UN VOYAGE AU DOUZIÈME SIÈCLE
LE MONT ATHOS
Juillet 1875.
C’est dans la vieille Europe et de ce côté du Bosphore, sur la terre classique qui fut la Macédoine et qui est aujourd’hui la stérile Roumélie, que nous irons cette fois chercher des souvenirs et demander avec confiance aux Orientaux contemporains la leçon vivante du passé. Pour être plus près de nous que les familles arabes et juives de Syrie, les hôtes qui nous y accueilleront n’en sont pas de moins fidèles gardiens des vieux dépôts historiques. Répétons-le sans relâche, l’Orient, qui ne sait plus faire d’histoire, a le noble privilège de conserver intacte celle d’autrefois. Nous lui avons dû la solution de plus d’un problème, parmi ceux qu’elle soulève; nous allons demander aujourd’hui à l’une de ses plus étonnantes reliques la révélation d’une époque fort peu connue, du moyen âge byzantin.
Ce sont les moines du mont Athos qui se chargeront de soulever le voile. Depuis longtemps notre curiosité était éveillée sur cette république théocratique, épave intacte laissée par les siècles sur une
côte perdue de la mer Egée. Nous savions que ses monastères étaient autant de musées où l’on retrouvait armé de toutes pièces cet art byzantin dont les documents sont si rares partout ailleurs; on nous promettait, au prix de quelques jours de vie ascétique, un voyage au cœur du douzième siècle. L’occasion attendue se présenta enfin, et, au mois de juillet de cette année, nous nous embarquions sur un bâtiment turc chargé de pèlerins, qui devait nous conduire directement à la Montagne Sainte, naturellement fort oubliée par les itinéraires des paquebots.
A peine installés à bord du bateau qui nous emporte hors de l’activité mercantile de laCorne-d’Or, nous nous sentons au seuil d’un autre monde. Avec le capitaine génois et les quelques marins turcs qui dirigent la lourde machine, nous sommes les seuls profanes parmi tant de saintes gens. Le clergé de haut rang occupe barrière, partagé en deux camps : d’un côté, le métropolitain de Nicée et l’archevêque deLarisse, se rendant en mission à l’Athos, entourés de nombreux acolytes; de l’autre, des dignitaires du couvent russe de Saint-Pantéleimon. Les rapports sont froids entre ces deux groupes, et nous en
LE MONT ATHOS
dirons la cause. La conversation s’engage pourtant à table : le petit vin dalmate rapproche les cœurs, et, sous sa bénigne influence, le vieux métropolitain nous porte de nombreuses santés en commentant jovialement le texte de l’Apôtre : « Nous sommes tous frères. « Remontés sur le pont, les hiératiques personnages reprennent tous leurs avantages extérieurs de gravité plastique. Assis côte à côte sur les bancs, leurs chapelets à la main, éclairés d’en bas par la lumière qui filtre des clairesvoies, ils profilent sur le ciel leurs bonnets noirs et leurs longues barbes blanches, roides et majestueux; on dirait d’une de ces fresques aux teintes sombres où se déroulent les assemblées conciliaires, dans la nuit des nefs byzantines, au-dessus des lampes de l’autel.
Sur l’avant grouillent les pèlerins de bas étage, et Dieu sait s’il y en a, gens de toute langue et de toute race, Russes, Grecs, Albanais, Bulgares, popes, caloyers, tous sordides et pittoresques, parqués sur les planches comme un troupeau de moutons; ils se sont endormis les uns sur les autres, dans un indescriptible fouillis de membres humains ; à la clarté vague des fanaux, roulés dans des couvertures blanches aux plis de suaire, étendus ou recroquevillés pêle-mêle parmi leurs fusils et leurs sacs, tous ces corps immobiles donnent au pont l’aspect lugubre d’un champ de bataille jonché des
proies de la mort un soir de défaite. — Quelquesuns se soulèvent et s’accroupissent sur leurs genoux pour contempler, en fredonnant des cantiques, les splendeurs nocturnes : le croissant qui surgit à l’horizon et laboure les vagues comme un soc de cbarrue, y traçant des sillons d’or. Le navire fuit devant lui v crachant sa fumée noire aux étoiles, d’où tombent les rêves coutumiers de la nuit de mer, les griseries du cerveau, les libres élans de l’àme, les ressouvenirs mélancoliques de la vie errante.
Le matin du second jour, entre les îles d’Imbros et de Lemnos, nous distinguons la haute pyramide de l’Athos, qui grandit devant nous jusqu’au soir. Ce sommet, qui commande l’horizon de tous les points de l’Archipel, a toujours exercé un singulier prestige sur l’imagination des navigateurs. Les anciens prétendaient que son ombre couvrait au couchant l’île de Lemnos, distante de plus de cent milles; le sagace Pline répète cette fable après Hérodote; le pèlerin de Nuremberg, le bon frère Faber, l’enregistre avec respect. Que de temps il a fallu h l’esprit humain pour tenter cet effort si simple, — de contrôler le témoignage de la légende par celui de ses propres yeux !
Le navire contourne de nuit les parois à pic de la montagne, où la lune tire de l’ombre de nombreuses taches blanches : ce sont les monastères.
LE MONT ATHOS
A deux heures du matin, il jette l’ancre devant la plus apparente d’entre elles : nous sommes arrivés au couvent russe de Saint-Pantéleimon.
Alors commencent pour nous une vision dantesque et la lutte de la raison contre une réalité plus chimérique que tous les rêves. Des barques montées par de maigres ombres aux longs bonnets noirs, aux cheveux pendants, accourent dans les ténèbres et s’attachent aux flancs du bateau; ces rameurs fantastiques nous enlèvent silencieusement et nous portent au rivage. D’autres ombres semblables attendent en foule sur un petit môle, promenant des lanternes dont la clarté leur prête une vie factice. Elles nous précèdent, nous montons quelques minutes les lacets d’un chemin de ronde entre de hautes murailles; par un porche voûté, profond comme un portail de forteresse, surchargé d’icones qui sourient mystérieusement à travers les grillages de leurs cadres, où brûlent des lampes, nous pénétrons dans une cour spacieuse, entourée d’églises et de corps de logis : ces derniers s’étagent à perte de vue sur nos têtes dans un désordre inextricable. Sur le pavé de la cour, rayé par les caprices de la lune, un peuple de moines, spectres noirs et muets, glissent avec des allures de fantômes : autour de nous, toute réalité fuit dans la nuit et le silence. Là-haut seulement, en levant les yeux, nous apercevons au dernier de ces étages accumulés sur la
montagne une façade d’église illuminée : des flots de lumière et des chants lentement psalmodiés s’échappent de ces fenêtres, tombent du ciel dans ces profondeurs.
Nous voici en plein merveilleux et, comme on nous l’avait promis, en plein moyen âge. Essayons donc de reprendre à ses origines un passé qui ne se distingue guère du présent pour mieux comprendre les spectacles qui vont se dérouler sous nos yeux.