‹ Système de logique déductive et inductiveChapitre 17 sur 68 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

§ 1. — «Un nom, dit Hobbes (1) est un mot pris à vo- » lonté comme une marque qui peut susciter dans notre » esprit une pensée semblable à quelque pensée que nous » avons eue auparavant, et qui, étant prononcé devant les » autres hommes, est pour eux un signe de la pensée qu'a- 1) vait (2) dans l'esprit l'interlocuteur avant qu'il le proférât. » Cette définition du nom, comme un mot (ou groupe de mots) servant à la fois de marque pour nous rappeler à nousmêmes la ressemblance d'une pensée antérieure et de signe pour le faire connaître aux autres, paraît irréprochable. Sans doute les noms font beaucoup plus que cela; mais tout ce qu'ils font d'autre est le résultat et provient de cette double propriété, comme on le verra en son lieu.

Les noms sont-ils, à proprement parler, les noms des choses ou les noms des idées que nous avons des choses ? La première de ces significations est dans l'usage commun ; la seconde appartient à quelques métaphysiciens qui ont cru, en l'adoptant, consacrer une distinction de la plus haute importance. Le penseur éminent, précédemment cité, semble

(1) Calcul ou logique, chap. II.

(2) Dans l'original « qu'axait nu n'avait pas n . J'ai omis dans la citation ces derniers mots, qui se rapportent à une subtilité étrangère à l'objet de notre étude.

partager cette dernière opinion. « Mais, coniinne-î-il, puisj> que suivant leur définition les mots formant un discours y> sont les signes de nos pensées, il est manifeste qu'ils ne » sont pas îes signes des choses elles-mêmes; car comment » comprendre que le son du mot pierre est le signe d'une 3) pierre, si ce n'est en ce sens que celui qui entend ce son j> en infère que celui qui le profère pense à une pierre. »

Si cela voulait dire simplement que la conception seule, et non la chose même, est rappelée et transmise par le nom, il n'y aurait pas à contester. Néanmoins, il semble raisonnable de suivre l'usage commun, en/ disant que le mot soleil est le nom du soleil et non de notre idée du soleil. Les noms, en effet, ne sont pas destinés seulement à faire concevoir aux autres ce que nous concevons, mais aussi à les informer de ce que nous croyons. Or lorsque j'emploie un nom pour exprimer une croyance, c'est de la croyance à la chose, et non de la croyance à mon idée de la chose, que j'entends parler. Quand je dis : « Le soleil est la cause du jour, » je n'entends pas que mon idée du soleil cause ou excite en moi l'idée du jour, ou, en d'autres termes, que penser au soleil me fait penser au jour. J'entends qu'un certain fait physique, appelé la présence du soleil (qui, en dernière analyse, se résout en sensations et non en idées) cause un autre fait physique appelé le jour. Il faut considérer un mot comme le No7n de ce que nous voulons faire entendre en le prononçant, de ce qui, quoi que nous en affirmions, sera compris en être affirmé; bref, de la chose sur laquelle nous voulons, par l'entremise du mot, donner des informations. En conséquence, les Noms seront toujours pris dans cet ouvrage pour les noms des choses elles-mêmes, et non des idées des choses.

Mais ici s'élève la question : de quelles choses? et pour y répondre il est nécessaire d'examiner les différentes espèces de mots.

§ 2. — Il est d'usage, avant d'examiner les diverses classes dans lesquelles les noms sont communément distri-

bues, de distinguer d'abord ceux qui ne sont pas proprement des noms, mais seulement des parties de noms. Telles sont les particules c?e, «, vraiment^ souvent; les inflexions des noms substantifs comme moi, lui, et même des adjectifs comme grand, pesant. Ces mots n'expriment pas des choses dont quelque chose puisse être affirmé ou nié. Or ne peut pas dire : «Le Pesant ou un Pesant sent; Vraiment ou Un Vraiment a été dit; Du ou Un du était dans la chambre. » Il faut excepter cependant les cas où l'on parle des mots eux-mêmes considérés grammaticalement, comme lorsqu'on dit : Vraiment est un mot français, ou Pesant est un adjectif. En ce cas, ils sont des noms complets, c'est-à-dire les noms de ces sons particuhers ou de ces groupes de lettres. Cet emploi du mot pour désigner simplement les lettres et syllabes qui le composent était appelé par les scolasliques la suppositio materialis du mot. Hormis en ce sens-là, aucun de ces mots ne peut figurer comme sujet d'une proposition, à moins d'être combiné avec d'autres mots, comme : Un corps Pesant sent. Un fait Vraiment important a été rapporté, Un membre du parlement était dans la chambre.

Un adjectif, cependant, peut être par lui-même le prédicat d'une proposition, comme : la Neige est Blanche, et même, accidentellement, le sujet, comme lorsqu'on dit : le Blanc est une couleur agréable. L'emploi de l'adjectif est sous cette forme une ellipse grammaticale. On dit : la Neige est blanche, au lieu de dire la Neige est un objet blanc. Les règles des langues grecque et latine permettaient ces ellipses aussi bien pour le sujet que pour le prédicat de la proposition. En anglais et en français cela ne se peut pas en général. On peut dire : « la terre est ronde ; » mais on ne peut pas dire : « le Rond est très-mobile; » il faut dire Un objet rond. Cette distinction, du reste, est plus grammaticale que logique ; car il n'y a aucune différence entre rond et objet rond, et c'est l'usage seul qui fait employer suivant les cas l'une de ces formes plutôt que l'autre. Nous pourrons donc, sans scrupule, prendre les adjectifs pour des noms, soit par euxmêmes directement, soit comme représentant certaines

formes d'expression plus complexes. Les autres classes de mots subsidiaires ne ^sauraient, à aucun titre, être considérées comme des noms. Un adverbe, un accusatif, ne peut jamais (sauf le cas où il s'agit simplement des lettres et syllabes) figurer comme un des termes d'une proposition.

Les mots non susceptibles d'être employés comme des noms, mais seulement comme des parties de noms, étaient appelés par quelques scolastiques des termes syncatégorématiques, de aùv, avec, et xaTTîyopEw, affirmer, parce qu'ils ne pouvaient être affirmés, attribués, qu'avec quelques autres mots ; et on appelait termes catégorématiques les mots qui pouvaient être employés comme sujet ou prédicat d'une proposition sans être accompagnés d'autres mots. On appelait enfin terme 77iixte la combinaison d'un ou de plusieurs termes catégorématiques et d'un ou de plusieurs termes syncatégorématiques, comme Un corps pesant, Une cour de justice. Mais c'est là, ce semble, multiplier inutilement les expressions techniques. Un terme mixte, au sens de l'usage du mot, est catégorémalique. Il appartient à la classe de ceux qu'on a appelés noms complexes.

En effet, de même que souvent un mot n'est pas un nom, mais seulement partie d'un nom , de même un assemblage de plusieurs mots ne forme souvent qu'un seul nom. Ces mots : a Le lieu que la sagesse ou la politique de l'antiquité avait destiné à la résidence des princes abyssiniens » sont pour le logicien un seul nom, un terme catégorémalique. On juge si une combinaison de plusieurs mots constitue un seul nom ou plusieurs, en affirmant ou niant quelque chose, et en remarquant si dans celte attribution on émet une seule assertion ou plusieurs. Ainsi, quand nous disons : « John Nokes, qui était le maire de la ville, mourut hier, » nous ne faisons qu'une seule assertion ; d'où il apparaît que « John Nokes, qui était le maire de la ville 3), est un seul nom. "Il est vrai que dans cette proposition, outre l'assertion que John Nokes mourut hier, il y a encore une autre assertion, à savoir que John Nokes était maire de la ville. Mais cette dernière assertion était déjà faite ; nous ne la faisions pas en

ajoutant le prédicat « mourut hier ». Supposons enfin qu'on eût dit : « John Nokes et le maire de la ville, » il y aurait eu deux noms au lieu d'un seul. Car en disant : u John Nokes et le maire de la ville moururent hier, » nous faisons deux assertions ; une, que John Nokes mourut hier , une autre, que le maire de la ville mourut hier.

Il serait superflu d'en dire davantage sur les noms complexes. Arrivons aux distinctions étahhes entre les noms, non plus d'après les mots dont ils sont composés, mais d'après leur signification.

§ 3e — Tous les noms sont les noms d'une chose, réelle ou imaginaire. Mais les choses n'ont pas toutes un nom propre et individuel. Quelques objets individuels exigent et reçoivent des noms distincts. Chaque personne, chaque lieu remarquable a un nom. D'autres objets dont on n'a pas souvent occasion de parler n'ont pas de nom propre, et s'il devient nécessaire de les nommer, on le fait en joignant ensemble plusieurs mots dont chacun isolément peut servir et sert, en effet, à désigner un nombre indéfini d'autres objets. Ainsi, quand je dis cette pierre^ les mots « cette » et « pierre » sont des noms qui peuvent s'appliquer à beaucoup d'objets autres que celui actuellement désigné, bien que cet' objet particulier soit le seul dont j'entende parler.

Si c'était là le seul usage des noms communs à plusieurs choses; s'ils servaient seulement, en se limitant réciproquement, à la désignation des objets individuels qui n'ont pas de noms propres, ils ne pourraient être considérés que comme des artifices du langage. Mais il est clair que ce n'est pas là leur unique fonction. C'est par eux que nous sommes capables d'énoncer des propositions générales^ d'affirmer ou de nier un prédicat quelconque d'une infinité de choses à la fois. Par conséquent, la distinction entre les noms généraux et les noms individuels ou singuliers est fondamentale; elle peut être considérée comme la première grande division des noms.

Un nom Général est, dans sa définition ordinaire, un nom

susceptible d'être appliqué avec vérité et dans le même sens à l'une quelconque d'un nombre indéfini de choses. Le nom Individuel ou Singulier est un nom qui ne peut être affirmé avec vérité dans le même sens que d'une seule chose.

Ainsi, homme peut être affirmé avec vérité de Jean , de George, de Marie, et d'autres personnes indéfiniment, et il est affirmé de toutes dans le même sens; car le mot Homme exprime certaines qualités, et quand nous l'attribuons à ces personnes, nous énonçons que toutes possèdent ces quahtés. Mais Jean ne peut être affirmé, du moins dans le même sens, que d'une seule personne ; car, bien qu'il y ait beaucoup de personnes qui portent ce nom, ce nom ne leur étant pas attribué pour indiquer des qualités ou quelque chose qii'elles auraient en commun, il ne leur est pas attribué en un sens quelconque, et, par conséquent, pas dans le même sens, fi Le Roi qui succéda à Guillaume le Conquérant » est aussi un nom individuel; car le sens des mots implique qu'il ne peut s'appliquer à plus d'une personne. Et même « le Roi » peut être justement considéré comme un nom individuel, lorsque l'occasion ou le contexte du discours déterminent la personne à laquelle on entend l'appliquer.

On dit aussi, pour expliquer ce qu'on entend par un nom général, que c'est le nom d'une classe. Mais cette expression, convenable en certains cas, est mauvaise comme définition, car elle explique la plus claire de deux choses par la plus obscure. 11 serait plus logique de renverser la proposition et d'en faire la définition du mot classe : « Une classe est la multitude indéfinie d'individus désignés par un nom général. »

Il est nécessaire de distinguer les noms généraux des noms collectifs. Le nom général est celui qui peut être attribué à chaque individu d'une multitude^ le nom collectif ne peut pas être attribué à chaque individu séparément, mais seulement à tous pris ensemble. « Le 76' régiment d'infanterie de l'armée anglaise » est un nom collectif; ce n'est pas un nom général ; il est individuel, car, quoiqu'il puisse être dit d'une multitude de soldats individuels pris ensemble, il ne

28 DES ÎSOMS El DES PROPOSITIONS.

peut l'être d'aucun d*eux pris à part. On dira bien, Jones est un soldat, et Thompson est un soldat, et Smith est un soldat, mais on ne dira pas, Jones est le 76^ régiment, et Thompson est le 76* régiment, etc. Nous pouvons dire seulement : Jones et Thompson, et Smith, et Brown, et ainsi de suite en énumérant tous les soldats, sont le 76^ régiment.

(( Le 76*' régiment d est un nom collectif, mais pas général. « Un régiment» est à la fois général et collectif; général relativement à tous les régiments individuels, collectif relativement aux soldats individuels qui composent un régiment.

§ /l. — La seconde division générale des noms est celle des concrets et des abstraits. Un nom Concret est le nom d'une chose ; l'Abstrait est le nom de l'attribut d'une chose. Jean, la mer, cette table, sont les noms de choses. Blanc est aussi le nom d'une chose ou plutôt de choses; la blancheur est le nom d'une qualité, d'un attribut de ces choses. Homme est le nom de plusieurs choses ; Y humanité est le nom d'un attribut de ces choses. Vieux est un nom de choses, vieillesse le nom d'un de leurs attributs.

Je me sers des mots Concret et Abstrait au sens que leur ont donné les scolastiques, qui, malgré les défauts de leur philosophie, sont sans rivaux dans la construction du langage technique, et dont les définitions, du moins en logique, quoique toujours un peu superficielles, n'ont pu jamais être modifiées qu'en les gâtant. Dans des temps plus voisins de nous, cependant, s'est établie l'habitude, sinon introduite par Locke, du moins vulgarisée principalement par son exemple , d'appeler « noms abstraits » les noms qui sont le résultat de l'abstraction ou généralisation, et, par conséquent, tous les noms généraux; au lieu de borner cette dénomination aux noms des attributs. Les métaphysiciens de récole de Gondillac — dont l'admiration pour Locke, négligeant les plus profondes spéculations de ce génie original, s'attache avec une ardeur particulière à ses parties les plus faibles, — ont, à sa suite, porté si loin cet abus du langage

qu*il est difficile maintenant de ramener le mot à sa signification primitive. On trouverait peu d'exemples d'une altération aussi violente du sens d'un mot, car l'expression nom général, dont l'équivalent exact existe dans toutes les langues à moi connues, disait déjà très-bien ce qu'on a voulu dire par cette vicieuse application du mot abstrait^ qui a, en outre, l'inconvénient de laisser sans dénomination dislinctive l'importante classe des noms d'attributs. Cependant, l'ancienne acception n'est pas tellement tombée en désuétude, que ceux qui y tiennent encore aient, en l'ado^^tant, perdu toute chance d'être compris. Par abstrait, donc, j'entendrai toujours l'opposé de concret; par nom abstrait, le nom d'un attribut ; par nom concret, le nom d'un objet.

Les noms abstraits appartiennent-ils à la classe des noms généraux ou à celle des noms singuliers? Quelques-uns sont certainement généraux; ce sont ceux qui ne désignent pas un attribut unique et déterminé, mais une classe d'attributs. Tel est le mot couleur qui est le nom commun de la blancheur, du rouge, etc. Tel est même le mot Blancheur par rapport aux diverses nuances du blanc auxquelles il s'applique ; le mot Grandeur par rapport aux différentes dimensions de l'espace ; le mot Poids par rapport aux degrés divers de pesanteur. Tel est encore le mot même (ïattribut, qui est le nom commun de tous les attributs particuliers. Mais lorsque un nom désigne un attribut seul et unique, ne variant ni en degré ni en espèce, comme la visibilité, la tangibihté, l'égalité, la quadrature, le blanc de lait, ce nom ne peut guère être considéré comme général ; car, bien qu'il désigne l'attribut de beaucoup d'objets, l'attribut lui-même est toujours conçu comme unique et non multiple (1). Le mieux serait peut-être, pour éviter une oiseuse logomachie, de ne considérer ces noms ni comme généraux ni comme individuels, et de les mettre dans une classe à part.

On peut objecter à cette définition du nom abstrait, que les noms que nous appelons abstraits ne sont pas les seuls

(1) Voyez plus bas la note au § 3, livre II, chap, ii.

qui désignent des attributs, car les adjectifs que nous nvons mis dans la classe des concrets sont aussi des noms d'attributs; que Blanc, par exemple, est aussi bien que Blancheur le nom de la couleur. Mais, comme nous l'avons remarqué, un mot doit être pris pour le nom de la chose que nous entendons désigner lorsque nous l'employons à son usage principal, c'est-à-dire pour une affirmation. Quand nous disons : la neige est blanche, le lait est blanc, le lin est blanc, nous ne voulons pas dire que la neige, ou le lin, ou le lait est une couleur; nous entendons que ce sont des choses qui ont une couleur. L'inverse a lieu pour le mot Blancheur. Ce que nous disons être la Blancheur n'est pas la neige, mais la couleur de la neige. Blancheur, par conséquent, est le nom de la couleur exclusivement ; Blanc est le nom de toute chose quelconque ayant cette couleur; le nom, non de la qualité Blancheur, mais de tout objet blanc. Ce nom, il est vrai, est donné à ces objets divers en raison de la qualité, et on peut, par conséquent, sans impropriété, dire que la qualité fait partie de la signification. Mais un nom n'est nom que des choses dont il peut être affirmé. Or, nous verrons que tous les noms ayant une signification, tous les noms qui, apphqués à un objet individuel, fournissent une information à l'égard de cet objet impliquent quelque attribut. Mais ils ne sont pas les noms de l'attribut; l'attribut a son nom abstrait propre.

§ 5. — Ceci nous conduit à une troisième grande division des noms, les connotatifs et les non-connotatifs ou absolus^ comme on appelle quelquefois improprement ces derniers. C'est là une des distinctions les plus importantes, une de celles qui entrent le plus avant dans la nature du langage.

Un terme non-connotatif est celui qui signifie un sujet seulement ou un attribut seulement. Le terme connotatif est celui qui désigne un sujet et implique un attribut. Par sujet il faut entendre toute chose qui possède des attributs. Ainsi Jean, Londres, l'Angleterre, sont des noms qui désignent un sujet seulement ; Blancheur, Longueur, Vertu, un attribut

DES mus,. 31

seulement. Aucun de ces noms, par conséquent, n'est connotatif. Mais bla7ic, long, vertuenor^ sont connotalifs. Blanc désigne toutes les choses blanches, la neige, le papier, l'écume de la mer, etc. et implique, ou, comme disaient les scolastiques, co/mo/e (1 ) l'attribut /^/<^??c/?ez«\ Le mot Blanc n'est pas affirmé de l'attribut, mais des sujets Neige, etc., mais quand nous l'affirmons de ces sujets, nous impliquons ou connotons que l'attribut Blancheur leur appartient. De même des autres mots. Vertueux, par exemple, est le nom d'une classe qui renferme Socrate, Howard, l'homme de Ross (2) et un nombre indéterminé d'autres individus, passés, présents et futurs. Ces individus, collectivement et séparément, peuvent seuls avec propriété être désignés parce mot; et ce n'est que d'eux qu'il est proprement le nom. Mais ce nom leur est attribué à tous et à chacun en raison d'un attribut qu'ils sont supposés posséder en commun, l'attribut appelé Vertu. Il s'applique à tous les hommes qui sont censés posséder cet attribut, et ne s'applique à aucun de ceux qui sont censés ne pas le posséder.

Tous les noms concrets généraux sont connotatifs. Le mot homme désigne Pierre, Jean, Jacques, et une infinité d'autres individus desquels, pris comme classe, il est le nom. Mais il leur est appliqué parce qu'ils possèdent, et pour indiquer qu'ils possèdent, certains attributs, tels que la corporéité, la vie animale, la rationalité et une certaine forme extérieure que nous appelons, pour la distinguer de toute autre, humaine. Toute créature existante ayant ces attributs s'appellera un homme ; et tout être qui n'en posséderait aucun, ou n'en aurait qu'un, ou deux, ou même trois sans le quatrième, ne s'appellerait pas de ce nom. Si, par exemple, on venait à découvrir dans l'intérieur de l'Afrique une race d'animaux possédant la raison comme les êtres humains, mais ayant la forme d'un éléphant, on ne les appellerait pas

(1) Notare, noter. Connolare, noter avec ; noter une chose avec ou en addilion d'une autre.

(2) Philanthrope de la petite ville de Ross, vers la fin du xviie siècle, dont le nom a été popularisé en Angleterre par les vers de Pope, dans une de ses épîtres. (L. P.)

des hommes. On ne donnerait pas ce nom aux iïouyhnhnms de Swift (1). Si ces êtres avaient la forme humaine sans aucune trace de raison, il est probable qu'on chercherait pour eux quelque autre nom que celui d'homme. Nous verrons plus loin pourquoi il pourrait y avoir du doute en ce cas. Le mot homme désigne donc tous les attributs et tous les sujets auxquels ces attribuls appartiennent; mais il ne peut être dit que des sujets. Hommes s'entend des sujets, des individus Caius et Titius, mais non des qualités qui constituent leur humanité. Le nom, par conséquent, exprime le sujet directement, les attributs indirectement ; il dénote les sujets et implique, comprend, indique ou, comme nous le dirons dorénavant, connote les attributs. C'est un nom connotatif.

Les noms connotatifs ont été aussi appelés dénominatifs, parce que l'attribut qu'ils connotent sert à la dénomination du sujet qu'ils désignent. La neige et d'autres objets reçoivent le nom de Blanc, parce qu'ils possèdent l'attribut Blancheur. Pierre, Jacques et autres sont appelés Hommes, parce qu'ils ont les attributs qui constituent l'humanité. On peut donc dire que les attributs dénomment ces objets ou leur donnent un nom commun (2).

On a vu que tous les noms concrets généraux sont connotatifs. Les noms abstraits, quoique noms d'attributs seulement, peuvent dans quelques cas être considérés comme connotatifs, car les attributs peuvent avoir eux-mêmes des attributs, et un mot qui dénoie des attributs peut connoter l'attribut de ces attributs. Tel est le mot défaut, équivalent à mauvaise qualité. Ce mot est un nom commun à beaucoup d'attributs et connote le mauvais^ qui est un attribut de ces

(1) Le pays des chevaux, dans les Voyages de Gulliver. (L. P.)

(2) L'archevêque Whately, qui, dans les dernières éditions de ses Éléments de logique., a remis aussi en lumière l'importante distinction indiquée dans le texte, propose le terme « attributif » à la place de « connotatif » . Le mot est en lui-même convenable; mais, n'ayant pas de verbe correspondant aussi caractéristique que « connoter » , il ne me paraît pas propre à remplacer le mot Connotatif, comme terme de science.

divers atribuls. Quand on dit, par exemple, que la lenteur dans un cheval est un défaut, on ne veut pas dire que le mouvement lent, le lent changement de place actuel du cheval, est une chose mauvaise, mais que la circonstance qui lui fait donner ce nom, la lenteur de l'allure, est une particularité regrettable.

Quant aux noms concrets qui ne sont pas généraux, mais individuels, il y a une distinction à faire.

Les noms propres ne sont pas connotatifs ; ils désignent les individus, mais ils n'affirment pas, n'impliquent pas des attributs appartenant à ces individus. Lorsque nous appelons un enfant Paul, ou un chien César, ces noms servent simplement à indiquer ces individus comme sujets possibles de discours. Sans doute on peut dire qu'il a dû y avoir quelque raison de leur donner ces noms plutôt que d'autres ; et cela est vrai; mais le nom, une fois donné, reste indépendant du motif. Un homme peut avoir été appelé Jean, parce que c'était le nom de son père; une ville peut s'appeler Dartmouth, parce qu'elle est située à l'embouchure de la Dart; mais il n'y a dans la signification du mot Jean rien qui implique que le père de l'individu ainsi nommé portait le même nom; ni même dans le mot Darmouth que cette ville soit située à l'embouchure de la Dart. Si les sables venaient à obstruer l'embouchure de la rivière, ou si un tremblement de terre détournait son cours et l'éloignait de la ville, le nom de la ville ne serait pas pour cela nécessairement changé. Le fait de cette position de la ville n'entre pour rien dans la signification du nom; car, s'il en était autrement, du moment où le fait cesserait d'être vrai, on ne continuerait pas de l'appeler du même nom. Les noms propres sont attachés aux objets mêmes et ne dépendent pas de la permanence de tel ou tel attribut.

Mais il y a une autre espèce de noms qui, quoique individuels, c'est-à-dire attribuables à un seul objet, sont en réahté connotatifs. Car, bien qu'on puisse donner à un individu un nom complètement insignifiant , appelé nom propre, nom qui suffit pour désigner la chose dont on veut

parler, mais par lui-même n'en affirme rien, cependant un nom propre n'est pas nécessairement de cette nature; il peut signifier quelque attribut ou réunion d'attributs qui, n'étant possédés par aucun objet hors un seul, confère le nom exclusivement a cet individu. « Le soleil » est un nom de ce genre; a Dieu », employé par un monothéiste, en est un autre. Ces noms, cependant, ne sont pas des exemples trop bien choisis, puisque, à rigoureusement parler, ce sont des noms généraux plutôt qu'individuels. Car, bien qu'en fait ils ne puissent être attribués qu'à un seul objet, il n'y a rien dans la signification des mots eux-mêmes qui l'indique; de sorte que, en imaginant simplement, sans affirmer, nous pouvons parler de plusieurs soleils ; et la majorité du genre humain a cru et croit encore qu'il y a plusieurs dieux. Mais il est facile de trouver des exemples parfaits de noms individuels connotatifs. Le nom connotatif peut, dans une partie de sa signification, impliquer nécessairement qu'il ne peut exister qu'un seul individu ayant l'attribut qu'il énonce, par exemple, « le seul fils de Jean Stiles » , le a premier empereur de Rome )). L'attribut affirmé peut aussi exprimer une relation avec quelque événement déterminé, et cette relation peut être telle qu'elle ne soit possible que pour un seul individu, ou, du moins, qu'elle ne puisse exister actuellement que pour un seul individu ; et cela peut être impliqué dans la forme même de l'expression. « Le père de Socrate » est un exemple du premier cas (puisque Socrate ne pouvait pas avoir deux pères). « L'auteur de Y Iliade » , (( l'assassin de Henri IV » , sont des exemples du second. En effet, bien qu'il soit concevable que plusieurs personnes ont concouru à la composition de Y Iliade ou au meurtre de Henri IV, l'article le implique qu'en fait ce n'est pas là le cas. Ce qui résulte ici du mot le résulte en d'autres cas du contexte. Ainsi, « l'armée de César » est un nom individuel, s'il résulte du contexte que l'armée dont on parle est celle que César commandait dans telle ou telle bataille. Ces expressions encore plus générales : « L'armée romaine )) ou « l'armée chrétienne » peuvent être individualisées de la

même manière. Un autre cas qui se présente souvent, et déjà indiqué, est celui où un nom complexe, de plusieurs mots, peut être formé d'abord d'un nom général, susceptible par conséquent par lui-même d'être affirmé de plusieurs choses, mais se trouver ensuite limité de telle sorte par les mots qui l'accompagnent, que l'expression entière ne peut s'appliquer qu'à un seul objet. Exemple : « Le premier ministre actuel de l'Angleterre )). Premier ministre d'Angleterre est un nom général; les attributs qu'il connote peuvent être possédés par un nombre indéfini de personnes', successivement, cependant, mais non simultanément, puisque le sens du mot même implique, entre autres choses^ qu'il ne peut y avoir présentement qu'une seule personne ainsi nommée. L'application du nom étant ainsi limitée par l'article et par le mot actuel aux individus qui possèdent les attributs à un moment indivisible de temps, il devient applicable seulement à un individu, et comme cela résulte de la seule signification du nom, sans autre détermination extrinsèque, ce nom est rigoureusement individuel.

Des observations qui précèdent, il est facile de conclure que lorsque les noms fournissent quelque information sur les objets, c'est-à-dire, lorsqu'ils ont proprement une signification, cette signification n'est pas dans q>q ç\\ï'\\?> dénotent, mais dans ce qu'ils connotent. Les seuls noms qui ne connotent rien sont les noms propres*, et ceux-ci n'ont, à strictement parler, aucune signification.

Si, comme le voleur des Mille et une nuits, nous faisons avec de la craie une marque sur une maison pour nous la faire reconnaître, la marque a un but, mais elle n'a, à proprement parler, aucune signification. La craie ne nous apprend rien sur cette maison; elle ne dit pas : c'est la maison de telle personne, ou cette maison contient du butin. La marque n'est qu'un moyen de distinction. Je me dis à moi-même : toutes ces maisons se ressemblent tellement que si je les perds de vue je ne serai plus en état de distinguer des autres celle que je regarde en;ce moment; il faut donc rendre l'apparence de cette maison différente de celle des

:îG des noms et des PROi'OSITIONS.

autres, pour pouvoir plus tard, en voyant la marque, connaître, non un attribut quelconque de la maison, mais simplement que c'est là la même maison que je regarde en ce moment. Morgane marqua de la même manière, avec de la craie, toutes les autres maisons et fit manquer ce plan; comment? Simplement en ôtant la différence d'apparence entre cette maison et les autres. La craie y était encore, mais elle ne pouvait plus faire l'office d'une marque distinctive.

Quand on impose un nom propre, on fait une opération analogue à celle que le voleur se proposait avec sa craie. Nous mettons une marque, non sur l'objet lui-même, mais, pour ainsi parler, sur l'idée de cet objet. Un nom propre n'est qu'une marque insignifiante que nous joignons dans notre esprit avec l'idée de l'objet, afin que toutes les fois que la marque frappera nos yeux ou nous viendra à l'esprit, nous puissions penser à cet objet individuel. N'étant pas attacbée à la chose même, elle ne nous sert pas, comme la craie, à distinguer l'objet quand nous le voyons ; mais elle nous sert à le distinguer lorsqu'on en parle ou lorsqu'il nous vient en mémoire ; à reconnaître que ce qui est affirmé par une proposition dont il est le sujet, est affirmé de cette chose individuelle dont nous avions eu précédemment connaissance.

Lorsque nous appliquons à un objet son nom propre; lorsque nous disons d'un homme, c'est Brown, c'est Smith, ou bien d'une ville, c'est York, nous ne disons rien de ces choses, si ce n'est que ce sont là leurs noms. Mais en mettant à même celui qui nous entend de reconnaître l'identité de ces individus, nous pouvons les rattacher à ce qu'il en sait déjà. En lui disant, c'est York, nous lui disons quelque autre chose, par exemple, qu'à York il y a la cathédrale. Mais cela n'est en rien impliqué dans le nom lui-même; il n'y pensera qu'en vertu de ce qu'il avait déjà entendu dire d'York. Il n'en est pas de même lorsque les objets sont désignés par un nom connotatif. Quand nous disons : la ville est bâtie en marbre, nous donnons une information qui peut être entièrement nouvelle pour relui qui l'entend, et cela parla simple

significalion du nom connotatif complexe a bâtie en marbre » . Ces noms-là ne sont pas simplement des signes des objets, servant seulement à les désigner individuellement; ils sont des signes qui accompagnent un attribut; une sorte de livrée dont l'attribut revêt tous les objets auxquels il appartient. Ils ne sont pas de simples marques, mais des marques significatives ; et c'est la connotation qui constitue leur signification.

De même qu'un nom propre est le nom de l'individu seul auquel il est attribué, de même (tant à cause de l'analogie qu'il importe de suivre, que par d'autres raisons précédemment indiquées) un nom connotatif devrait être considéré comme un nom de tous les individus auxquels il est applicable, ou, en d'autres termes, qu'il dénote^ et non de ce qu'il connote. Mais en apprenant de quelles choses il est le nom, nous n'apprenons pas la signification du nom même; car plusieurs noms, non équivalents en signification, peuvent être appliqués à une mêaie chose. Ainsi nous appelons un certain homme Sophronisque, et nous l'appelons aussi le père de Socrate. Ces deux noms sont également des noms du même individu, mais leur signification est entièrement différente; ils sont appliqués à cet individu pour deux buts différents; l'un simplement pour le distinguer des autres personnes; l'autre, pour indiquer un fait le concernant, le fait que Socrate était son fils. Je lui applique ensuite ces autres expressions : un homme, un grec, un athénien, un sculpteur, un vieillard, un honnête homme. Tous ces noms sont ou peuvent être, des noms de Sophronisque, non de lui seul, à la vérité, mais de lui et d'une infinité d'autres hommes. Chacun de ces noms est attribué à Sophronisque pour une raison différente^ et chacun apprend à ceux qui en comprennent le sens quelque fait relatif à sa personne; mais ceux qui ne sauraient rien de ces noms si ce n'est qu'ils sont applicables à Sophronisque, ignoreraient complètement leur signification. 11 serait même possible qu'on connût chacun des individus dont un nom quelconque pourrait être affirmé avec vérité, sans pour cela connaître la signific.ilion du nom. Un enfant

sait qui sont ses frères et sœurs bien longtemps avant d'avoir quelque notion de la nature des faits impliqués dans la signification de ces mots.

Il n'est quelquefois pas facile de décider jusqu'à quel point un mot particulier connote ou non ; c'est-à-dire, de savoir exactement (le cas ne s'étant pas présenté) quel degré de différence dans l'objet entraînerait une différence dans le nom. Ainsi, il est clair que le mot Homme connote, outre l'animalité et la rationalité, une certaine forme extérieure; mais il serait impossible de dire précisément quelle forme, c'est-à-dire de décider quelle déviation de la forme ordinaire serait suffisante pour faire refuser le nom d'homme à une race nouvellement découverte. La Rationalité étant aussi une qualité qui admet des degrés, on n'a jamais déterminé quel est le minimum qu'une créature devrait posséder pour être considérée comme un être humain. Dans tous les cas de ce genre la signification reste vague et indéterminée , les hommes n'étant pas arrivés à un accord positif sur la question. Nous aurons occasion, en traitant de la Classification, d'indiquer sous quelles conditions cette indétermination peut exister sans inconvénient pratique; et nous trouverons des cas dans lesquels elle remplit mieux les fins du langage qu'une entière précision; en histoire naturelle, par exemple, pour réunir des individus ou des espèces mal caractérisés à d'autres à caractères plus fortement accusés, avec lesquels ils ont, par l'ensemble de toutes leurs propriétés, le plus de ressemblance.

Mais cette incertitude partielle dans la connotation des noms entraîne, à moins de grandes précautions, de graves inconvénients. En effet, une des principales catises du défaut de tenue et d'ordre dans la pensée, est l'habitude d'employer des termes connotatifs dont la connotation n'est pas distinctement établie, et sans avoir de notion plus précise de Survaleur que celle qu'on a acquise en remarquant vaguement quels sont les objets auxquels on les applique d'ordinaire. C'est de cette manière, et inévitablement, que nous acquérons la première connaissance de la langue de notre pays. Un enfant ap-

prend la signification des mots homme ou blanc, en les entendant attribuer à une foule d'objets divers, et en remarquant par un procédé de généralisation et d'analyse dont il n'a que trèsimparfaitement conscience, ce que ces objets différents ont de commun. Pour ces deux mots, par exemple, le procédé est si facile qu'il n'a pas besoin d'exercice, les objets appelés Hommes et .les objets appelés Blancs différant de tous les autres par des caractères bien définis et très-frappants. Mais dans beaucoup d'autres cas les objets offrent une ressemblance générale qui les fait classer sans difficulté sous un nom commun, tandis qu'il est besoin d'une faculté d'analyse bien supérieure à celle que possèdent la plupart des hommes-pour déterminer immédiatement ces attributs communs à tous, dont dépend véritablement leur ressemblance générale. Dans ces cas-là tout le monde emploie des noms sans connotation déterminée, c'est-à-dire sans aucune signification précise ; on parle et, par conséquent, on pense vaguement, et on se contente d'attacher à ses paroles à peu près le même degré de sens qu'un enfant de trois ans attache aux mots Frère et Sœur. L'enfant, du moins, est rarement embarrassé par l'apparition d'individus nouveaux auxquels il ne sait s'il doit ou non donner le même nom, parce qu'il a ordinairement sous la main une autorité compétente pour résoudre la difficulté. Mais cette ressource manque dans la généralité des cas, et de nouveaux objets s'offrent incessamment aux hommes, aux femmes, aux enfants, qu'ils ont à classer proprio motu. Aussi le font-ils sans autre principe que celui d'une similitude superficielle, donnant à chaque objet nouveau le nom d'un des objets familiers dont il rappelle le plus promptement l'idée, ou auquel il paraît au premier coup d'œil ressembler. Ainsi une substance inconnue trouvée par terre s'appellera, suivant son apparence, terre, sable ou pierre. Les noms passent ainsi d'un sujet à un autre, de manière que toute trace d'une signification commune disparaît, et que le mot finit par dénoter une foule de choses, non-seulement indépendamment d'un attribut commun, mais encore qui n'ont actuellement en commun aucun attribut, ou n'en ont aucun qui ne soit pos-

iiO DES NOMS ET DES PUOPOSITIONS,

sédé aussi par d'autres choses auxquelles le nom est arbitrairement refusé. Les savants ont eux-mêmes contribué à cette perversion du langage, quelquefois parce qu'ils n'en savent pas plus que le vulgaire, et quelquefois par cette aversion pour les mots nouveaux qui, dans toutes les matières censées non techniques, nous porte à faire servir l'ancienne provision de mots à exprimer un nombre toujours croissant d'objets et de distinctions, et, par conséquent, à les exprimer d'une manière de plus en plus imparfaite.

A quel point cette manière décousue de classer et de nommerles choses a rendu le vocabulaire delà philosophie morale impropre à la bonne direction de la pensée, c'est ce que savent bien ceux qui ont sérieusement réfléchi sur Tétat actuel de cette branche de la connaissance. Cependant, comme l'introduction d'un langage technique nouveau dans les sujets appartenant au domaine des discussions journalières est extrêmement difficile, et même ne serait pas, si on la réalisait, sans inconvénient, un des problèmes les plus ardus que le philosophe ait à résoudre, est de savoir comment, en conservant la phraséologie actuelle, on pourrait atténuer ses défauts. On ne peut le faire qu'en donnant à chaque nom général concret une connotation fixe et définie, de telle sorte que le nom d'un objet fasse exactement connaître quels sont les attributs qu'on veut, par cette appellation, affirmer de cet objet. Et c'est une question des plus délicates de savoir comment donner à un nom cette connotation fixe, en changeant le moins possible les objets habituellement désignés par ce nom; en dérangeant le moins possible, soit par addition, soit par soustraction, le groupe d'objets qu'il circonscrit et réunit tant bien que mal; et en altérant le moins possible la vérité des propositions communément acceptées comme vraies.

Ce résultat si désirable, fixer la connotation, est le but

qu'on se propose toujours lorsqu'on essaye de donner la

définition d'un nom général déjà en usage, puisque toute

. définition d'un nom connotatif consiste, soit à déclarer sim*

pleniontj goit à déclarer et à analyéer la connotation du nom;

DES NOMS. 'il

et le fait, qu'il n'y a pas eu de sujet plus ardemment controversé en philosophie que les définitions de presque tous les termes principaux, est une preuve de l'étendue du mal que nous avons signalé.

Les noms k connotation indéterminée ne doivent pas être confondus avec les noms qui ont plus d'une connotation, c'est-à-dire les mots ambigus. Un mot peut avoir plusieurs significations, mais toutes fixées et reconnues, comme les mots post ou boxy qui ont tant de sens différents que Ténuraération en serait interminable ; et la rareté des noms existants comparée à la demande peut souvent rendre opportun, et même nécessaire, de conserver un nom- avec cette multiplicité d'acceptions, tout en les distinguant assez clairement pour empêcher qu'on ne les confonde. Un nom de ce genre peut être considéré comme plusieurs noms accidentellement écrits ou prononcés de la même manière (1).

§ 6. — Une quatrième grande division des noms est celle des positifs et des négatifs ; positifs comme homme ^ arbre ^

(1) Avant délaisser cette question des noms connotatifs, il convient de dire que le premier écrivain qui, denotre temps, a emprunté auxscolastiques le motconno<er,M. J. Mill, dans son Analyse des phénomènes de V esprit humain, lui donne une signification flifférente de celle que j'adopte ici. Tl l'emploie dans un sens aussi large que le comporte son étymologie, en l'appliquant à tous les cas où un nom, tout en désignant directement une chose (ce qui serait par conséquent sa signification), se rapporte tacitement aussi à quelque autre chose. Dans le cas cité dans le texte, celui des noms généraux concrets, son langage et le mien sont précisément l'inverse l'un de l'autre. Pensant (très-justement) que )a signification du nom est dans l'attribut, il entend que le mot note l'attribut et connote les choses auxquelles ;>'applique l'allrilju! ; et il considère les noms abstraits comme étant proprement des noms concrets dont la connotation est supprimée ; tandis que, pour moi, c'est la dénotation qui serait supprimée, et toute la signification résiderait dans ce qui était d'abord connoté. En adoptant une terminologie différente de celle qu'une si haute autorité, que moins que personne je voudrais rabaisser, a mûrement sanctionnée, j'ai obéi à l'urgente nécessité d'avoir un terme exclusivement propre à exprimer la manière dont un nom général concret sert à marquer les attributs impliqués dans sa signification. Cette nécessité ne peut être sentie dans toute sa force que par ceux qui savent par expérience combien il serait vain de prétendre, sans un tel ternie^ communiquer des idées claires sur Iss phiioSbphie dii langage. Il

bon; négatifs, comme non-homme, noyi-arhre, non-bon, A tout nom concret positif peut correspondre un négatif. Après avoir donné un nom à une chose ou à une pluralité de choses, nous pourrions créer un second nom qui serait le nom de toutes les choses, hormis cette chose ou ces choses. Ces noms négatifs sont employés lorsqu'on a à parler collectivement de toutes les choses autres qu'une certaine chose déterminée. Quand le nom positif est connotatif le nom négatif correspondant l'est également, mais d'une façon particulière, en connotant, non la présence, mais l'absence d'un attribut. Ainsi non-blanc dénote toutes les choses, excepté les choses blanches, et il connote Tattribut de la non-blancheur, car la non-possession d'un attribut donné est aussi un attribut et peut recevoir un nom comme telle ; et les noms concrets négatifs auront ainsi des noms abstraits négatifs correspondants.

Des noms positifs dans la forme sont souvent négatifs en réalité, et d'autres sont réellement positifs, quoique leur

n'y a pas d'exagération à dire que quelques-unes des erreurs les plus répandues dont la logique a été infectée, et une grande partie de l'obscurité et de la confusion qui y régnent, auraient probablement été évitées, si l'on avait eu un terme usuel pour exprimer exactement ce que j'ai voulu désigner par le mot co«noier. Et ce sont les scolastiques, auxquels nous devons la plus grande partie de la terminologie logique, qui nous l'ont fourni, et avec ce même sens; car bien que quelques-unes de leurs expressions autorisent l'emploi du terme dans l'acception plus générale et plus vague adoptée par M. Mill, cependant lorsqu'ils ont à le définir dans sa rigueur technique et à déterminer sa signification spéciale comme tel, alors, avec cette précision admirable qui caractérise leurs définitions ils expliquent clairement que rien ne peut être dit connoté, excepté les formes, mot qui, dans leurs écrits, peut généralement être considéré comme synonyme d'attributs.

Maintenant, si détournant le sens de ce mot connoter, si bien approprié à l'idée qu'ils voulaient exprimer, on l'applique à une autre idée pour laquelle il ne me semble pas du tout convenable, je ne vois pour le remplacer pas d'autres expressions que celles qu'on emploie communément dans un sens tellement général, qu'il serait impossible de le restreindre à cette signification particulière. Tels sont les mots envelopper, impliquer, etc. En employant ces termes, on manque le but unique du nom qui est de distinguer de toutes les autres cette manière particulière d'envelopper, d'impliquer, etc., et de lui assurer ainsi toute l'attention que son importance réclame.

forme soît négative. Le mot incommodité^ par exemple, n'exprime pas simplement l'absence de commodité, il exprime un attribut positif, celui d'être une cause de peine et d'ennui. Le moidésagréabie, malgré sa forme négative, ne signifie pas un simple manque d'agrément, mais le degré le plus faible de ce qu'on exprimerait par le mot douloureux^ qui certainement est positif. D'un autre côté, oisif, positif par la forme, ne signifie guère que ce qu'on rendrait par ne faisant rien ou par non disposé à travailler; et sobre équivaut à non ivrogne.

Il y a une classe de noms appelés privatifs. Le nom privatif est équivalent à un positif et à un nom négatif pris ensemble, en ce qu'il est le nom d'une chose qui a possédé un certain attribut, ou aurait pu être supposée l'avoir, mais qui ne l'a pas. Tel est le mot aveugle, qui n'équivaut pas à non voyant ou à incapable de voir, car il ne pourrait pas, excepté par une figure de rhétorique, être appliqué à un tronc d'arbre ou à une pierre. Une chose ne peut être appelée aveugle qu'autant que la classe à laquelle on la rapporte communément dans une occasion particulière est composée principalement de choses qui peuvent voir, comme dans le cas d'un homme ou d'un cheval aveugles ; ou que, par une raison quelconque, elle est supposée avoir dû posséder cette faculté; comme si l'on disait d'un homme qu'il s'est jeté aveuglément dans un abîme, ou des gens d'Eglise ou des philosophes qu'ils sont en majeure partie des guides aveugles. Les noms dits Privatifs connotent donc deux choses, l'absence de certains attributs et la présence de certains autres, lesquels pourraient naturellement faire présumer la présence des premiers.

§ 7. — La cinquième classe principale des noms est celle des noms relatifs et absolus, ou mieux relatifs et non-relatifs, car le mot Absolu est chargé d'une trop rude besogne en métaphysique, pour ne pas Téconomiser quand on peut se passer de ses services. Il est comme le mot civil en jurisprudence, qui est pris comme l'opposé de criminel, d'ecclésias-

^û DES NOMS ET DES PROPOSlllONS.

tique, de politique, de militaire, comme l'opposé enfin d'un nom positif qui n'a pas de négatif.

Les noms Relatifs sont comme Père, Fils, Souverain, Sujet, Semblable, Égal; Dissemblable, Inégal; plus Long, plus Court; Cause, Effet. Leur propriété caractéristique, c'est d'être toujours accouplés. Tout nom relatif attribué à un objet suppose un autre objet auquel on peut attribuer soit ce même nom, soit un autre nom relatif, qui est le corrélatif du premier. Ainsi, quand on appelle une personne Fils, on suppose d'autres personnes qui s'appelleront Père et Mère. Quand on appelle Cause un événement, on suppose un autre événementqui est un Effet.Lorsqu'on dit d'une distance qu'elle est plus longue, on en suppose une autre qui est plus courte. Lorsqu'on dit d'un objet qu'il est Semblable, on entend qu'il est semblable à quelque autre objet, lequel est dit aussi être semblable au premier. Dans ce dernier cas, deux objets reçoivent le même nom ; le terme relatif est son propre corrélatif.

Il est évident que ces mots, lorsqu'ils sont concrets, sont, comme les autres noms concrets généraux, connotatifs; ils dénotent un sujet et connotent un attribut; et chacun a ou pourrait avoir un nom abstrait correspondant pour dénoter l'attribut connoté par le nom concret. Ainsi le concret semblable a son abstrait similitude; les concrets Père, Fils, ont ou pourraient avoir les abstraits Paternité, Filiation. Le' nom concret connote un attribut, et le nom abstrait correspondant dénote cet attribut. Mais de quelle nature est cet attribut? En quoi consiste le caractère particulier de la connotation d'un nom relatif?

L'attribut exprimé par un nom relatif, a-t-on dit, est une relation, et cette réponse est donnée, sinon comme une explication suffisante, du moins comme la seule possible. Si l'on demande qu'est-ce alors qu'une Relation? on s'avoue incapable de le dire. La relation est généralement considérée comme quelque chose de particulièrement caché et mystérieux. Je ne vois pas, cependant, en quoi cet attribut l'est plus qu'un autre; et il me semble même qu'il l'est un peu

DES NOMS. ' hb

moins. Je croirais plutôt que c'est par l'examen de la signification des noms relatifs, ou, en d'autres termes, de la nature de l'attribut qu'ils connotent, qu'on parviendrait à se faire une idée claire de la nature de tous les attributs , de tout ce qui est signifié par un attribut.

Il est évident, en fait, que, les deux noms corrélatifs jjère et fils, par exemple, bien qu'ils dénotent chacun un objet différent, connotent pourtant tous deux, en un certain sens, la même chose. A la vérité, ils ne connotent pas le même attribut; être père n'est pas la même chose qu*être fils. Mais quand nous appelons un homme Père, et un autre son fils, ce que nous entendons affirmer est un groupe de faits exactement les mêmes dans les deux cas. Dire de A qu'il est le père de B, et de B qu'il est le fils de A, c'est dire la même chose en termes différents. Les deux propositions sont absolument équivalentes; l'une n'affirme ni plus ni moins que l'autre. La paternité de A et la filiation de B ne sont pas deux faits, mais deux manières d'énoncer le même fait. Ce fait, analysé, consiste en une série de phénomènes physiques, concernant également A et B, et desquels dérivent leurs noms respectifs. Ce qui est en réalité connoté par ces noms, c'est cette série d'événements; c'est là la signification et toute la signification qu'ils comportent tous deux. C'est cette série d'événements qui constitue la relation. Les scoiastiques l'appelaient le fondement de la relation, fundamentum relationis.

De cette manière, chaque fait dans lequel deux objets différents sont impliqués et qui, par conséquent, est attribuable à tous deux, peut être pris comme attribut de l'un oii comme attribut de l'autre ; et suivant qu'on le considère sous le premier aspect ou sous le second, il est connoté par le premier ou par le second des deux noms corrélatifs. Père connoté le fait comme constituant un attribut de A ; fils connoté le même fait, comme constituant un attribut de B. Il peut être avec une égale propriété envisagé sous ces deux faces. Ainsi, pour rendre raison des noms relatifs, il suffit de voir qu'un fait étant donné, dans lequel deux indi-

hG DES NOMS ET DES PROPOSITIONS.

vidus sont impliqués, un attribut fondé sur ce fait peut être applique à l'un et à l'autre de ces individus.

En conséquence, un nom est dit relatif, lorsque, outre l'objet qu'il dénote, il implique dans sa signification l'existence d'un autre objet, lequel emprunte aussi une dénomination au même fait d'où dérive le premier nom; ou bien — en d'autres termes — un nom est relatif lorsque, étant le nom d'une chose, sa signification ne peut être expliquée que par la mention d'une autre chose ; ou bien encore, lorsque le nom ne peut être employé dans le discours de manière à avoir un sens, à moins que le nom d'une chose autre que celle dont il est le nom soit exprimé ou sous-entendu. Ces définitions sont toutes, au bout du compte, équivalentes, car elles ne sont que des manières d'exprimer différemment cette unique circonstance distinclive : que tous les autres attributs d'un objet pourraient, sans contradiction, être conçus exister, quand même il n'aurait jamais existé d'autre objet (1), tandis que ceux de ses attributs qui sont exprimés par des noms relatifs seraient , dans cette supposition , éliminés.

§ 8. — Les noms ont été distingués aussi en univoques et équivoques. Ce ne sont pas là, cependant, deux espèces de noms, mais deux différents modes d'employer les noms. Un nom est univoque, ou employé univoquement, par rapport à toutes les choses dont il peut être affirmé dans le même sens; il est équivoque, ou employé équivoquement, quant aux choses desquelles il est affirmé en des sens différents. 11 est à peine besoin de donner des exemples du fait si ordinaire des doubles sens des mots. En réalité, ainsi qu'on l'a remarqué déjà, un nom équivoque ou ambigu n'est pas un nom unique ; il constitue deux noms coïncidant accidentellement par le son. Table signifiant un meuble et table signifiant l'index d'un livre, n'ont pas plus de titre à être pris pour

(1) Ou plutôt d'autre objet que lui-même et l'esprit percevant; car, ainsi qu'on le verra plus loin, appliquer un attribut à un objet implique nécessairement un esprit pour le percevoir.

un seul mot parce qu'ils s'écrivent de la même manière, que les mois autel et hôtel parce qu'ils se prononcent de la même manière. Ils sont un seul son approprié à la formation de deux mots différents.

Un cas intermédiaire est celui d'un nom appliqué analogiquement ou métaphoriquement; c'est-à-dire d'un nom attribué à deux, choses, non univoquement ou exactement dans le même sens, mais dans des significations approchantes, qui, étant dérivées l'une de l'autre, l'une des deux peut être considérée comme primitive et l'autre comme secondaire. Ainsi, lorsqu'on parle d'une lumière brillante et d'une brillante action, le mot n'est pas apphqué dans le même sens à la lumière et à l'action ; mais ayant été appliqué à la lumière dans son sens original, celui de briller à l'œil, il est transporté à l'action avec une signification dérivée, supposée quelque peu semblable à la primitive. Ce mot, cependant, représente, dans ce cas, deux noms au Heu d'un, au même litre que dans les cas de complète ambiguïté. Une des formes les plus communes des sophismes fondés sur l'ambiguïté consiste à arguer d'une expression métaphorique comme si elle était Httérale, c'est-à-dire, comme si un mot employé métaphoriquement était le même nom qu'employé dans son sens direct; ce qui sera plus particulièrement examiné en son lieu.

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