DE LA NÉCESSITÉ DE COMMENCER PAR UNE ANALYSE DU LANGAGE
§ 1. — C'est une coutume si bien établie chez les auteurs de logique de débuter par quelques observations générales (le plus souvent, à la vérité, assez maigres) sur les termes et leurs variétés, qu'on n'attendra probablement pas de moi que, en suivant simplement l'usage, j'entre dans les explications particulières exigées d'ordinaire de ceux qui s'en écartent.
Cet usage est, en effet, motivé par des considérations si évidentes qu'il n'a pas besoin d'une justification en règle. La Logique est une partie de l'Art de Penser ; le langage est évidemment, et de l'aveu de tous les philosophes, un des principaux instruments ou aides de la pensée; et une imperfection dans l'instrument ou dans la manière de s'en servir, doit, plus que dans tout autre art, embarrasser et entraver son opération et ôter toute confiance à ses résultats. Un esprit qui, non instruit préalablement de la signification et du
juste emploi des diverses sortes de mots, entreprendrait l'étude des méthodes de philosopher, serait comme celui qui voudrait devenir un observateur en astronomie sans avoir jamais appris à accommoder la distance focale des instruments d'optique pour la vision distincte.
Le principal objet de la logique, le Raisonnement, étant une opération qui s'exécute habituellement au moyen de mots et ne peut même s'exécuter autrement dans les cas compliqués, on court le risque presque certain de mal raisonner si l'on n'a pas la connaissance parfaite de la signification et de la valeur des termes. Aussi les logiciens ont-ils généralement senti que si l'on n'écartait pas dès le début cette cause d'erreur, si l'on n'apprenait pas à l'élève à ôter de devant ses yeux les verres qui déforment les objets et à se servir de ceux, mieux appropriés, qui aideront sa vue au lieu de la troubler, il ne serait pas en mesure de retirer quelque profit du reste de l'enseignement. Voilà pourquoi un examen critique du langage, autant qu'il en est besoin pour éviter les erreurs dont il est la source, a de tout temps été le préliminaire obligé de l'étude de la logique.
Mais une autre raison, plus fondamentale, de la nécessité de commencer en logique par l'étude des mots, c'est qu'il faut indispensablement connaître la valeur des mots pour connaître la valeur des propositions. Or, la proposition est le premier objet qui se présente sur le seuil même de la science logique.
L'objet de la logique, telle qu'elle a été définie dans l'Introduction, est de déterminer comment et à l'aide de quel critère, par cette partie (la plus considérable de beaucoup) de la connaissance qui n'est pas intuitive, nous pouvons, en des choses non évidentes de soi, distinguer ce qui est prouvé de ce qui ne l'est pas, ce qui est digne de foi de ce qui ne l'est pas. Parmi les questions diverses qui s'offrent à notre intelligence, quelques-unes trouvent une réponse immédiate et directe dans la conscience; les autres ne peuvent être résolues, si elles le sont jamais, que par la voie de la preuve. La logique n'a affaire qu'à ces dernières. Mais avant de s'en-
quérir de la manière de résoudre les questions, il faut d'abord se dennander quelles sont ces questions? quelles sont concevables? quelles ont été résolues ou jugées susceptibles de l'être? et pour tout cela l'examen et l'analyse delà Proposition sont le meilleur guide.
§ 2. — La réponse à toute question possible doit se résoudre en une Proposition ou Assertion. Tout ce qui peut être un objet de croyance ou même de non croyance doit s'exprimer par des mots, prendre la forme d'une proposition. Toute vérité et toute erreur gît dans une proposition. Ce que nous appelons, par un abus commode d'un terme abstrait, une Vérité, signifie simplement une Proposition Vraie, et les Erreurs sont des propositions fausses. Connaître la signification de toutes les propositions possibles, serait connaître toutes les questions qui peuvent être posées, toutes les choses susceptibles d'être ou de n'être pas crues. Quelles et combien de recherches peuvent être proposées? quels et combien de jugements peuvent être portés? quelles et combien de propositions peuvent être formulées ? C'est la même question, seulement sous des formes différentes. Puisque, donc, les objets de toute Croyance, de toute Question s'expriment en propositions, un soigneux examen des Propositions et de leurs variétés nous apprendra quelles sortes de questions les hommes se sont posées, et ce que, selon la nature des réponses, ils se sont crus autorisés à croire.
Maintenant, le premier coup d'œil sur une proposition montre qu'elle se constitue par la réunion de deux noms. Une proposition (d'après la définition commune ici suffisante) est un discours dans lequel quelque chose est affirma ou nié d'une autre chose. Ainsi, dans la proposition l'Or est jaune, la quahté jaune est affirmée de la substance or. Dans la proposition : Franklin n'était pas né en Angleterre, le fait exprimé par les mots né en Angleterre est nié de l'individu Franklin.
Toute proposition a trois parties : le Sujet, le Prédicat (Pattribut) et la Copule. Le prédicat est le nom qui désigne
ce qui est affirmé ou nié. Le sujet est le nom qui désigne la personne ou la chose de laquelle quelque chose est affirmé ou nié. La copule est le signe qui indique qu'il y a affirmation ou négation, et fait ainsi distinguer à l'auditeur ou au lecteur la proposition de loute autre espèce de discours. Ainsi dans la proposition : la terre est ronde, le Prédicat est le mot rond, qui désigne la quaUté attribuée (/;redicatd)\ les mots la terre désignant l'objet auquel cette qualité est attribuée composent le Sujet; le mot est, signe connectif, placé entre le sujet et le prédicat xpour montrer que l'un est affirmé de l'autre, est la Copule.
Laissons de côté, pour le moment, la 'copule dont nous parlerons plus longuement ci-aprés. Toute proposition, disons-nous, se compose de deux noms au moins; elle joint ensemble d'une manière particulière deux noms. Ceci est déjà un premier pas vers ce que nous cherchons. Il en ressort qu'un objet unique ne suffît pas pour déterminer un acte de croyance. L'acte de croyance le plus simple suppose et se rapporte toujours à deux objets, ou, pour dire le moins possible, à deux noms et (puisque les noms doivent être les noms de quelque chose) à deux choses nornrnables. Beaucoup de philosophes trancheraient la question en disant deux idées. Ils diraient que le sujet et le prédicat sont l'un et l'autre des noms d'idées, de l'idée de l'or, par exemple, et de l'idée du jaune, et que ce qui a lieu, en tout ou en partie, dans l'acte de croyance, consiste à ranger, comme on l'exprime souvent, une de ces idées sous l'autre. Mais nous ne sommes pas encore en mesure de décider si cette manière de représenter le phénomène est la bonne ; c'est à examiner plus tard. Pour le moment il nous suffit de savoir que dans tout acte de croyance est impliquée la représentation de deux objets; que rien ne peut être proposé à la croyance ou mis en question, qui ne comprenne deux objets distincts (matériels ou intellectuels) de la pensée, dont chacun, pris à part et en soi, peut être ou n'être pas concevable^ mais n'est susceptible ni d affirmation, ni de négation.
Je peux, par exemple, dire : « le soleil»; ce mot a pour
moi un sens, et il a le même sens dans l'esprit de celui qui me l'entend prononcer. Mais je suppose que je lui demande : Est-ce vrai? le croyez-vous? Il ne peut pas donner de réponse; il n'y a là rien à croire ou à ne pas croire. Maintenant, que j'émette l'assertion, qui de toutes les assertions possibles relatives au soleil implique le moins un rapport avec un objet autre que lui, que je dise : «le soleil existe»; il y a immédiatement ici quelque chose de donné à croire. Mais ici au lieu d'un seul objet nous trouvons deux objets distincts de la pensée, le soleil et l'existence. Et qu'on ne dise pas que cette seconde idée, l'existence, est comprise dans la première ; carie soleil peut être conçu comme n'existant plus. ((Le soleil» ne dit pas tout ce que dit «le soleil existe. » « Mon père » ne contient pas tout ce qui est contenu dans « mon père existe » , car il peut être mort. « Un cercle carré » ne signifie pas la même chose que « un cercle carré existe », car il n'existe ni ne peut exister. Lorsque je dis : a le soleil, mon père, un cercle carré », je ne propose rien à croire ou à ne pas croire, et aucune réponse, dans un sens ou dans un autre, ne peut m'être donnée. Mais si je dis: «le soleil existe, mon père existe, un cercle carré existe», je fais appel à la croyance, et je la trouverai affirmative pour le premier cas, affirmative ou négative pour le second, négative pour le troisième.
§ 3. — Ce premier résultat de la recherche de l'objet de la croyance, bien que très-simple, n'est cependant pas sans importance. C'est, du reste, le seul qu'il soit possible d'obtenir avant l'examen du langage. Si l'on essaye de faire un pas de plus dans la même voie, c'est-à-dire de poursuivre l'analyse des Propositions, on se trouve forcé de s'occuper d'abord des Noms. Toute proposition, en effet, se compose de deux noms, et toute proposition affirme ou nie un de ces noms de l'autre. Or, ce que nous faisons, ce qui se passe dans notre esprit, lorsque nous affirmons ou nions un nom d'un autre, doit dépendre de la chose dont il est le nom puisque c'est à cela, et non aux noms mêmes, que se rap-
porte raffirmalion ou la négation. Nous avons donc ici une raison de plus de placer l'étude préliminaire de la signification des noms et de la relation entre les noms et les choses qu'ils signifient en tête de notre recherche.
On peut objecter que la signification des noms peut tout au plus nous informer des opinions, souvent extravagantes ou arbitraires, que les hommes se sont faites des choses, et que, l'objet de la philosophie étant la vérité et non l'opinion, le philosophe doit laisser les mots de côté et s'occuper des choses mêmes, quand il s'agit de déterminer quelles questions et quelles réponses relatives aux choses peuvent être posées et données. Ce conseil — qu'il n'est au pouvoir de personne de suivre — est au fond une invitation au philosophe à rejeter tous les fruits des travaux de ses prédécesseurs et à se conduire comme s'il était le premier homme qui ait tourné un œil observateur vers la nature. A quoi se réduirait le fonds des connaissances personnelles d'un individu, si l'on en ôtait tout ce qu'il a acquis au moyen des paroles des autres hommes? eût-il même appris des autres autant qu'on en peut apprendre, la somme des notions contenues dans son esprit fournirait-elle, pour un catalogue raisonné (1), une base aussi large et aussi sûre que la masse des notions contenues dans les esprits du genre humain ?
Une énumération et classification des Choses qui n'aurait pas pour base leurs noms ne comprendrait que les particularités reconnues par un investigateur isolé, et il resterait toujours à vérifier, par un examen ultérieur des noms, si rénumération n'a rien omis de ce qu'elle devait contenir. Au contraire, en commençant par les noms et en s'en servant comme d'un fil conducteur, on a aussitôt devant soi toutes les distinctions remarquées, non par un observateur isolé, mais par tous les observateurs ensemble. Sans doute on pourra s'apercevoir, et cela ne peut, je crois, manquer d'arriver, qu'on a multiplié sans nécessité les variétés, et imaginé bien des différences entre les choses qui ne sont
(1) Ces mots sont en français dans le texte.
que des diiFérences de nom. Mais nous ne sommes pas autorisés à supposer cela par anticipation. Nous devons commencer par accepter les distinctions consacrées par le langage ordinaire. Si quelques-unes paraissent n'être pas fondamentales, Fénumération des diverses espèces de réalités pourra être réduite d'autant. Mais imposer tout d'abord aux faits le joug d une théorie et renvoyer à une discussion ultérieure les fondements mêmes de celte théorie ; c'est une marche qu'un logicien ne saurait raisonnablement adopter.