‹ Syrie, Palestine, Mont AthosChapitre 12 sur 12 · LE MOX T AT IJ O S · texte numérisé non relu

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pendance, il reste encore dans quelques couvents, surtout à Lavra et à Vatopédi , des trésors qui feraient pâlir ceux de nos vieilles abbayes. On nous apporte des évangéliaires aux lourdes couvertures de vermeil, des cassettes, des reliquaires, des croix, des vases sacrés, fouillés d’un burin précieux, constellés de diamants, depierres et d’émaux. IVous retrouvons dans ces objets la même progression inverse du sentiment de l’art, moins large et moins franc à mesure qu’il s’éloigne des origines et se rapproche de nous. — Voici un crucifix, renfermant du bois de la croix, et une couverture d’évangile, dons de Phocas et de Zimiscès (dixième siècle) ; la reliure du livre d’heures de Théodora, avec le Christ et la Vierge en émail ; ces bijoux sont d’un travail analogue à celui de nos orfèvreries de l’époque carolingienne. A Vatopédi, une belle coupe en pierre translucide, aux anses formées par des dragons d’or émaillé, accuse une imitation de la renaissance italienne; à Xéropotamo, une pater itza (c’est la crosse orientale, qui a la figure d’une houlette), en ambre et émaux, est due à la munificence d’un voïvode valaque de la fin du seizième siècle. Plus tard les ouvriers atbonites excellent à fouiller dans le bois des figurines microscopiques, à représenter des scènes compliquées sur les branches étroites d’une croix. Sur les iconostases des églises, les sculpteurs ont enfreint les prohibitions en vi-

gueur depuis l’Isaurien ; des lions supportent les panneaux, des oiseaux volettent dans les feuillages et les rinceaux de bois doré qui les couronnent.

Signalons encore d’élégantes marqueteries d’écaille et de nacre , ornementation que les Turcs ont empruntée aux Byzantins, sur les chaires adossées aux piliers, sur les tablettes qui remplacent aux deux côtés du chœur les ambons des premiers siècles ; des portes de bronze repoussées au marteau, des lampadaires et un lustre particulier aux églises de l’Athos ; c’est une immense couronne de cuivre ciselé, chargée de cierges, suspendue par des chaînettes à la voûte ; l’aigle double de Byzance y figure invariablement, reproduite à intervalles égaux et reliant un cordon d’arabesques qui change dans chaque couvent suivant la fantaisie de l’artiste. C’est l’ornement obligé de toutes les églises : il est d’un grand effet, et rappelle les couronnes de lumière d’Aix-la-Chapelle et de Hildesheim.

Il faudrait le catalogue d’un musée pour inventorier toutes ces richesses ; cette étude rapide n’y saurait prétendre et doit se borner à dégager les caractères généraux de l’art athonite. — Nous avons trouvé son apogée à son origine : la communauté se fonde au grand moment de la splendeur byzantine et apporte à la décoration de ses monastères toutes les élégances de la cour des Comnène ; les peintres surtout puisent dans la ferveur des premiers jours

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une inspiration supérieure peut-être à celle de toutes les écoles archaïques ; mais l’esprit oriental est comme ces sources qui pétrifient les objets qu’on leur présente : il arrête et cristallise tout effort passager qui lui échappe ; le secret de sa faiblesse réelle comme de sa force apparente est dans cette invincible immobilité. Les successeurs immédiats des premiers maîtres continuent l’impulsion donnée par eux sans l’accroître ; leurs petits-neveux la maintiennent par des artifices puérils, leurs représentants actuels la laissent échapper sans retour. En entrant dans une des églises restaurées d’hier, en ne s’arrêtant qu’à la similitude scrupuleuse des formes, on peut se croire aux jours d’Andronic ou de Phocas, dont la munificence vient de faire surgir et de décorer un nouveau temple ; mais ces apparences sont à la réalité des vieilles œuvres ce que la galvanoplastie est à l’or. — Nous devons aux byzantins une leçon qui vaut bien des chefs-d’œuvre : c’est que l’art vit non pas de traditions, mais d’audaces individuelles ; c’est qu’un art qui ne marche plus est un art condamné.

Aujourd’hui le bilan des bons caloyers est bientôt fait. Les Valaques ont la spécialité de couvrir leurs murs de figures mortes, aux tons crus, irréprochables d’ailleurs quant aux attitudes prescrites; les moines de Lavra accomplissent encore le tour de force de découper un millier de figurines dans un

cadre de bois pour nos expositions; à Karyès et à Iviron, on tire quelques épreuves de grossières xylographies, retraçant les légendes des couvents, on enlumine sur papier des Panagia qu’on revêt d’un gaufrage d’or. — Là se borne le bagage des héritiers du très-doux et très-puissant Manuel Pansélinos.

Achevons cette revue des trésors de l’Athos en rappelant que d’inestimables bibliothèques les complètent. Longtemps inexplorées, elles ont vu s’envoler bien des feuilles précieuses; leurs propriétaires les vendaient au poids aux Turcs de Salonique, qui en faisaient des gargousses; les vieux voyageurs rapportent que les moines pécheurs se servaient des feuillets de garde des manuscrits pour disposer des appâts à leurs lignes. Depuis trente ans, ces dépôts se sont ouverts à la science européenne, qui a triomphé de la défiance et de l’ignorance de leurs gardiens. Grâce aux recherches de MM. Mynoïde Minas, Langlois, Sébastianof, grâce aux excellents catalogues de M. Miller, les bibliothèques des monastères, comme les archives où dorment les chrysobulles des empereurs, ont livré leurs secrets. On a compté dans les vingt couvents de 8,000 à 10,000 manuscrits datant du dixième au seizième siècle. Les plus anciens sont sans exception des copies des évangiles et des psaumes : tous les caractères orientaux y sont représentés, grec, russe, cyrillique, géorgien, ar-

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ménien, arabe, etc. Il y avait àZographoune Bible en caractères glagolitiques, actuellement à Saint- Pétersbourg. Les manuscrits du dixième et même du neuvième siècle, reconnaissables à leur calligraphie magistrale, sont assez fréquents. Quelquesuns sont ornés de miniatures intéressantes pour l’étude des anciens costumes, et dont le style reproduit les qualités et les défauts de la peinture byzantine. Le plus souvent les quatre évangélistes figurent seuls aux en-têtes, flanqués de leurs attributs, écrivant à la lumière d’une lanterne en potence. Les manuscrits moins anciens contiennent les œuvres des Pères grecs, les chroniques byzantines. On avait espéré longtemps que ces bibliothèques nous rendraient des fragments classiques ; sauf la géographie de Ptolémée, à Vatopédi, publiée par M. Langlois, elles n’ont livré que des copies relativement récentes des auteurs païens.

On retrouve plutôt ces derniers dans des impressions vénitiennes du seizième siècle : voyageurs fatigués, Homère et Sophocle reviennent, sous un habit emprunté à la charité étrangère, dormir au sein des leurs d’un sommeil qui ne sera pas dérangé. — C’est à Xéropotamo que nous avons rencontré la plus précieuse et la plus piquante collection de ce genre : très-certainement un des doctes fugitifs que l’invasion musulmane chassa en Italie, et qui apportèrent à sa jeune renaissance les richesses de l’héri-

tage grec, est revenu finir ses jours dans ce couvent, lui léguant avec sa bibliothèque la grande conquête de l’Occident : il avait ramené de bien autres nouveautés que celles des Aide ! Dans une armoire voisine, pleine de curieux et rares ouvrages du seizième siècle en allemand et en latin , nous découvrons les controverses protestantes, Agrippa, Mélanchthon, Luther ; le premier volume qui nous tombe sous la main est l’édition du Nouveau Tes-

tament donnée par Erasme, avec Texergue menaçant au frontispice : Scrutamini Scrijpturas. Témoin bizarre de la destinée des livres, ce petit volume, sonnant le cri de guerre du docteur saxon, le cri d’éveil de la réforme, qui a mis le feu à l’Europe et vient mourir sur ce rayon, dans la poudre byzantine, dans la bienheureuse quiétude de ces esprits qui n’ont jamais rien scruté et dont il ne troublera pas l’immuable repos.

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Essayons pourtant de secouer leur torpeur, de pénétrer dans leur conscience et dans leur vie. Quel que soit l’intérêt du cadre archaïque auquel ils ont imprimé leur physionomie, il pâlit devant celui des personnages. Cette famille, constituée en dehors des lois humaines, nous doit sa raison d’être historique et sociale; si ses représentants actuels sont impuissants à nous la donner, ils nous apprendront du moins par ce qui leur reste et ce qui leur manque quel fut le principe de vie de ses fondateurs : avec les linéaments de ces physionomies effacées, nous pourrons recomposer les figures plus énergiques du passé. Nous n’ouhlierons pas, en interrogeant les bons moines sur leur valeur morale et intellectuelle, une indulgence que tout nous commande, — - le souvenir de leur hospitalité empressée, la séduction personnelle de tous ces vieillards affables et souriants dont nous avons serré la main. Cette étude sera d’autant plus à l’aise qu’elle n’a rien à démêler avec les individus, puisqu’il n’y a pas aujourd’hui une seule individualité marquante dans l’état monastique : elle porte sur l’ensemble d’une société qui relève, comme toute autre, de la cri-

tique historique ; elle gardera ainsi toute sa liberté, certaine d’ailleurs que ces pages ne franchiront jamais les barrières qui séparent la pieuse solitude de tout commerce européen.

Ce n’est pas chose aisée que de ci faire causer » les moines. Leur défiance innée à l’égard des voyageurs, qu’ils regardent comme des émissaires politiques ou des larrons de manuscrits, leur ignorance 1 absolue des langues européennes, sont de sérieux empêchements; le plus réel est dans l’extrême pauvreté de leur esprit. Nous avons dit comment la conversation s’engageait, à l’arrivée au parloir et en dégustant le café, sur un thème banal. Quand, après avoir épuisé la curiosité enfantine de nos hôtes, nous voulons à notre tour les presser de questions sur leur passé , leur art , leurs ressources , ils se dérobent et répondentconfusément : on n’obtient d’eux le plus souvent que ce hochement de tète oriental, signe de dénégation vague, qui exprime éloquemment sans une parole l’insouciance de l’esprit résigné à ignorer. Ces entretiens ne trahissent que la puérilité d’imagination des interlocuteurs, la haute fantaisie de leurs notions géographiques, et ce goût persistant pour la politique naturel aux Levantins. Chez quelques igoumènes des grands couvents, nous avons trouvé une intelligence plus ouverte ; ainsi celui d’Iviron nous parlait avec sagacité de l’art ancien en en déplorant la décadence; celui deLavra,

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vieillard aux traits fins et énergiques, nous exposait avec clarté des considérations fort justes sur l’état du pays. On verra que chez les moines russes ces bonnes fortunes sont plus fréquentes, mais ce sont là de rares exceptions.

L’existence des caloyers, telle qu’il nous a été donné de l’entrevoir, permet de les juger mieux que leur conversation. Aucun travail ne l’occupe, sauf pour le petit nombre des novices qui cultivent les terres du couvent ou dirigent ses barques de pêche. Ils ne lisent rien en dehors de la liturgie; nous n’avons jamais aperçu un volume entre les mains des propriétaires de ces splendides bibliothèques; une seule fois, dans un parloir, nous avons vu feuilleter un livre; c’était le Tableau de Paris, avec les lithographies des lionnes de 1840, par Grandville. Le bibliothécaire lui-même, en nous introduisant dans son sanctuaire, nous montre ses manuscrits avec une gaucherie qui prouve qu’ils lui sont sacrés dans le sens où les vers de Pompignan l’étaient pour Voltaire. Ln de ces gardiens qui s’intitule pompeusement le scévophylax nous donne bravement pour du turc un évangile en géorgien

La méditation, qui tient une si grande place dans la vie monastique d’Occident, leur est encore plus inconnue que la lecture. Cette forme de notre pensée religieuse ne serait même pas comprise par eux. Le Grec, — tout ceci ne peut s’appliquer

qu’avec de fortes réserves aux éléments slaves, — le Grec n’est pas mystique au sens que nous donnons à ce mot; il est, ne l’oublions pas, le fils de ces Hellènes qui ignorèrent toujours le sentiment qu’il rend, qui prêtaient à leurs dieux un sourire éternel pour la terre bénie. Le christianisme n’eut jamais pour ces heureuses natures ni la profondeur abtraite et mélancolique de nos siècles de foi, ni la latitude inquiétante de nos siècles de doute. Aux époques de sa plus grande force religieuse, l’esprit oriental se dépense en subtiles distinctions de mots, produit des apocalypses et des gloses; les Confessions de saint Augustin, Y Imitation de Gerson, seraient lettres mortes pour lui; il rencontrerait plus d’idées communes dans la Théogonie d’Hésiode que dans le Génie du Christianisme. Religieux ou laïque, le Grec trouve la vie douce, le soleil chaud; l’élan désespéré qui emporte au ciel le mystique lui est aussi étranger que le spleen, le suicide, les noires maladies des âmes du Nord; il reste sur la terre, qu’il tient pour bonne. Demandez-lui de s’abstraire dans une cellule, vous risquerez de n’obtenir de lui qu’un sommeil profond ; il lui faut la contemplation sous le ciel lumineux, au sein de la nature, dont il ne sépare pas le Créateur.

Aussi voit-on les caloyers errer tout le jour d’un air indolent et béat dans leurs galeries ou dans leurs

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cours, sur la grève et sur la montagne, ne pensant à rien et jouissant de tout. La règle monastique n’est guère pesante : à l’origine, elle comprenait une foule de prescriptions minutieuses; avec le relâchement général, on en a bien rabattu; sauf V agripnia ou veillée à l’église dans la nuit du sa* medi au dimanche, nous ne sachons pas qu’elle impose de pénibles exercices aux moines, et la symandre vient bien rarement troubler leur douce flânerie. Ses seules rigueurs sont les jeûnes et les privations matérielles; mais on sait combien la sobriété orientale est indifférente sur ce chapitre.

Ainsi tout effort d’esprit ou de volonté est soigneusement exclu de cette existence; les droits de l’intelligence y sont méconnus : ceux de la moralité sont-ils mieux respectés? La dignité extérieure de tous ces graves personnages, le soin jaloux qu’ils apportent à maintenir les prohibitions singulières dont nous avons parlé, le feraient croire malgré tous les bruits malveillants qui courent sur leur compte. Nous raconterons ici une rencontre piquante qui nous permet de laisser à un des leurs la responsabilité des allégations contraires.

Un soir, en mettant pied à terre dans un des couvents, nous fûmes salués en italien par un vieillard tout cassé sous les ans. Bien que son costume ne différât en rien de celui des autres cénobites, la vivacité de sa physionomie dans un âge aussi avancé,

l’aisance de ses manières et de sa parole, le livre qu’il tenait à la main, tout l’en distinguait au premier abord. Il disparut aussitôt et revint, quand nous fûmes seuls, nous trouver dans notre cellule. Courbé en deux sur son bâton, que rejoignait sa longue barbe blanche, dardant un regard extatique sous son haut bonnet noir, il rappelait l’alchimiste de Rembrandt : on l’eût pris au temps jadis pour l’astrologue du monastère. Il n’en était que le médecin. Surpris d’entendre pour la première fois parler une langue européenne, nous le pressâmes de questions; il s’ouvrit peu à peu et nous raconta sa curieuse existence, protestant que chez lui l’habit ne faisait pas le moine.

Cet anachorète, âgé de plus de quatre-vingts ans, avait passé sa vie à courir le monde au service de l’idée libérale. Né dans les provinces grecques de la Turquie, philhellène enthousiaste, il avait pris part à la révolte des hétairies dans la légion d’Ypsilanti; chassé de son pays natal, il était passé en Autriche : expulsé de l’empire pour ses opinions exaltées, il avait gagné l’Italie, étudié la médecine à Bologne et à Rome; compromis de nouveau dans les événements de 1848, il était revenu en Turquie. Le manque de ressources, autant que le besoin de terminer en repos une carrière aussi agitée, l’avaient décidé à accepter la place de médecin qu’on lui offrait dans ce couvent; depuis vingt ans, il portait

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la robe et partageait les habitudes des moines dans l’espoir, disai t-i J , de leur faire un peu de bien. C’était peine perdue selon lui : rien ne pouvait égaler la décrépitude, l’ignorance, l’immoralité du monde où il vivait. 11 en parlait avec un âpre ressentiment et se lamentait de sa solitude intellectuelle en termes d’une originalité saisissante. Rien n’était curieux comme d’entendre ce vieux prophète, élevé dans le foyer incandescent de l’Italie de 1848 et retranché de la vie depuis ce temps, disciple de Jacopo Ortis, humanitaire, progressiste, professant le déisme vague du Vicaire savoyard , citant Vico et Beccaria, prêt à partir pour Novare, tout bouillant sous ses cheveux blancs des généreuses illusions de ce temps. Ce langage illuminé, qui nous paraît si étrange aujourd’hui, l’était encore mille fois plus dans ce milieu.

Quelle rencontre inattendue, celle de ce caloyer révolutionnaire et philosophe, lisant Voltaire, discutant Moïse, prêchant l’émancipation des peuples en plein Atlios, en pleine Byzance! Quelle étude, celle de cette intelligence ardente, mais élevée, conservée toute chaude dans ce suaire à quatre-vingts ans, avec les illusions et les espérances de sa génération, avec sa foi robuste, malgré les démentis navrants que lui inflige son entourage, au progrès, à la régénération, à la perfectibilité des races! Quelle différence instructive enfin entre cet homme fait par

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l’Europe et ses compatriotes restés Orientaux! — Nous ne nous lassions pas d’interroger le faux ermite; sa voix défaillante lui refusa le service, tandis qu’il achevait le tableau de la misère morale de ses frères asservis au passé, en lui opposant ses théories sur le développement de l’humanité. Il était temps d’ailleurs : encore un peu, et le vénérable moine allait nous confier qu’il n’était pas autrement sur que Dieu existât.

Il convient sans doute d’atténuer l’amertume des critiques inspirées à ce vieillard par son isolement dans un milieu inférieur. Il ne pardonnait pas assez aux qualités naturelles de ces grands enfants, à leur douce simplicité, à la quiétude de leur horizon restreint. Avouons cependant que, de tout ce que nous voyons, il se dégage un état social imparfait, impuissant à produire un homme ou une œuvre, sans raison d’être, d’autres diraient sans excuse : encore faut-il, avant de se prononcer, chercher d’où est partie l’impulsion qui l’a créé et le perpétue.

On se tromperait étrangement en voulant expliquer ces agglomérations de moines orientaux par les causes qui peuplent nos cloîtres. Réduits et épurés comme ils le sont aujourd’hui en Occident, les ordres religieux répondent à un des besoins incontestables d’une société en grand travail. Les uns y sont poussés par une religion douloureuse, par ce mal du ciel qu’il faut bien admettre comme le mal

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du pays dont se mouraient nos mobiles bretons. La plupart s’y jettent à la suite de ces catastrophes qui abîment une vie : avant de les condamner, il faudrait avoir passé par une de ces heures où tout s’effondre, où l’homme foudroyé ferme les yeux et agite les mains dans le vide, sans trouver à quoi se prendre, les relève pour se prendre à Dieu. — En quittant un état social avancé , qui assure à chacun sa part de bien-être, ces hommes savent ce qu’ils font; frappés d’une plaie incurable, ils se sentent impropres à servir dans ses rangs et vont anticiper la mort dans le cloître, cherchant à s’oublier par le travail et la méditation. La société n’a pas le droit de refuser aux blessés qu’elle fait ces asiles qu’un homme d’esprit a justement nommés a les ambulances d’une armée en campagne « .

Nous ne trouvons rien de semblable à l’Athos. Les physionomies placides et souriantes des bons caloyers disent assez que ce ne sont pas des drames intimes qui ont peuplé ces retraites. L’immense majorité y est attirée par un certain idéal de sécurité, d’oisiveté, de bien-être relatif, que l’état social de l’Orient lui refuse. Sans doute, à l’origine de la communauté, il faut chercher un mobile plus puissant dans la ferveur religieuse, qui a pris de bonne heure dans le christianisme oriental la forme érémitique. Aujourd’hui encore la petite élite qui dirige les grands couvents y est amenée par une vocation

réelle, souvent aussi par l’ambition des dignités ecclésiastiques, par l’espoir de l’igouménat ; mais tous ces religieux de condition inférieure, tous ces ermites qui hantent les skytes de la montagne et vivent d’aumônes, ont surtout obéi à l’attraction d’un centre de richesses et de repos.

Pour s’expliquer cette attraction, il faut réfléchir à l’état précaire et troublé des sociétés orientales depuis le dixième siècle jusqu’à nos jours, il faut se rappeler que les mêmes causes ont déterminé chez nous le grand courant monastique de l’époque féodale. Son nombre des premiers qui abordèrent à l’Athos étaient des victimes de la prodigieuse instabilité byzantine : fortunes politiques brisées, débris des conspirations de cour, proscrits du tyran de la veille, rhéteurs vaincus à l’Académie, capitaines battus à la frontière, cochers dépassés dans le cirque. Il en vient du palais des Blachernes et des échoppes du Boucoléon ; le curopalate ruiné par les révolutions y coudoie le marin de la Corne-d’Or ruiné par la tempête. Autour de ces hommes jetés dans la dévotion par le dégoût des vicissitudes humaines, la vénération s’accroît et les richesses affluent; leur sort tranquille tente chaque jour un plus grand nombre d’àmes lasses de la lutte. Des recrues plus humbles les rejoignent des provinces lointaines, de ces frontières où la guerre, le pillage, la ruine, sont le seul avenir du colon ; le paysan qui

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fuit sa cabane détruite par les hordes bulgares, tartares ou persanes, la rebâtit sur la riante montagne, heureux de changer un travail ingrat contre une mendicité fructueuse. Les invasions gagnent le cœur de l’empire, chassant devant elles de nouveaux néophytes; l’Athos en doit aux croisés latins, aux Russes, aux Arabes, aux Turcs, jusqu’à la grande catastrophe de la conquête musulmane. Le sort des chrétiens depuis lors n’est pas fait pour arrêter les vocations forcées : la guerre de l’indépendance apporte à la communauté son dernier contingent sérieux. Aujourd’hui encore ce n’est mystère pour personne que la condition politique de l’Orient laisse place à bien des misères individuelles ; pourtant, depuis que des garanties moins illusoires y assurent à chacun le lendemain, depuis que d’autre part les monastères ont perdu leur opulence, un arrêt marqué s’est produit dans le courant qu’avaient créé dix siècles de désolation.

Reste ceux qui, venus ici à l’aventure, s’y sont fixés au hasard, avec cette étonnante facilité de l’Oriental à changer de lieu, de demeure, d’habitudes, à se poser comme l’oiseau là où le gîte est bon, sans motifs raisonnés, par pure paresse d’esprit, par indifférence à toutes choses. Arrivés à l’Athos pèlerins, ils y demeurent moines. Combien en avons-nous interrogé de ces besaciers qu’on rencontre dans les sentiers de la montagne, demandant

l’aumône d’une voix dolente, et dont on obtient invariablement les mêmes réponses! — Donnez un para, effendi ! — Pourquoi te ferais-je la charité? Tu es jeune, tu es fort, pourquoi ne travailles-tu pas? — Eh ! je suis skyte ; les Pères me font l’aumône. — D’où viens-tu? — De Smyrne, de Salonique, de Stamboul, de Trébizonde. — Pourquoi es-tu resté ? — Eh ! je suis venu... j’ai vu que c’était bien... ça plaît à Dieu. — Pourquoi n’es-tu pas retourné chez toi? Tu as une famille , une maison, un métier? — Ah! il fallait travailler beaucoup pour gagner peu ; c’est mieux ici. Donnez un para, elfendi!

Ainsi ces pauvres êtres nous livraient naïvement le grand secret de vie de l’institution : l’horreur invincible de l’Orient pour la dure loi du travail. Tout est bon à ces faibles races pour lui échapper : vivre sans peine est toujours bien vivre pour elles.

Leur incarnation dernière, le type suprême du monde athonite, nous est apparue un jour avec un relief saisissant. Nous contournions en caïque les âpres pentes du sud de la montagne. Après Kapsokaliva, au pied de la paroi la plus désolée et la plus inaccessible, nous aperçûmes de loin, dans une niche du rocher chauffé à blanc par le soleil d’août, une forme noire accroupie sur un long roseau qui pendait au fil de l’eau. Nous la prîmes d’abord pour un pêcheur à la ligne et nous approchâmes, curieux de savoir comment il avait pu gagner cette terrasse

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sans issue. Ce n’était qu’un pêcheur à l’aumône, un skyte dont on apercevait le trou de roche à quelques centaines de pieds dans la montagne. Des échelles, des cordes lui permettaient de se laisser glisser jusqu’à son poste sans se rompre le cou; immobile, bravant de son bonnet noir un rayonnement de cinquante degrés, il surveillait la poche de toile emmanchée à son bâton et attendait que les rares barques qui viennent deLavraà la côte occidentale y jetassent quelques olives, un morceau de pain. C’était sa vie

tous les jours depuis l’aube. Ecartant ses longs cheveux, il nous regarda vaguement du haut de son observatoire et ne répondit pas aux plaisanteries de nos rameurs. Confondus par cette apparition invraisemblable, nous nous demandions ce qu’il restait de l’homme à ces termites de la montagne, et si l’anéan tissement du fakir hindou, accroupi sa vie durant au soleil , ne contient pas plus d’activité intérieure que le leur.

Nous ne savons pas de défi plus irritant pour l’esprit que le commerce avec ces natures incompréhensibles, dont on s’efforce vainement de pénétrer le problème. Sont-elles donc faites de notre chair et de notre cerveau? Chez nos Chartreux ou nos Trappistes, du moins, nous trouvons des aspirations semblables aux nôtres, nous savons le secret de leur compression : c’est le sacrifice, le travail, la mort antérieure dans un déchirement suprême; mais

ceux-ci, comment meurent-ils à vingt ans? Jamais une pensée ardente n’a emporté leur àme, jamais un elïort de volonté ne l’a secouée, jamais une heure d’ivresse ne l’a noyée ; ils n’ont jamais soupçonné qu’il est bon de vivre, sain de souffrir, grand de lutter. Que de fois, accoudé durant les soirées radieuses aux galeries hautes de leurs cloîtres, dans ces sites admirables plongeant sur l’infini, nous nous sommes demandé comment , à ces jeunes hommes qui erraient indolemment autour de nous, la brise du large n’apportait pas un regret, un rêve, un trouble! Quand passent devant eux les voiles joyeuses sur les lointains horizons de mer, ils n’ont donc pas une aile dans l’àme qui se déploie pour voler à elles?

Non, c’est l’Orient, c’est son sommeil éternel. Il faut l’avoir beaucoup pratiqué et bien compris pour garder à son endroit l’indulgence qu’on doit aux enfants, le respect qu’on doit aux vieillards. Ceux qui le connaissent moins seront sévères pour la société stérile que nous avons essayé de dépeindre; ils nous accuseront sans doute de nous attarder à un tombeau et de nous complaire dans ces limbes, semblables à ceux où Dante rencontre la foule « des tristes aines qui ont vécu sans infamie et sans honneur, qui ont fait par lâcheté le grand refus » ; ils trouveront que la parole amère du poète eût suffi :

Non ragioniam di lor, ma guarda e passa.

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Pourtant si la vie et l’intérêt qu’elle éveille font aujourd’hui défaut à cette société, elle garde le secret d’un passé qui ne fut pas sans grandeur, et mérite à ce titre de retenir notre attention. Les lieux, les mœurs, l’esprit général , nous rendent ce passé intact, avec la fidélité scrupuleuse qui nous a donné parfois l’illusion d’y vivre ; les hommes seuls se sont modifiés. C’est comme une scène où la vérité du décor, du costume, des accessoires et du jeu est irréprochable, mais où l’àme des acteurs n’est plus susceptible, — au même degré, — des passions qu’ils représentent. C’est néanmoins avec cette àme qu’il faut reconstruire celle des ancêtres, pour ne pas s’écarter d’une loi historique hors de laquelle nous ne voyons pas de vérité. Sans doute les monuments que nous a légués l’Athos du moyen âge supposent une force créatrice absente aujourd’hui ; ceux qui ont réuni ces magnifiques bibliothèques lisaient et savaient; ceux qui ont peint le christ de Karyès et les vierges de Dochareion avaient senti et souffert. La ferveur des premiers solitaires, le recrutement de ceux qui les suivirent dans les hautes régions de la société byzantine, les disgrâces éclatantes qui trempaient leurs cœurs avant de les mener au cloître, telles étaient les causes principales de leur supériorité intellectuelle et morale sur leurs successeurs; mais dans le tour particulier de l’esprit, dans ses procédés, dans son idéal, il n’y a qu’une diffé-

rence du plus au moins. Nous surprenons dans le berceau de l’institution le germe du mal qui la minera, nous le voyons suivre lentement son développement logique jusqu’à nos jours. Pourquoi ne ferions-nous pas pour les hommes ce que nous faisons pour leurs portraits, pour cette longue série de figures qui se déroule sur les murs des églises athonites et remonte sans interruption du copiste d’hier au grand Pansélinos? — Les plus récentes comme les plus vieilles, à huit siècles de distance, ont même forme , même attitude, mêmes proportions, mêmes couleurs : on les confondrait au premier coup d’œil; mais, en reprenant attentivement la série , on retrouve chaque jour la vigueur un peu plus accusée sous ces traits identiques; c’est comme une âme éteinte qui se rallume insensiblement sans changer de corps.

Ainsi des modèles de ces peintures : pour voir nous apparaître les contemporains de saint Athanase et de saint Saba, prenons les nôtres, depuis les igoumènes des grands monastères jusqu’au pêcheur d’olives de Kapsokaliva : séparons les lignes antiques de la physionomie des rares retouches modernes, forçons les plans effacés, exagérons les reliefs en atténuant les ombres, soufflons à ces revenants l’idée ou la passion qui les fera se mouvoir naturellement dans le milieu tout préparé : c’est le travail relativement «facile qui consiste à chercher dans un vieil-

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lard ce qu’était l’homme de vingt ans : on en est récompensé par une jouissance inconnue dans la mouvante Europe, celle de vivre une heure chez les aïeux d’il y a huit siècles.

Signalons en passant l’emploi qu’un historien sagace pourrait faire de cette précieuse épave pour une étude d’un bien autre intérêt; l’étude de ce monachisme oriental des premiers siècles, qui a joué un si grand rôle dans le développement du christianisme, de ces multitudes d’ascètes qui peuplèrent alors la Thébaïde. Certes il y a loin en apparence de nos bons caloyers aux fortes générations des Antoine, des Pacôme, des Macaire, des Hilarion ; le génie brûlant du début, la différence des agents historiques, ne permettent pas d’épuiser des analogies spécieuses, et néanmoins l’Orient ne serait plus l’Orient, le gardien opiniâtre de tempéraments, de mœurs et de pensées héréditaires, si bien des lacunes n’étaient pas comblées, bien des problèmes résolus dans cette étude par la connaissance préalable du petit monde athonite.

Avant de le quitter, ce monde où tout nous parle du passé, encore faudrait-il lui demander le secrei de son avenir. Après ce que nous avons dit, il semble facile de prédire ce dernier : une dissolution lente, très-lente sans doute, car elle doit triompher du double brevet de longévité que donnent à leurs institutions l’esprit religieux et l’esprit oriental,

mais assurée. — Cet arrêt de mort serait sans appel, s’il ne fallait tenir compte d’un élément nouveau que nous avons négligé à dessein, tant il se dérobe aux observations que nous a suggérées l’ensemble de la communauté : nous voulons parler de l’élément slave et surtout du groupe russe, très-homogène, de sept à huit cents moines qui occupe le grand couvent de Saint-Pantéleimon et les deux skytes de Saint- André et du Prophète Élie.

Il ne s’agit plus ici de sénilité et d’affaissement, nous avons affaire à une race vierge et neuve qui nous reporte, elle aussi, en plein moyen âge, mais au moyen âge barbare et occidental. C’est bien une foi ardente qui a amené ces néophytes de leurs steppes , la règle est observée chez eux dans toute sa sévérité, certains travaux y sont en honneur. Ces moines russes forment une phalange compacte, soumise, animée d’un patriotisme jaloux ; cet instrument docile est dans la main de quelques supérieurs doués de rares qualités de commandement et d’administration. Ils sont aidés dans leur développement par toutes les facilités matérielles. Nous avons déjà dit avec quelle générosité sagace la Russie soutient ses œuvres religieuses en Palestine, de quel faste et de quel prestige elle les entoure ; cette préoccupation est encore plus sensible à l’Athos. Grâce aux abondantes aumônes de la mère patrie, les maisons moscovites voient leur aisance s’accroître dans la pro-

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portion où les maisons grecques s’appauvrissent; elles achètent la terre, augmentent leurs métochies, font sortir du sol de vastes constructions, de Aères églises, somptueusement ornées. A défaut d’une école de peinture constituée, elles reçoivent de Russie les produits de cet art religieux dont nous avons signalé l’originalité et le mérite; elles ont du moins des ateliers d’imprimerie, de gravure, de photographie, qui répandent leurs idées sous toutes les formes dans la Montagne Sainte.

Nous avons à peine besoin d’insister sur les conséquences qui découlent de ce fait : la présence d’un noyau d’hommes unis, actifs, riches, maîtres du sol, dans cette société désagrégée et réduite aux expédients. L’influence et le prestige qui s’attachent à ces hommes dans un milieu aussi oriental que celui du mont Athos dépassent tout ce que nos habitudes sociales nous permettent d’imaginer. Cette influence repose sur les trois conditions d’autorité qui gagnent le plus sûrement le respect dans un pays d’où elles sont généralement absentes : l’opulence, l’indépendance et l’énergie.

On devine l’antagonisme profond qui a dû naître entre les anciens possesseurs de la montagne et les nouveaux convives qui apportent à la table un si formidable appétit. Toute la vie dont l’Athos est susceptible s’est concentrée aujourd’hui dans cette lutte. L’inquiétude qu’inspire à ces esprits indolents

l’activité des chefs de la communauté russe, la supériorité hautaine qu’affectent ces derniers, sont un des curieux spectacles réservés au voyageur. — En surprenant à l’œuvre ces rudes apôtres, nous avons cru voir revivre les figures énergiques des moines francs ou saxons qui ont entamé l’édifice féodal : toujours en route, sur terre et sur mer, pour Stamboul ou pour Karyès, insensibles à la fatigue physique, ignorants du repos, prêchant du haut de leur selle, écrivant de l’étape, n’ayant gardé des passions de ce monde que celle de l’ambition personnelle au service d’une cause nationale, ils nous ont rappelé ce qu’était au douzième siècle l’apostolat politique d’un Bernard ou d’un Arnaud de Brescia.

Dans ces derniers temps, le champ de bataille des deux partis était ce couvent de Saint-Pantéleimon, dont tous deux se disputent la possession sur la foi d’anciens titres fort obscurs. Toujours est-il que, sur les cinq cents religieux qui l’babitent, près de quatre cent3 sont sujets du tsar. Grecs et Russes y vivent partagés en deux camps, officiant en langue différente dans leurs églises respectives. Dernièrement, l’igoumène, un Grec âgé de cent quatre ans, vint à mourir : les Russes élurent un des leurs pour le remplacer. L’assemblée de Karyès refusa de ratifier ce choix. Pour mettre fin à un désordre qui passionnait vivement le monde orthodoxe, le patriarcat de Constantinople céda sagement à la nécessité et

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prescrivit une nouvelle élection dont le résultat serait indiscutable.

Notre bonne fortune nous ramena à Saint-Pantéleimon le jour où elle devait avoir lieu : jamais, par ce temps de luttes électorales, nous n’en verrons une marquée d’un cachet plus singulier. C’était un dimanche : la curiosité nous avait retenu toute la nuit à l’église, séduit par la pompe de l’office russe, par la beauté du chant, par les types étranges de cette multitude qui montait à l’autel en priant pour le tsar, comme une armée marchant à des conquêtes. Toute la nuit, « le pâle troupeau des moines » , comme dit le poëte, debout sous la clarté mourante des cierges, avait psalmodié les vigiles sans qu’on eût pu lire sur ces faces mystiques d’autres soucis que ceux du ciel. Nous nous étions coucbé à l’aube, et de bonne heure nous fûmes réveillé par le son des cloches. Nous nous préparions à assister à une nouvelle cérémonie, quand on nous avertit qu’elles appelaient les cénobites « dans leurs comices )> . L’événement attendu depuis si longtemps, destiné à un si grand retentissement

dans toute l’Eglise orientale, et autour duquel gravitait tout ce qui restait de passions humaines aux religieux, s’accomplissait sous nos yeux sans qu’il nous fût possible d’en surprendre un indice. Aucun trouble inusité ne transpirait dans la gravité extérieure de la vie monacale, aucun bruit ne profanait

le silence du cloître : à peine si quelques physionomies trahissaient une préoccupation nouvelle, si quelques chuchotements s’échangeaient au coin des longs corridors, si quelque frère passait plus affairé. Un étranger non prévenu aurait cru que les moines se rendaient comme d’habitude à leur office. Et pourtant sous ce masque rigide on sentait plus de passion contenue, plus d’anxiété, plus d’espoir et de colère que dans toutes les agitations bruyantes de nos places publiques. Les Grecs avaient fermé le catholicon, dont ils sont maîtres, apposé les scellés sur la porte et prostesté en se retirant dans leurs quartiers. Les Russes montèrent alors voter à leur chapelle, tout au haut du couvent : quelques instants après, quatre cents voix avaient de nouveau appelé à l’igouménat l'archimandrite précédemment choisi dans leur sein. Le triomphe était aussi silencieux, aussi dissimulé que la lutte; les visages se contractaient pour étoutfer sous l’austérité habituelle la joie orgueilleuse qui rayonnait malgré eux.

Pour nous, spectateur désintéressé de ce drame muet, nous ne pouvions nous empêcher de sourire à la leçon philosophique qu’il nous donnait. Nous nous demandions si c’était bien la peine de s’enfermer dans un cloître à préparer sa tombe pour y porter les luttes politiques du Forum ; sous la liviée du renoncement, sous la discipline de l’ascète, nous retrouvions l’homme avec les vanités, les passions,

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les misères inséparables de sa nature. — Une rencontre fortuite vint donner une portée plus haute

encore à cette leçon.

Tandis qu’on nous racontait les résultats du vote, à un des balcons plongeant sur la cour inférieure, un mouvement inusité se produisit dans celle-ci ; les cloches s’ébranlèrent à lentes volées; une procession de moines, la tête couverte du voile de deuil et tenant des cierges à la main, s’allongea sur le parvis en psalmodiant de tristes litanies. Toutes les pompes ont un caractère funèbre à l’Athos : dans notre ignorance des usages, nous crûmes qu’on célébrait l’intronisation du nouvel igoumène, et nous nous préparions à le voir sortir à la suite de son troupeau. — Ce ne fut pas l’élu du siècle qui sortit : ce fut l’élu de la mort, un pauvre diable de caloyer que nous avions trouvé quelques jours avant agonisant à l’hôpital, et qui s’en allait au petit cimetière devant la porte, conduit par le même cortège, salué par le même glas et les mêmes chants qui devaient mener son camarade au trône abbatial. En passant cette nuit sur le monastère, le destin avait fait son élection, lui aussi, et choisi au hasard, dans les rangs voués au renoncement commun, deux de ces hommes égaux devant la vie et devant la mort : de l’un il avait fait le puissant abbé, seigneur du couvent et de la terre, de l’autre un cadavre. Lequel était le plus près de sa

vocation? N’était-ce pas ce dernier, qui venait si à propos pour donner à son frère, en plein orgueil de la victoire, la leçon du cloître, la leçon des grandeurs humaines, en lui enseignant le terme où elles aboutissent, le chemin qu’il prendrait demain? — L’imagination macabre du vieil Holbein n’eùt pas trouvé mieux que ce rapprochement ironique, digne de continuer à Bàle ou à Lucerne la farce lugubre du moyen âge.

A nous aussi, au moment où nous allions quitter l’Athos, le pauvre caloyer donnait peut-être la leçon suprême et le dernier mot de la vieille montagne byzantine. S’il lui reste une chance de vie, elle est dans le développement du petit groupe qui tient lieu de ferment à cette masse inerte; mais il ne réalisera ses destinées qu’en brisant le moule antique où sa forte jeunesse étouffe; nous croyons avec l’Évangile qu’on ne met pas le vin nouveau dans les vieilles outres et qu’il faut à des races nouvelles une formule neuve appropriée à leur génie. Le jour où ces consciences naïves, emprisonnées dans la vénérable maison orthodoxe, l’auront reconstruite à leur usage, elles auront conquis l’avenir. — L’avenir! ce mot sonne faux dans ce monde rétrospectif, où tout ne nous a enseigné que le passé, et nous n’y insisterons pas davantage. Les cénobites nous devaient leur longue histoire jusqu’à l’heure présente : ils nous l’ont contée et ne nous doivent plus que le

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mot d’Hamlet mourant après avoir achevé le récit de ses infortunes : « Le reste, c’est le silence! »

Le passé et le silence ! l’homme ne vit pas seulement de ces deux négations; on s’en aperçoit vite après un séjour à l’Athos. Nous désespérons de rendre l’impression d'étouffement et de malaise, le spleen qui se dégage de cette existence factice, la torpeur qui gagne l’esprit dans cette course à travers les sépulcres. Sur cette nature si riche et si vigoureuse, mais frappée de stérilité, un voile de deuil s’étend insensiblement, l’œil voit noir, la nausée vient au cœur à respirer les fades arômes de l’embaumement : ces fantômes de cire au regard atone hantent le sommeil de la cellule. Durant les derniers jours, nous cherchions vainement quelque rappel gracieux de la vie absente : tout nous semblait suinter la tristesse, jusqu’au laurier-rose amaigri, ennuyé, qui détachait ses fleurs souffreteuses sur le mur gris du couvent. Nous passions nos soirées à arpenter les hautes galeries des étages supérieurs, aspirant à cet horizon de mer que sillonnaient allègrement les barques, comme un défi de liberté jeté aux prisonniers.

Une d’elles vint livrer son chargement de poissons au monastère et s’offiit à nous porter en une nuit sur la côte opposée du golfe de Monte-Santo, d’où nous gagnerions Salonique par terre. Cette fuite nocturne fut le digne épilogue des visions in-

quiétantes d’où nous sortions. — Couché sur l’arrière étroit de la petite tartane, au ras de la vague dont chaque lame effleurait nos vêtements, nous glissions lentement sur l’eau dormante, où pendait la voile immobile. Quand, las de compter les étoiles passant une à une sur le mât, nous nous redressions sur notre planche, nos regards rencontraient les trois caloyers noirs, ombres muettes qui ramaient d’un mouvement automatique, sans paraître avancer. Tous les spectacles funèbres des derniers jours repassaient dans notre insomnie : il ne tenait qu’à nous de nous croire dans la barque infernale, conduite par les nochers de l’Érèbe, qui nous ramenait de la terre des morts. Pour dissiper le cauchemar de cette navigation fantastique, il fallut le premier rayon de l’aube nous montrant la grève prochaine. Une embarcation de pêche y abordait, abritant sous sa voile toute rouge du premier feu des enfants et des femmes. Les voix jeunes et fraîches chantaient la cantilène grecque avec laquelle les pêcheurs de l’Archipel trompent les longues attentes de la nuit : Ta matia ta gramména...

« Ah! réveille-toi et ouvre — tes yeux, le doux livre — que le Créateur n’a pas fait — pour qu’il reste ainsi clos; — ah! réveille-toi et salue — ton amie l’aurore, — afin que se réjouisse le ciel, — afin que sourie la terre ! «

Ce chant d’amour montant dans l’aurore, c’était

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le printemps de Dieu, la vie ressuscitée : en la sentant renaître, nous nous demandions si nous n’avions pas rêvé tout ce voyage chimérique dans les siècles lointains, dans la vieille Byzance, dans la tombe : doutant de sa réalité évanouie, nous nous retournâmes encore une fois pour chercher la Montagne Sainte : la masse noire de l’Athos descendait dans les profondeurs de la mer, comme le peuple suranné qui l’habite descend dans le passé.

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