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embrasser l’ensemble de cette vérité abstraite que chacun d’eux voit sous un angle partiel. Les navigateurs qui suivent des routes contraires sur la haute mer se guident tous sur une meme étoile; elle apparaît à chacun sous une inclinaison différente, les nuages l’interceptent, l’horizon la dérobe, cet infini change d’apparences au gré de leur course vagabonde, et pourtant ils poursuivent avec sécurité le chemin qu’elle a marqué. Ainsi de la lumière éternelle dont un reflet luit sur ce tombeau et y attire les peuples de la terre ; les voiles dont ils l’entourent et les couleurs que leurs yeux prévenus lui prêtent la cachent moins que leurs adorations unanimes ne la découvrent; c’est à l’évidence de ces dernières qu’on doit d’entrevoir la vérité divine et de sortir d’ici, malgré tout, fortifié, mûri et consolé.
Jaffa, 28 décembre.
Nous avons dit adieu à tous ces amis de quelques jours, qui nous ont rendu si facile et si profitable l’étude de la Ville Sainte, adieu à la triste Sion, non sans un peu de cette émotion mélancolique, monnaie dont le voyageur paye l'hospitalité reçue de ceux qu’il ne reverra jamais. Nous prenons la route de montagne qui mène à Jaffa, sous une pluie torrentielle; derrière nous Jérusalem s’enfonce et se noie soudain dans des brumes épaisses, rêve du passé évanoui.
Après deux heures de marche, le village de Ko- Ionieh , ancienne colonie romaine, nous montre de belles ruines, coquettement blotties sous un bois d’orangers et de grenadiers. Nous franchissons un col, et la descente nous conduit àAbou-Gosh. Le célèbre cheikh, Fra Diavolo de la Judée, dont les déprédations et les exploits ont si longtemps terrifié le pays , a laissé son nom au village , que les Chrétiens appellent aussi Saint-Jérémie. Ce bandit, dont l'imagination indulgente de Lamartine a fait un prince magnifique et puissant, s’était acquis sur les tribus voisines une sorte de suprématie militaire, que sa forte position dans le défilé de montagnes qui mène à Jérusalem rendait très-dangereuse. Aujourd’hui encore les Arabes d’Ahou-Gosh passent pour les plus querelleurs, les plus pillards et les plus déloyaux de la contrée. Nous sommes attirés dans leur misérable hameau , moins par le souvenir du cheikh légendaire que par une superbe église du douzième siècle, l’un des monuments les plus intéressants de l’art franc en Palestine. Semblable, parla disposition générale, aux constructions romanes de Samarie et de Sainte-Anne, elle s’en distingue par une physionomie de terroir plus marquée et plus personnelle, résultant d’emprunts plus nombreux faits aux procédés orientaux. Par un rare bonheur de conservation, il manque à peine quelques pierres à ce précieux monument, bien qu’il soit depuis long-
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temps abandonné et serve de khàn aux chameliers, aux muletiers, dont les animaux couchent sur la litière étendue dans les nefs. Il est navrant de penser que ce document, unique pour l’histoire de notre architecture nationale en Palestine, disparaîtra un jour ou l’autre, faute d’un effort pour le sauver. Combien il serait à souhaiter qu’il fût rendu à une main intelligente, capable de panser à peu de frais ses légères blessures et d’assurer sa conservation 1 !
Ap rès Bab-el-Wady, « la Porte du Ravin » , au débouché des montagnes, on entre dans la belle et fertile plaine de Sàrons , qui s’étend jusqu’à la mer. Les mois d’automne ont effeuillé ses roses, vantées par l’Écriture ; l’incurie des possesseurs du sol a tari son antique fécondité : pour la première fois pourtant depuis longtemps des cultures ordonnées, sésames, céréales, nous apparaissent çà et là. — Voici Latroun , le village du bon Larron, le tombeau des Macchabées, d’autres restes épars dans cette plaine, de tout temps populeuse et batailleuse, désolée par vingt invasions qui l’ont jalonnée de ruines.
Nous sommes entrés à la tombée de la nuit dans
1 Ce vœu a été entendu. Le sultan vient de concéder généreusement à la F rance l’église d’Abou-Gosh : elle n’attend plus que l’habile restauration de M. Mauss pour fournir à Sainte- Anne un magnifique pendant. Un mince crédit suffira à cette œuvre éminemment nationale : espérons qu’il ne se fera pas trop attendre»
Ramleh, l'antique Rama, à qui la Rible a fait une auréole de poésie avec les pleurs de Radie], la mère inconsolée. La ville se profile dans le brouillard, toute barbelée de minarets et de palmiers, déchirant les voiles humides, comme une cité gothique hérissée de clochers. Par un bizarre effet de la mauvaise humeur du ciel et des caprices de l’atmosphère, ce paysage si complètement oriental s’offre à nous avec les aspects d’un tableau flamand. Pour rendre plus vraisemblable ce brusque voyage des bords du Jourdain à ceux de l’Escaut, nous trouvons notre gîte dans une petite auberge européenne, éclairée et fumante comme un relais de poste saisi par Téniers : des émigrants allemands, attablés dans une salle basse autour d’une cruche de bière, reprennent en chœur un beau chant, grave et guerrier, qui charme involontairement nos oreilles, tout en leur rappelant de sinistres souvenirs.
Ce malin, le soleil a dissipé la brumeuse vision de la veille : il brille gaiement, dans un ciel lavé par la pluie comme un pont de vaisseau, et rend à l’oasis de Ramleh toute sa grâce orientale. Des oliviers hauts et drus, des nabkas qui atteignent la taille de nos chênes, des sycomores, des dattiers aux stipes élancés, des figuiers couvrent au loin la campagne : les baies de nopals séparent des cultures verdoyantes entre les bois; au centre de l’oasis, sur un îlot de sable, la ville se pelotonne en rond
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comme une cnatte : une ligne accidentée de dômes en ruine, de minarets, de palmiers penchants sur les terrasses, mord vigoureusement Je ciel bleu. C’est la cité arabe avec sa magie lointaine, son prestige insaisissable, fait de rayons, de couleurs, de lignes d’ensemble, de promesses enchantées et vaines : souvenons-nous qu'il n’y faut pas entrer, sous peine de le voir s’évanouir comme un mirage et de ne trouver derrière la silhouette féerique que les pauvres maisons en pisé et en torchis.
En dehors de la ville, un curieux ensemble de ruines attire l’attention. C’est une vaste cour enclose de constructions moresques aux dômes en lanternes, dont l’origine et la destination sont fort obscures : une haute tour carrée, à trois étages, dite la Tour des Templiers, est demeurée intacte au milieu de la cour. Si l’appareil des pierres, le style des moulures et l’inscription arabe qui attribue ce singulier monument au calife Mohammed Ibn, Kalaoun, en 710 de l’hégire, ne levaient pas tous les doutes, l’œil le plus exercé se croirait en face d’un clocher roman. Je n’aurais jamais imaginé, avant d’avoir vu la tour de Ramleh , une si intime pénétration des deux styles l’un par l’autre. Quoi qu’il en soit de cette énigme archéologique, son
elfet pittoresque est merveilleux ce matin. Surgis-
sant des ruines environnantes, ses arêtes aux tons
d’or vif se détachent en pleine lumière sur un rideau
sombre de cyprès et d’oliviers : à travers les perspectives fuyantes de ces arbres, on voit les ondulations de la verdure se dégrader, relevées par l’éclat des bandes de sable, jusqu’aux lointains bleuâtres des montagnes de Judée. Tout cela baigne dans une clarté chaude et allègre, sue la jeunesse, la sève et la vie : c’est la dernière et la plus complète de ces fêtes des matins de voyage qui vont nous être dérobées; elle étonne et enchante d’autant plus nos yeux attristés longtemps par les horizons pierreux de Jérusalem.
Toute la route, jusqu’à Lydda, que nous allons chercher un peu au nord, à une heure de Hamleh, avant de redescendre sur Jaffa, est de même souriante, entre les bois, les vergers et les blés naissants. A partir d’ici, la plaine de Sârons vaut toute sa renommée : c’est le Paradis de la pauvre Palestine. A un carrefour où se croisent les chemins, encaissés entre des haies de cactus blanches de poussière, une fontaine encadrée d’inscriptions pieuses coule à l’ombre d’un vieux sycomore et tend ses gobelets de fer aux moukres qui boivent du haut de leurs mulets, aux femmes qui lui présentent leurs jarres étranglées; le rayon d’aplomb du midi aveugle les pierres crépies de chaux, cuivre les visages des Arabes et anoblit leurs haillons colorés; c’est une de ces pages familières qu’on a rencontrées mille fois dans les albums de Decamps
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ou de Marilhat, mais dont le charme réel est toujours neuf et intraduisible.
A Ramleh , à Lydda, nous retrouvons presque intactes les églises des croisés, appropriées ici au culte musulman , là au culte grec. C’est en Judée qu’il faut venir étudier la naissance et le développement de l’art roman : ceci a l’air d’un paradoxe; pourtant nulle province de notre vieille France n’offrirait aux amis du passé, dans un espace aussi restreint, des pièces aussi nombreuses, aussi complètes pour l’histoire de l’architecture nationale. Fresque partout les nobles vaisseaux ont fait bonne défense contre le temps et les hommes, et témoignent pieusement du grand effort de nos pères. C’est justice qu’ils aient trouvé dans l’auteur des Églises de Terre Sainte un historiographe dont je suis le seul à ne pouvoir attester librement la compétence.
Le chemin qui nous mène en deux ou trois heures de Lydda à Jaffa retombe dans la plaine nue, avant d’atteindre l’oasis où est enfouie la « cité de Japhe « . Les oliviers se montrent d’abord : quelques-uns de ces arbres, très-grands et trèsvieux, sont, à notre vif étonnement, symétriquement rangés en pépinière; voilà qui indique avec certitude une main autre que celle d’un Oriental. Nous apprenons, en effet, que ce sont les restes d’une ferme-école fondée ici au dix-
septième siècle par Colbert. Ainsi le grand ministre qui a tant fait pour le développement de notre richesse nationale a étendu son influence bienfaisante jusqu’à ces pays rebelles à l’agriculture, et le Français curieux de chercher ici les souvenirs de
notre histoire peut en renouer la chaîne sans une lacune dans le temps; c’est dans un campement de Bonaparte qu’il se reposera sous les oliviers de Colbert, près du château de saint Louis.
En approchant de îa ville, à deux kilomètres à l’est, on entre dans les jardins d’orangers; ils valent, aveu bien rare sous la plume d’un voyageur, toute la renommée qu’on leur a faite. Sauf l’oasis de Damas, je ne connais pas de coin aussi luxuriant dans toute la Syrie. La route, qui a couru quelque temps sur le sable, entre des haies de cactus et de figuiers de Barbarie, se noie soudain dans cette mer de verdure pailletée de pommes d’or. Oranges, citrons et grenades luisent par myriades dans le feuillage sombre, comme les essaims de lucioles qu’on voit tourbillonner au printemps dans les jardins du Bosphore; perdu dans ce dédale, entre les branches chargées de fruits qui pendent sur le chemin comme les haies de nos haies de broussailles, on n’aperçoit que les dômes touffus des sycomores et des platanes, ou les chapiteaux évasés des troncs de palmiers qui dominent çà et là le massif. A mesure qu’on avance, des bandes de mer
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d’un bleu sombre apparaissent entre les jours du bois, s’élargissent, et bientôt, entre la nappe de saphir et l’or des dunes de sable qui serrent les remparts du côté de la terre, les vieilles maisons de Jaffa surgissent, pittoresquement ramassées sur leur rocher, étageant leurs terrasses blanches sous les murs crénelés. — C’est ici sans doute que le Tasse plaça en imagination les jardins d’Armide : on comprend sans peine les tentations et les enchantements de Renaud, transporté de l'affreuse gorge d’Hinnôm ou de tout autre campement croisé
sous les tristes murs de Jérusalem dans cet Eden dont les senteurs embaumées nous grisent, tandis que nous galopons au travers, dont le panorama féerique nous arrache des cris d’étonnement. Je ne sais rien de gai, de lumineux et de vivant comme cette arrivée à Jaffa : c’est la sensation d’un appel de clairon dans un rayon de soleil, par un matin d’avril , au bord de la mer.
En sortant des jardins, nous tombons sur une vaste esplanade, en dehors des murs et à la porte de la ville , où se tient le marché. La scène est des plus animées et des plus pittoresques. Entre les tables couvertes de pyramides d’oranges, entre les chameaux agenouillés, qu’on charge de fruits et qui brament en pliant sur leurs jointures calleuses, une population bruyante et bariolée, Arabes, Grecs, nègres, femmes chrétiennes dans leurs longs voiles,
chameliers d’Égypte, matelots génois, circule, crie et gesticule.
Au milieu de tout ce brouhaha, nous voyons accourir à nous un petit vieillard à costume oriental, coiffé d’un volumineux turban blanc qu’il enlève tout d’une pièce : ce personnage nous salue d’une harangue que je renonce à reproduire et qui débute ainsi : Il me rincresche de n’esser pas à mon poste per accoglir vos échélenzes . . . Nous reconnaissons à ce langage le légendaire M. Damiani, notre agent consulaire à Ramleh , le dernier agent à turban que la France ait gardé dans ce pays. Les Damiani ont d’illustres archives : ils ont hébergé tout le siècle; voyageurs, poètes et soldats, tous les hommes d’action et de pensée que cette terre attire d’un invincible aimant, se sont assis à leur table. Le père du titulaire actuel a reçu Bonaparte et Chateaubriand; notre interlocuteur a été l’hôte de Lamartine, d’ibrahim, de tant d’autres, mais il est plus fier encore d’être à Ramleh consoul de toutes les potences et prend fort au sérieux sa dignité. Dernièrement, lors du passage de l’escadre à Jaffa, il s’est rendu à bord du vaisseau-amiral pour demander les cinq coups de canon qui lui étaient dus réglementairement; tandis qu’on lui servait la salve en question, Damiani se levait gravement après chaque coup dans le canot qui le ramenait à terre, et saluait en ôtant des deux mains son turban pyramidal. Au
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demeurant c’est le meilleur homme du monde et le dernier débris, intéressant pour l’archéologue, de tout un passé pittoresque, politique et administratif déjà lointain , du Levant tel que Font connu et décrit nos pères. Aujourd’hui le chapeau et l'habit noir ont remplacé le turban et le cafetan chez tout ce qui représente de près ou de loin la grande machine européenne; le bureaucrate s’est substitué au patriarche dans le sélamlik transformé en comptoir, le papier timbré de l’huissier a fait regretter aux pauvres diables le courbache du janissaire : la bonne gestion des affaires et le prestige occidental ont-ils g«gné ce que la couleur locale a perdu à cette métamorphose? Je laisse à de plus compétents le soin d’établir la balance.
Escortés de notre nouvel ami, nous franchissons la porte gothique, veuve de sa herse et de son pontlevis, que les armées croisées et les comtes de Jaffa ont tant de fois passée et repassée, perdue et reprise. Après tant d’assauts et de sacs, il ne reste plus grand chose de la vieille cité. Je ne sais ce qu’est devenue la « Tour le Patriarche », que Gauthier de Brienne détenait, malgré l’excommunication du primat de Jérusalem. Sur cette place d’où nous venons, ce même Gauthier, prisonnier de « l’Empereur des Perses Barbaquan » (Djélal-ed-Din, sultan des Kliaresmiens), et pendu par lui à une fourche pour forcer les défenseurs de la place à se rendre, « escrivit
à ceulz du cliastel que, pour mal que il li feissent, il ne rendeissent la ville , et que se il la rendoient, il-meisme les occirroit » . — La petite ville actuelle , encore cerclée dans son enceinte de murailles arabes et la crevant sur plusieurs points, s’élève en amphithéâtre, faite de vieilles maisons à cheval sur des rues voûtées, de khans et d’entrepôts au bord de la mer; ensemble d’un effet on ne peut plus pittoresque, mais bien pauvre dans les détails. Le seul édifice auquel se rattache un souvenir marquant est le couvent des Arméniens, où furent enfermés les pestiférés de l’armée française, immortalisés par Gros.
Rien ne nous retient ici ; d’ailleurs le paquebot des messageries maritimes, arrivé du matin, se balance au large et demande à quitter cette rade inhospitalière. Tandis que nous faisons nos adieux au consul de France et au brave Damiani, cinq ou six rameurs arabes nous enlèvent dans leurs bras : debout sur leurs avirons, ils luttent contre la vague qui les rejette, en s’excitant par un chant rhythmé sur une cadence aiguë : ainsi faisaient nos bateliers du lac de Tibériade. La darse de Jaffa est la plus mauvaise de toute la côte : une fois sur deux, dans la saison des gros temps, les bateaux ne peuvent y relâcher, et les embarcations qui les font communiquer avec la terre ne les accostent pas sans péril. Malgré le calme relatif de la mer, notre mahonne,
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toute dansante et inquiète sur la lame, gagne péniblement l’échelle du paquebot; en y mettant le pied, je reconnais le Tibre > le navire qui m’amena pour la première fois en Orient et m’emmènerc pour jamais, sans doute, loin des côtes de Syrie.
Même date, en mer.
Tandis que nous nous installons à bord, la nuit est tombée, le Tibre a levé l’ancre et mis le cap sur Port-Saïd. Je rouvre pour la dernière fois ce pauvre cahier de notes où sont déposées les meilleures des impressions et des pensées de ces deux mois de voyage. Quand nos pères revenaient de Terre Sainte, ils appendaient à la muraille le bourdon, la palme ou l’épée, souvenirs vivants du pèlerinage. Je n’en rapporterai que ce livre intime, qu’il faut arrêter ici. Demain matin, l’aube nous montrera les terres basses d’Égypte et les palmiers de Port-Saïd émergeant de l’eau; c’est tout un autre monde qui s’ouvre devant nous, le monde antique, païen et panthéiste, avec toutes les fascinations troublantes de son passé sans fond, de son ciel d’Afrique, de sa nature toujours jeune, toujours en travail. Nous allons y trouver toutes les énigmes de la plus vieille civilisation humaine, toutes les ivresses de la plus forte terre qui ait jamais prêté son sein aux caresses du soleil. Pour se défendre contre les vertiges de pensée que doit causer ce
milieu si différent de celui que nous quittons, il n’est pas de préparation meilleure qu’un voyage en Palestine. Je la regarde fuir dans la nuit, la terre mystérieuse et bénie, avec l’émotion d’un adieu sans doute éternel : Non rever tetur oculus utvideat, dit la Bible, son oracle toujours vivant. Si ce pays, que tout homme doit venir interroger avant de formuler sa pensée définitive sur les grands problèmes de Pâme, ne donne pas toutes les vérités, toutes les certitudes, tout le repos qu’il n’appartient à aucune terre et à aucun ciel de donner, il a, du moins, une vertu secrète au bienfait de laquelle nul ne se dérobe; je lui dois et lui rends un dernier remercîment, pour avoir mis dans mon esprit plus de lumière, de poésie, de respect, d’apaisement et d’espérance; je le lui devrais, ne fùt-ce que pour ces joies fécondes du voyage, ces heures salutaires qui font apprendre, admirer, rêver. Comme toutes les choses humaines, elles ont leur lie, elles manquent devant la soif encore grande, elles enlèvent souvent à nos songes la robe d’or de l’illusion; pourtant il faut leur rendre ce témoignage, que de tous les enchantements auxquels s’essaye la vie, elles sont encore celui qui lasse et leurre le moins.
Nous les revoyons toutes dans un regret suprême , à cette heure toujours solennelle d’un départ en mer. Les voyages sur terre ménagent les transitions, éloignent et rapprochent insensiblement
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des lieux; ce terrible chemin de la mer, neutre et tranché, arrache tout soudain de la terre où l’on prenait racine et mène droit à l'inconnu. Rude compagne, qu’on apprend à aimer, dont la longue intimité donne à l’homme ce je ne sais quoi de triste et d'infini qu’elle reflète elle-même de Dieu, mais dont les tyrannies sont parfois brutales. Tandis que je regarde les mâts courir dans la nuit arec des balancements désespérés, la côte de Judée a disparu, tombant pour jamais dans l’abîme, comme va tomber dans l’autre gouffre du Temps cette année qui achève de mourir, qui sera dans trois jours aussi lointaine, aussi insaisissable que les vieilles années des Pharaons. Les lumières de Jaffa se sont éteintes une à une, la clarté du phare lutte seule, image de la haute clarté entrevue là-bas et qui nous suivra longtemps. Puisque tout s’effondre et nous manque dans l’espace et dans le temps, qu’il reste au moins dans ces pages, commencées et finies sur un pont de vaisseau, tandis que s'enfuyaient des terres aimées, le souvenir d’une vision sereine, trésor intime où viendront puiser plus tard les heures découragées.
LE MONT ATHOS