‹ Systeme d'artillerie de campagne du lieutenantgeneral Allix, compare avec les systemes du comite d'artillerie de France, de Gribeauval, et de l'an XIChapitre 8 sur 21 · CONSIDÉRATIONS PRÉLIMINAIRES · texte numérisé non relu

CONSIDÉRATIONS PRÉLIMINAIRES

C’est à l’invention de la poudre que l’on doit, dans les armées modernes , l’emploi et l’usage dç l’artillerie, telle que nous l’avons aujourd’hui. Avant que deux moines eussent fait connaître aux passions humaines les effets produits par le mélange de trois substances , le soufre , le salpêtre et le charbon, qui composent la poudre, la guerre n’employait, pour l’attaque ou la défense, que des armes de main, dont le nombre et l’usage variait selon les temps, les lieux et les circonstances ; et pour la défense , elle employait seulement des espèces de cuirasses, dont les % i

dénominations, ainsi que la matière qui entrait dans leur fabrication , avaient aussi* varié , ce qui n’empêchait pas cependant que, dans diverses occasions, on ne fît usage de certaines armes de jet, comme l’arc, la fronde, l’arbalète, la catapulte , la baliste , et fc.

Mais ces armes de jet étaient d’un effet si faible et si incertain comparativement à celles que l’invention de la poudre indiquait, qu’elles furent bientôt hors d’usage, et remplacées par les armes qui constituent aujourd’hui l’armement des troupes modernes, et qui sont connues sous la dénomination générique d’armes à feu, parce quelles ont la poudre , son inflammation et son explosion pour force motrice.

La théorie de cet art a subi le sort de celle de tous les autres arts, et n’a pris son développement que successivement ; d’abord , et dans l’enfance, elle a été très-lente à prendre son accroissemeqt, et ce n’est que dans le siècle dernier qu’elle a commencé à prendre l’aspect de la virilité.

Ce n’est pas que plusieurs savans, comme les Nollet, les Robins, et un grand nombre d’artilleurs, n’eussent cherché à employer les sciences au perfectionnement de la pratique ; mais les véritables principes d’une saine chimie , alors inconnus, rendaient les efforts des savans à peu près inutiles, et les imperfections de l’artillerie durent se ressentir , et se ressentirent en effet de

l’imperfection des sciences. On avait pressenti cependant, plutôt qu’on ne l’avait aperçu, que les sciences mathématiques devaient jouer un grand rôle dans le perfectionnement de l’art de l’artilleur, et l’on avait érigé des écoles d’artillerie où les gouvernemens entretenaient à leurs frais des professeurs de ees sciences ; mais ces professeurs, qui tous étaient de l’ordre civil, ne connaissaient pas les applications de ces sciences à l’art de la guerre en général , ni* à celui de l’artillerie en particùlier. Ils étaient comme Leblond, qui faisait des traités de fortification sans avoir jamais vu une forteresse, ni une attaque, ni une défense de place ; ils étaient comme ce géomètre italien qui, à force de combiner sous tous les angles imaginables et dans toutes longueurs, les lignes qui forment un front de fortification , détermina tous les modes possibles de fortifier un terrain donné, sans connaître les vrais principes de cet art, et c’est dans le nombre si grand de toutes ces combinaisons, que le génie de Vauban puisa ses trois manières de fortifier, si connues aujourd’hui sous la dénomination des trois systèmes de Yauban. L’inventeur de ces combinaisons a subi le sort de beaucoup d’autres. Yauban en a eu la gloire, tandis quelle était due à un Italien dont le nom est resté inconnu.

Telle était , aux premières époques de l’art et de là science, l’ignorance des principes les plus

simples et les plus élémentaires, qu’,clle avait enfanté ces bouches à feu monstrueuses qui exigeaient, pour leur service, jusques à cent hommes, et qui lançaient des projectiles en pierre pesant jusques à 5oo livres ; même encore , sous le règne de Louis XIV, l’on fit couler, pour la première fois, des mortiers dits comminges , dont les bombes pesaient aussi 5oo livres.

Les dénominations que l’on donnait alors a ces énormes bouches à feu n’étaient pas d’une bizarrerie moindre qu’elles ; c’étaient des faucons , des fauconneaux, des ‘émerillons , des èperviers , des couleuvrines , des serpentins , etc. , dénominations qui, empruntées de l’histoire naturelle des animaux nuisibles' ou carnassiers, servaient cependant à désigner les calibres de ces différentes bouches à feu, sans les exprimer. C’est ainsi que les Russes donnent encore la dénomination bizarre de licorne et de griffon à leurs obusiers. La pesanteur de ces bouches à feu et de leurs projectiles étaient à la fois le résultat de l’irréflexion et de l’erreur; on avait alors la conviction que les effets du tir et des projectiles étaient d’autant plus grands , que les projectiles étaient plus pesans. On croyait, dis-je, généralement que ces effets étaient en raison des poids, ou autrement qu’un boulet de 100 livres produisait un effet double d’un boulet de 5o , ou quadruple d’un boulet de 25. Cette erreur existe même de nos jours, contre l’évidence

d’une expérience de guerre de viugt-cinq ans, faite par des troupes instruites; et l’on croit encore qu’un boulet de 12 a un effet triple d’un boulet de 4 » ou double d’un boulet de 6. J’aurai occasion de prouver dans cet ouvrage, par les calculs les plus positifs et les mieux établis, quelle est la nature de cette inconcevable erreur.

Le seul perfectionnement véritablement sensible qui ait eu lieu dans l’artillerie avant le dernier siècle, eut lieu dans les guerres de Louis XIV, où Vauban employa pour la première fois, au siège d’Ath , le tir à ricochet ; mais ce perfectionnement , d’où il résultait que l’assiégeant d’une forteresse, prenant en flanc les batteries de l’assiégé , les mettait très-promptement en désordre et dans toute impossibilité de défense. Mais l’emploi de ce tir, auquel les armées françaises durent de nombreux succès dans l’attaque des places fortes, n’apportait aucune modification , aucune amélioration dans les différentes parties du service de cette arme, relativement à la guerre de campagne. Cependant, l’on commençait à sentir le besoin qu’on en avait, et l’ordonnance de 1732 vint enfin donner une espèce de classification aux calibres pour les canons. Ces calibres furent déterminés par le poids des boulets ; et comme ces poids sont tous des multiples de 4 , savoir : 4, 8, ia , 16 et 24, il est très-présumable que la convenance, ou la raison des nombres, eut plus d'iuflueuce sur la rédac-

tion de cette ordonnance , que des motifs tirés et déduits de l’utilité reconnue d’un service déter-i miné , d’après des calculs ou des expériences positifs. Il en fut à peu près de même relativement aux mortiers, excepté qu’au lieu de déterminer leur calibre par le poids des projectiles, il le fut par leurs diamètres. Cette ordonnance de 173 a fut, on ne peut se le dissimuler, un pas très-sensible vers le mieux ; elle avait fixé le poids et les dimensions des bouches à feu , ainsi que de toutes et chacune de leurs parties ; elle avait déterminé le poids des projectiles, et par conséquent leur diamètre; elle avait aussi déterminé le nombre des calibres, tant pour les canons que pour les mortiers ; elle avait ainsi , sous le rapn port des calibres, fixé un système complet qui ne laissait rien à l’arbitraire , ni à la manie des novateurs qui, par la nature des choses, ne pouvaient être écoutés ni accueillis qu’mutant qu’ils présenteraient un système plus complet ou meilleur .que celui déterminé par l’ordonnance : enfin, elle avait fait connaître que l’artillerie était susceptible d’améliorations, et elle avait excité le zèle des officiers qui se sentaient la force de proposer, dans ce service, d’autres améliorations, et de les faire accueillir. Mais aussi, il faut le dire, cette même ordonnance laissa dans le même état d’imperfection les autres branches de ce Service, tant sous le rapport du matériel que sous celui du personnel. Les affûts , les voitures à munitions

et tout ce qui en faisait partie ou ert dépendait , étaient construits dans les différens arsenaux sur des modèles et d’après des dimensions très-différens, en sorte que les parties d’un équipage d’artillerie construit dans un arsenal donné, ne pouvaient être employées dans un équipage sortant d’un autre arsenal : c’était enfin une complication qui occasionait de grands embarras daus les batailles et dans les marches. Un autre inconvénient majeur de l’ordonnance de 173a, provenait de ce que les petits calibres , c’est-à-dire le 4 > le B et le 12, étaient trop surchargés de métal, et par conséquent trop pesans pour être d’une mobilité facile; d’un autre côté encore, leurs affûts massifs, et leurs essieux en bois ayant nécessairement les fusées fort grosses, ne faisaient qu’augmenter les obstacles qu’une artillerie si pesante opposait à sa mobilité, obstacle qui n’empêchait pas qu’on ne conduisît encore en campagne des canons de 16, tant on ignorait alors les vrais principes de la célérité des mouvemens militaires, célérité à laquelle la pesanteur de l’artillerie opposait des difficultés insurmontables.

Cependant , on avait déjà aperçu le besoin d’introduire dans les armées des canons plus légers ou moins massifs que ceux eu usage ; c’est ce besoin qui y fit employer le calibre (Je 4 > dit à la suédoise , beaucoup plus Léger, et par conséquent plus mobile qve le canon de 4 de

l’ordonnance de 173a. Mais ce canon suédois ne fut employé que dans les avant-gardes ou avec des détachemens qui exigeaient un mouvement rapide ; l’artillerie pesante restait avec le corps de l’arrnée, et la compromettait souvent par la lenteur des mouvemens auxquels elle l’obligeait. Tel était à peu près l’état d’enfarne où se trouvait l’artillerie des armées européennes, lorsque la guerre de sept ans ou de 1756 éclata , et dans laquelle toute l’Europe militaire d’alors, l’Angleterre et l’électorat de Hesse exceptés, se coalisa contre la Prusse.

Frédéric II , justement surnommé le Grand , ne s’effraya pas du danger qui le menaçait; il sentit qu’il avait besoin, pour s’y soustraire, de multiplier l’action de ses forces par la vitesse des mouvemens; et, pour atteindre ce but, il avait nécessairement besoin d’une artillerie légère et mobile , qui ne pût nuire à la rapidité de ses mouvemens, ni l’empêcher de se soustraire aux poursuites de ses ennemis , mais capable de lui permettre d’aller les attaquer successivement à de grandes distances, ainsi que la chose arriva , par exemple, à Rosbach et à Leuthen, où il gagna dans un seul mois deux batailles décisives ; la première sur Soubise, la seconde sur les Autrichiens.

L’Autriche, alors alliée de la France dans eette guerre contre la Prusse, avait demandé au gouvernement français «hs officiers d’artillerie pour

être employés dans l’armée autrichienne. Le général Gribeauval, qui avait déjà un nom marquant en France , fut l’un des officiers désignés ; il fut témoin chaque jour, dans le cours de cette mémorable guerre, des succès de Frédéric contre ses ennemis , beaucoup plus forts que lui en nombre, mais' beaucoup plus faibles en réalité, puisqu’ils étaient presque toujours battus.

Le génie militaire de Gribeauval ne fut sans doute pas le dernier à rechercher et à découvrir les causes des succès soutenus de Frédéric avec des forces si inégales. Pour nous faire une idée de ces causes, reportons-nous, par la pensée, sur le théâtre de cette guerre si célèbre , où Frédéric posa avec une si haute splendeur les vrais principes d’une science dont l’humanité gémit sans doute, mais dont la pratique n’en est pas moins indispensable à l’indépendance et à la sû^ reté des états. *

Frédéric le choisit, ce théâtre de la guerre , entre l’Elbe et l’Oder, où son front était couvert par les montagnes de la Bohème , et par lesquelles il était à peu près inattaquable. Il en résultait que ses deux flancs seuls étaient vulnérables ; et , d’un autre côté, il prévit très-bien que la diversité des intérêts des puissances coalisées contre lui les empêcherait de réunir leurs forces disponibles, et de faire contre les siennes des efforts communs et simultanés, tandis que lui, au contraire, pouvait se porter, scion le besoin etl’oc-

( io )

currence des circonstances, de sa droite vers sa gauche et réciproquement, et combattre ainsi ses ennemis séparément.

Il lui fallait, pour mettre à exécution un plan de guerre si judicieusement conçu , i° que les deux flancs de sa défense ne fussent pas trop éloignés l’un de l’autre ;

2 0 Que la pesanteur de son artillerie ne pût mettre obstacle à la vitesse de ses manœuvres. La première question était résolue par la position de l’Oder et de l’Elbe, et la seconde le fut par le soin qu’il mit dans l’organisation de son artillerie, et par l’attention qu’il eut de lui procurer la plus grande mobilité ou légèreté possible (i).

Gribeauval, acteur daus cette guerre de sept ans, dut donc observer, et observa en effet, que les succès de Frédéric ne pouvaient être attribués qu’à la rapidité de ses mouvemens stratégiques, ou, ce qui est la même chose, à la légèreté de son artillerie , et que la lenteur des jnouvemens des armées dans lesquelles il servait, était due à la pesanteur de la leur. Rentré au

(ï) C’est à Frédéric que l’on doit ta création de l'artillerie légère, que nous avons imitée sous la dénomination d’artillerie à cheval, qui ne sert que du canon de 8 et des obusiers de 6 pouces ; bouches à feu qui , quoiqu’elles soient les pièces les plus légères du système Gribeauval, ont cependant besoin de six chevaux pour avoir lu mobilité requise à la guerre.

service de son pays après la paix de 1763, paix où Frédéric dicta la loi à ses ennemis, et fort de ses observations et de l’expérience d’une guerre de sept années, si féconde en batailles presque toutes gagnées par l’artillerie légère et mobile de Frédéric, et presque toutes perdues par l’artillerie pesante et peu mobile des armées coalisées contre la Prusse , Gribeauval proposa à la France l’allégement de son artillerie de campagne, et une construction plus parfaite , plus simple , plus uniforme, par conséquent d’un emploi plus commode et plus facile à la guerre.

Il a conservé, dans son système, les calibres de 12, de 8 et de 4 du système Valière pour les canons, et il a créé l’obusier de 6 pouces pour remplacer celui de 8 , employé avant lui dans la guerre de campagne comine dans celle des sièges et des places. Il aurait sans doute pris l’obusier autrichien de 24 > mais les Valières soutenaient qu’il fallait un obusier de 8 pouces. En conservant le 12, le 8 et le 4 ? d les a rendus, à la vérité, moins massifs et moins pesans, ce qui était un bien ; mais quatre calibres destinés à la guerre de campagne sont trop nombreux , et sont par conséquent un mal, en ce que, i° ils multi-, plient le nombre et l’espèce des affûts et caissons , des essieux, des attirails de rechange et d’armement. Toutes ces multiplicités, outre qu’elles augmentent extraordinairement la complication du service, le rendent plus difficile ; cette complica-

tion qui, par sa nature , est nécessairement trèsgrande , met souvent les officiers, quelque capables, quelque dévoués qu’ils puissent être, dans l’impossibilité de satisfaire, sur les champs de bataille, à toutes ses exigeances ;

2 0 En ce que le calibre de ia, qui a un poids de 1800 livres, est trop pesant pour la guerre de campagne, devenue une science de mouvemens rapides , et que les masses armées en mouvement sont si considérables , qu’elles ne craignent plus de laisser derrière elles , sans les prendre, quelques bicoques ou châteaux fortifiés, pour l’attaque desquels on destinait principalement le 12; aujourd’hui, les armées laissent bien derrière elles et méprisent les forteresses du premier rang qui contiennent jusques à 1 5 ou 20,000 combattans! pourquoi donc 11e mépriseraient-elles pas aussi les poiuts plus ou moins fortifiés qui ne peuvent, à raison de leur peu d’importance, rien contre elles? pour quels motifs donc anràient-elles besoin du canon de 12 pour les attaquer?

3 ° En ce que la multiplicité des calibres occasione souvent des erreurs graves et très-désas- *treuses sur le champ de bataille. Le commandant d’une batterie, voyant les munitions prêtes à lui" manquer, envoie une ordonnance en chercher aux parcs de réserve ; quelquefois cet officier oublie de désigner l’espèce de munitions dont il a besoin ; d’autres fois, le soldat ne s’eu.

rappelle pas ou se trompe; mais le temps presse ; Ion expédie à tout hasard ; la batterie avait besoin de munitions d’un calibre, et elle en reçoit d’un autre, et jusqu’à ce que l’erreur, qui peut aussi provenir dans les parcs de l’inattention d’un sous-ordre, ait été réparée, cette batterie et les troupes qui la protègent restent exposées au feu de l’ennemi , sans pouvoir y répondre ;

4° En ce que, outre cette multiplicité des calibres de ce système, il a encore plusieurs autres défauts très-graves.

C’est, i° la très-grande voie des voitures qhi les empêche de passer dans les chemins étroits des pays où l’usage populaire est d’avoir des voitures d’une voie plus petite ; cette trop grande voie de l’artillerie Gribeauval la force par conséquent souvent à des détours plus ou moins considérables pour arriver à une destination donnée et prescrite. •

Le second , qui résulte du précédent, est la trop grande longueur des essieux , qui les empêche de passer dans des chemins creux et étroits, habituellement bordés, à droite et à gauche, par des rochers, ce qui a lieu surtout dans les pays montagneux ;

C’est, 3° que les roues sont trop pesantes, et., malgré cela, susceptibles d’une assez faible résistance et de peu de durée, parce que la courbure des rais contretaille le fil du bois, et que l’assemblage des rais avec les jantes et les moyeux

est pratiqué contre tous les principes d’un bon charronnage, défaut qui est encore augmenté par le bandage à six bandes.

C’est, 4° que les caissons Gribeauval laissent les munitions en contact continuel avec l’air atmosphérique, alternativement sec et humide, ce qui les détériore en peu de temps, et que, par leur construction, la poudre des munitions qui sont à nu dans leur intérieur tamise à travers le sachet, pénètre entre les brancards et les côtés du caisson, prend feu par un rapprochement subit ou le choc qui en résulte, fait sauter le caisson , et blesse ou tue toutes les personnes qui sont proches ;

C’est, 5° enfin que les voitures Gribeauval ne tournent pas assez court, ce qui les fait verser dès que la roue de l’avant-train vient en toucher l’un des .côtés, ce qui d’ailleurs, dans tous les cas , nuit à la promptitude des manœuvres par les précautions que force à prendre la crainte de voir se réaliser cet accident trop fréquent.

Tels sont les défauts les plus importans reprochés, avec juste raison , au système de notre illustre Gribeauval , et nous devons croire que leur existence ne peut lui être attribuée , à lui qui avait si bien apprécié les avantages et la nécessité d’une artillerie simple , uniforme, légère et solide ; nous devons croire , au contraire , que si de tels défauts existent dans ce système, c’est l’obstination qu’il eut à vaincre pour parvenir à le

faire admettre que l'on doit accuser , obstination qui le fatiguait et lui causait des peines et des soucis, ainsi que des persécutions, dont il se plaignait avec«tant d’amertume à ses amis.

C’est Inexistence de ces défauts que l’expérience de la guerre a fait connaître à toute l’artillerie française , qui m’a déterminé à rechercher par quelles combinaisons ils pouvaient être corrigés et disparaître ; ce sont ces recherches qui m’ont conduit à concevoir le système que je présente aujourd’hui au ministère français, et dont j’ai exécuté les voitures-modèles à Vincennes, avec l’autorisation du Ministre de la guerre. Mais avant d’exposer en quoi ce système consiste , je dois d’abord examiner le système anglais, dont le comité d’artillerie propose l’importation en France, et avant tout, je dois encore faire sur le système Gribeauvai une observation qui me paraît très-importante.

Il existait avant Gribeauvai dans l’artillerie française, comme il existe encore aujourd’hui, deux classes d’officiers tn en distinctes : l’une se composait des officiers attachés au commandement et à la conduite des troupes, et l’autre, des officiers sans troupes , attachés au service du matériel dans les places, dans les arsenaux , dans les manufactures d’armes, dans les fonderies, forges, etc. Leurs fonctions avaient pourobjetla construction, la fabrication et la conservation du matériel de l’arme. J’appellerai les uns offi-

ciers du personnel, et les autres officiers du ma tèriel. Par la nature des choses , ceux-là sont en temps de guerre toujours en campagne , et ceux-ci restent toujours dans leurs établissemens , ne font point ou font rarement la guerre ; et lorsqu’ils la font , ils sont presque exclusivement employés au matériel de l’artillerie dans les parcs et les dépôts, sur les derrières de l’armée : on pourrait les nommer les employés, ou officiers civils de l’artillerie, comme la chose a lieu pour la marine militaire.

Les officiers du matériel ne sont donc jamais, ou presque jamais exposés aux fatigues et aux dangers militaires ; ils ne voient que rarement les champs de bataille; ils n’ont et ne peuvent avoir aucune idée des difficultés de tout genre que l’artillerie de campagne doit surmonter tant en route que dans les combats, où les fonctions des officiers du personnel sont de toujours se trouver, et où la guerre en fait périr un grand nombre avant le terme ordinaire de la vie humaine, tandis que ceux jlu matériel passent une longue vie très-tranquillement dans les établissemens de l’intérieur, ou dans ceux formés sur les derrières des armées.

Cette position si différente de ces deux classes d’officiers, n’empêche pas qu’en temps de guerre ils ne concourent à un égal avancement , et qu’ils ne roulent tous entre eux à cet effet; disposition de nos lois injuste et impolitique : in-

juste , en ce que les bfficiers du matériel obtiennent un héritage qui ne leur appartient pas, car les héritiers directs et naturels des officiers tués à la guerre , sont les officiers qui leur survivent sur les champs de bataille; impolitique, parce quelle décourage et mécontente les officiers de guerre, en les privant des avancemens qui ne sont dus qu’à eux, ce qui en détermine un grand nombre, au préjudice du bien du service, de quitter le personnel pour passer dans le matériel, où ils jouissent des mêmes avantages, et où ils sont exempts des fatigues et des chances de la guerre. Une fois ce passage effectué, c’est ordinairement pour toujours. Mais ce n’est pas sous ces deux rapports immédiats des vices de la loi sur l’avancement de l’artillerie que je viens d’indiquer , que je veux la considérer ; je veux la considérer sous un rapport plus éloigné, non moins vrai et non moins important, sous celui de ses résultats après la paix.

L’i.n de ces résultats est, qu’après la paix tous les officiers généraux, et presque tous les officiers supérieurs qui survivent à la guerre , surtout aux guerres obstinées telles que l’ont été nos dernières, sont tous, ou presque tous, des officiers du matériel : seront dans ce cas presque tous les inspecteurs généraux, les directeurs et sous-directeurs d’artillerie ou des parcs, les officiers de l’état-major d’artillerie qui , pour la plupart, n’auront pas manœuvré une seule batterie

en présence de l'ennemi, ePSouvent encore n'auront pas fait brûler une seule amorce, ni entendu le sifflement d'un seul boulet.

Un autre de ces résultats est, qu’aprèsla paix, les officiers du personnel, réunis avec leurs régimens, s’entretiennent entre eux des difficultés qu’ils ont eues à vaincre dans les différentes batailles où ils se sont trouvés ; ils en indiquent les causes, qu'ils trouvent , les uns dans les mauvais chemins ou dans les terrains difficiles, les autres dans des vices de construction ou dans des combinaisons mal conçues des différentes parties qui entrent dans la composition du système en usage ; d’autres racontent les embarras où ils se sont trouvés, lorsqu étant sur le champ de bataille ils recevaient des munitions de 8, lorsque c’était des munitions d’obus, ou de ia, ou de 4 qui leur étaient nécessaires ; l’un dit : Si j’avais eu une artillerie plus légèr$, et non ces malheureuses pièces de i a , j’aurais pu me dépêtrer de ce chemin bourbeux où j'ai été obligé de rester une nuit entière par une pluie à verse, et où j’ai manqué de perdre toute ma batterie; l’autre, que s’il avait eu le bonheur que l'une de ses pièces n’eùt pas versé dans un tournant, il n’aurait pas été surpris par l’ennemi pendant qu’il la relevait, ni éprouvé le malheur d'être sabré, ni celui de voir sa batterie enlevée; enfin, celui de devenir prisonnier avec tout son monde. Enfin, chacun raconte et communique les divers accidens qu’il

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,l suiris ou a eu à surmonter, et chacun indique comment il serait possible d’obvier, par des meilleures ou d’autres combinaisons, aux inconvéniens signalés. Mais il n’en est pas moins vrai que ce ne sont pas les officiers du personnel qui restent, en définitive, juges des améliorations dont le matériel est susceptible. Les officiers du matériel s’empareut de leurs communications et indications, les commentent, les modifient, les altèrent; et comme ces officiers du matériel ‘n’owt pas les connaissances militaires que donne seule la pratique de la guerre, il en résulte qu’il est à peu près impossible de constituer une artillerie qui satisfasse à tous les besoins de ce service et de l’armée.

C’est, je n’en doute point, à cet état d’organisation de l’artillerie française, à l’époque où Gribeauval proposa son allégement , qu’il faut attribuer la résistance si violente qui lui fut opposée de la part des officiers du matériel d’alors; ce fut à cet état d’organisation de ce service qu’il faut attribuer la longue enfance où il s’est trouvé, et tous les obstacles qu’il éprouve et. qu’il éprouvera probablement encore longtemps pour arriver à la force dont il est susceptible, et que réclament si impérieusement le véritable système de défense de la France et l’économie de ses finances.

J’aurai occasion de revenir sur ce sujet, mais je dois, dès ici, en convenir et l'avouer, «les offi-

ciers du corps royal d’artillerie (1) ou du 4|atcriel avaient un intérêt personnel et direct à ce que le système Gribeauval fut rejeté ; ils étaient, depuis la naissance de cette arme , en possession de la gouverner; ce commandement, ils le considéraient comme une propriété acquise, qu’ils ne voulaient pas partager avec les officiers des troupes d’artillerie ou du personnel, au milieu desquels le système Gribeauval les incorporait, et sur lesquels dès-lors les officiers du matériel n’auraient plus exercé aucune influence de commandement.

M*is il n’en est pas moins vrai que, malgré cette incorporation des officiers du matériel dans le corps des officiers du personnel , la tradition et les préjugés de la prééminence de ceux-là sur ceux-ci se sont long-temps conservés, et il s’en faut bien qu’ils soient détruits, même aujourd’hui.

Pour preuve de ce que je viens d’alléguer, au milieu de mille exemples que je pourrais citer, je n’en choisirai qu’un ; il est péremptoire. A la fin de la campagne de 1 793 , qui se termina par le déblocus de Landau, l'expulsion des Autrichiens de l’Alsace, et le refoulement des Prussiens sur

(i) Avant Gribeauval, on appelait ainsi les officiers d’artillerie sans troupes , qui étaient alors , par rapport aux troupes de l’artillerie, ce que sont aujourd'hui les officiera du génie par rapport aux sapeurs du génie. *

Kreutznach et Alzey, je reçus ordre de venir, avec plusieurs batteries qui étaient sous mes ordres et un parc d’artillerie assez considérable, prendre mes cantonnemens d’biver à Sarguemines, sur la Sarre. A cette artillerie étaient attachées six compagnies d’artillerie à pied, commandées par le chef de bataillon Nozeret, ét le premier bataillon de l’Yonne, "commandé par le chef de bataillon Bourdois (i). J’étais alors l’un des plus jeunes capitaines de mon régiment, et malgré cela, les deux chefs de bataillon et toutes* leurs troupes étaient sous mes ordres, par la seule raison que j’étais chargé du service du matériel ; ils recevaient de moi le mot d’ordre, etc. , tant s’était encore conservé, dans toute sa force primitive , l’usage de subordonner le personnel de l’artillerie aux officiers du matériel, illalgré les règlemens et ordonnances qui prescrivaient le contraire.

J’étais jeune, et j’avais encore trop peu d’expérience militaire pour apprécier tout le ridicule d’un pareil contre-sens; les deux chefs de bataillon , quoique plus élevés en grade et trèsanciens de service, ainsi que tous les autres capi-

(i) Les compagnies d’artillerie remettaient leurs bouches à feu au parc, comme le prescrivaient les règlemens d'alors; elles ne les reprenaient qu’en même temps qu’elles recevaient l’ordre de marcher à l'ennemi, et les rendaient à leur retour.

taiues plus anciens de grade que moi , le trouvaient si naturel, qu’il n’y eut, de la part d’aucun d’eux, la moindre réclamation. D’un autre côté, on m’adressait tous les ordres de l’état-major général, tant relatifs au personnel qu’au matériel, et c’était moi qui rendais compte de tout le service.

J’ai depuis lors très-bien compris toute la bizarrerie et l’inconvenance de pareils usages; mais je doute que les officiers du matériel les 'aient aussi bien compris que moi, et j’en doute d’autant plus que, dans l’arme, les officiers du matériel s’estiment bien plus haut que les officiers du personnel, qu’entre eux ils appellent des tireurs de canon , comme si le tir du canon n’était pas la sommité de l’arme ; comme si toute l’arme ne devait pas, par la nature même des choses, être subordonnée à cette vue capitalt, de la même manière que, dans une armée, tout y est et doit y être organisé et établi pour les mouvemens stratégiques; de la même manière enfin que, dans une armée, tout est ou doit être subordonné aux besoins de la stratégie , par laquelle seule on atteint le but unique de la guerre, et ce but, c’est la victoire, et par elle, la paix. Une armée est une vaste machine d’une très -grande complication ; c’est une machine mécanique , car sa première qualité est d'être mobile, et la mécanique est la science du mouvement. Il est indispensable que, dans une ar-

mée comme dans toute autre machine mécanique, toutes les parties et les rouages qui la forment ou la composent, soient tellement coordonnés, que toute résistance ou frottement inutile soit écarté; mais* d’une autre part, il est encore plus utile que l’artillerie, qui est par sa nature plus compliquée que les deux autres armes, soit amenée, par de nouvelles combinaisons , à plus de mobilité, afin que les mouvemens de l’infanterie et de la cavalerie ne puissent jamais être ou devenir subordonnés à la lenteur des mouvemens de l’artillerie, et cependant c’est là la conséquence nécessaire de la pesanteur et de la complication d’un système d’artillerie quelconque.

Il me paraît que c’est cet audacieux Charles XII, roi de Suède, qui a le premier saisi de quelle importance était la légèreté de l’artillerie ; du moins, c’est en Suède que les autres puissances militaires de l’Europe en ont été chercher des modèles. Ce fut en Suède aussi que le maréchal de Saxe fut chercher le canon court et léger de 4 , qu’il introduisit eu 1749 dans l’armée française, pour compenser, au moins en partie, l’excessive pesanteur du système Vallière. ' Après un tel exemple, donné par l’un de nos plus habiles maréchaux de France du dix-huitième siècle, c’est une chose digne de remarque que, malgré la réputation de science si bien acquise à l’artillerie française, elle ait néanmoins conservé jus-

qu’à nos jours les plus pesantes bouches à feu de toute l'Europe.

Les autres puissances militaires ont bien mieux compris l’état de la question que la France , comme on le voit dans le tableau ci-après des dimensions des canons de ces diverses puissances.

TABLEAU des dimensions principales des canons de campagne de plusieurs puissances de l’Europe. •

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