‹ Syrie, Palestine, Mont AthosChapitre 11 sur 12 · SI · texte numérisé non relu

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becs, d’un modèle archaïque, et caresse un chat noir qui promène tristement son célibat forcé. Depuis quarante-cinq ans, le vieillard voit de cette môme place la nuit tomber comme à cette heure sur la masse grise et rouge du couvent , avec ses tours, ses arcades, ses dômes cannelés, ses logetles de poutrelles aériennes, silhouette fantastique , vigoureusement encadrée par les forêts intenses, poussées au noir, qui couronnent et étranglent l’horizon. Le vent de mer gémit furieusement à l’entrée de la gorge, apportant un orage qui réveille et illumine la solitude de ses tonnerres et de ses éclairs. Là-haut, dans le petit coin du ciel encore blanc entre les crêtes, de lointaines étoiles passent dans les cimes des pins; comme elles, le temps, la civilisation, les révolutions ont passé d’un vol pressé sur la maison byzantine, sans l’apercevoir dans son repli de forêt, sans troubler cette famille de moines, aussi intacte, aussi primitive qu’au temps des knèzes de Serbie, dont les exploits sont retracés sur les gravures grossières appendues au mur.

Et pourtant un témoin de la science et de la renommée contemporaines a franchi cette barrière de siècles; c’est un cadre de bois égaré au parloir entre la bataille de Ivossovo et la mort de Marco Kraliévitch ; nous y trouvons ces portraits photographiques dont nous reproduisons fidèlement l’ordonnance : l’empereur Guillaume, le sultan Abd-ul-

Aziz, le roi serbe Ourosch , le prince (Je Bismarck, M . Gambetta.

De Chilandari l’on gagne le couvent de Sphigménon, sur les bords du golfe de Contessa, et l’on remonte la côte orientale; c’est la partie riante et accessible de la presqu’île; les collines meurent doucement sur la grève, les monastères s’y succèdent à courts intervalles jusqu’au pied du pic, baignant leurs murailles dans l’eau bleue des petites darses où se balancent les barques des moines pêcheurs. Sur ce rivage, où abordèrent tout naturellement les premiers solitaires, s’élèvent les plus anciennes et les plus importantes des maisons grecques : Vatopédi , Iviron, Lavra. La première doit son nom (Vatopédi, l’enfant au framboisier) au jeune fils de Théodose, Arcadius; la légende le fait naufrager sur ces côtes en venant d’Üalie et retrouver sain et sauf par les cénobites sous un de ces arbustes où la vague l’avait porté. Iviron fut fondé au dixième siècle par les Ibères ou Géorgiens et compte encore trois cents moines.

Aghia-Lavra (la sainte réunion) est la doyenne de la communauté, la première maison de l’Athos : Avramios de Trébizonde, en religion saint Athanase , s’y établit en 964; c’est le couvent le plus riche en biens-fonds et en merveilles de l’art. Ses vastes bâtiments s’étendent sur la croupe accessible de la montagne; d’Iviron, où l’on quitte la grève,

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on arrive en six li cures à Lavra par un sentier féerique, en corniche sur la mer, au travers de véritables forêts vierges, les plus luxuriantes de tout ce beau pays. Le chemin, naturellement chaussé de dalles de marbre, s’égare sous un dais de lianes et de lierres, dont le rideau flottant aux branches des chênes s’écarte à la coulée des torrents, nous laissant voir sur nos têtes les crevasses blanches de neige d’où ils descendent, et, plus haut encore, le front chauve du pic qui rosit au couchant dans la nue.

Force nous est de laisser à Lavra nos chevaux ; il faut nous embarquer dans un caïque pour contourner les parois impraticables de la montagne qui termine la presqu’île et revenir dans le golfe occidental de Monte-Santo. Les aspects ont changé soudain, les forêts ont disparu : nous glissons dans un double courant de saphirs et de turquoises, à l’ombre des roches, sous la muraille de marbre haute d’un millier de pieds. Cette muraille est habitée pourtant , et nous avons peine à en croire nos yeux. Des skytes sont perchés à toutes les anfractuosités du roc, dans ce site invraisemblable que seul le crayon pourrait rendre : les misérables troglodytes qui hantent ces trous de pierre à mi-ciel en descendent par des puits creusés dans la paroi, par des échelles et des cordes, jusqu’au bord de l’eau, où les barques de Lavra leur apportent leur subsistance. Plus loin, là

où la pente s’adoucit relativement et où quelque végétation trouve place, les skytes s’étagent par centaines, du rivage jusqu’aux sapins du sommet; les premiers grillent sur le sable de la grève, les derniers frissonnent dans la neige des hauteurs. Ce sont ces grappes de points blancs que nous apercevions à la clarté de la lune en arrivant. Cette ville d’ermitages, qui imprime un si singulier caractère au flanc méridional de l’Athos, s’appelle Kapsokaliva et dépend du monastère de Lavra.

Tandis que notre calque remonte au nord-ouest après avoir doublé la pointe, les aspects changent encore : le versant occidental de la montagne s’infléchit, des gorges se creusent sous la morsure des cascades ; sur les pitons de roches qu’elles découpent s’élèvent les couvents les plus fièrement situés que nous ayons vus : Aghios-Dionysios, Aghios-Paulos , Simopétra. Tous trois dominent la mer à 800 ou 900 pieds de haut; les têtes des moines apparaissent microscopiques sur les balcons de bois en saillie qui couronnent leurs donjons. On y grimpe par un sentier en lacets, on pénètre par derrière en franchissant le torrent sur le pont-levis, on débouche du porche voûté sur un étroit plateau où les con structions ramassées se pressent autour de l’église comme si elles tremblaient de tomber dans l'abîme. Ce sont les burgs du Rhin avec un bien autre mépris du vertige, un cadre bien plus saisissant, adossés à

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un pic des Alpes, plongeant sur l’infini de la mer.

Simopétra est la dernière station avant de revenir à Saint-Pantéleimon , notre point de départ; nous y dormons notre dernière nuit de route, dans un frêle appentis de solives soudé à la tour, en surplomb de 1,000 pieds au-dessus des flots, dont la plainte profonde nous arrive comme un vagissement d’enfant. Est-ce au bercement éternel de cette voix que la pensée assoupie de nos hôtes doit son immuable sommeil ?

Avant de chercher à éveiller cette pensée confuse pour en déterminer le domaine et la valeur, il nous reste à compléter le cadre historique où elle se meut et qui l’explique en partie; nous demanderons ce supplément d’informations à l’art, à la langue jeune et inconsciente qui trahit mieux que toute autre les qualités et les défauts d’une race. L’étude du vaste musée que nous venons de parcourir est d’ailleurs le grand attrait du voyage à la Montagne Sainte. — Seul entre toutes les épaves du monde byzantin, l’Athos a gardé les témoignages d’un art vivace, complet, adéquat à lui-même dans toutes ses manifestations, architecture, peinture, orfèvrerie, bibliothèques : nous venons de les voir se dérouler devant nous à chaque pas, nous enseignant ce que fut le passé qui les a produits, ce qu’est le présent quand il les imite.

L’ensemble des constructions essentielles se reproduit dans tous les monastères sur un plan uniforme. C’est, selon les exigences du site, un carré ou un trapèze, compris dans une enceinte de hautes murailles, parfois indépendantes et flanquées de tours, le plus souvent faisant corps avec les bâti-

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ments d’habitation. Ceux-ci s’agglomèrent dans un désordre insouciant au dedans de cette enceinte, autour de la cour intérieure où s’élève l’église principale, le Catholicon ; chaque siècle a apporté son corps de logis, son oratoire, sa pierre, sans respect pour l’harmonie primitive du plan. A l’étage inférieur et parfois à ceux qui le surmontent, sur une partie du pourtour, régnent des galeries en forme de cloîtres; elles prennent jour sur la cour par des arcades cintrées, que supportent des piliers à chapiteaux byzantins. Au-dessus de ces loggie, les étages supérieurs sont percés de haies étroites et irrégulières; ils s’élèvent à une grande hauteur dans certains couvents, à Zographo, à Chilandari, à Vatopédi , à Simopétra; sur leur faite, un deuxième ordre de constructions commence; ce sont ces tribunes de bois en saillie qui forment le trait distinctif des maisons turques sous le nom de chacnicims . Elles débordent leur assise de pierre à l’extérieur et à l’intérieur, se penchent sur les poutrelles qui les arc-boutent, courent sur toute la crête du gros œuvre; des galeries, des balcons les réunissent, et cette architecture parasite monte, dans les couvents resserrés de la côte occidentale, à une hauteur égale à celle des murs qui la supportent; généralement peintes en rouge, ces cages de planches couronnent gaiement les faîtages et dérident la mine austère de ces forteresses. Des coupoles , des

croix, rompent çà et là la ligne inégale des toits.

Les plus vieilles de ces h i tisses sont du douzième ou du onzième siècle ; d’autres datent d’hier dans la même enceinte : l’appareil de pierres et de briques usité par les maçons primitifs n’a pas cessé d’être employé. Parfois on trouve encastrées dans le mur quelques-unes de ces briques émaillées d’origine persane, dont l’islamisme a fait un des principaux éléments décoratifs de son architecture. La grâce des dessins, l’éclat des couleurs de ces fragments empruntés à quelque mosquée ruinée ne le cèdent en rien aux joyaux de ce genre qu’on trouve encore à Constantinople , à Brousse et à Jérusalem.

Dans la cour, généralement assez vaste, laissée libre entre les bâtiments, l’église conventuelle forme le noyau de cette agglomération. Elle est petite, basse et ramassée sous ses coupoles de briques. Rien ne ressemble moins à nos majestueuses cathédrales, avec leurs nefs profondes réunissant tout le peuple, leurs piliers élancés , leurs clochers ambitieux , leurs flèches aiguës : tout ce sursum corda de pierre symbolise une autre pensée religieuse, mélancolique, fuyant la terre, interrogeant le ciel; dans l’aiguille du maçon rhénan, qui monte, perce la nue et cherche, il y a une angoisse : la réforme en descendra quelque jour. L’architecte grec ignore cette angoisse; il est plus tranquille, plus sur d’un Dieu qu’il a rêvé moins grand; sans l’aller solliciter si

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haut, il l’attend sur la terre riante, se contentant d’élargir un peu pour le Pantocrator la basilique où ont vécu contents les Césars immortels, le iéron où ses pères adoraient Zeus. Le grand souci du maçon oriental est de cloisonner méthodiquement son vaisseau pour ne permettre l’entrée des derniers sanctuaires qu’à une initiation progressive.

La plus ancienne de ces églises est sans contredit la métropole de Karyès, dédiée à la Vierge, patronne de l’Athos ; on peut la faire remonter sans crainte aux origines de la communauté, au onzième ou au dixième siècle. Elle reproduit fidèlement, en trèspetites dimensions, le plan de Sainte-Sophie. Un incendie a détruit la coupole, remplacée par une toiture en bois. Dans les autres églises, d’une époque moins primitive, la croix n’est plus inscrite dans un carré, et dessine à l’extérieur son ossature; des absides semi-circulaires terminent le chevet et les transepts. Dans quelques édifices, comme à Iviron, des ahsidioles s’interposent entre les branches; mais le principe générateur est partout identique : une coupole centrale, suspendue sur quatre arcs à plein cintre, que supportent un nombre égal de pilastres isolés. Des coupoles plus petites surmontent le nartbex et les absides : des dômes ou des lanternons cannelés accusent à l’extérieur ces dispositions.

A l’intérieur, les trois divisions sont fidèlement respectées : le cliœur le nartbex , l’éso-narthex ;

cette dernière n’est généralement qu’un cloître à arcades : pourtant, dans quelques cas, à Chilandari entreautres, l’éso-narthex estfermé et surmonté d’une sixième coupole. Cette église est une des plus anciennes après Karyès; certaines de ses parties peuvent être contemporaines du fondateur, au douzième siècle. Des chapiteaux, des modillons sculptés d’une époque bien antérieure ont été employés par l’architecte. Elle mesure à peine vingt-sept ou vingthuit mètres de longueur et quinze d’élévation à la coupole : la longueur et la hauteur des trois divisions sont progressives; nous croirions que cette progression était réglée autrefois par un canon spécial.

La majeure partie des autres monuments que nous avons visités peut être reportée du seizième au treizième siècle; quelques-uns sont datés par leur charte de fondation, reproduite sur le mur, d’autres par les portraits des fondateurs, qui attendent humblement dans le narthex, offrant dans leurs mains le modèle de l’église bâtie par eux, comme l’hospodar moldave de Saint-Denys (treizième siècle), le voïvode Mathaïès Bassaraba àXénoph (seizième siècle). Celles d’Iviron et de Lavra ne sont probablement pas antérieures au quinzième siècle.

Le seul intérêt de tous ces édifices est de fixer des dates et des points de repère. On y trouverait malaisément quelque chose à louer. Déprimée, lourde

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et mesquine à la fois, cette architecture n’a pas une ligne franche, pas une proportion heureuse; rien n’arrête l’œil dans les profils sinueux, fuyants, de l’extérieur, rien ne le charme dans les détails intérieurs : les colonnes et les pilastres sont trop courts pour leur diamètre, comme à toutes les basses époques; les chapiteaux qui les terminent, renflés du bas et s’étrécissant avant de recevoir le tailloir, sont parfaitement disgracieux; des baies trop étroites, percées en trèfle dans les absides, éclairent mal le chœur, et le narthex est plongé dans une obscurité complète. — Nous ne nous étonnerons pas de cette impuissance des maçons athonites. L’architecture est l’art synthétique par excellence ; ce n’est pas le domaine des esprits analytiques et subtils. Le monument est le symbole premier-né qui traduit confusément la pensée des races neuves : plus tard, les arts de détail leur fournissent un alphabet plus étendu et plus précis. C’est dans ces arts secondaires, ce détail d’ornementation qu’il faut chercher la vraie vocation des artistes précieux que nous étudions. Leur triomphe, c’est ce luxe de chaires, de portes, d’iconostases curieusement fouillés , d’orfèvreries, de vases sacrés, qui fait de chaque église de l’Athos un musée de Cluny byzantin; c’est surtout ce monde de saints, de vierges, de docteurs et de princes qui couvrent les murs et les voûtes de ces églises, racontant les origines glorieuses et la la-

mentable décadence de la peinture religieuse en Orient.

Partout ailleurs, dans ce qui fut l’empire grec, la truelle de Y imam a enseveli sous un linceul de chaux les œuvres des vieux maîtres : on en est réduit à chercher dans Sainte-Sophie les vagues contours qui transparaissent sous le crépi délité. Seul , PAthos a été épargné ; la bienheureuse procession se déroule depuis huit sièles dans ses églises et ses réfectoires, occupant des centaines de mètres carrés. Le plus grand nombre de ces compositions, il est vrai , celles d’aujourd’hui et celles d’hier, n’offrent qu’une triste reproduction des enluminures chères aux peintres grecs contemporains ; mais celles de leurs ancêtres qu’ils ont daigné respecter nous ménagent de bien joyeuses surprises. IVous sommes arrivés à la Montagne Sainte avec un certain scepticisme, pensant n’y retrouver que les roides et hiératiques squelettes entrevus rians quelques vieux monastères de Grèce et de Palestine; au lieu de cela, une école nous est apparue, pour le moins aussi vigoureuse que sa sœur cadette d’Italie , maîtresse du rayon sacré et en illuminant des œuvres savantes et vivantes. Les vices inhérents au canon byzantin, le formalisme, la gaucherie, les incorrections de dessin, la déparent et l’entravent; mais malgré tout il émane de ses productions une flamme de vie réelle et intelligente qu’on dirait survécue

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aux aïeux grecs et pieusement entretenue par ces ouvriers de la dernière heure. Ils savent que, pour porter un nimbe et se mouvoir dans un fond d’or, un saint souffre néanmoins et adore comme un autre homme : ils le lui font dire. Leurs Christ, leurs Nicolas, leurs André sont mal pris parfois : qu’importe ? ils ont une âme sous leur chair, et l’on aura beau chercher, le dernier secret de l’art sera encore et toujours de mettre son àme dans son œuvre.

Les sujets de ces peintures sont distribués dans un ordre constant, suivant les prescriptions liturgiques, dans toutes les églises. Au centre de la coupole, la figure gigantesque du Pantocrator ouvre sur les fidèles ses grands yeux immobiles : une couronne d’anges et d’apôtres l’entoure. Sur les pendentifs, les quatre évangélistes se font vis-à-vis: dans le tympan de la porte du narthex qui regarde le chœur, la kîmisis ou sépulture de la Vierge est invariablement reproduite. Sur les autres parois, sur les voussoirs et les entre-colonnements , se déroulent dans un fond d’outremer des scènes de l’Écriture , des figures de saints et de vierges. Le narthex et le vestibule sont réservés aux représentations des conciles, de la vie ascétique, aux jugements derniers, aux apocalypses etaux scènes allégoriques. Les empereurs et les voïvodes, bienfaiteurs du couvent, attendent modestement des deux côtés de la porte ou se dissimulent au bas des piliers.

C’est dans la petite et sombre église de Ivaryès que ces fresques atteignent le plus haut degré de perfection : des restaurations bâtardes ont défiguré le plus grand nombre , mais les trois ou quatre tableaux qui attestent la main du maître primitif suffiraient à sa gloire : il y a là un Christ enfant, douce et charmante tête qu’eût enviée Fra Angelico, une Visitation de la Vierge qui nous montre des personnages savamment conçus et groupés. Après Karyès, c’est à Vatopédi , à Lavra , à Saint-Denys et à Dochareion qu’il faut chercher les meilleures productions de l’art athonite. Déjà le sentiment moins prime-sautier, l’agencement des figures moins naturel, l’emploi des couleurs moins judicieux dénotent une autre génération d’artistes : que de charme et de vérité pourtant dans les histoires évangéliques de l’église de Lavra, Jésus prêchant dans le temple, pardonnant à la femme adultère, les disciples d’Emmaüs , la pendaison de Judas! A Vatopédi, une femme couchée, en robe verte , nous donne l’illusion d’un André del Sarto.

Ces trésors dont les grands couvents sont si fiers le cèdent néanmoins, suivant nous, aux peintures moins connues du petit monastère de Dochareion, le dernier de la côte occidentale. Quelle entente simple et vigoureuse de la composition dans ces scènes, les noces de Cana, la guérison du paralytique, le Christ dans la barque! Trois têtes de ma-

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dones nous arrêtent longtemps par leur indicible expression de tristesse; une autre Panagia assise, à demi tournée sur elle-même, s’enlève avec un galbe exquis : une sibylle de la Sixtine, un peu paralysée et roidie. Nous citons au hasard, parmi tant de souvenirs charmants; passons-en des meilleurs pour chercher à coordonner l’ensemble et à faire jaillir un peu de lumière sur la filiation obscure de ces œuvres remarquables.

Les renseignements qu’on obtient des moines sont d’un vague désespérant : ils s’accordent à attribuer indistinctement tous leurs chefs-d’œuvre au fameux Pansélinos, le Raphaël de l’Athos, qui aurait fleuri aux premiers temps de la communauté. Comme le cicerone italien qui met les plus médiocres copies sur le compte du peintre d’Urbin , le caloyer qui nous guide s’écrie avec componction devant chaque figure : Pansélinos! Pansélinos! — Seul, l’igoumène d’Iviron, vieillard d’une certaine instruction et assez sagace pour se rendre compte des différences de style qui caractérisent des œuvres si inégales, nous a donné une réponse plus satisfaisante. Selon lui, les fresques de Karyès seraient les seules productions authentiques de Pansélinos : il faudrait restituer celles de Lavra, de Vatopédi, de Dochareion, à ses mathètes , à ses disciples. Notre impression personnelle nous a amené à accepter cette tradition comme la plus plausible.

De l’examen attentif de toutes ces peintures, il résulte pour nous la conviction que les plus parfaites, celles de Karyès, s’imposent avec un caractère irrécusable d’ancienneté et peuvent seules être restituées au maître primitif, quel qu’il soit, qui nous apparaît de prime abord en pleine possession de son art : il doit avoir vécu entre le onzième et le treizième siècle. La seconde époque de la peinture athonite, celle de Lavra, de Vatopédi et autres monastères, appartient à ses disciples; ils la prolongent durant le quatorzième et le quinzième siècle, jusqu’à la fin du seizième peut-être, et gardent heureusement sa tradition, avec des éclairs d’individualité çà et là , bien qu’avec un style moins accusé déjà , un sentiment moins sincère de la ligne et du coloris. La troisième époque, du seizième siècle à nos jours, n’est qu’une décadence rapide, mal déguisée par le respect des formules traditionnelles : elle nous conduit des assises conciliaires d’Iviron aux ombres chinoises qui ornent l’église neuve de Zographo.

Pour justifier ce que pourrait avoir d’étrange cette théorie d’un art naissant du premier coup à la perfection et s’en éloignant par une dégénérescence continue, comparons-le à l’art italien , son contemporain; l’avénement des deux jumeaux se produit avec un caractère frappant de ressemblance. Aussi bien le nom de Pansélinos appelle naturellement

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celui Le Giotto ; nuis maîtres n’ont des points de contact plus nombreux , et nous ne serions pas surpris qu’il eût existé des rapports très-directs entre les trécentistes florentins et ceux de l’Athos. Telle page de ces derniers pourrait être introduite dans la chapelle del Carminé sans qu’une dissonance dans le style vînt dénoncer l’emprunt étranger.

En Italie comme en Orient, la mosaïque a seule gardé les procédés de l’art durant les bas siècles ; celles qu’on voit encore en petit nombre à l’Atbos ne diffèrent en rien des œuvres laissées dans la péninsule parles ouvriers grecs. Un jour on abandonne cet instrument rebelle ; Cimabué , un élève des Grecs, lui aussi, tâtonne un instant, et soudain Giotto paraît , montant du premier essor au sommet de son art. Les choses durent se passer de même à Karyès ; Pansélinos aura eu sans doute son Cimabué : Pabsence de documents antérieurs au maître ne nous permet pas de fixer la durée de cette période d’incubation; l’entier naufrage de la civilisation byzantine nous empêche de déterminer la part de l’école de Constantinople dans cette éclosion. Si le temps avait détruit les informes madones du premier peintre italien, Giotto nous apparaîtrait comme son contemporain oriental, en pleine aurore, sans ancêtres. Les débuts furent donc identiques à Florence et à Karyès : l’art florentin et l’art atbonite sortent d’une même source, comme deux fleuves

égaux : la suite seule est différente, comme le tempérament des deux races. Tandis que l’esprit occidental, surabondant de jeunesse et de sève, s’emparait de la tradition de l’initiateur pour la perfectionner sans relâche par le naturalisme, d’Orcagna à Masaccio, de Masaccio au Vinci, du Vinci au Sanzio , l’esprit byzantin, usé et pétrifié, immobilisait

la sienne par le dogmatisme. Eblouis , mais non stimulés par l’œuvre de leur maître, les disciples de Pansélinos cataloguent les couleurs, mesurent les proportions, comptent les lignes : l’un d’eux, Denys d’Agrapha , arrête ce formulaire dans un codex qui fait loi. Grâce à cette étonnante puissance de conservation qui est le trait du génie oriental , ils maintiennent durant trois siècles une vie factice et un éclat incontestable à la tradition immobile ; mais le jour vient où cet art embaumé subit la loi de tout ce qui meurt et se décompose; sous les mensonges du canon hiératique, il n’en arrive jusqu’à nous que des restes dérisoires, cendres d’une plante qui n’a pu grandir dans une terre desséchée et qui a donné ses plus belles fleurs au début.

Nous nous sommes attardé à ces peintures murales , l’œuvre capitale et la gloire des vieux moines athonites. Les réflexions qu’elles nous ont suggérées peuvent s’appliquer aux autres branches de leur art. Les nombreux tableaux , peints sur bois à l’encaustique ou à la colle, qui emplissent les églises

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et les panneaux des iconostases, datent pour la plupart des deux derniers siècles : il n’y faut donc chercher d’autre mérite que la fidélité scrupuleuse à copier les types anciens. Quelques-uns de ces derniers subsistent dans un état matériel déplorable : ce sont généralement des Panagia. On sait que les tableaux byzantins ne laissent libres que la tête et les mains des personnages ; le nimbe et le vêtement, d’argent repoussé ou de filigrane, emprisonnent le reste du cadre. Par l’action du temps et de l’humidité, la cire s’est coagulée en grumeaux, lalitharge a poussé au noir : on ne distingue sous cette patine terreuse que de grands yeux caves dans des faces blêmes, dont le recul est exagéré par la saillie des ornements de métal.

Ceci n’est pas absolu par bonheur; il est de ces Panagia moins anciennes ou mieux conservées qui nous ont arrêté longtemps par le charme et la vérité de leur expression. Le vernis particulier, sombre et glauque, que les siècles donnent à l’encaustique, prête à ces figures une certaine ressemblance matérielle avec les vierges brunies de Léonard ; leur regard doux et profond ne la dément pas. Nous signalerons dans le narthex de Vétopédi deux de ces Panagia : leur vague sourire éveille le souvenir gravé dans l’âme de tous ceux qu’a regardés une fois la Joconde.

Ces vieilles reliques ont presque toujours une

légende spéciale; elles ont été sauvées des eaux où les avaient jetées les pirates, rapportées de Palestine après un long exil chez les Sarrasins ; elles saignent du coup de lance d’un soldat turc, une larme pend à leur paupière en souvenir de quelque sacrilège; la vénération des caloyers les entoure; elles sont suspendues dans l’ombre d’un pilier, éclairées par une lampe complaisante au jeu de ces mystérieuses physionomies. Nous les croyons de la seconde époque des peintures murales.

Le plus grand intérêt de ces icônes est parfois dans l’orfèvrerie délicate qui les recouvre, dans leur manteau d’argent ou de vermeil repoussé, dans le précieux travail de filigrane de leurs nimbes. Souvent leur couronne de métal est incrustée de gemmes, d’émaux cloisonnés ou champlevés. On peut s’assurer ici que les Byzantins ont pratiqué fort tard ces deux procédés : sur le revêtement d’un tableau de l’église de Lavra , un émail champlevé porte le millésime de 1608.

Les arts d’ornementation , le bibelot , comme on dirait irrévérencieusement aujourd’hui , voilà le véritable domaine de ces ouvriers appliqués et minutieux , qui ont la patience de l’esprit chinois sans en avoir les imaginations chimériques. Bien que la meilleure part des richesses de l’Athos ait été dispersée, vendue ou détruite à la suite de l’orage qui passa sur la Montagne pendant la guerre de l’indé-

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