À cés quatre espèces de matières de fait ou d’as
sertion, on peut en ajouter une cinquième, la Ressemblance. C’est là un attribut qu’il nous a été impossible de décomposer, et auquel on ne peut assigner aucun fundamentum distinct des objets mêmes. Ainsi, outre les propositions sur la coexistence ou la succession des phénomènes, il y en a qui concernent leur ressemblance, comme : « Cette couleur-ci est semblable à cette couleur-là, — La chaleur d'aujourd'hui est égale à la chaleur d'hier. »A la vérité, cette assertion pourrait, avec assez de plausibilité, être rapportée à une affrmation de succession, en entendant que la vue simultanée des deux couleurs est suzvie d’un sentiment particulier appelé le sentiment de ressemblance. Mais on ne gagnerait rien à s’embarrasser, surtout ici, d’une généralisation qui peut paraître forcée. La logique ne prétend pas analyser les faits intellectuels dans leurs derniers éléments. La ressemblance entre deux phénomènes est en soi plus intelligible que ne pourrait la rendre une explication quelconque, et elle doit, dans toute classification, rester distincte des cas ordinaires de succession et de coexistence.
On peut, à la vérité, dire qu’en fait toutes les propositions dont le prédicat est un nom général affirment ou nient la ressemblance. Toutes ces propositions affirment qu’une chose appartient à une classe ; or les choses étant classées ensemble à raison de leur ressemblance, chaque chose est d'ordinaire classée avec les choses auxquelles elle est censée ressembler le plus; et c’est ainsi, peut-on dire, que quand on affirme que l’Or est un métal ou que Socrate est un homme, le sens de l'affirmation est que l’or ressemble beaucoup plus aux autres métaux et Socrate aux autres hommes, qu'ils ne ressemblent aux objets compris dans toute autre des classes coordonnées à celles-là.
Ïl y a bien quelque fondement dans cette remarque, mais il est fort léger. L’arrangement des choses en classes, comme la classe métal, la classe omme, est sans doute fondée sur une ressemblance des choses rangées dans la même classe : mais ce n’est pas sur une simple ressemblance générale. La ressemblance qui fonde la classe consiste en certaines parti-
cularités que ces choses possèdent toutes en commun ; et ce sont ces particularités, et non la ressemblance, que les termes connotent, et que, par conséquent, les proposiüons affirment; car bien qu’en disant « l’Or est un métal », je dise implicitement que s’il existe d’autres métaux l'or doit leur ressembler, je pourrais encore, quand même il n’y aurait pas d’autres métaux, énoncer une proposition dans le même sens, à savoir que l'or a les propriétés diverses impliquées dans le mot métal; absolument comme on pourrait dire que les Chrétiens sont des hommes, même s'il n’y avait pas d'hommes non chrétiens. Les propositions, donc, dans lesquelles les objets sont rapportés à une classe parce qu'ils possèdent les attributs constitutifs de cette classe, sont si loin de n’affirmer que la ressemblance que, à proprement parler, elles n’aflirment pas la ressemblance du tout.
Nous remarquions tout à l'heure (et les motifs de cette remarque seront plus développés dans un des livres suivants) (4) qu’il est quelquefois utile de reculer les limites d’une classe pour y faire entrer des choses possédant à un trés-faible degré quelques-upes des propriétés caractéristiques de la classe, pourvu qu’elles se rapprochent de cette classe plus que de tout autre ; de telle sorte que les propositions générales qui sont vraies de cette classe seront plus prés d’être vraies de ces choses que tout autre proposition générale. Il y a, par exemple, des substances appelées métaux qui n’ont que très-peu des propriétés qui caractérisent communément les métaux; et presque toutès les grandes familles de plantes et d'animaux ont à leurs frontières quelques espèces ou genres anomaux, qu’elles ne reçoivent, en quelque sorte, que par courtoisie, et à l’égard desquels c’est une question de savoir à quelle famille ils appartiennent véritablement. Maintenant, lorsque le nom de classe est attribué à un objet de cette nature, nous ne faisons, par cette attribution, qu’aflirmer la ressemblance et rien de plus. Même, pour être rigoureusement exact, il faudrait.
(4) Livre :V, chap. vu.
dire que dans tous les cas où nous affirmons un nom général, nous affirmons, non pas absolument que l’objet a les propriétés désignées par le nom, mais que, qu'il ait ou
n’ait pas ces propriétés, il ressemble plus aux choses qui les
possèdent qu’à d’autres. Le plus souvent, cependant, il n'est pas nécessaire de supposer cette alternative, le dernier des deux fondements étant rarement celui sur lequel porte la proposition; et quand il l’est, il se marque généralement par une légère différence dans la forme de l’expression, comme : Cette espèce (ou ce genre) est considérée ou peut être classée comme appartenant à telle ou telle famill. On ne pourrait affirmer positivement qu’elle lui appartient qu'autant qu’elle posséderait sans équivoque les propriétés scientifiquement désignées par le nom de classe.
Il y a un autre cas exceptionnel dans lequel, bien que le prédicat soit le nom d’une classe, on n’affirme pourtant, en l’attribuant, rien autre que la ressemblance ; la classe étant fondée, non sur quelque ressemblance particulière donnée, mais sur une ressemblance générale non analysable. Les classes dont il s’agit sont celles de nos sensations simples ou autres sentiments simples. Les sensations de Blanc, par exemple, sont classées ensemble, non point parce que nous pouvons les fragmenter et dire qu'elles se ressemblent en ceci et diffèrent en cela, mais parce que nous sentons qu’elles sont entièrement semblables, quoique à des degrés différents. Lorsque, donc, je dis : La couleur que je vis hier était une couleur Blanche, ou : La sensation que j’éprouve est cèlle d’une constriction; l’attribut que, dans les deux cas, j'affirme de la couleur ou de l’autre sensation est la simple ressemblance, la similitude de cette sensation avec les sensations que j'avais déjà éprouvées et auxquelles on a imposé ces noms. Les noms des sentiments sont, comme les autres noms généraux, concrets, connotatifs; mais ils connotent la simple ressemblance. Appliqués à un sentiment particulier, ils indiquent sa ressemblance avec d’autres sentiments qu'on a coutume d'appeler du même nom. Ceci suffira pour lexplication des propositions dans les-
quelles le point de fait affirmé ou nié est la simple ressemblance.
Existence, Coexistence, Succession, Causation, Ressemblance; c’est toujours une de ces choses qui est énoncée dans toute proposition qui n’est pas purement verbale. Cette quintuple division est une classification qui comprend tout ce qui est point de fait, toutes les choses qui peuvent être crues ou proposées à la croyance, toutes les questions qui peuvent être posées et toutes les réponses qu'on y peut faire. Au lieu de Coexistence et de Succession, nous dirons quelquefois, pour plus de particularisation, Ordre dans le Lieu et Ordre dans le temps, l'Ordre dans le Lieu étant un mode spécial de coexistence qu’il n’est pas nécessaire ici d'analyser plus en détail, tandis que le simple fait de coexistence ou la simultanéité, peut être classé, avec la Succession, sous le titre d’Ordre dans le Temps.
$ 7. — Dans cet examen de la signification des Propositions, nous avons jugé nécessaire d'analyser directement celles-là seules dont les termes (ou, du moins, le prédicat), sont des termes concrets. Mais, par le fait, nous avons indirectement analysé en même temps celles à termes abstraits. La distinction entre un terme abstrait et son correspondant concret n’est pas fondée sur quelque différence dans ce qu’ils sont destinés à signifier ; car la signification réelle d’un vom concret général est, comme nous l’avons si souvent dit, sa connotation, et ce que connote le terme concret consitue l’entière signification d’un nom abstrait. Puisque, donc, il n’y a rien dans la signification d’un nom abstrait qui ne soit dans celle du nom concret correspondant, il est naturel de supposer qu’il ne doit y avoir non plus dans la signification d’une proposition à termes abstraits autre chose que ce qu’il y a dans une proposition composée de termes concrets.
Et cette supposition sera confirmée par un examen plus rigoureux. Un nom abstrait est le nom d’un attribut ou ensemble d’attributs. Le concret correspondant est un nom
donné aux choses cn tant qu’elles possèdent cet attribut e
pour l’exprimer. Quand, donc, on affirme de quelque chose un nom concret, ce aui est réellement affirmé, c’est l’attribut. Or, on a vu que dans toutes les propositions dont le prédicat est un nom concret, la chose réellement affirmée est une de ces cinq : Existence, Coexistence, Causation, Succession et Ressemblance. Un attribut est donc nécessairement une de ces cinq choses. Lorsque la proposition a pour sujet et pour prédicat des termes abstraits, ces termes signifient aussi l’une ou l’autre de ces mêmes choses; c’est-à-dire ou l’Existence, ou la Coexistence, ou la Causation, ou la Succession, ou la Ressemblance.
Ïl est impossible d'imaginer une proposition à termes abstraits qui ne puisse être transformée en une proposition complétement équivalente dont les termes seront des noms concrets, soit ceux qui connotent les attributs mêmes, soit ceux qui désignent les fundamenta de ces attributs, c’est-àdire les faits ou phénomènes sur lesquels ils sont fondés. Pour éclaircir ce dernier cas, prenons une proposition dont le sujet seul est un nom abstrait : « L'Étourderie est dangereuse. » L'Étourderie est un attribut fondé sur les faits qu'on appelle des actions étourdies, et la proposition équivaut à celle-ci : « Les actions étourdies sont dangereuses. » Dans l’exemple suivant le prédicat et le sujet sont tous deux des noms abstraits : « La Blancheur est une couleur, » ou bien : « La couleur de la Neige est la Blancheur. » Ces attributs étant fondés sur des sensations, les propositions équivalentes en termes concrets seraient : « La sensation de blanc est une de celles qu’on nomme sensations de couleur. — « La sensation excitée par la vue de la neige est une des sensations appelées sensations du blanc. » Dans ces propositions, ainsi qu’on l’a vu précédemment, le point de fait affirmé est une Ressemblance. Dans les exemples qui suivent les termes concrets sont ceux qui, correspondant directement aux noms abstraits, connotent l’attribut que ceux-ci dénotent : « La prudence est une verlu », proposition transformable en celle-ci : « Toutes les personnes pru-
denles sont, en tant que prudentes, vertueüses. » « Le Courage est digne d’éloges, » équivalente à celle-ci: « Toutes les personnes courageuses, er tant que courageuses, sont dignes d'éloges, » laquelle équivaut encore à cette autre : « Toutes les personnes courageuses méritent une augmentation de l'éloge ou une diminution du blâme qu’on pourrait leur appliquer sous d’autres rapports. »
Pour jeter plus de lumière sur la signification des propositions à termes abstraits, nous soumettrons à une plus minutieuse analyse un de ces exemples : « La Prudence est une vertu. » Substituons au mot Vertu une expression équivalente, mais plus définie, telle que celle-ci : « Une qualité morale avantageuse à la Société » ou bien «une qualité morale agréable à Dieu, » ou telle autre qu’on voudra prendre comme définition de la vertu. Ce qu’affirme cette proposition, c’est une Succession avec Causation, à savoir, que l’avantage de la Société ou que l’approbation de Dieu est une suite et un effet de la prudence. Il y à ici Succession, mais entre quoi? Nous comprenons bien le conséquent, mais nous n’avons pas encore analysé l’antécédent. La Prudence est un attribut; et, conjointement avec cet attribut, deux autres choses doivent être considérées, les personnes : prudentes qui sont les sujets de l’attribut et la conduite prudente qui peut être appelée son fondement. Maintenant, est-ce une de ces deux choses qui est l’antécédent? et d'abord, la proposition affirme-t-elle que l’approbation de Dieu ou l'avantage de la Société existe toujours avec les personnes prudentes? Nullement. Elle ne l'affirme qu’en éant qu’elles sont prudentes, car des coquins prudents pourraien rarement être utiles à la Société et ne sauraient être agréables à un être bon. Est-ce donc de la conduite prudenti: que l'approbation divine et l'avantage du genre humain seraient l’invariable conséquent? Ce n’est pas là non plus ce qui est entendu dans l’assertion que la prudence est une vertu, si ce n’est avec cette même restriction, que la conduite prudente, bien que profitable à la Société, en étant que prudente, peut, cependant, à cause de quelque autre de ses
circonstances, causer un dommage qui l'emporte sur ke profit et encourir de Dieu un déplaisir plus grand que l'approbation méritée par la prudence. Ainsi donc, ni la substance (la personne), ni le phénomène (la conduite), n’est l’antécédent dont l’autre terme est universellement le conséquent. Mais la proposition « La prudence est une vertu » est universelle. Sur quoi donc la proposition affirme-t-elle que les effets en question sont universellement conséquents? Sur ce qui, dans la personne et dans sa conduite, la fait appeler prudente et qui est également en elle, même lorsque ses actions, quoique prudentes, sont mauvaises, c’est-à-dire la prévision de leurs conséquences, l'appréciation exacte de leur importance eu égard à l’objet en vue, et la répression de tout mouvement irréfléchi contraire à la résolution prise. Ces choses, qui sont des états de l'esprit de la personne, sont l’antécédent réel dans la succession, la cause réelle dans la causation affirmées par la proposition. Mais elles sont aussi le fondement réel de l’attribut Prudence, puisque partout où se rencontrent ces états d’esprit, nous pouvons affirmer la pru- . dence, même sans savoir s'ils ont été suivis de quelque action; et de cette manière toute assertion relative à un attribut peut être transformée en une assertion exactement équivalente, relative au fait ou phénomène qui est le fondement de l’attribut. Et il n’y a pas de cas assignable, où, ce qui est dit du fait ou phénomène n’appartiendrait pas à quelqu'une des cinq espèces précédemment énumérées : simple Existence, Coexistence, Succession, Causation, Ressemblance.
Et comme ces cinq choses sont les seules qui peuvent être affirmées, elles sont aussi les seules qui puissent être niées. « Aucun cheval n’est palmipède, » nie que les attributs d'un cheval coexisient avec des pieds palmés. I1 est à peine besoin d’appliquer la même analyse aux affirmations et négations particulières. « Quelques oiseaux sont palmipèdes » affirme que les pieds palmés coexistent quelquefois avec les attributs connotés par oiseau, « Quelques oiseaux ne sont
pas palmipédes » énonce que dans quelques autres cas cette coexistence n’a pas lieu. Maïs après les considérations précédemment développées, ce point de doctrine doit être maintenant assez clair pour n'avoir pas besoin d’autre explication.