais les animosités s'enflammèrent. Il fallut, après deux ans de guerre civile , intervenitde nouveau , et cette fois on voulut bien admettre dans le concert européen le véritable protecteur de ces populations , le roi des Français.
» Nous avons avec l'empire ottoman, sous le nom de capitulations , des concessions impériales qui remontent au commencement du seizième siècle. Ce fut en 1Ô35, sous le règne de François P'', que fut accordé le premier de
(*) Voyez M&niieur universel, séance de la Chambre des Dépotés du 30 janvier 1843.
ces firmans; c'est, sous une forme nouvelle , une espèce de traité de commerce et d'amitié entre la France et la Turquie. On y stipula des conditions
3ui fondèrent notre droit commercial ans le Levant. Henri IV , Louis XIV et Louis XV obtinrent le renouvellement de ces concessions, et chaque fois elles reçurent plus d'extension , de force et de solennité.
« Parmi les privilèges qu'elles accordaient à la France, à la seule France, le plus glorieux sans doute fut de lui conférer la protection de la religion catholique dans les Ëtats du grand -seigneur.
Cette protection, grandissant de siècle en siècle , s'étendit au saint-sépulcre , aux églises , aux évéques , aux prêtres et aux ordres religieux, et, par une interprétation qui fut rarement contestée, elle enveloppa à certains égards les simples habitants qui professaient le même culte. Il en résulta que les populations chrétiennes , généralement sounaises à leurs pasteurs spirituels , se trouvèrent couvertes elles-mêmes de cette égide.
Ainsi les catholiques de Péra et de Galata, ceux deSmyrne, deSyra, deTine, de Naxos et de quelques autres îles de l'Archipel, ceux de Rhodes , de Chypre et de la Syrie , furent tacitement rangés sous la protection de la France ; et cette protection religieuse devint insensiblement une protection civile, qui garantissait ces populations des avanies auxquelles elles avaient été jusqu'alors exposées. La France ne leur fit jamais défaut; ses ambassadeurs et ses consuls ' se faisaient un devoir, même un honneur, d'intervenir sans cesse en faveur de leurs coreligionnaires , et ils étendaient ainsi dans ces vastes contrées le respect du nom français.
« Le palais de notre ambassade , les j hôtels de nos consuls étaient devenus des lieux d'asile; ils étaient respectés par les Turcs des plus basses conditions comme par leurs chefs de tous les rangs; on a vu souvent la fureur populaire s'amortir au seuil de ces habitations sacrées : les agents de l'autorité s'y arrêtaient de même. Les concessions tacites de ce droit de protection sont allées si loin , que les églises catholiques du Levant ont pu arborer le pavillon français sur leur portail, pour marquer à tous les i
yeux quelle protection puissante couvrait le culte qu'on y célébrait. Ce signe tutélaire les a garantis de toute insulte pendant la guerre civile; enfin, le monastère du mont Garmel était aussi, dans la Syrie, un retuge protecteur, une oasis d'humanité au sein de la barbarie. Le fanatisme d'un pacha le détruisit; rinfluence d'un ambassadeur de France le releva ; et c'est encore là , sous la bannière française, que tant de savants voyageurs de toutes les nations trouvent la confraternité européenne, l'image de la civilisation et les soins de l'hospitalité. Qui peut mieux que ces faits, mieux que notre longue possession , mieux que rusage encore récent de notre prépondérance , constater la réalité des droits qui nous furent concédés par des actes solennels ou par le consentement général ? C'était pour la France un bel empire dans l'Orient chrétien , que ce droit de le protéger au sein même de Klslam , que celte faculté d'y faire prêcher UÉvangile, cette loi du libre aroitre, à côté du Koran, ce code de la fatalité.
« Les capitulations, en reconnaissant > à notre roi le titre de padishah, qui cor- . respond à celui d'empereur, nous ont donné le pas sur les autres nations franques; mais qui pouvait nous envier cette prééminence , auand nous ne la faisions servir qu'à 1 honneur commun des nations chrétiennes? Qui pouvait nous envier nos privilèges commerciaux, quand notre premier soin fut de les partager avec nos alliés? Dès 1535 la France obtint de Soliman I*' que le pape et les rois d'Angleterre et d'Ecosse fussent compris dans les premières capitulations qui , comme je viens de le dire , étaient un véritable traité de com-« merce et d'amitié. Sur la sollicitation de la France , toujours conciliatrice, on permit plus tard aux autres nations, que les Turcs appelaient ennemies, de naviguer dans les mers du Levant sous le pavillon français et d'y jouir de nos privilèges. Cette concession leur fut retirée par suite de quelgues mécontentements politiques. En bien , la France eut encore une fois , sous Louis XV , la générosité de faire rendre à ces nations la faculté de revenir dans les ports de l'empire ottoman , à l'abri de notre banmère. Quel aveu , pour les populations
musulmanes comme pour les nations européennes, de notre incontestable prépondérance!
« Cette prérogative, ^u'on nous a ravie dans le Liban , ce droit de protection qui nous fut donné par les souverains ottomans , et confirmé par l'assentiment universel , comment l'avons-nous exercé lorsque nous le possédions sans partage? Nous l'avons étendu non-seulement sur les Catholiques, mais encore sur tous les autres Chrétiens, lorsqu*ils l'ont invoqué. On nous a vus protéger les Arméniens à Constantinople et faire rappeler de l'exil une population entière. Qui ne se souvient de la révolution grecque en 1821 , et de l'appui que la France a donné partout à des populations proscrites? Le pavillon français les protégeait. Seul il le pouvait aux yeux des Turcs , parce qu'il leur était également tutélaire, lorsqu'ils réclamaient sa protection dans leurs périls. Cette impartiale humanité fit sa gloire, et rendit son droit sacré pour tous. Nos amiraux, nos commandants , tous nos marins firent alors une croisade de civilisation et d'humanité qui les honore à jamais, et qui les a rendus-^hers à tous les partis.
« Les traités, dans ce pays-là, les vrais et bons traités ne sont pas ceux qui sont écrits , mais ceux qui sont déposés dans la mémoire des peuples et des gouvernements. Tout y est confiance , réciprocité de services , communauté d'intérêts. C'est le pays des faits , des souvenirs et de la coutume. Les capitulations sont écrites, il est vrai ; mais 01Ies ne sont point des traités conclus ent];e deux parties contractantes et se faisant des conditions réciproques. Elles sont ce que nous appelions dans Tancienne monarchie des lettres patentes ; elles expriment les volontés du souverain en faveur . d'un peuple ami, et commandent aux sujets de s'y conformer. Ce sont donc , ainsi que je les ai nommés en commençant, des concessions impériales.
Ces concessions, toujours interprétées en notre faveur par les dispositions amicales du pays et du gouvernement , ont créé, ont étendu, ont fixé nos droits et nos privilèges en Orient. Ce que ces droits ont de simplement oral ou coutumier y est aussi connu , aussi respecté
L'UNIVERS
que les stipalations qui sont dans les firinans. 1! faut doneles conserver, les soutenir tels qu'ils sont écrits dans les esprits et dans la conscience de ces peuples. Ne les aliénons pas , ne les modifions pas, ne les partageons pas; car il ne nous serait plus permis de les reprendre. Ce qui s*efface dans des archives vivantes ne s'y retrouve jamais.
« Cherchons maintenant ce qui peut avoir armé les Druses contre les Maronites , ces deux populations longtemps unies pour leur propre sâreté. On a parlé , dans le temps, de missionnaires américains qui étaient venus échauffer les esprits pair un mysticisme religieux, mêlé d'idées de liberté; mais qui peut croire que de vieut Catholiques du sixième sfècle, sans lettres, sans préparation d'aucune sorte aux idées politiques , constamment souâ les yeux de leurs évé(jues et de leurs prêtres , se soient laissé séduire par des rêveries* transatlantiques? Qui peut croire que des cultivateurs de vignes et de mûriers, contents de leur sort, soient devenus des penseurs philosophes et des instrumenta révolutionnaires? Quant aux Druses, ces espèced d'amphibies religieux C|uî
Professent tour à tour, selon le besoin , islamisme , le christianisme, et je ne sais quelle obscure idolâtrie qui ressemble à celle du veau d'or, ils ont pu fein* dre une Quatrième croyance, si leur avarice y a été intéressée , sauf à la rejeter quand ils n'auront plus d'intérêt à ia professer ; mais cette croyance, toujours mêlée d'idées politiques, a-t-ellepu toute seule leur mettre les armes à la main ? Sont-ils devenus des propagandistes révolutionnaires sur l'invitation de quelques prédicateurs américains? Cela n'est guère plus croyable. Où donc était la cause de cette guerre civile, si contraire à la sûreté commune des deux populations ? On a soupçonné l'Angleterre d'avoir favorisé les missionnaires soi-disant américains dans un intérêt purement politi(^ue.
« Ici je m'arrête dans mes conjectures ; il faut des faits, des preuves pour attribuer dépareilles manœuvres à un gouvernement; je m abstiens d'autant plus que le ininistred' Angleterre à Constantinople a protesté hautement contre 1 accusation de connivence avec les missionnaires
américains; mais je suis obligé de faire un rapprochement qui semblé justifier les doutes oifon a conçus. L'Angleterre fit enlever rémir Bécbir de la montagne à la même époque où ses vaisseaux écrasaient Beyrout et Saint-Jean d'Acre.
Quel intérêt âvîez-vous à enlever aux populations du Liban ce prince patriarcal qu'elles vénéraient? Était-ce pour le remplacer piar un gouverneur de votre choix, et faire cotncider î^ soumission de la montagne avec celle du littoral?
Vos projets sur la Syrie n'ayant pas eu les suites que vous en espériez , et se trouvant ajournés , vous vous êtes réunis aux autres puissances pour rétablir la paix dans cette province : le meilleur moyen sans doute eût été de rendre aux populations une famille princière qui leur était chère. Pourquoi donc lai avezvous donné formellement l'exclusion?
C'était lorsque la négociation touchait à sa fin , que vous vous êtes prononcés si fortement contre elle; de sorte que la Porte en a pris prétexte pour livrer le gouvernement de Ta montagne aux deux kaîmâcams d'un pacha, pu'en va-t-il résulter? un nouveau malaise parmi ce^ populations « et bientôt une réprise d'armes contre leurs oppresseur^. Cette reprise d'armes les affaiblir^ de plus en plus , et laissera ces grande'^ barrières de rOrient à la disposition du premier occupant.
« Il faut Savoir en effet ce aUe signifie le titre de kaîmâcams. On fe traduit, pour nous rassurer, par celui dedéfégués. Il est vrai, les kaïmacam3 sont des délégués; mais de qui le sont -ils? d'un pacha dont ils sout les lieutenants . Or, vous saurez que le despotisme en Orient se délègue tout entier du supérieur à P inférieur : il ne rétrécit que les cercles où il s'exerce, en nassant du ^rand-seigneur aux pachas, de ceux-ci a leurs kaîmâcams, et de ces derniers aux beys et aux simples agas; mais dans le plus petit de ces cercles il a la même intensité qu'au sérail , c'est-à-dire le droit de vie et de mort , et surtout celui d'exaction arbitraire. C'est la spirale du Dante , il y a souffrance et terreur dans tous les cercles. Les kaîmâcams, en Turquie, ne sont donc que des pachas par intérim; ils seront dans le Liban des lieut^ nants ou tice-pachas à poste fixe. Il
arrive souvent que ces despotes subordonnés sont plus violents que leurs chefs, surtout en matière d'exaction, ca^r ils ont des tributs à leur transmettre et des présents à leur faire.
«Et voilà l'administration promise aux Chrétiens de Syrie; voilà les concessions obtenues a\ectantde peine parles èinq grandes puissances! La seule France autrefois avait fait mieux que cela. Elle avait admis, avec \es Druses, la fable qui les faisait descendre des soldats égarés d'un comte de Dreux, à l'époque des croisades. Elle les protégea comme originaires Français; mais elle.idmit en même temps , sous sa protection , ces vieux Chrétiens du sixième siècle , qu'on appela Maronites, du nom d'un de leurs apôtres ; et bien loin de diviser ces deux races , et de les faire égorger l'une par l'autre, la France les rapprocha, les réunit presque en un seul corps. Puis, après que la race de leur fameux émir Fakred-Din,que nousappelons Fakardin,fut éteinte , la France eut assez d'influence pour faire déférer l'autorité, par l'élection des cheiks, à la maison Schahab, quia gouverné le Liban jusqu'en 1840, époque où l'émir Bescnir, prince ré- ^n tnt, a été enlevé par les Anglais et conduit à IVlalte.
« Ce roi patriarcal régnait depuis longtemps. Il avait vu les Français en Syrie, et après leur retraite il en sauva beaucoup dans ses montagnes ; il ne voulut jamais les livrer ni à la vengeance des Turcs ui à l'humanité des Anglais. On dit maintenant que nous avons eu à nous en plaindre. J'ignore les griefs de notre gouvernement; mais il me semble que nos ressentiments auraient dil se taire devant ces souvenirs, et surtout devant nos intérêts politiques et religieux. Le prince du Liban était tributaire du grand-seigneur, et non subordonné aux pachas du littoral syriaque. Ces pachas devenaient souvent des rebelles, qui se perpétuaient dans leur gouvernement d'une année, comme lit Djezzar-Pachà dans celui de Saint-Jean d'Acre. Ces usurpateurs ne tardaient pas à vouloir devenir conquérants. De là les attaques si fréquentes qu'ils faisaient contre les princes de la montagne, et la perpé- . lueile résistance des Chrétiens pour défendre leurs chefs et leur indépendance.
Tel était le gouvernement tutélaire du Liban ; c'était celui qu'il fallait lui rendre. Mais au lieu de cette maison Schahab, si vénérée depuis un siècle et demi , on assujettit les habitants de ces montagnes à des primats, qui \ ont y apporter tous les abus, toutes les violences du régime des pachaliks. Ces primats répondent sur leur tête , au pacha de Saîda , de la soumission des populations et du payement des tributs, doublés ou triplés par les exacteurs, au profit des kaîmacams et de leurs officiers. Ce pacha de Saîda n'est nommé que pour un an. Celui qui aura acheté ce poste à Constantinople pourra être un autre Omer; fût-il même le meilleur des Turcs, il faut qu'il s'enrichisse pour payer ses protecteurs à la Porte , et les nouveaux kaîmacams feront aussi comme le nouveau pacha.
« On parle, pour répondre à ces craintes, de l'adoucissement de l'administration turque. JNous aimons trop à croire ce que nous désirons, et à nous contenter u illusions philanthropiques :
les Turcs sont ce qu'ils étaient, malgré leur travestissement, et le hatti-schérif de Gul-Hané, au'ona nommé si lé^èment la charte des Ottomans, n'a déjà
Elus aucune valeur. Le régime de l'ari traire n'a jamais cessé dans les provinces, et reprend tous les jours son empire dans Constantinople, Mahmoud est mort dix ans trop tôt : son ouvrage se réduit à quelques changements de titres et de costumes. Je regarde donc la cou: cession obtenue delà Porte en faveur du Liban comme illusoire , et renfermant toujours un germe d'oppression contre nos coreligionnaires , et d'abolition des privilèges de la France..... »