CHAPITRE IV
JDe la Décomposition des Corps animaux.
La rapidité avec laquelle les corps animaux se décomposent , et l'odeur fétide et dégoûtante qui accompagne cette décomposition, ont été considérées depuis long-temps comme un de leurs caractères les plus remarquables. Cette destruction spontanée a reçu le nom de putréfaction. Elle a été l'objet de l'attention des chîmîstes. Beccher et Stabl décrivirent avec exactitude les phénomènes qui l'accompagnent , et les circonstances qui sont nécessaires pour qu'elle ait lieu. B'oyle et Beale * firent sur ce sujet plusieurs observations trèts-carieuses. Nous devons k sir John Pringle quelques expériences très-importantes sur la manière de retarder la putréfaction ". Celles de Macbride n'ont pas été moins intéressantes , quoiqu'il en ait tiré des conséquences erronnées. Crell et Priesueyprésentèrent à ce suietdes faits très-curieux; mais ce furent Berthollet et Làvoister , qui essayèrent les premiers de déterminer les vrais changemens qui ont lieu , et de reconnaître la manière dont les nouveaux produits qui se manifestent pendant la putréfaction sont formés. Cependant malgré toutes les recherches d*e ces chimistes célèbres, et de plusieurs autres, nous sommes encore loin de pouvoir suivre les changemens compliqués qui ont lieu pendant la potré£Bictiou , et de les expliquer d'une manière satisfaisanté.
» Phfl. Trana. IV, 1-35.
» I6id. XLVl, 460, «tlo.
7 KO oicoMPOSiTioir us coeps AiriafAur.
con.iiiipn« On sait depois loDg«>temps , que la pntréfactioD n*a jamais ■*^o'îi*r '** ^^^ ^*^^ celles des siibstaace$|aDiiDales qui ne sont composées «puué£aciion.que de deux on de trois principes , telles que les huiles, les résÎBes et le sucre ; il faut toujours qu'elles soient d'une nature plus coaupliqoée ; et peut-être oiéme , dans tons les cas Y un mélauge de deux , ou d'un plus grand nombre de corps composés , estait nécessaire pour une prompte décomposition. Mais, quelque compliquées que puissent être les substances animales^ elles ne se putréfient pas sans présence d'humidité ; car les substances animales desséchées ne sont pas susceptibles d'altération. 11 faut aussi un ceruia degré de chaleur. On peut garder pendant long - temps les corps animaux à la température de la congélation , sans qu'ils se décomposent. En général, plus la température est élevée, plus la putréfaction est rapioe , pourvu que la chaleur ne soit pas assez forte pour réduire le corps animal à 1 état de dessication. On a remarqué aussi que la putréfactic»! avance plus rapidement en plein air ; mais quoique celte circonstance modifie la décomposition , elle n'est pas absohiment nécessaire.
piiirér«rHon Si , ces conditions étant observées , on abandonne la matière animale morte à elle-même , sa couleur devient par degrés plus pâle , et sa consistance diiminne : si c'est une partie solide, telle que la chair , elle se ramollit, et il en exsude une matière séreuse , dont la couleur change promptement', la contelture de la partie devient lâche ^ et son organisatioa est détruite ; elle acquiert une odeur désagréable : la substance s'affaisse par degrés , et elle diminue de volume ; son odeur devient fortement ammoniacale. Si la matière est contenue dans un vaisseau fermé , les progrès de la putréfaction parvenue à ce degré semblent se ralentir ; il ne se manifesta d'autre odeur que celle alcah'ne piquante. La matière fait effervescence avec les addes , et vei^dit le sirop de violettes. Mais si la communication avec lair est rétablie, fodeor orineuse se dissipe , et elle est remplacée par une odeur particulière putride et des plus insupportables , qui se répand arec une sorte d'impétuosité. Cette odeur, qui continue pendant long-temps , et qni pénètre par-tout , affecte les corps des animaux vivans à la manière d'un ferment, capable d'altérer les fluides. Cette odeur est corrigée , et comme enchaînée par l'ammoniaque; mais lorsque cet alcali s'est volat3isé, b
dans l'air.
OjtcOMPOSITION DIS CORPS AICIMlinC. 71 1
putréfaction reprend son activité; la substance se gonfle sabi^* iemeot , se boursouffle , se remplit de bulles d'air , et ensuite elle s'affaisse de nouveau. Sa couleur change ; on peut à peine alors reconnaître et distmguer la contexture fibre^ise de la chair; et Je tout se convertit en une matière molle, brune ou verdâtre , de la consistance d'un cataplasme , d'une odeur fade , nauséabonde , et très-active sur les corps animaux J^e priocipe odorant perd par degrés sa force ; la portion fluide de la chair prena une espèce de consistance., sa coulenr devient plus foncée ; et elle finit par se réduire en une matière friable , légèrement déliquescente , qui étant frottée entre les doigts , se réduit comme de k terre en une poudre grossière. Cest là le dernier état observa dans la putréfaction des sttb« stances animales; mab pcmr Qu'elles soient parvenues à ce terme, il faut un temps consiaérable^.
Peodant cette décomposition , il se dégage un grand nom-» bre de corps gazeux , dont la nature varie selon la substance qui SDfcit la putréfaction; mais ce sont principalement les gaz, acide bydrosulfurique, hydrogène phosphore , et hydrogène carbooé; du gaz ammoniac, de l'eau, de Tacide carbonique, et peut-être aussi du gaz azote. Dans certains cas, il paraît y avoir formation et dégagement d'acide nitrique. Le résida terreux , après que la décomposition est complètement achevée , consiste dans les parties fixes de la substance animale, mêlées avec du charbon , de l'huile et de l'ammoniaque. Il parait donc, que la putréfaction consiste dans une décompo** ^ition totale du corps animal ; les élémens du corps se combinent ensemble deux à deux , et ils forment ainsi unç nou* velle série de corps moins eompliqués. Mais nous cherche* rions en vain à expliquer comment ces changemens s'opè* rent; car non-seulement nous igiiorops ouelle peut-être la force des al&nités des différens principes des corps animaux entre eux , mais encore nous ne savons pas de quelle manière ces éléaieas sont combinés ; et par conséquent , il nous est impossible de connaître par quelles forces particulières ces composés sont détruits.
La putréfaction s'opère beaucoup plus lentement dans les cadavres enterrés ; mais il est presque impossible d'observer ses progrès avec précision. L'abdomen est graduellement
ProdaJu.
PntréfactroA tout t«rce
* Foqrcfoy.
yi% DiCOBUPOSITION DES COAFS ANIMÀUY.
dilaté par les fluides élastiques qui s'y forment; et eofin il
crève et laisse échapper un gaz délétère, et horriblemeot
fétide. En même-temps il en découle un liquide d'une couleur
foncée. Si la terre est très-séche, et la chaleur considérable,
Thumidité est souvent absorbée avec une telle rapidité y qu'an
lieu de se putréfier , le cadavre se dessèche , et est trsmsformé
dans ce qu'on appelle une momie.
Pafr^raçiioa Tels sout les pnénomènes que présentent les corps morts,
«ulro^TT^'^. lorsqu'on les laisse se putréfier séparément ; mais si l'on
muue. 'entasse un grand nombre de cadavres dans le même lieu , et
Jue la quantité en soit assez considérable pour exclure Tin* uenoe de Tair extérieur et autres agens étrangers , alors U décomposition s'en opère entièrement par la seiue réaction de leurs principes eux-mêmes les uns sur les autres , et le résultat est très -différent. Le corps n'est pas entièrement dissipé ou réduit en terreau ; mais toutes les parties molles diminuent de volume d'une manière remarquaUe^ et elles sont converties en une matière savonneuse particulière. Ce changement singulier fut observé pour la première fois avee précision en 1786.
f:o»veriî€. ^ Le cimetière des Innocens, à Paris, étant devenu pemî* J^JîJÎ^'^cîeux pour les habitans du voisinage, à cause des odeurs putrides qui s'en exhalaient , on jugea nécessaire de transporter les cadavres dans un autre lieu. On avait eu pour usage ay creuser de très-grandes cavités , qu'on appelait fosses communes , dans lesquelles on plaçait les corps de la classe
Ïlus pauvre du peuple, renfermés chacun dans leurs bières, orsque ces larges cavités ou fosses en étaient totalement remplies , on les recouvrait d'une couche de terre d'environ 3o centimètres d'épaisseur. On pratiquait à coté une autre fosse semblable , et on la remplissait de la même manière. Chaque fosse contenait de 1000 à i5oo cadavres. Ce ht en retirant les corps de ces fosses qu'on trouva cette substance savonneuse. Les fossoyeurs avaient appris , par une longue expérience , qu'il fallait environ 3o ans , potir que tous les corps eussent éprouvé ce changement à un si haut degré ^. Chaque partie du corps avait acquis les propriétés de cette substance. Les intestins et les viscères du thorax avaient complètement disparu ; mais ce qui est assez remarquable ,
* Fourcrojr, Ann. de Chim. V, i54-
C9 une
«avooueuie.
DtCOXPOSITlOtr DES CORPS ANIMArt. ^iS
c^est que le cerveau avait perdu très-peu de son volume et de son aspect , quoiqu'il lut aussi converti dans la même substance.
Cetie matière savonneuse était d'one couleur blanche , $» propricté». molle et onctueuse au toucher ; et lorsqu'on la chauffait elle se fondait ccmime du sui£ Elle présentait tontes les propriétés d'un savon , contenant cependant un excès de matière adipeuse. Fourcroy j qui fit l'analyse de cette substance , trouva ^'elle était formée d'une matière adipeuse en état de combinaison avec Tammoniaque, et qu'elle contenait anssi des phosphates de chaux et d'ammoniaque. Les acides étendus la décomposaient , et en séparaient la matière adipeuse : les alcalis et la chaux en dégagaient l'ammoniaque. Exposée à l'air , elle y perdit peu- à -peu sa couleur blanche ; rammooiaane s'évapora en grande partie , et ce qui restait avait quelque chose de l'a^ct de la cire. Elle absorbait l'eau avec beaucoup d'avidité , et eUe ne la cédait pas facilement. Sa couleur blanche était due à la présence de ce liquide. La matière huileuse , séparée par le moyen d'un acide étendu , était concrète/ et dune couleur blanche , due au mélange d'une certaine quantité d'eau. Par la dessication , elle acquiert une couleur brune grisâtre , et prend une contexture lamel* Jeuse et cristalline , comme celle du spermaceti ; mais si elle est desséchée rapidement, elle prend l'aspect de la cire'* Cette substance se fond à la température de Sa*" centigrades; et lorsqu'elle est convenablement purifiée en la passant à tra« ▼ers un linge pendant qu'elle est fluide, elle a perdu presse tonte son odeur. L'alcool n'a sur elle aucune action à troid, mais a la température de 49^ centigrades il la dissout. Par le refroîilissement de la dissolution , la matière adipeuse se précipite en une masse sablonneuse. Elle forme un savon avec les alcalis ; et au feu, elle brûle précisément comme l^huile ou la graisse , si ce n'est cependant qu'elle répand une odeur plus désagréable».
* Cherreula fait Toir qae le gras -des caJaTres est un composé de deux substances , dont les propriétés se rapprochent dans rune de re« ftubsUoces de Tacide margarique, et dans Tautre, de la graisse ^aide. Ana. de Chim. XCV, 25.
» Fourcroy, Anu. de Chim. VIII , 17. Le docteur Kimke a publie' demiérement une suite d^ezpcrîcncés sûr une substance seaoblable. Gcblen^s Jonrn. IV, 439.
71 4 fiicOMPOSlTIQN DES COEPS ANIMAUX.
Le dooteur Smith-Gibbes reconDut la raêine subsUnce dans uue tpssa 9 à Oxford , où Toq jette les matières aaimales après la dissectioD. Uu petit filet d'eau passe coDstamment à travers ceUe fosse : circoDStaace qui le. porta à essayer si le muscle animal exposé à laction d'un couraut d'eau subissait le même chaDgeiaeut L'expérience réussit complètement. Ucherdu, en conséquence , a tiver parti de cette substance à laquetteil avait donné le nom de spêrmacett^ en en introdoisant Teoir ploi daofi les manufactures où Ton fait. usage de suif; mus Todeur fétide qu'elle exhale, constamment fut un obstade iosucmontable *. On fît beaucoup de tentatives pour détruire cette odeur , et U fut même établi près Bristol une manufacture de ce spermaceti du docteur Smitb^Gibbes. sub tances Ou a cssayé beaucoup de moyens pour retarder les pro« )i?pùt^T>c(!ôn.grès destructeurs de la putréfaction, afin de conserveries corps d'animaux , ou pour servir d'aliment, ou pour d'autres , usages d'utilité ; et l'on s'est assuré qu'il en' existe plusieurs,
au moyep desquels on pouvait l'empêcher pendant très-loogtemps d'avoir lieu.
1. Lu température, au degré de la congélation, est un pré* servatif. efficace contre la putréfaction, pendant tout aussi lon^emps que la substance animale y est exposée. C'est de là, que provient l'habitude où Ton est dans les climats glacés du iNord. de garder la viande dans la neiee , ainsi que cdie d'emballer le poisson dans la glace , pour l'envoyer d'Ecosse au mardié de Londres.
3. Presque tous les corps , qui ont une grande afibiité pour Teau, retardent plus on moins longtemps la putréfaction, par la raison, sans doute , que les substances animales sont ainsi dépouillées de leur eau , ou parce qu'elles empêchent ce liquide d'agir à sa manière ordinaire sur ces corps. C'est ainsi quelles acides, le sucre, l'alcool , etc. semblent prévenir ou retarder la putréfaction.
3. Il est bien connu que Vfaydrochlorate de. soude est un anti-septique puissant; et c'est de cette propriété du selbieo constatée, que dérive la pratique de la salaison de la viande, qui devient par cette opération susceptible de se conserver
f>endant long-temps. Plusieurs autres sek f et spécialemeot e nitrate de potasse , ont la même propriété. Quel est le
♦ Phil. Trans. 179! et 1795.
OSGOMFOSITIOir DU CO&FS AIOMÀUX. ^iS
mode d'action de ces corps ? Cest ce qui n'a pas été reconnu ; mais on ne peut pas douter qu'ils produisent quelque changement chimique sur la viande; car ib altèrent sa saveur, sa couleur, et autres propriétés sensibles.
^ 4* A €&t beaucoup d'aromates , tels que le cdmphre , les résines, les huiles volatiles, les corps bitumineux , et autres semblables , qui sont de très - bons préservatifs contre la putréfaction : de la, leur utilité pour les embanmemens. Ou ne sait à quoi attribuer leur efficacité. Elle €st due, en partie sans doute , à la rapidité avec laquelle les substances ammale» auxquelles on.les applique perdent leur humidité ; elle peut être aussi en quelque sorte attribuée à leur odeur, qui éloigne les insectes , et les empêche ainsi de déposer toute matière excrémentitielle, qui agit toujours puissamment, comme ferment donAadt lieu à la putréifaction
ri5 nu TOXE Qt7AtaiJ:.MF. et deunisr.
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