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DES PROPOSITIONS

§ 1. — En traitant des Propositions, comme déjà en traitant des Noms, il convient d exj)Oser d abord quelifues considérations comparativement élémentaires sur leurs formes et leurs variétés, avant d'entreprendre l'analyse de leur signification, qui est le sujet et le but propres de ces préliminaires.

Une proposition, avons -nous dit précédemment, est un discours dans lequel un prédicat est affirmé ou nié d'un sujet. Un prédicat et un sujet sont tout ce (jui est nécessairement requis pour faire une proposition. Mais comme on ne peut pas conclure en voyant seulement deux noms unis ensemble qu'ils sont un prédicat et un sujet, c'est-à-dire que l'un des deux devra être affirmé ou nié de l'autre, il faut nécessairement qu'il y ait quelque moyen d'indiquer que telle est l'intention de celui qui parle, quelque signe pour faire distinguer une attribution de tout autre espèce de discours. C'est ce qui se fait quelquefois par une légère modification d'un des mots, appelée inflexion^ comme lorsque nous disons le Feu brûle; le cbangement du second mot brûler (l'infinitif) en brûle indique que nous entendons affirmer le prédicat Biûler du sujet Feu. Mais cette fonction est plus communément remplie par les mots est^ quand on entend affirmer, nest pas, quand on entend nier, ou par quelque autre temps du \erbe être. Le mot qui sert ainsi de signe de prédication s'appelle, comme nous l'avons dit déjà, la copule. Il importe de ne laisser aucun vague dans la conception de la nature et de l'office de la copule; car les notions confuses sur ce point sont une des causes qui ont donné un air de mystère à la logique, et fait tourner ses spéculations en logomachies.

Il paraît d'abord que la copule est quelque chose de plus qu'un simple signe de prédication; qu elle signifie aussi V existence. La proposition : Socrate est juste, semble impliquer,

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non-seulenieiit que la qualité juste peut être affirmée de Socrate, mais, de plus, que Socrate est, c'est-à dire existe. Ceci, cependant, montre simplement qu'il y a ambiguïté dans le moi est, mot qui, non-seulement fait fonction de la copule dans Taffirmalion, mais a, en outre., un sens propre, en vertu duquel il peut être lui-même le prédicat d'une proposition. Mais que son emploi comme copule n'enferme pas nécessairement l'affirmation d'existence; c'est ce qui ressort d'une proposition comme celle-ci : « Un centaure est une fiction des poêles, » proprsition dans laquelle il ne peut pas être impliqué que le centaure existe, puisque la proposition elle-même énonce expressément que l'objet n'a pas d'existence réelle.

On remplirait des volumes des spéculations frivoles sur la nature de l'Être (tô b'v, où<7ia, Ens^ Entitas, Essentta, etc.) qu'a fait naître cette double signification du mot e/re, auquel on voulait trouver un sens qui s'appliquât à tous les cas, et qu'on supposait devoir exprimer toujours la même idée, quand il signifie simplement exister et (juand il signifie être quelque chose de déterminé, comme être Socrate, être vu, être un fantôme, et même être une non- entité. Le brouillard formé dans ce petit coin se répandit de trèsbonne heure sur toute la surface de la métaphysique. Nous Tie pouvons pourtant pas nous croire supérieurs à ces grands génies, Platon et Aristote, parce que nous sommes maintenant en mesure d'éviter les erreurs dans lescjudles ils sont, peut-être inévitablement, tombés. Le chauffeur d'une machine à vapeur produit, par son action musculaire, de bien plus grands effets que n'aurait pu en produire Milon de Crotone; mais il n'est pas pour cela un homme plus fort. Les Grecs ne connaissaient guère d'autres langues que la leur propre, et il leur était, par conséquent, plus difficile qu'à nous d'ac(fuérir l'aptitude à démêler les ambiguïtés. Un des avantages de l'élude de plusieurs langues, et principalement de celles dont de grands esprits se sont servis pour exposer leurs pensées, est la leçon pratique qu'elle nous donne relativement à l'ambiguïté des mois, en montrant

que le même mot dans une langue correspond, en diverses occasions, à des mots diO'érenls dans une autre. Sans cet exercice, les intelligences même les plus fortes trouvent de la difficulté à croire que les choses qui portent le même nom n'ont pas aussi, sous un rapport ou sous un autre, une même nature, et bien des fois elles dépensent sans profit beaucoup de travail (comme il est arrivé souvent aux deux philosophes grecs) en de vaines tentatives pour découvrir en quoi consiste cette nature commune. Mais, l'habitude une fois prise, des esprits très -inférieurs sont capables d'apercevoir les ambiguïtés qui sont communes à plusieurs langues ; et il est surprenant que celle dont il est ici question ait été méconnue par presque tous les auteurs, bien qu'elle existe dans les langues modernes comme dans les anciennes. Hobbes avait déjà remarqué la masse de spéculations futiles produite par une fausse conception de la nature de la copule; mais M. Mill (I) est, je crois, le premier qui ait nettement caractérisé l'ambiguïté, et fait voir combien d'erreurs dans les systèmes de philosophie reçus lui sont imputables. Elle n'a guère moins vicié les systèmes modernes que les anciens, bien que, n'étant pas encore complètement soustraits à leur influence, ces erreurs ne nous y paraissent pas aussi absurdes.

Nous exposerons maintenant en peu de mots les principales distinctions existant entre les propositions, ainsi que les termes techniques le plus communément employés pour les exprimer.

§ 2. — Une proposition étant un discours dans lequel une chose est affirmée ou niée d'une autre chose, la première division est celle des propositions Affirmatives et Négatives. Une proposition aflirmative est celle dans laquelle le prédicat est afftryné \Sw sujet, comme : César est mort. La négative est celle dans laquelle le prédicat est nié du sujet, comme : César n'esl pas mort. La copule dans cette der-

(1) Analyse de l'esprit humainy p. 126 et suiv.

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niére forme consiste dans les mots n'est pas, qui sont le sÎQne de nôsfation ; est élant relui de l'aflfirmation.

Quelques 1 giriens, notamment Flohbes, établissent autrement cette distinction. Ils n'admettent qu'une seule forme de la copule et attachent le signe négatif au prédicat, o César est mort. » — « César n'est pas mort » sont, disent-ils, des propositions qui s'accordent dans le sujet seul, eTnon dans le sujet et le prédicat à la fois. Pour euv, le prédicat de la seconde proposition serait constitué par « n'est pas mort» et non par a mort )> ; et en conséquence ils définissent la proposition négative, celle dont le prédicat est un nom né^iatif. Ce point, quoique peu important pratiquement, doit être cilé comme un exemple assez fré(|uent en logique, où, par une apparente simplification, qui est purement verbale, le sujet devient plus embrnuillé qu'auparavant. L'idée de ces auteurs était qu'ils pouvaient se passer delà distinction entre l'affirmalif et le négatif, en considérant la négation comme Taffirmation d'un nom négatif. Mais qu'entend-on par un nom négatif? C'est un nom exprimant \ absence d'un attribut. Ainsi, quand nousaffirmonsun nom négatif, ce que nous affirmons est l'absence et non la présence d'une chose. Nous ne disons pas que queh^ue chose est, mais que quelque chose n est pas, opération à l'expression de laquelle aucun mot ne semble mieux convenir que le mot Nier. La distinction fondamentale est entre un fait et la non existence de ce fait, entre voir une chose et ne pas la voir, entre César mort et César pas mort Si cette distinction était purement verbale, la généralisation qui réunit en un seul ces deux modes d'énoncialion serait véritablement une simplification; mais la distinction étant réelle et portant sur les faits, c'est celte généralisation qui, en supprimant la distinction, est verbale, et tend à obscurcir le sujet en considérant la différence entre deux sortes de faits comme une différence entre deux sortes de mots. Mettre deux choses ensemble ou les mettre et garder chacune à part, seront toujours des opérations différentes, quelques tours d'adresse qu'on fasse avec les mots.

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La même remarque [ieut s'appliquer à la plupart des disiinrtions établies entre les propositions suivant ce qu'on appelle leur modalité, telle que la différence de temps : « le soleil s'est levé, le soleil se iève^ le soleil se lèvera. » Ces différences pourraient, comme celle de l'affirmation et de la négation, être interprétées en considérant la circonstance du temps comme une simple modification du prédicat: a le soleil est un o/)jet s'étcmt levé, le soleil est un objet se levant maintenant, le soleil est un objet qui se lèvera à l'avenir »; mais cette simplification serait purement verbale. Passés, présents ou futurs, ces ievers ne sont pas des espèces différentes de levers ; ces circonstances de temps, se rapportent à l'événement annoncé, au lever quotidien du soleil. Elles affectent, non le prédicat, mais l'applicabilité du prédicat à un sujet particulier. Ce que nous disons être passé, présent, futur, n'est pas ce (|ui est signifié par le sujet et par le prédicat; mais spécialement et expressément ce qui est signifié par l'assertion, par la proposition même, et non par l'un ou l'autre ou par l'un et l'autre de ses termes. En conséiiuence, la circonstance de temps se rapporte proprement à la copule qui est le signe de prédication, et non pas au prédicat. Si l'on ne peut pas dire la même chose des modalités comme cellesci :<■<■ César petit être mort; César est peut-être mort; il est possible que César soit mort », c'est uniquement parce que ces modifications sont tout à fait d'un autre genre, n'annonçant rien de relatif au fait même, mais se rapportant seulement à notre situation d'esprit à l'égard de ce fait, à savoir, l'absence de non-croyance positive à son existence. Ainsi « CésdiV peut être mort » signilie « je ne suis pas sûr que César soit vivant ».

§ 8. — • Une seconde division des propositions est celle en Simples et Complexes. Une proposition simple est ceUe dans laquelle un seul prédicat est affirmé ou nié d'un seul sujet; la proposition complexe, celle dans laquelle il y a plus d'un sujet ou plus d'un prédicat, ou à la fois plusieurs sujets et plusieurs prédicats*-

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A première vue celte division a ïniv d'une absurdité, en ce qu'elle établit gravement une distinction des cboses en une et en plus d'une, comme si on divisait les chevaux en chevaux individuels et en attelages de chevaux. Et, en effet, souvent ce qu'on appelle une proposition complexe n'est pas une proposition du tout, mais consiste en plusieurs propositions réunies ensemble par une conjonction ; celle-ci, par exemple : « César est mort et Brutus est vivant, » ou même celle-ci : « César est mort, ?7iais Brulus est vivant. » Il va là deux assertions distinctes ; et on pourrait aussi bien appeler une rue une maison complexe, comme ces deux propositions une proposition complexe. Les termes syncatégorématiques et et mais ont sans doute une signification ; mais cette signification est si loin de faire des deux propositions une proposition unique, qu'elle y en ajoute une troisième. Les particules sont des abréviations et, en général, des abréviations de propositions, une sorte de tacliygrapbie par laquelle une pensée dont l'expression développée exigeiait une ou plusieurs piopositions est suggérée à l'esprit tout à la fois. Ainsi les mots : César est mort et Brutus est vivant seront équivalents à ceux-ci : César est mort, Brutus est vivant, si l'on veut que les deux premières propositions soient pensées ensemble. Si l'on disait : César est mort, 7nais Brutus est vivant, le sens serait équivalent aux mêmes trois propositions à la fois, plus cette quatrième : « Entre les deux propositions précédentes il y a un contraste, » soit entre les faits mêmes, soit entre les sentiments avec lesquels on désire que ces faits soient considérés.

* Dans ces exemples les deux propositions sont manifestement distinctes, chaque sujet ayant son prédicat séparé et chaque prédicat son sujet. Cependant, pour abi éger et éviter des répétitions, on lie souvent ensemble les deux propositions, comme dans celle-ci : « Pierre et Jacques prêchèrent à Jérusalem et en Galilée, » laquelle contient quatre propositions : Pierre prêcha à Jérusalem, Pierre prêcha en Galilée, Jacques prêcha à Jérusalem, Jacques prêcha en Galilée.

On a vu que lorsque les propositions comprises clans ce qu'on appelle une proposition complexe sont énoncées absolument, sans condition ni restriction, celte prétendue proposition n'est pas une proposition du tout, mais un amas de propositions, puisque ce qu'elle exprime ne consiste pas en une seule assertion, mais en plusieurs assertions qui, vraies jointes ensemble, le sont aussi séparément. Mais il y a une classe de propositions qui, bien qu'offrant une pluralité de sujets et de prédicats et pouvant ainsi, en un sens, être considérées comme formées de plusieurs propositions, ne contiennent cependant qu'une seule assertion, et dont la vérité n'implique pas du tout la vérité des propositions simples qui les composent. C'est ce qui a lieu lorsque les propositions simples sont reliées par la particule ou^ comme : Ou A est B ou G est [) ; ou par la particule si, comme : A est B si C est D. Dans le premier cas, la proposition est appelée dlsjonctive, dans le second conditionnelle. Ces deux classes étaient anciennement compiises sous le titre commun (\''hypothétiques. Ainsi que l'ont remarqué l'arcbevêque Whately et d'autres, la forme disjonctive est réductible à la conditionnelle, une proposition disjonclive étant équivalente à plusieurs conditionnelles. « Ou A est B ou C est D » signifie « Si A n'est pas B, C est D ; et si C n'est pas D, A est B. » Toutes les propositions bypotbétiques, donc, quoique disjonctives par la forme, sont conditionnelles par le sens; et les mots Hypothétique et Conditionnel peuvent être, ainsi qu'ils le sont d'ailleurs généralement, employés comme synonymes. Les propositions dans lesquelles l'assertion ne dépend pas d'une condition sont appelées catégoriques par les logiciens.

Une proposition hypothétique n'est pas, comme les prétendues propositions complexes, une pure agrégation de propostions simples. Les propositions simples qui font partie des termes dans lesquels elle est énoncée, ne font pas partie de l'assertion qu'elle exprime. Lorsqu'on dit: « Si le Koran vient de Dieu, Mahomet est le prophète de Dieu, » on n'entend pas affirmer que le Koran vient de Dieu ni que Mahomet est

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