‹ Syrie, Palestine, Mont AthosChapitre 10 sur 12 · LE MO MT ATIIOS · texte numérisé non relu

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Ils portent uniformément une robe de laine noire , toute la barbe, et toute la chevelure ramenée en nattes sous un haut cylindre d’un tissu grossier. L’Église orientale a conservé l’antique croyance nazaréenne, que le fer ne doit pas toucher la tète de ceux qui se vouent au Seigneur : Non tcinget caput novciculdj, disaient les parents de Samson. Les moines n’ont pourtant pas à craindre les ciseaux de Dalila ; la particularité la plus curieuse de leur règle est la prohibition absolue faite à toute femme, à tout enfant, à tout animal femelle, de pénétrer sur le territoire de l’Athos. Ces défenses puériles, pour ne pas dire révoltantes, n’ont jamais été enfreintes depuis dix siècles : elles contribuent plus que toute chose à donner un caractère étrange à ce coin de terre, mis hors la loi de nature aussi loin que la fureur ascétique peut la poursuivre.

11 nous reste à exposer l’organisation toute fédérale et représentative de la république monacale. Vingt monastères chefs se partagent le territoire de la presqu’île, les skgtes 1 ou petits couvents suffragants, et les nombreux ermitages qui le peuplent. Ces vingt monastères envoient chacun un député à l’assemblée générale, qui siège dans la petite ville de Karyès, chef-lieu de la province : cette assemblée choisit parmi ses membres les cinq délégués qui

1 On donne indifféremment ce nom (du copte schiet) à ces couvents, aux ermitages et aux solitaires qui les habitent.

composent Yëpistatie ou conseil exécutif chargé de l’administration des affaires communes; elle élit tour à tour dans chaque couvent, et pour un an, le protatlios : c’est le magistrat suprême de l’état monastique, chargé de promulguer et d’appliquer les décisions de l’assemblée et du conseil. Une taxe payée par les couvents, à raison d’une livre turque (23 francs) pour chacun de leurs habitants, constitue ce qu’on pourrait appeler le budget fédéral mis à la disposition de ce gouvernement. Ajoutons qu’il fonctionne sous la haute direction du patriarche œcuménique, juge en dernier ressort de toute modification apportée aux antiques règlements et de tout cas litigieux. Quant aux relations de la communauté avec la Porte, elles se bornent à l’envoi d’un léger tribut annuel (G00 livres turques, 13,800 francs); le caïmakam chargé de le prélever réside a Karyès, attestant par sa présence fort inoffensive un lien de suzeraineté tout nominal : ce fonctionnaire et les quelques gendarmes albanais chrétiens dont il dispose sont les seuls habitants laïques du territoire : ils n’y sont admis qu’en se soumettant aux prohibitions édictées contre le sexe qui fait trembler PAtlios, depuis la femme jusqu’à la poule.

Les vingt couvents et leurs skytes se distribuent assez inégalement dans toute la presqu’île, sur les deux versants de la chaîne. La plupart baignent leurs vieux murs dans la mer, au pied des pentes

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plus douces du versant oriental; d’autres la commandent du haut de quelque saillie de rocher sur les parois abruptes du versant occidental; les plus sauvages se dérobent dans les gorges boisées du centre. Avant d’entreprendre le tour du monde monacal, le voyageur doit se rendre à Karyès pour échanger les lettres patriarcales qui sont le « Sésame, ouvre-toi « de la sainte montagne, contre une autorisation circulaire du protathos.

Saint-Pantéleimon est situé à l’ouest, sur le golfe d’Hagion-Oros; les mulets ne mettent que trois heures pour franchir la crête au-dessus du couvent russe et redescendre sur Karyès, blottie dans les plis de l’autre versant. Nous nous élevons subitement, par des rampes en lacets, dans un paysage d’un vigoureux caractère; aux maigres vêtements des collines méridionales, aux fourres de lauriers, de chênes nains et d’arbousiers, succèdent bientôt les robustes essences de nos pays, chênes, érables, châtaigniers et pins. La chanson des torrents invisibles monte du creux des ravins sous ces futaies séculaires; le sentier plonge dans les plis où ils se dérobent, franchit leurs pierres roulantes, gravit des degrés pratiqués dans le rocher pour les pieds des mules, se perd de nouveau sous les halliers. En nous retournant, nous apercevons au-dessous de nous, à l’issue des gorges qui vont en s’évasant vers la côte, de grands triangles de mer endiainantés

de soleil qui rient à l’ombre épaisse de ces forêts.

Nulle autre part , dans les sobres paysages du Levant, la nature ne déploie ce luxe alpestre et ne se produit avec cette intensité féconde. C’est ce qui rend si bizarre et toujours présent le contraste entre cette terre palpitante des puissances de la vie et le cadavre social qui y a élu son tombeau. Çà et là des maisons grises, des coins de champs cultivés apparaissent sur la montagne; des robes noires sortent des portes et des sillons. D’autres croisent notre route, menant les bêtes de somme, les troupeaux, ou traînant la besace et le bâton du mendiant. — Sur le versant oriental surtout, dans les vallées élargies où les cultures et les pâturages trouvent place, ces ombres de vie se multiplient. Vu de haut, l’amphithéâtre qui s’étend à nos pieds jusqu’à la mer parait habité et riant. Le front chauve de l’Athos, pyramide de pierre nue, toute dorée aux feux du midi , le domine à notre droite; au-dessous de lui, les sapins et les érables se disputent seuls les régions hautes : sur les nombreux contre-forts qui en naissent et viennent mourir au bord de l’eau , des maisons isolées, des hameaux, des couvents, montrent leurs têtes blanches dans la verdure; sur la côte, d’un dessin gracieux et accidenté, un cordon de monastères s’avance avec les promontoires , se dérobe avec les baies, profile ses tours féodales sur l’horizon de mer que ferment au loin, noyés dans une

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vapeur lumineuse, les sommets de Thasos , de Lemnos et de Samotliraki.

Nous descendons à travers des vignes et une foret de noisetiers, dont les fruits convertis en eau-de-vie représentent un des principaux produits du pays, sur les premières maisons de Karyès. C’est un gros village éparpillé dans la verdure, tout pittoresque, tout murmurant de chutes d’eau; les moulins chevauchent en équilibre sur les canaux , les galeries de bois des maisons à la turque se dérobent sous des tentures de vigne folle et de sureau : on se croirait dans un bourg du Tyrol. Ce serait une toute souriante et charmante rencontre, si cette bonne physionomie villageoise était animée par quelques jeunes mères filant sur leurs portes, par quelques cris d’enfants au sabot du cheval broyant le pavé humide, par le caquetage des poules et l’aboi des chiens; mais non : au bruit de notre caravane, les bonnets noirs sortent seuls des lucarnes, suivis par des faces émaciées, des yeux errant vaguement aux immenses pays de l’ennui. A mesure que nous pénétrons au cœur de la bourgade, dans l'unique rue bordée par les échoppes du bazar, nous sentom croître l’impression d’étrangeté et de tristesse produite par cette ville, que n’est jamais venu bénir un berceau ni honorer un atelier. Accroupis dans les boutiques, les caloyers débitent la bimbeloterie orthodoxe, chapelet:, croix de nacre, bois sculptés,

VOYAGE AUX PAYS DU PASSÉ, grossières xylographies où se déroule la légende dorée de l’Athos; des étoffes, des ustensiles de ménage et des fruits complètent les ressources de ce marché.

Après avoir dépassé la vieille église, métropole de la montagne, où nous reviendrons à loisir, on nous introduit dans une maison à galeries de bois extérieures, d’assez méchante apparence : c’est le koncik , l’hôtel du gouvernement. Le caimakam nous reçoit, entouré d’une demi-douzaine d’Albanais qui nous présentent des fusils à silex et d’opulentes fustanelles.

Ce fonctionnaire fantôme est un musulman d’Épire : il parle le grec plus volontiers que le turc, vit en parfaite intelligence avec ses voisins les existâtes et passe ses journées, dans son divan ou dans le leur, à fumer l’éternelle cigarette qui finit par symboliser à l’esprit du voyageur l’autorité ottomane. — Aussi vaut-elle la peine qu’on la considère : roulée dans un affreux papier de contrefaçon européenne, serrée aux lèvres et éventrée à l’extrémité, elle charhonne en perdant sa fumée, qui monte à toute heure de tous les divans administratifs, de Bassorah à Trébizonde, de Stamboul à Sérajewo, et qui doit former quelque part là-haut un nuage où flottent bien des conceptions de génie, bien des réformes admirables, entraînées dans la spirale vaporeuse. Ce papelito qui se consume sans

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relâche dans la bouche des fils du Prophète évoque assez d’analogies pour justifier la parenthèse. — Notre cdimakam est d’ailleurs la plus débonnaire, la plus oisive et la plus déguenillée des autorités de l’empire. Après avoir épuisé avec lui le vocabulaire obligé des conversations officielles en Turquie, les compliments sur la bonté de l’eau, la douceur du climat, la beauté des forêts et la qualité du tabac dans son district, nous lui demandons de nous conduire au conseil de la Montagne Sainte qui nous attend dans une salle voisine.

La porte s’ouvre ; on nous introduit dans le vénérable chapitre : jamais peut-être nous n’avons éprouvé à un degré aussi absolu la sensation de la chute dans le passé, même en descendant dans ces hypogées de Saqqarah et de Thèbes, où les momies vous reçoivent dans l’intimité de leurs habitudes quotidiennes d’il y a six mille ans.

Les épistates sont assis le long du mur : en tête, sur la cathèdre et sous l’image de la Panagia, le protathos; â côté de lui , un greffier penché sur son calame. Tout est noir sur les mornes personnages, sauf les longues barbes blanches qui ondoient uniformément sur la poitrine et les faces de cire qu’aucune inquiétude de pensée n’a jamais plissées. Cette expression de calme indicible et d’atonie est décuplée par le vague du regard ; éteint aux passions du ccrps et de Pâme , il n’est plus ce reflet de la clarté

intérieure qui a fait appeler du même mot, dans la vieille poésie grecque, l’homme et la lumière. Les prélats nous parlent lentement dans cette langue morte, faite de débris hellènes et byzantins, qui achève l’illusion. La conversation se borne aux banalités précédemment échangées avec le caïmakam : on sent uu’il serait difficile de demander un autre effort de pensée à nos interlocuteurs, et pourtant on n’essaye pas de lutter avec le profond respect qui se dégage de cette majesté extérieure, matérielle, si l’on peut dire. En cherchant à l’analyser, nous n’y trouvons toujours qu’une même cause : ces vieillards ont huit cents ans, le double peut-être. — Ne sommes-nous pas à Chalcédoine ou à Ëplièse, dans un des comités de l’assemblée conciliaire? Eutychès et Eusèbe, Fhotius et Léon peuvent entrer développer leurs subtiles rêveries : leurs costumes, leur langue, leurs idées ne différeront presque en rien de ce que nous voyons : ils parleront à leurs auditeurs sans qu’une dissonance de pensée trahisse ce travail du temps qui a mis un abîme entre eux et nous; ils seront chez eux plus que nous dans ce milieu contemporain, où rien ne saurait nous étonner, hormis de nous y voir.

Le greffier échange notre lettre patriarcale contre un permis timbré du sceau à quatre pièces du protatbos; un diacre apporte les confitures et le café; puis le « premier homme d’Athos » se lève : on lui

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remet on bâton à pomme d’argent où sont gravés les noms des vingt couvents, et il nous mène processionnellement visiter l’église de la Vierge avant de nous reconduire au skyte russe de Saint-André, où nous logerons, à quelques minutes de Karyès.

Ici le décor change : la jeunesse impatiente s’agite sous le vénérable vêtement que lui ont légué les vieux âges ; comme dans tous les établissements russes, des constructions insolemment neuves et somptueuses sortent de terre à la face des murs grecs tout branlants de vétusté, des églises superbes les dominent et carillonnent à plein son de cloches la gloire fastueuse de la sainte Russie; elles étouffent la voix timide de leurs voisines grecques, où l’on appelle encore les moines à la prière en frappant avec un bâton sur les symandres, ces disques de bois pendus sous le porche, en usage dans la pri-

mitive Eglise. Tout respire ici l’abondance et cette sorte de luxe conciliable avec la sévérité de la règle monastique : on nous comble de prévenances, on charge la zakuska de friandises un peu sauvages, à notre goût : poissons salés, lourdes pâtisseries arrosées d’alcools rectifiés sous le nom trop bénin d’eau-de-vie; on nous donne des chevaux solides, un Père russe pour guide, un Albanais pour escorte.

JVous partons en cet équipage, à travers les collines profondément découpées qui s’abaissent vers le nord sous leur opulent manteau de chênes et de

platanes , pour aller frapper à la porte des monastères perdus dans leurs plis et revenir par ceux de la côte. Ainsi chevauchaient les voyageurs du douzième siècle, en compagnie de moines et d’hommes d’armes, demandant l’hospitalité aux abbayes et la payant du récit des faits de guerre et de politique.

Il serait oiseux de raconter ici chacune de ces journées semblables à la veille , de décrire chacun de ces couvents identiques avec eux-mêmes; nousretrouvons dans tous, avec une uniformité monastique, même plan général, même caractère, même accueil. Malgré sa monotonie, notre vie a un attrait puissant : la fidélité scrupuleuse avec laquelle elle nous rend la vie d’autrefois; pas une habitude, un usage actuellement dans nos mœurs auquel nous puissions nous ressaisir, pas une de nos minutes qui ne soit empruntée aux siècles passés.

Nous avons aperçu à travers une clairière de forêt, ou au tournant d’un promontoire, l’enceinte de hautes murailles et les dômes trapus d’un monastère; l’Albanais décharge son long fusil pour annoncer les voyageurs; nous mettons pied à terre devant une porte massive, précédée parfois d’un pont-levis jeté sur le torrent; un corridor voûté , tortueusement pratiqué dans le ventre des tours, et dont les ténèbres ne sont éclairées que par des lampes brûlant devant les icônes, donne accès dans la cour intérieure. L’igoumène, majestueusement

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entouré de ses moines, nous attend à l’entrée de sa sainte forteresse. Après les premiers compliments , tous les noirs personnages, la tcte enveloppée de ce long voile de deuil appelé halimafkon , s’engagent devant nous dans les détours du porche, se déploient dans la grande cour, jonchée de feuilles de la i* rier en notre honneur, et nous précèdent à l’église en psalmodiant un chant grave, appuyé de volées de cloches carillonnantes. Rien ne peut rendre la solennité puissante, un peu lugubre, de cet accueil. En suivant ce sombre cortège, qui chante sur nous ses litanies, il nous semble toujours assister à noire propre enterrement. On nous introduit dans l’église : l’igoumène revêt ses habits sacerdotaux et dit la prière consacrée pour le salut des hôtes, reprise sur un rhythme dolent par le chœur des moines; elle est suivie d’une invocation dia tîngallikin dimocratian y — pour la république française. — Ceux qui ont longtemps et isolément vécu dans des contrées reculées, portant pour leur petite part la responsabilité et l’orgueil jaloux du nom national, ceux-là seuls comprendront la sensation indicible que nous éprouvons à voir, pour la première fois sans doute en ce désert, tomber devant nous cette prière étrangère sur l’image soudainement évoquée de la chère absente.

Au sortir de l’église, on monte au parloir, afun dariko , généralement juché tout au haut des grands

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bâtiments conventuels , dans une de ces chambres de bois en saillie qui couronnent le mur de pierre et d’où la vue s’étend librement sur la mer. On s’accroupit sur le divan circulaire, les frères lais apportent le café, l’eau de source et le glycOj, l’éternelle confiture de roses qui joue avec la cigarette le principal rôle dans les conversations orientales. On échange avec l’igoumène les banalités obligées, on répond aux questions politiques, parfois assez saugrenues, qui se pressent naïvement sur les lèvres de ces grands enfants ; on tire d’eux, non sans peine, quelques indications sur les trésors de leur couvent. Nous nous arrachons malaisément à la curiosité oisive de nos hôtes, et un caloyer nous guide dans la visite de la maison. AlaJgré nos ruses pour nous attarder aux fresques des chapelles et aux rayons de la bibliothèque, il faut le suivre avec résignation dans ce dédale de pauvres cellules qu’il nous montre avec orgueil, dans ces interminables galeries de bois (jui tiennent la place de nos cloîtres, à la tra péza, réfectoire où les moines dînent d'un pain noir et d’une sardine, au nosocome, où ils en meurent.

La nuit venue, l’igoumène nous réunit à sa table, frugale si jamais il en fut, et bénit la chère ascétique qu’il nous offre : des courges ou des concombres bouillis à l’eau, des poissons salés, du fromage de chèvre, une pastèque... Ce repas, éminemment hostile à des estomacs européens, déride pourtant

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le grave hiérophante, il s’anime et cause; de sa bonhomie communicative, de son commérage un peu puéril, nous retenons quelques éléments d’information. Enfin on nous mène reposer dans la plus belle pièce, préparée pour nous, et ce n’est guère : pour tout meuble, sur le plancher, un divan de grosse étoffe bulgare que nous disputent des myriades d’habitants antérieurs.

Le lendemain, à l’aube, les moines nous reconduisent à la porte comme ils nous y ont accueilli; ils nous donnent les bénédictions dues aux partants, nous souhaitent la route heureuse et nous disent au revoir, certains qu’ils sont, si nous revenons, de nous attendre au même seuil. Moins confiant dans notre destinée inconnue, nous leur répondons adieu ; si jamais elle nous ramène dans ces solitudes, nous retrouverons ces amis d’un jour, sans un étonnement de leur part, n’ayant pas mesuré le temps dans leur calme quotidien, à moins qu’ils ne soient passés, sans transition sensible, au repos éternel.

Nous faisons ainsi le tour de la presqu’île, visitant d’abord les couvents slaves situés au nord et dans l’intérieur : Zographo, où des bâtiments spacieux, de construction récente, abritent deux cents moines bulgares, où un certain air d’aisance et de vie inaccoutumée atteste le génie laborieux et actif de cette race; Chilandari, vieille fondation serbe, dont l’aspect nous reporte au contraire en plein douzième

siècle, au temps du ferai Stéphan Némania, qui reconnaîtrait sans peine son œuvre. Arrêtons-nous quelques instants ici; nulle part le pittoresque des lieux et l’intégrité du passé ne nous ont frappé à ce degré.

Au creux d’une gorge sombre, étroite, sous l’ombre des grands bois de pins, le couvent-forteresse est blotti dans une enceinte de hautes murai 11 es, flanquées de tours crénelées. D’immenses bâtiments à plusieurs étages d’arcades se terminent par des appentis de planches branlantes, recouvertes en chaume. Au centre de la cour, entre des cyprès gigantesques, la vieille église de pierres et de briques alternées sort avec les cinq dômes du pavé herbu. Il n’est pas une de ces pierres et de ces briques qui ait été remplacée depuis de longues générations de moines. Une soixantaine de caloyers, venus des montagnes serbes, misérables et chenus comme leur demeure, aussi simples de mœurs et d’idées que leurs aïeux les plus lointains, errent dans cette cité monastique, qui en contiendrait un millier, ou bissent au moyen de longues cordes et de poulies le bois et les provisions aux balcons des étages supérieurs. — L’igoumène, centenaire comme les cyprès de sa cour, tout blanc et tout cassé, nous reçoit dans une galerie de bois à jour, au faîte de son donjon; il est assis sur un banc boiteux, sous ses icônes, à la lueur d’une lampe de cuivre à trois

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